ETE DE M. .MOUTON>ET
lui répond; mais il faut se soumetlre. Le jeune homme invite madame Moutonnet, celle-ci le reluse en le remerciant de sa politesse... depuis longtemps elle ne danse plus ; elle croit que cela compromettrait sa dignité.
Adolphe n'insiste pas, comme on le pense bien ; il court s'emparer d'une grosse paysanne et se place en face d'Eugénie. De cette manière, c'est encore avec elle qu'il dansera.
« J'espère que nous aUons la pincer, » dit M. Bernard qui, depuis qu'il a bu de l'anisette. veut sauter plus haut que tout le monde. «Tenez-vous bien, madame Gérard, "j'en danse six sans quitter la place. »
La tabletière n'est pas moins en train que son mari, et c'est Gérard qui est son cavalier. « Ah! » dit tout bas M. Moutonnet, « si ma femme n'était pas la, je danserais «' bien aussi une contredanse, mais il faut que j'aille. lui «tenir compagnie. — Allez toujours, » dit Bidois en le poussant, « elle est près de mademoiselle Cécile, elle ne «vous verra pas... — Tu croiSj Bidois?... Voila une pe- « tite brunette que je ferais bien sauter; elle est gentille, « hein ! — Bah ! elle a la peau noire comme un pruneau ! « — C'est égal, a la brune, ça ne paraît pas. — Allez donc « l'inviter. — Oh! non... si ma femme me voyait danser «avec une jeune fille... C'est dommage, je me sens en « train ce soir.
« — Ils sont tous gris, » murmure tout bas Bidois en allant s'asseoir avec ses paniers près de mademoiselle Cécile; «ils ont bu conmie des trous... aussi les yeux "leur sortent de la tète... Ce vieux Moutonnet qui veut « encore danser?... Je suis bien fâché qu'il n"ait pas in- « vite cette paysanne, nous aurions eu une drôle de «■ scène ! ... Sa femme lui aurait arraché les veux ! . . . Hom !
b4 M. DUPOM.
«les maiulitos bouteilles! elles seront hien lieiirouses si « elles reviennent îi Paris sans être fêlées ! »
Le vieux commis, en disant ces paroles, secoue les paniers de manière h faire en effet danser les bouteilles; puis, s'apercevant que madame Moutonnet n'est qu'a quelques pas de lui, et qu'elle peut le voir, il prend un air satisfait, et s' avançant la tetc basse vers la passcmcntière, il lui demande avec humilité si elle n'a pas besoin de sou bras pour se promener autour de la danse. « Où «<cst M. Moutonnet?... Qu'en avez-vous fait, Bidois? — «Madame, il se promène par la-bas; il regarde danser «sa fille, sans doute. — Allons le rejoindre. Mettez ces «paniers près de mademoiselle Cécile, et donnez-moi « votre bras. — Avec infiniment de plaisir, madame. »
Bidois se débarrasse de ses paniers en priant le ciel que quelqu'un veuille bien s'en emparer ; puis, d'un air fier, il vient présenter son bras a madame, qui lui fait l'honneur de l'accepter; et, pour se rendre digne de cette faveur insigne, Bidois mesure ses pas sur ceux de sa maîtresse, avec autant d'attention qu'un conscrit qui marche a côté de sou caporal.
L'orchestre a donné le signal; les danseurs sont en mouvement. Bernard s'est élancé avant tous les autres, et eu passant son premier entrechat, donne un croc-enjambc a un beau-fils de l'endroit, auquel les pas et les gambades du tablctier ne paraissent pas plaire, et qui le regarde de travers en s'apercevant qu'il a sali son pantalon de nankin; mais Bernard va toujours son train sans faire attention au propos du paysan; il veut électriser sa danseuse, tandis que, de son c»'tté, madame Bernard se trémousse tant qu'elle peut avec M. Gérard.
