‹ M. DupontChapitre 17 sur 75 · M. DLI'OM · texte numérisé non relu

M. DLI'OM

« voyager avec son mari; n'ost-copas, ma bonne? — Oni, « mamzclle, oh ! ce n'est pas défendn. — INlais il n'est pas , «'encore dit qne nous voyagerons. Si nous sommes bien «riclies, nous aurons une petite campagne... De quel «»cô(é, ma bonne? — Dam', mamzelle, du côté qui vous «fera plaisir. — Ah! du côté de Romainville; oui, c'est «cela; nous aurons une petite maison a Romainville, « tout près du bois ; nous pourrons alors nous y promener «tant que nous voudrous, sans crainte d'être grondés... «Quel bonheur! Notre maison sera simple, mais com- «mode. Nous aurons un jardin que nous cultiverons «nous-mêmes; nous verrons croître les fleurs que nous «aurons plantées; ce doit être bien agréable : j'ai ton- « jours désiré un jardin. Et puis, a la campagne, on se « lève au point du jour, et pendant que tu prépares le « déjeuner, nous allons faire une promenade dans les cn- « virons; nous revenons bien fatigués et mourant de « faim... Nous trouvons tout délicieux. Après le déjeuner «on travaille, on a soin de son ménage; Adolphe écrit « ou lit. Après le dîner, nous allons au jardin, nous y res- « tons jusqu'à la nuit ; nous examinons les progrès de nos «plantations, puis nous renti'ons enfin, toujours gais, « contents ! ... Ah! ma bonne, quelle heureuse existence ! . . .

« — Oui... oui... mamzelle...» répond Jeannelon eu étendant les bras et en se retournant sur sa chaise pour tâcher de surmonter le sommeil qui la gagne ; « oh ! ça... «ça sera bon gentil!

u — Ce n'est pas tout, .leanneton : nous aurons sans « doute des enfants, car c'est Tordinaire en ménage. Ah ! « combien je les aimerai !... combien je les chérirai !... «Je ne veux pas qu'ils me craignent, je veux être leur « amie autant que leur mère ! Ce doit être si doux d'avoir «leur conliance ! Si j'ai un garçon, je l'appellerai Adul-

LA .lEL .NE riI.KE ET SV IJO.N.NE. '.>5

« phe. cl ma fille se iioinniciaAiiolpliiue. .le les nourrirai « moi-nième: je suis sùie (lue mon mnii le voudra biei;, «car on doit les aimer encore davanlaiic!... Quel plaisir « lorsque mon fils commencera a parler!... comme nous «écouterons ses premiers mots... et quand il marchera... «Ali! je ne le perdrai pas de vue un seul instant!... Quand «je serai lasse de le porter, Adolphe le prendra dans ses «bras, le hercera, le fera jouer... Ah ! quelquefois ausKi «je te le confierai, ma bonne; mais tu en auras bien «soin!... car si tu allais le laisser tomber !...

« — Non , non... manuelle... » répond Jeanneton a moitié endormie, « oh ! j'vous promets... (|ui' n" tombera « pas!...

" — Nous ferons-nous mêmes son éducation, ou nous «la surveillerons en lui donnant des maîtres chez nous, « mais je ne veux pas qu'il aille en pension. On y devient " quelquefois très mauvais sujet! comme ce petit Ber- « nard... Et puis, on oublie ses parents. Ah ! je préfère «qu'il soit moins savant et qu'il m'aime davantage. Et « puis, je lui laisserai le choit d'un état, car il me sem- « ble qu'il ne faut jamais forcer les inclinations... Nesl- « ce pas, Jeanneton?... »

Jeanneton ne répond plus parce qu'elle est endormie; mais Eugénie ne s'en aperçoit pas, et elle continue :

« Si par hasard mon fils voulait être militaire... Grand «Dieu... que de tourments cela me causerait!.,. C'e?t «bien joli d'avoir un uniforme , une épée et quelquefois « une croix d'iiouneur!... Ah! je conçois bien que cela « séduise un jeune homme; mais que de daugevs il faut « courir! Il faut aller a l'armée... il faut se battre! se ba:- « tre!... Ah! quand je saurai que mon fils va se battre, «je n'aurai plus un moment de repos!... Je le verrai si:r « le champ de bataille, entouré d'ennemis !... et les bal-

