‹ M. DupontChapitre 14 sur 75 · I ETE DE M. MOLTON.NET · texte numérisé non relu

I ETE DE M. MOLTON.NET

«Ail! mou Dion!... — Venez, venez, monsieur... vous « m'expliquerez pins tanl voire conduite. »

M. Alonlonnel ne se fait pas répéter cet ordre; il suit sa femme, qui retourne vers la danse dans l'espoir d'y trouver sa fille : mais elle n'y trouve que Dupont, qui ne sait pas ce qu'est devenue sa danseuse.

« Où est ma fille, "M. Dupont?... Queuavez-vous fait?... « — Mais je la cherche, comme vous voyez... Cette co- « hue nous a séparés... — Ah ! mon Dieu ! serait-elle éga- « rée!... — Non, non, je crois que M. Adolphe est avec « elle... Us ne peuvent être loin. »

Les amants ont profité de la querelle, car les amants profitent de tout, pour se rejoindre, se parler, et être encore quelques minutes ensemble. Il faut qu'ils se répètent, avant de se quitter, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adoreront toujours, qu'une seule personne va désormais occuper toutes leurs pensées, qu'ils n'auront qu'un but, qu'un espoir, celui de vivre a jamais l'un pour l'autre.

Ils se sont déjà dit cela cent fois ; mais en amour ou aime a s'entendre répéter ce que l'on sait déjà, on veut l'entendre encore, on ne l'entend jamais assez! C'est une bien jolie chose d'aimer et d'être aimé !

Cependant, comme il faut que tout ait une fin, que c'est l'ordre de la nature, et qu'il n'appartient pas a nous autres, pauvres mortels, de goûter éternellement les plaisirs réservés aux bienheureux ; enfin, comme nous ne sommes pas bienheureux sur la terre, afin sans doute de l'être davantage dans le ciel, nos plaisirs y sont très courts, et voilà pourquoi le doux entrelien d'Eniiénie et d'Adolphe ne dura ])as plus de dix minutes, malgré tout le charme qu'y trouvaient nos deux amoureux.

La voix de madame '\Iontonnet, qui appelait sa fille, vint détruire leur bonheur; «>n se sauva Imcii vite par un

70 M. DUPO.NT.

autre côté, puis on arriva dans l'enceinte du bal, où le désordre régnait encore, et où l'on eut l'air de chercher ses parents.

Eugénie peint tout l'effroi qu'elle a éprouvé , et madame Moutounet remercie Adolphe d'avoir veillé sur sa fille. Bidois paraît, tenant son mouchoir sur son nez meurtri. On cherche les paniers... on n'en retrouve qu'un, et c'est celui dans lequel ne sont point les bouteilles.

« Les paysans auront volé l'autre, »» dit Bidois, croyant trouver des bouteilles pleines. « — C'est bien probable, » dit M. Moutonnel. « — C'est bien malheureux, » dit sa femme; «deux bouteilles de Sèvres! je les regrette. — a C'est vrai, » dit le vieux commis, <« elles étaient super- « bes!... »> Et il se retourne pour cacher un sourire malin qui pourrait le trahir.

«Allons, allons... parlons... quittons ce maudit bois; « en voila pour quelque temps de Romainville. — Où sont « donc les autres, ma femme ? — Ma foi ! cela ne m'in- » quiète guère. Ces Bernard!... Ah! quand il m'arrivera « de faire une partie avec eux ou de les inviter à une «fête !... monsieur Dupont, donnez le bras a ma fille. " Allons, monsieur Moutonnet. pressez un peu le pas ; ne « voyez-vous pas que tous ces paysans nous regardent de « travers ? — Oui , vraiment, »> dit Bidois, « ils ont de « mauvais desseins. »

Enfin la famille Moutonnet gagne la grande route, sur laquelle elle ne tarde pas a rencontrer toute la société. M. Gérard avait beaucoup de peine a calmer madame Bernard qui, furieuse de quitter le bal après une contredanse , se répandait en invectives contre les habitants de Romainville; son mari faisait chorus, et la famille du parfumeur, craignant une nouvelle scène avec

FÊTE DE M. MOUTONXET. 71

les villageois, était sur le point de quitter le tablelier et sa femme, lorsque le héros de la fêle les rejoignit avec sa femme et le reste de la compagnie.