Un peu plus loin, Dupont danse avec Eugénie; l'épi-
FÊTE DE M. MOlTOXNEr. 6'»
cicr, voulant itlairc h la joiiiic personne, l'ail lout ce qu'il peut pour se rappeler les leçons de son maître a viuLïtqualre sous le caeliel. 11 s'élance, saute, se reiiuie comme un possédé ; ses deux chaînes de montre qui se balancent sur sa culotte, et les pièces de cent sous qui rem[)lissent ses goussets, font, quand il danse, un accompagnement qui ressemble au tambour de basque.
Kugénie l'ait tout son possible pour ne pas rire ; cependant elle ne peut toujours retenir un sourire, surtout lorsque ses yeux rencontrent ceux d'Adolphe qui admire aussi la danse de l'épicier. Dupont est channé de la gaîté de la demoiselle; il est persuadé qu'il a fait sa conquête, et il en danse avec plus d'ardeur, malgré les gouttes de sueur qui découlent de son front, et qui, se mêlant avec la poudre qui tombe de sa coiffure, forment de petits ruisseaux blanchâtres et tranchent agréablement avec sa figure devenue pourpre.
Madame Moutonnet et Bidois aperçoivent facilement l'habit bleu de ciel se dessinant dans les airs. Ils approchent du quadrille. «Comme il danse bien! »» dit madame i\foulonncten contemplant Dupont; «quelle grâce ! quelle « facilité ! — C'est vrai, »> dit Bidois, « il n'a pas l'air d'y «penser; et s'il ne suait pas tant... — 11 sue, il sue... «est-ce que tout le monde ne sue pas en dansant? l£st- « ce que M. Moutonnet ne sue pas en dansant le me- «nuet?... Et vous qui parlez, Bidois, vous aviez ce ma- « tin l'air d'un caniche sortant de l'eau. — C'est juste, «madame, tout le monde sue... Je voulais dire, au con- « traire, que ce n'est pas la danse qui le fait suer, mais « que c'est dommage que la chaleur d'aujourd'hui... Car « il a fait terriblement chaud aujourd'hui... — Expliquez- « vous donc alors; vous tournez deux heures votre lan- « gue avant de pouvoir arranger vos phrases. , . Ah ! quel-
« les pi rouelles? avez-vous vu ? — Oui , madame. . . c'esl « comme a l'Opéra ! — Est-ce que vous avez été a l'Opéra, «Bidois? — Oui, madame, j'y suis allé une fols, il y a « trente ans environ ; mais j'en ai gardé de précieuses «traditions; j'y ai vu Psyché et V Avocat Patelin!... « ce sont de fameux opéras. . . — C'est dommage que ses «breloques fassent tant de bruit... — Ah! madame, ce « bruil-la n'a rien de désagréable, cela annonce toujours « un homme a son aise. — Oui, au fait, vous avez raison, « cela annonce des montres. — Mademoiselle votre fille «a une bien jolie danse. — Une danse décente, Bidois, «en un mot. la danse que je lui ai enseignée. — Elle « tiendra de sa mère ; ce sera une bien jolie femme!... « elle vous ressemble comme deux et deux font quatre.»
Madame Moutonnel ne répond pas à ce compliment ; elle se contente de sourire en regardant sa lille ; et dans ce moment elle est fière de sa beauté. Jamais, en effet, Eugénie n'avait été plus jolie ; ses traits, animés par la danse, la présence d'Adolphe, ce qu'il lui avait dit, le nouveau sentiment qu'elle éprouvait, tout répandait sur sa physionomie une expression charmante que Dupont interprétait en sa faveur, tandis que la maman n'attribuait cette agitation qu'au plaisir de la danse. Une seule personne savait le secret de la jeune fille, et devinait pourquoi \n\ trouble charmant se peignait sur son visage.