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« les, les boulets qui se ci'oisenlsur sa tête !... Il peut être ««blessé, il peut être tué!... Ah! Jeanneton, si mon iils ««était tué !... Que dirait Adolphe?... et moi? Non, non, ««je ne veux plus qu'il soit militaire. Ah! ma bonne, «» n'est-ce pas que j'ai raison? Eh quoi ! tu ne réponds «pas?... »

Eugénie examine Jeanneton, et s'aperçoit seulement alors et avec surprise que sa bonne dort profondément. Cette vue dissipe tous les châteaux en Espagne, tous les rêves délicieux qui occupaient l'aimable fille; elle n'a plus de fils, d" époux, de campagne ; elle se revoit chez ses parents, assise dans la chambre de sa bonne ; elle soupire!... son bonheur n'était qu'un songe, il vient de s'évanouir.

On rêve souvent tout éveillé ; ces rêves-la sont toujours agréables parce qu'on les arrange a sa fantaisie. Combien de jeunes filles, ainsi qu'Eugénie, ont passé et passeront encore des heures d'insomnie à se créer un bonheur qu'elles ne goûteront jamais en réalité ! Quand on aime, on s'abandonne avec délices au doux avenir que nous compose notre imagination. Le jeune amant se voit près de sa maîtresse : elle lui est fidèle, elle ladore; si quelques nuages s" élèvent entre eux, ils sont bientôt dissipés, et la plus douce ivresse préside toujours a leurs raccommodements.

La jeune fille entend celui qu'elle préfère lui adresser le plus tendre aveu, lui jurer amour pour la vie, puis demande sa main a ses parents ; elle se voit marcher a l'autel avec son doux ami, parée du charmant costume virginal, et plus belle encore de ses attraits, dont leLonheur, l'amour et la pudeur ont doublé l'éclat.

Rêves délicieux, vous valez bien ceux du conquérant, de l'ambitieux et du courtisan; vous ne laissez dans notre

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ame qu'une douce langueur ; el tandis que les autres passions agitent nos sens et fatiguent notre esprit, les rêves d'amour, au contraire, nous reposent agréablement des peines de la vie. Ils sont bien moins heureux (ju Eugénie, ceux dont les désirs s'étendent au-delà du cercle domestique.

Héros, qui avez rêvé la conquête du monde, souverains qui voyez votre nom fameux dans l'histoire, ministres qui rêvez la toute-puissance , courtisans qui rêvez les honneurs, votre réveil est bien plus pénible que celui de la grisette qui rêve un rendez-vous avec son amant.

Mais l'horloge de Saint-Nicolas vient de sonner deux heures, et Eugénie, étonnée qu'il soit si tard, ne comprend pas que le temps a passé plus vite pour elle qui parlait que pour Jeanneton qui l'écoutait.

« Deux heures du matin! » dit-elle en quittant a regret sa chaise, « je n'ai jamais veillé si tard... Je croyais qu'il «n'était pas minuit. Ah! si maman le savait!... Je ne « m'étonne plus que Jeanneton se soit endormie !... Il est «bien temps de se coucher! Ah! c'est dommage cepen- « dant ; j" aurais volontiers passé la nuit a causer.

«Couche-toi, ma bonne, » dit Eugénie en secouant le bras de Jeanneton; « couche-toi vite, il est bien tard.

« — Oui, mamzelle, » répond Jeanneton sans ouvrir les yeux; et la grosse fille se déshabille machinalement et se couche sans s'être entièrement réveillée.

Eugénie quitte la chambre de sa bonne, traverse doucement la cuisine et se dispose a monter l'escalier pour regagner sa chambre. Comme elle va mettre le pied sur les marches, se tenant a la rampe et tremblant un peu , parce qu'une jeune fille tremble assez ordinairement lorsqu'elle est sans lumière, soit de crainte, soit de plaisir, un bruit assez fort, semblable a celui de quelqu'un

îK» M. DUPONT.

q li se laisse toiiil)er ot roule iiliislciirs marclies. l'elcnlit au-dessus de sa lole. Kufiénie démit el n'ose l)onger. Elle regarde en l'air et n'aper(;oil aucune lumière. Qui peut avoir fait ce bruil? serait-ce son père, sa mère, ou M. Bidois? Mais ordinairement ils ne marchent point sans chandelle. Serait-ce un voleur!... Dans tous les cas, la pauvre petite n'est point rassurée , et comment éviter la personne qui descend? l'allé a refermé sur elle la }>orle de la cuisine et ne voit pas où elle pourrait se réfugier.