«Eh bien! monsieur Moutounet, '» dit Bernard dès qu'il l'aperçoit, «j'espère que voila une fameuse scène. „ — Oui ! " dit la tabletière, « il est gentil , votre bal de « Romainville... je m'en souviendrai longtemps. — Il « faut convenir aussi , madame , » répond la passemenlière, «que votre mari n'était pas raisonnable, et que " vous-même , au lien d'apaiser ces villageois , vous • n'avez fait que les irriter encore davantage en leur "disant des injures... — Des injures, madame!... des «injures!... — Oui, madame, j'en appelle a toute la «société... — Ah ! ceci est un peu trop fort, madame «Moutounet; je vous conseille de prendre le parti de « gens qui nous ont maltraités, hués, chassés de la danse; « (|ui ont jeté par terre M. Bernard et rossé votre com- « mis ! . . . Regardez son nez! ... dans quel état il est ! — Ce «n'est pas à lui que le coup de poing était destiné... " Pourquoi va-t-il s'avancer dans ce moment-là. — Je sais « bien, madame, que vous auriez préféré que mon époux « l'eût reçu!... — Au moins,» dit tout bas Bidois, « il " aurait été a sou adresse. — Oni, « dit Bernard.... « ce « sont des drôles... et si j'avais eu la un piquet de gen- « darmerie a mes ordres, je leur aurais fait voir de quel «bois je me chauffe. — Tout cela ne m'empêchera pas " de dire, monsieur Bernard, que c'est vous qui avez " commencé. . . — J'ai commencé, madame ! . . . j'ai dansé, « voila tout ! . . . — Oui, mais on danse de manière à. . . — « Kn voila bien d'une autre ! ne laudrait-il pas restreindre « ses pas pour ces manants ?... Quand vous dansiez, vous, « madame, il vous fallait aussi de la place ; je m'en sou- « viens, quoiqu'il y ait longtemps... — Madame, point

i2 M. DUPOXT;

"de porsonnalitts, je vous en piie. — C'est vous qui " miujuiiez, madame. — Il fauiliait pour cela que j'eusse «votre langue, madame. — Oli! la vôtre est bien suffi- «sanlc ])Our faire enrager votre mari, voire fille et tout « ce qui vous entoure !... — Ah ! c'en est trop ! monsieur « Moulonnct, on insulte voire épouse !... »

IM. Moulonnel regarde sa femme pour savoir s'il doit répondre, et enfonce son chapeau sur sa têle pour se <lonner de la fermeté. Pendant ce temps, la famille Gérard, qui voit qu'une uouvellc dispute va s'engager, s'empresse de doubler le pas pour ne pas être obligée de prendre parti pour quelqu'un.

«Oui, oui,» s'écrie madame Bernard qui donne un libre essor a sa colère, «vous voulez partout faire la « maîtresse, madame JMoutonnet; vous croyez que clia- « cun doit trembler devant vous ; vous prétendez enfin « mener tout le monde comme voire mari ; mais cela ne « sera pas, madame ; je suis bien aise de vous dire votre « fait en passant ; d'ailleurs, il y avait longtemps que cela «m'étouflait !... (iardez vos fêtes et vos dîners, je gar- " derai les miens qui les valent bien, je m'en flatle ; et « pour donner de la liqueur et du dessert, je n'attendrai « pas que mon épicier m'en fasse cadeau? — Quelle lan- «gue envenimée!... mais il faut pardonner cela à ma- « dame : on sait qu'après son diner elle n'a plus la télé « à elle. — Ah ! quelle horreur! on dit que votre femme « est grise , monsieur Bernard ; entendez-vous cette mé- « chante femme?... — On dit cela! répond Bernard; « ah ! parbleu ! si madame Moutonnet était un homme... «je sens que... Partons! madame Bernard... éloignons- « nous... car cela s;^ gâterait !... -^ Oui , mon ami , vous «avez raison... laissons ces gens-la... venez, Kstève; «« marchez, ma fille »

FETE DE M. AlOl TO.WET. "o

Kt la famille Bernard s'éloigne par un anlie «licinin, laissant madame iMoulonnet. que la colère suffoque, près de se trouver mal sur la grande roule.

