FÊTE DE M. MOITO.N-NET
tare, et mène Bidois au Imreau de l'octroi où il e\[)li(|ue raventiire au commis et au commandant du poste. « Mais « vous avez de quoi payer, »» dit Bidois, « ou a laissé des « effets daus votre voiture. — Est-ce que vous me prenez « pour un lilou?... J'vas déposer tout ça m la préfecture. " — Je gage bien qu'on n'ira pas les réclamer ! — Ça ne' « me regarde pas. Quaviez-vous affaire de déranger « comme ça le monde?... Et avec c'te coiffure en pa- « nier!... Je ne m'étonne pas que vous leur ayez fait « peur... Ils vous auront pris pour un diable! »
Tout le monde rit de la mine piteuse que fait alors M. Bidois. qui s'entend condamner a payer le petit écu au cocher. En fouillant daus sa poche pour chercher sa bourse, il laisse tomber les restes de la volaille qu'il avait retirés du panier afin de pouvoir le mettre sur sa tête. Cet incident redouble la gaîté de toutes les personnes qui l'entourent. « Il paraît que monsieur ne laisse rien « perdre quand il va dîner chez le traiteur?» dit en riant le commis de la barrière. « — Monsieur, ce sont mes « affaires, » répond Bidois en remettant avec humeur la volaille dans sa poche ; « n'allez-vous pas me faire payer « une entrée pour cette cuisse de dindon? — Non, mon- « sieur, les dindons ne paient pas. — C'est bien heiu-eux. « Allons, cocher, puisque je paie, j'espère au moins que " vous allez me conduire. — Ah ! c'est trop juste. — Où « meniez-vous ce monsieur et cette dame? — Ils m'a- « valent dit de les déposer sur le boulevard du Temple. u — Eh bien! moi, vous me déposerez a la porte Saint- « Martin. — Ça sufht ; suivez-moi. >»
On quitte la barrière pour aller retrouver le liacre; il pleut toujours, et Bidois se dit tout bas : « Dumoins, si j'ai u payé un peu cher, je pourrai m'étaler a mon aise et « dormir même jusqu'à la porte Saiut-Mailiu. »
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Pauvre Uidois! il ôUiil sai:s doute éciil daiîs le i^rand livre des destins que tu ne levieudiais pas en voilure a Paris.
Près d'atteindre le fiacre, notre commis est devancé par quatre militaires qui, plus lestes que lui, ouvrent vivement la portfère et se jettent dans la voiture en s'écriant : ««Enlin nous en avons donc trouvé un !... Ce n'est « pas malheureux ! . . .
" Qu'est-ce a dire? » s'écrie a son tour Bidois en s'avançant vers la portière, « ils en onl trouvé un!... Ah bien! «cela serait charmant... mais un instant !... Messieurs, «messieurs... voila une heure que je suis là, » dit-il en remontant sur le marchepied.
«Je n'ai pas de monnaie, mon vieux, >♦ dit un des militaires, prenant Bidois pour un commissionnaire, ce qui était excusalde, vu Tétat déplorable dans lequel l'orage avait mis sa toilette ; « ce sera pour une autre fois. »
Et on le repousse brusquement en refermant la portière. « Un instant, messieurs ! pour qui me prenez-vous?» s'écrie de nouveau Bidois, en tâchant de s'accrocher h la portière ; « je suis un bouraeois de Paris, j'ai retenu ce « fiacre, je l'ai même payé d'avance, il est donc a moi... «Vous ne pouvez pas le prendre... — Vous voyez bien «que si, puisque nous sommes dedans... — Il faut en « sortir, messieurs... Cocher, expliquez donc mon affaire « a ces messieurs. »>
Le cocher, enchanté de gagner une nouvelle course, se contente de monter sur son siège sans répondre aux interpellalions de IJidois, qui court de la portière au cocher et revient du cocher a la portière.
« Ce vieux fou aura-t-il bientôt fini de nous étourdir « les oreilles? » dit un des militaires. « Messieurs il faut «• sortir de mou fiacre, » répète Bidois. « — Sortir de ta,
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« voilure pour la céder h monsieur ! . . . Ai» ! mon drôle, si «j'en sors, ce ne sera que pour te couper les oreilles!... «Allons, cocher; en avant, nous sommes pressés, et n'é- « conte pas ce vieil ivrogne. — Ça suffit, mon officier. >»
Et le cocher fouette ses chevaux, et la voilure disparait aux regards de Bidois, atterré par ce nouvel événement.