La contredanse allait finir, et madame ÎMoutonnel, tout occupée de sa fille, avait pour un moment oublié son mari, lorsqu'un grand bruit se fait entendre. On crie, on se dispute, on se menace ; tout le monde se porte vers le lieu de la querelle. Bidois penche pour ne pas se mettre dans la foule, mais jnadame Moutonnel n'a peur de rien et tient a savoir ce (pie c'est, parce qu'elle a recomm la voix de M. Bernard : elle force donc le vieux
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commis à avancer, ce qu'il ne fait qu'a regret. Bientôt les villageois, qui se pressent derrière eux, les portent vers l'endroit d'où parlent les cris. Un grand homme en veste tient M. Bernard par les cheveux, et celui-ci, de son côté, a saisi son adversaire a la gorge. Le villageois, las de recevoir a chaque instant dans les jambes ou sur les pieds le résultat des gambades du tableticr, avait fini par le pousser si rudement, que Bernard était allé tomber au milieu de son quadrille; mais en se relovant il avait appelé le villageois manant : a ce mot, celui-ci avait saule sur M. Bernard, et les adversaires en étaient aux mains lorsque les cris de madame Bernard et de madame Gérard avaient interrompu la contredanse.
"Ah! mon Dieu! » s'écrie madame Moutonnet," c'est "M. Bernard qui a une dispute; j'étais bien sûre que « cela unirait mal. — C'est qu'il a trop bu d'anisette, » murmure Bidois.
« — Ce sont ces paysans... ces rustres, ces malotrus,» crie madame Bernard, «< qui veulent empêcher mon mari « de danser, comme si la place n'était pas libre. » Ces mots, loin de calmer la querelle, irritent les villageois qui prennent tous le parti de leur camarade.
«• — Ce grand imbécile qui donne des coups de pied à «tout le monde... — A-t-il l'air bête!... » disent les paysannes; « et c'te lemme, qni nous appelle malotrus!... «regarde donc, n"a-t-elle pas l'air de grand'chose?... — «Tiens, Fanchon, je gage que ce sont des laquais de Pa- « ris qui viennent ici se donner des airs pour singer leurs « maîtres... — Et c't' autre louchou qui sent si bon qu'on « ne peut pas y tenir... — Il a voulu faire le Grand-Turc... « — Et ça voudrait nous faire la loi ici! . . . — Faut les faire «danser sans musique.*»
Pendant ce dialogue, qui jette lépouvaute dans l'àme
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<le Didois, M. noriuiid coiiliiuio li se dchiitlic avec son adversaire qui, plus fort que lui, va le terrasser, lorsque licureusement le garde parvient a les séparer. M. Gérard tire depuis loni^lenips le l»ras de sa femme; il veut s'éloigner de la foule et quitter bien vite le bal. Le garde conseille a M. Bernard d'en faire autant ; mais notre tabletier est un héros quand il a bien dîné : il revient vers le villageois, qu'il traite de canaille; le paysan se retourne pour lui donner un coup de poing ; mais dans ce moment le pauvre Bidois, qui se trouve malgré lui au milieu du tumulte, s'avance, d'après l'ordre de madame I\loutonnet, pour tirer M. Bernard par son habit, et c'est sur son nez que tombe le coup destine an tabletier.
«♦Je suis mort ! » s'écrie Bidois ; et dans sa douleur il lâche le l)ras de madame ^Moutonnet. Les villageois rient de plus belle; et madame Bernard veut absolument que son maii rosse les drôles qui osent se moquer d'elle; mais à force de faire le méchant, Bernard se fait bousculer par tous les paysans, qui le poussent hors de l'enceinte de la danse, de manière a lui ôter l'envie de s'y représenter.
Madame Moutonnet court après son mari ; elle le trouve enfin assis a Fécart, loin de la dispute, a côté d'une petite brune 'a laquelle il allait offrir des macarons. «Que « faites-vous la, monsieur? » lui dit sa femme en lui saisissant le bras. « Quoi ! pendant que l'on se bat, que l'on «se dispute, vous... — ]\Ia femme , je viens de tirer... a « tout coup l'on gagne... J'allais vous porter ces maca- « rons, ma mignonne. . . — Il s'agit bien de macarons ! . . . « entendez-vous ce tapage?... Allons chercher ma fille, et «. hâtons-nous de quitter ce bois. Madame Bernard, avec <' ses sottises, a ameuté tous ces paysans contre nous. —