«Us oui bien fait de sen aller, » dit M. Moulonuet, « je me sentais prêt îi perdre patience. — Cette madame « Bernard est un vrai dragon, » dit Bidois ; « les yeux lui «s(U'lenl de la lete. — Oui , » dit a son tour l'ami Dupont, qui n'a pas soufllé mot pendant toute la querelle, « c'est une femme qui ne paraît pas aisée a conduire !... « — C'est une bonne leçon,» dit madame Moutonnel, «cela m'apprendra a mieux choisir mes amis. Monsieur «Montonnet, je n'ai pas besoin de vous défendre de re- « mettre jamais les pieds chez les Bernard ! — Comment «donc, ma femme! mais j'allais moi-même vous pro- « poser de ne plus les revoir. »

Adolphe et Eugénie sont les seuls qui ne disent rien ; la dispute ne les a que peu occupés; et je crois d'ailleurs qu'ils 'béniraient en secret un événement qui les retiendrait encore dans ce bois de Romainville, qu'ils ont trouvé charmant, et dont ils s'éloignent avec tant de regret.

Mais il faut bien retourner a Paris. La nuit est venue, et le temps semble se mellre a l'orage; déjà quelques gouttes de pluie ont alarmé les citadins qui se hâtent de regagner la grande ville. Madame Moutonnet tire son époux, qui fait tout ce qu'il peut pour faire des pas aussi grands que ceux de sa femme. Dupont, toujours en nage, ne veut pas rester en arrière ; il fait sauter ses breloques, entraînant sa jolie compagne, qui voudrait bien donner le bras 'a Adolphe, et cherche une ruse pour y parvenir. Bidois trotte derrière, enchanté d'avoir liouvé le moyen de se débarrasser d'un panier et des l»ouleilles; il oublie presque locimpde poing qu'il a reçu,

Mais la nuée crève, la pluie toiuho par torrents, le vent la pousse avec violence contre le visage des voyageurs. On est sorti du bois, mais on n'est pas encore dans Belleville, et il n'y a point d'abri ; il faut se résoudre a être mouillé, trempé, traversé. Madame Moutonnet tâche de faire courir son mari, qui a mis son mouchoir en marmotte, taiulis que Bidois, pour garantir son chapeau qui n'a que deux ans de service, fourre les restes du dîner dans ses poches, et après avoir défait l'anse du panier, le met par-dessus son chapeau, ce qui lui donne nu faux air de liobinson.

Dupont veut aussi faire courir Eugénie; mais celle-ci fait un faux pas; elle s'arrête, elle boite... elle ne peut presque plus marcher. Adolphe court lui offrir un bras, afin que, soutenue de chaque côté, elle puisse continuer sa route, luigénie accepte ; c'est en effet sur le bras d'Adolphe qu'elle s'appuie de préférence, eu se félicitant de sa petite ruse, et c'est presque une Agnès qui vient de trouver ce moyen pour se rapprocher de son amant. Comme l'amour donne vile de l'imagination aux demoiselles !

On est a Belleville, mais de la a la rue Saint-Martin, il y a encore loin, et l'orage ne cesse point. « H faut lâcher « de trouver un fiacre, »> dit M. Moulonnet: « car, mal- «' gré nui bonne volonlé, je ne pourrais pas courir juscpi'ij « Paris; n'est-ce pas. ma femme? — Vous avez si peu de « jarrel!... Oui, sans doute, il nous faut un liacre; mais « où en trouver?... — Je vais courir de tous côtés, mes- « dames, » dit Adolphe, « pendant que vous m'attendrez « dans ce café. — Vous êtes trop bon. monsieur, en « vérité. »»