11 va s'asseoir contre une borne, regardant d'un air consterné s'éloigner le fiacre qui emporte son petit écii et qui le laisse au milieu de la rue. 11 hésite un moment, ne sachant pas s'il retournera a la barrière demander au corps-de-garde justice du cocher qui le laisse la après avoir reçu son argent. I\Iais Bidois se rappelle que le commandant et les soldats même ont eu l'air de se moquer de lui , et il ne veut pas leur servir encore de risée.
« Allons, » se dit-il, « il faut prendre son parti ; retour- «nons chez nous a pied, ne courons plus après les fia- « cres ! . . . Celte journée m'a été bien funeste -, les maudi- «* tes Saint -Eustache me portent toujours malheur!... « L'année prochaine je ferai le malade huit jours d'a- «« vance, pour ne pas en être... Bien obligé d'une partie « de plaisir comme celle-ci ! . . . Porter des paniers assom- « manls! faire les commissions! n'avoir point le temps de « se reposer !.. . recevoir des coups de poing! puis un «orage; courir après un fiacre, le payer double, ne pas «monter dedans et recevoir des sottises! voila ma jour- « née d'aujourd'hui!... A ce prix-la un dîner sur l'herbe " coûte trop cher; j'aime encore mieux m'en tenir au « pot-au-feu de tous les jours. »
Tout en faisant ces réflexions, Bidois arive enfin devant la boutique du passementier; il rentre par l'allée et monte a sa chambre sans chandelle, plutôt que d'entrer dans la cuisine pour y prendre de la lumière; car il craint, en rencontrant madame Moutonnet, qu'elle ne
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lui (loiiiie eiicoic quelque course îi faire; et, pour éviter tout accideut nouveau, il se hâte d'aller se coucher.
Depuis longtemps ÏM. et madame Moutonnet se sont retirés dans leur appartement. Ils sont couchés et dorment sans doute ; car a l'âge de nos deux époux les époques remarquables, telles que les fêtes ou anniversaires de mariage, ne causent pas de longues insomnies : il est un temps pour tout, dit le sage ; hélas ! ne vaudrait-il pas mieux que nos plaisirs fussent de tous les temps?
En rentrant, Eugénie, après avoir souhaité le bonsoir a ses parents, est montée dans sa chambre ; mais en passant devant la cuisine, près de laquelle couche Jeanneton, Eugénie a entr'ouvert la porte et a dit à demi-voix a sa bonne :
«Quand tout le monde dormira, je descendrai tout «doucement, et nous causerons... Oh! j'ai bien des « choses a te conter.
» — C'est bon, mamzelle, » a répondu Jeanneton ; «je «vous attendrai. »
Lorsque le sileuce qui règne dans toute la maison fait présumer a la jeune fdle que ses parents sont endormis, elle sort doucement de sa chambre, ne posant (ju'avec beaucoup de précaution son pied sur chaque marche de l'escalier ; au moindre bruit, elle tressaille et s'arrête... et pourtant elle ne va pas faire de mal; ce
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n'est pas un crime craller causer avec cette bonne Jeannetou qui aime tant Eugénie!... Mais si madame Mouloiinet savait que sa lille ose ainsi, la nuit, sortir de sa cliambre , quels reproches, quelles remontrances!... combien Eugénie serait grondée ! et Jeanneton serait a coup sûr renvoyée. Ce n'est donc pas sans raison que la pauvre petite a si peur.
Combien elle est jolie dans ce momeni, où, n'ayant pour tout vêtement qu'un léger jii pou et une camisole de nuit, et pour coiffure qu'un petit fichu a carreaux qui retient sa belle chevelure, elle quitte avec mystère sa couche solitaire pour se glisser dans la chambre de sa bonne ! L'émotion, la crainte qui l'agitent, font plus fréquemment soulever son sein ; sa main tremble, sa respiration est entrecoupée, tout en elle charme, séduit, entraîne ; c'est la beauté, l'innocence craignant de se livrer aux nouvelles sensations qui font palpiter son cœur.
Elle arrive en tâtonnant a la porte de la cuisine, car elle n'a pas emporté de lumière de crainte d'être aperçue. Jeanneton a soin aussi de placer sa chandelle dans le fond de la cheminée, aûn qu'on ne puisse la voir de chez madame Moutonnet à qui cela donnerait l'éveil, et ([ui viendrait s'informer pourquoi sa domestique a de la lumière pour dormir. Que de précautions a prendre pour causer un moment en liberté !... mais aussi ce plaisir en aura bien plus de charmes. Nous savons que pour doubler le prix des choses, il suffit de les défendre, surtout pour tenter ce sexe qui a un penchantsi prononcé pour le fruit défendu, malgré les exemples des suites funestes qu'entraîue après elle cette tendance à la désobéissance; mais eu valu, depuis notre mère Eve, on leur raconte l'histoire de Pandore, de Psyché, de la femme de Loth, et même de l'épouse de Barbe-Bleue ; ces dames frémissent
irépouvanlc... mais sont toutes prêtes a en faire au-^ tant : c'est sans doute une influence secrète qui le veut ainsi.
«Me voila, ma bonne, »> dit Eugénie en entrant dans la chambre de Jeanneton, dont elle referme la porte sans bruit : «tout le monde dort... nous pouvons causer un «moment... — Mais, mamzclle , il m'scmble cependant « que Bidois n'est pas encore rentré. .. et s'il venait cher- «clier ici de la lumière... — Il est rentré et couché, te "dis -je. — Bah! sans chandelle!... — Apparemment, «mais je l'ai bien entendu; sa chambre n'est -elle pas « au-dessus de la mienne? Il ronde si fort qu'on l'enten- « drait de la rue. — Ah ! ben! en ce cas, nous n'avons «pus rien a craindre... C'est que c'est un vieux bavard « et un sournois qui fait le câlin auprès de vot' mère, « pour s'en faire bien venir ! . . . et il faut se méfier de lui ; «mais puisqu'il ronfle, vous pouvez parler. Contez-moi "donc un peu les événements; d'après queuques mots « que j'ai entendu prononcer a madame, il me paraît «qu'il y a eu ben des aventures!... — Oh! oui, ma «bonne!... — La journée n'a pas bien fini? — Ah! je « ne me suis jamais tant amusée ! . . . — Bah I . . . alors j'ai « donc compris de travers ; i'm'semblait qu'on s'était « querellé, disputé, battu même avec des paysans... — « Oui, oh ! c'est très vrai. . . — Et vous vous êtes amusée?. . , « — Je t'en réponds!... — Mais madame Moutonnet s'est « fâchée avec madame Bernard, car je lui ai entendu dire « en entrant qu'elle ne la reverrait jamais ; et dam'! «elle paraissait encore ben en colère!... — Oui, c'est «vrai aussi; elle était d'une colère terrible!... — Et ça « ne vous a pas fait peur a tous ? — Je l'ai a peiiîe remar- « que !... — Mon Dieu, que c'est drolc! Mais enfin vous «ne diioz i>as que vous avez eu beau temps pour rêve-
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«nir... car il a fait un orage!... — Ah! ma bonne, j'en "étais enchantée!... — Eh bqn ! je n'y comprends pus «' rien. — Mais songe donc qu'en voilure j'étais tout près «' de lui !... — Qu est-ce que c'est que lui? — C'est Adol- «phe, Jeanneton : c'est... M. Adolphe!... — Adolphe, "M. Adolphe... Ah! je commence a comprendre pour- «' quoi vous vous êtes tant amusée!... c'est parce que <• ^I. Adolphe était la. — Oui, Jeanneton , c'estpour cela ! . . . «Ah! si tu savais combien il est aimable! — Il vous a "donc parlé souvent?... — Presque toute la journée il « était a côté de moi... — Bah ! et votre maman ne disait «< rien ? — Oh ! maman n'a rien vu... et puis, nous avons « trouvé des occasions pour causer... en dansant, en cou- « rant, en jouant/a cache-cache... — Ah ! vous avez joué «a cache-cache!... — Oui, Jeanneton, et c'était toujours " M. Dupont qui l'était. — Ah ! pardine ! j'crois ben qu'il « le sera souvent... Ah ben ! et madame Moutonnet qui « voit tout et qui ne voyait pas ça ! comment a-t-elle pu «vous laisser jouer a cache-cache?... — Mais, Jeanne- « ton, est-ce qu'il y a du mal a cela? — Ah ! tenez, mam- «zelle, si j'avais une fille, i'm'semble que j'aimerais « mieux la mener quelquefois a la comédie, que de la « laisser jouer a cache-cache dans un bois. Mais les gens « qui prennent tant de précautions font quelquefois plus « d'bCtises que d'autres... C'est pas pour vot' mère que « je dis ça, au moins ! — Ah ! je le pense bien, ma bonne. « — ^lais enfin que vous a-t-il dit de si joli, ce M. Adol- « phe, pour que vous vous soyez tant amusée malgré les «disputes et les batailles?... — Jeanneton... si (u sa- "vais!... mais je n'oserai jamais te le dire... quoique «j'en meure d'envie!... — Allons, parlez toujours... je «ne suis pas vot' mère, moi. — Eh bien! ma bonne, il «m'a dit (pi'il m'aimait, qu'il m'adorait... il m'a pro-