Adolphe va a la découverte, et la société entre au café Yerl, seulemeni poni- se mettre a l'abii, parce que ma-

lÈTE DE M. MOUÏONNET. 75

dame Aloiilonnet déclare que cela serait une folie de preiidic (jiiciqiie chose, et Dupont n'insiste pas. Mais le temps s'écoule, la pluie frappe avec violence contre les carreaux, et Adolphe ne revient pas. « Pauvre jeune « homme! » dit en elle-même P^ugénie, «« il va recevoir « tout l'orage!... Mais je suis sûre qu'il ne songe pas à « la pluie!... Avec lui, je braverais tous les temps! Ah! " je voudrais être encore au bois de Romainville!... »

Mais quand on n'est pas amoureux, on ne se soucie point de recevoir une averse. Madame Moulonnet voyant qu'Adolphe ne revient pas, et ne voulant point rester si tard hors de chez elle, ordonne a Bidois d'aller a la découverte. «Voyeza rUe-d'Amour, »» lui dit-elle, « il doit "toujours y avoir des voitures; enfin, remuez-vous; « nous ne pouvons pas coucher ici. »

Bidois, forcé de quitter le café, replace le panier sur sa tête, et se dirige du côté de l'Ile-d' Amour, en donnant au diable la Saint-Eustache et les parties de campagne. A peine est-il parti qu'Adolphe revient avec un fiacre.

« Kh ! vite, mesdames, » dit-il en arrivant, «« ce n'est « pas sans peine que je suis parvenu a décider ce cocher « a venir vous chercher ici... Mais ne perdons pas de « temps, car il s'en irait. — Oui, oui, » dit madame Moutonnet, « montons vite. Ah ! monsieur, que d'obli- « galion ! — Et ce pauvre Bidois! » dit M. Moutonnet en montant dans le fiacre. «« — Ah ! ma foi ! c'est sa faute, il « devait rencontrer monsieur ; au reste, appelez-le.

u — Bidois! Bidois!... »> crie M. Moutonnet en mettant sa léle a la portière. Mais on ne reçoit point de réponse, et déjà le cocher jure et s'impatiente. « Allons, " allons, partons, » dit madame Moutonnet, ««Bidois en «« sera quitte pour revenir a pied; cela lui apprendra à ** mieux faire les commissions. »

76 31. DlPO>T.

Le cocher foiielle ses chevaux. Comme la roule va en descendant, la voilure roule avec rapidité jusqu'au boulevard, et s'arrête bientôt dans la rue Saint-Martin, devant la boutique du passementier, où rentre la famille Moutonnct, en remerciant Adolphe, et en renouvelant a Tami Dupont l'assurance de son amitié.

Chacun se retire chez soi, emportant de la Saint- Eustache des souvenirs différents. Bldoisseul n'est point encore rentré. En allant a l'Ile-d'Amour, il n'a pas rencontré la voiture, parce qu'elle venait du côté de la barrière. Arrivé chez le traiteur, où sa coiffure singulière fait rire tous les marmitons, il cherche en vain Adolphe et un fiacre; il parcourt encore une partie du village, et se décide a revenir au café Vert.

11 entre et cherche la société. « Où sont-ils donc? »> dit-il en remettant le panier sous son bras. « — Ils sont «partis en voiture,» répond d'un air goguenard le maître du café.

« — Partis en voiture... sans moi !... — Ils vous ont «'appelé. Ne vous nommez-vous pas Bclloie?... — Bi- « dois, s'il vous plaît. — Bidois, Belloie, c'est à peu « près la même chose. — Non, monsieur; c'est fort dif- « férent au contraire. — Enfin, monsieur Bidois, ils sont « partis sans vous, voyant que vous ne reveniez pas. — «Partis sans moi!... me laisser revenir a pied par le " temps qu'il fait!... quand je me suis éreinté toute la « journée a porter le dîner ! ... Ah ! madame Bernard avait « bien raison d'appeler madame Moutonnetun tyran!... « — Mais ils ne peuvent pas encore être bien loin; « courez un peu, je gage que vous les rattraperez avant « la barrière; c'est un fiacre jaune. — Vous croyez!... » Allons, en ce cas, je vais reprendre ma course. »

VA Bidois sort du café, et se met a courir malgré

Page 1