«mis, juré de m'aimer toiile sa vie!... Ah! Jeanne- « ueton , je suis bien sûre qu'il ne mentira pas et qu'il «ne veut pas me tromper!... — Oh! mamzelle, i'n'faut «pas comme ça croire aux discours des jeunes gens : ils « en disent autant a toutes les femmes gentilles ; ça nleux « coûte rien a eux, de jurer !... ils vous font un serment «d'amour comme je vous retourne une omelette!... «mais faut pas s'y fier!... — Jeanneton, je suis bien cer- « taine qu'Adolphe n'est pas comme tous les jeunes « gens. Si tu savais combien sa voix est douce !... et puis «ses yeux !... il semblait si heureux en me regardant ! «et il me regardait toujours!... — Vous le regardiez « donc aussi, mamzelle? — Oh ! non... mais je le voyais... «sans faire semblant!... et quand sa main tenait la «mienne... comme il la pressait!... je tremblais, mais «'j'éprouvais un plaisir!... ah! Jeanneton, je ne puis « pas te dire combien j'étais heureuse ! . . .
« — Mon Dieu! mon Dieu! mamzelle, comme c't « amour vous a donc fait faire du chemin en peu de «temps!... Mais vraiment, c'est que je ne vous recon- «nais plus! — Ah! ma bonne... si je n'avais pas pu fe « dire tout cela, je crois que j'aurais parlé toute seule «dans ma chambre... tant j'avais besoin de prononcer «son nom!... — Pauvre petite! comme ça vous a pris «tout d'un coup!... — Il m'a appelée Eugénie!... sa « chère Eugénie ! — Diable ! mais c'est une déclaration ! « — Oh! oui, ma bonne, c'est une déclaration, et il «m'en a fait tout plein. — Et que lui avez-vous ré- « pondu? — Ah! .leanneton !... D'abord je ne pouvais «pas répondre, car je n'en avais pas la force... j'étais «si troublée, si émue!... — Dam'! c'est ben fait pour « ça ! — Mais enfin, il m'a tant su|)pliée de lui dire quel- « que chose... je n'ai pas pu résister, et je lui ai dit que
«je l'aimais!... — Que vous l'aimiez! quoi! mamzelle, « est-ce qu'où dit <;a le premier jour ! — Mais il me sem- ««blequeje l'ai toujours connu, toujours aimé... Urne «semblait aussi qu'il devait savoir que je l'aimais... Je «sais bien que j'ai eu tort de le lui avouer... mais je «n'ai pas pu faire autrement... — Pauvre Eugénie! et « qu'espérez-vous à c't' heure ?• — Je n'en sais rien, mais « si Adolphe m'aime toujours, ne serais-je donc pas heu- « reuse ! . . . Adolphe ! ah ! ma bonne, le joli nom ! . . . que « j'aime a le répéter... a l'entendre !... Ah ! je t'en prie, «dis-le-moi (juelquefois... — Mais, mamzelle c'est un «nom comme un autre ! — Comme un autre!... Peux-tu « dire cela ! . . . Est-ce qu'Adolphe ressemble a. . . Dupont. . . « par exemple?... Dupont! ah! voila un nom affreux et «que je ne peux souffrir. — J'gage ben, moi, que ma- « dame Moutonnet l'aime mieux que l'autre ! — Ma bonne, « il m'a promis de passer tous les jours devant la bouli- «que... de regarder au comptoir; il me saluera, et « quand maman n'y sera pas, il pourra me dire bonjour. « — Oui, et Bidois qui verra ça, le dira à vot' maman. « — Oh! non, il ne verra rien... et d'ailleurs, si nous ne « pouvons pas nous parler, nous nous regarderons, et ce « sera toujours un grand plaisir.
» — Ah ! mamzelle ! . . . v'ia un amour qui vous causera « peut-être ben du chagrin,» dit Jeanneton en secouant la tête, et en se baissant pour moucher la chandelle placée au fond de l'âfre, tandis qu'Eugénie, qui a été contre la fenêtre examiner si tout est tranquille, revient d'un air plus rassuré se rasseoir près de sa bonne.
« — Jeanneton , pourquoi donc penses-tu que l'amour « que je ressens pour Adolphe me causera du chagrin ? Je « me trouve, moi, bienplusheureuse aujourd'hui qu'hier ! « — Oui, sans doute, c'est toujours comme cela dans les
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« commoiH'oinoii(s... mais ensuite ! car, mamzello, quelle « sera la lin de ton! ceci ? — Je t'ai déjà dit que je n'en «< sais rien. — Avant peu, peut-être, vos parents... c'est- -à-dire vot' mère, voudra vous marier... — i\Ic marier! «eh bien ! ma bonne, si c'était avec lui ?... — Ne Tes- «pérez pas, mamzellc; ce jeune homme n'a rien, vot' «maman n'y consentira jamais... — Ah! Jeannelon, tu « me désoles !... — J'ai bien dans l'idée même que ma- «dame Moutonneta déjà fait un choix pour vous, et, si «elle le veut, vous savez (pie le diable ne l'en fera pas « démordre... L'époux qu'elle vous donnera ne sera peut- « être pas aussi gentil que INI. Adolphe, mais enlin il sera «riche; c'est l'essentiel a présent; vous serez bien éla- « blie, et par la suite vous serez heureuse. Tenez, mam- «zelle, croyez-moi, ne laissez pas ce nouvel amour s'em- « parer de votre cœur... ça vous causera trop de peine «par la suite... croyez-en Jeanneton, qui vous aime, qui •« vous chérit... Ah! mamzelle, quoique je n'sois qu'une « fille de campagne, j'ai aimé aussi, et je m'souvicns de « c'quc c'est! Jérôme, mon amant, était un si bon gar- «çon!... i'm'jurait aussi le plus tendre amour, pas si « gentiment peut-être que M. Adolphe ; mais pour moi (;a «m'faisait autant de plaisir!... — Eh bien! ma bonne, « pourquoi ne l'as-tu pas épousé ? — Ah ! vous croyez « toujours que ça va tout seul?... mais les parents de Jé- « rôme avaient queuque chose, et moi je n'avais rien !... « ils lui défendirent de m'voir, sous peine de le chasser «du village. Quand il vit que c'était pour tout de bon, «savez-vous c'qu'i'fit, mamzelle? — Non, ma bonne. — >i]i\\ ben ! un beau malin, il partit, il quitta la maison « (le son ])('re et le village en jurant qu'il ne reviendrait «jamais... I.n elTel... (Tpui^ f<^î leinps-la on n'a plus en- « tendu parler de lui... il se sera engagé... il sera parti
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«sur (lucufnio vaisseau!... luais il est raoït sans <lou(e. u Pauvre Jérôme !... et c'est moi qui suis cause deçà !...»»
Jeannelon s'interrompit pour porter son tal)lier a ses yeux, que le souvenir do son amant remplissait encore de larmes.
«Tu vois l)ien, Jeanneton, que lu l'aimes toujours. «. dit l'Eugénie attendrie par la douleur de sa bonne, que son cœur comprenait alors. « — Oui, mamzelle !... quoiqu'il « y ait dix ans de cela... Je ne puis pas penser a Jérôme «sans que ça me bouleverse, et (luoique je n'aie que « vingt-sept ans, et que je ne sois pas trop déchirée, a!i ! «je n'auraijamais (l amoureux; je ne veux plus aimer !... «On a beau me faire encore les doux yeux, et vouloir «m'enjôler par-ci par-lîi... ça n'preud plus; c'est (iui ; « après Jérôme je n'écoule personne. — C'est que tu l'aiu mais bien ! — Mais ça ne m'empêche pas de vous dire " que ces amours, malgré les parents, ne tournent jamais "bon; non, mamzelle, ne vous laissez pas aller a vot' « passion pour M. Adolphe, et pendant que c'est encoi e « tout neuf, oubliez-lo au contraire. — Que je l'oublie, « dis-tu !... que je l'oublie? et c'est loi, Jeanneton, <|ui «me donnes un semblable conseil!... Oublier quel(|u'iin «a qui j'ai promis amour pour la vie, quel(|n'un qui me «jure de ne penser qu'il moi, de ne respiier que pour «moi! Ali! il faudiait que j'eusse un cœur bien froid, « bien insensible, bien méchant même, pour oublier ce «pauvre Adolphe; il en mourrait, je gage... — Non, «mamzelle, les hommes ne meurent jamais d'amour, et «c'est même très rare chez les femmes... — Moi, je « vous dis qu'il en mourrait, mademoiselle, je le connais «mieux que vous ; d'ailleurs votre Jérôme est bien mort «pour vous; pourquoi donc voulez-vous qu'Adolphe ne H m'aime pas autant ? ~?- Si Jérôme est mort à l'armée ou
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" sur mer, ça n'est pas la même chose. — C'est loujouiS « par suite de son attachement pour vous... Mais vous ne «< sentez pas cela, vous, Jeanneton ; vous raisonnez comme «si vous aviez soixante ans... Vous êtes étonnée que « j'aime, que l'on m'aime ; vous voulez que j'oublie Adol- " phe!... Ah ! c'est affreux, mademoiselle Jeanneton, de «me dire des choses pareilles... C'est fini; je ne vous «conlierai plus rien... Je vois bien que vous ne m'aimez « pas.
« — Ehben! en v'ia ben d'une autre a présent ! »• dit Jeanneton en courant retenir Eugénie qui s'éloigne le conirgros. «Je ne vous suis pas attachée peut-être?... « Ah ! mamzelle, c'est ben mal de me dire cela ! . . . Je vous « ai dit ce que je devais vous dire : vous voulez aimer « M. Adolphe, aimez-le!... Je ne vous contrarierai plus; "je ferai tout ce que vous voudrez ; au contraire, mon « seul désir n'est-il pas de vous voir heureuse?... Ah ! je « me jetterais dans le feu pour vous... Sans vous, n'au- « rais-je pas cent fois quitté c'te maison?... car madame « Moutonnel, quoique ce soit vot' mère, est si difficile a «contenter!... Mais j'ai tout supporté par attachement « pour vous, et vous me dites que je ne vous aime pas ! " Ah ! mamzelle, je n'ai pas mérité ce reproche-la, car il « me fait ben de la peine. »
Eugénie court se jeter dans les bras de sa bonne; elle lui demande pardon, elle la console, elle l'embrasse.
« Ma chère Jeanneton, » lui dit-elle, « ue pense plus à «cela, je t'en prie... Ah! je connais ton bon coaur!... » Mais aussi, tu ne me défends plus d'aimer Adolphe ?... « — Oh ! non, mamzelle, au contraire. — Tu me laisseras « te parler de lui?... — Oh! tant que vous voudrez!... — "lu m'en parleras aussi quelquefois?...— Oui, mam- «• zcUe ; j'vous le promets. . . — Ah ! ma chère Jeanneton ,
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« que je serai donc heureuse!... Ali! je tâcherai tous les « soirs de venir, ne fut-ce qu'un moment, pour causer « avec toi... Nous parlerons de lui, et puis quelquefois lu " me parleras aussi de Jérôme... — Oh ! non, mamzelle... «je n'en parlerai plus ; vot' amour vous rend heureuse, «mais le mien me fait pleurer. — Ma pauvre Jeanne- " ton !.. . »
Eugénie va se replacer près de sa bonne; il est tard, mais la jeune fdle n'a pas la moindre envie de dormir; sa jeune tèle travaille déjà, et son cœur... ah! son cœur n'est plus a elle.
« Jeanneton, »> dit-elle en approchant encore sa chaise de celle de sa boinie, « si ma mère se laissait attendrir... «si elle consentait a m'unir a Adolphe! que je serais «heureuse!... Je te prendrais avec moi dans mon mé- «nage; tu le voudrais bien, n'est-ce pas? — Oh! oui, «mamzelle. — La, l'ennui ne pénétrerait jamais! il me « serait si doux de travailler près de lui ! car je voudrais «qu'il ne me quittât pas de la journée... cela serait pos- «sible, j'espère? — J'crois que oui, mamzelle. — Je tra- « vaillerais donc près de lui... nous ne sortirions jamais «l'un sans l'autre!... Toujours mêmes pensées, mêmes «désirs, même volonté... Ah! je serais si contente de "faire tout ce qu'il voudrait!... Cela doit être si doux «d'obéir à quelqu'un que l'on chérit... c'est un plaisir! « n'est-ce pas, Jeanneton? — Oui, sans doule, mamzelle. « — Les jours de fête nous irions promener... Tu vieu- « drais avec nous , Jeanneton , car tu ne nous empêche- « rais pas de parler d'amour. — Non , mamzelle. — Si mon «mari avait besoin de voyager, oh! d'abord je partirais «avec lui; je le suivrais partout, cesl bien décidé. «D'ailleurs Adolphe ne voudrait pas non plus se séparer « de moi : et une femme peut bien , sans inconvénient ,