Mais comme elle est encore indécise et tremblante , une voix se fait entendre, et cette voix la rassure un peu.

" 11 est écrit que je suis dans mon jour de malheur! » marmotte Bidois, car c'était lui qui, a la suite de tous les désagréments et fatigues de la journée , se sentant incninmodé au milieu de la nuit, s'était levé et descendait à tâtons, pour se rendre dans la petite cour située derrière la boutique et au bas de l'escalier.

» ïMoi qui ne tombe jamais... rouler quatre marches!.., «' Maudit escalier!... Je me suis écorché toute l'épine du « dos. . . pourvu que les autres ne m'aient pas entendu! . . . «»Ah! aye!... quelle douleur! Est-ce que la charcuterie «était empoisonnée?... Ma foi! je le croirais presque... «Il moins que ce ne soit le veau?... Mademoiselle Jean- «neton aura mal récuré sa casserole; ou c'est cette peste «d'aniscite de l'épicier!... elle ne valait rien du tout... « cela sent la réglisse, le girofle... je suis sûr que M. Du- «pont la fait lui-même... Avec son cadeau... jolie « drogue, je voudrais qu'il l'eût tout entière dans le ven- «tre!... Aye!... »

Et tout en marronnant ainsi, Bidois descend l'escalier; il n'est plus très éloigné d'Eugénie, qui cherche comment elle évitera la rencontre du vieux commis, cl «pii ne voit pas d'autre moyen que de se blottir contre le mur; de

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cette manière, et en retenant sa respiration, elle pense que Bidois, qui a coup sûr doit tenir la rampe, passera près d'elle sans la toucher, l'escalier étant assez large pour cela, et qu'il ne l'apercevra point, parce qu'en elfel la nuit est assez noire pour qu'on ne distingue pas près de soi.

Eugénie quitte donc la rampe, et, s'adossant au mur en tenant le moins de place possible, elle garde le plus profond silence, attendant avec anxiété que le vieux commis ait passé pour remonter dans sa chambre, d'où elle voudrait bien maintenant n'être pas sortie.

Le moment fatal arrive : Bidois, tramant les jambes et tenant l'escalier a deux mains , de crainte de tomber encore, et malgré cela ne posant le pied qu'avec la plus grande précaution, Bidois passe tout contre Eugénie, qu'il n'aperçoit point; encore quelques minutes, et elle n'aura plus rien 'a craindre... lorsqu'un malheureux éternuement, que la jeune fille n'a pas eu le temps de comprimer, part subitement, et, en répandant l'alarme, vient changer toute la scène. •

«< Ah ! il y a du monde... Au voleur!... » crie aussitôt Bidois, se cramponnant après la rampe et ne sachant plus s'il doit descendre ou remonter. Eugénie, voyant que tout va se découvrir si elle reste là, s'élance, et en moins d'une minute regagne sa chambre et son lit.

Mais le vieux commis a entendu monter les marches avec précipitation; il ne doute point que des voleurs ne se soient introduits dans la maison, et il continue a crier de toutes ses forces, frappant des pieds et des poings sur le mur et sur l'escalier, afin <|ue le bruit réveille tout le monde.

Au carillon que fait Bidois, M. et madame Moutonnet ne tardent pas à s'éveiller. « Ah! mon Dieu! » dit ma-

dame Montonnet en poussant vivement son cher époux qui, fatigué des suites de la fête et du petit anniversaire conjugal, goûtait avec délices les douceurs du sommeil ; «' entendez-vous, monsieur Moulonnet? eutendez-vous?... « mais, pour Dieu, réveillez-vous doue I

M — Qu'y a-t-il, mon cœur? » dit le passementier en passant du côté gauche sur le droit. « — Ce qu'il y a?... «ah! quels cris! quel tapage!... — C'est dans la rue, ««sans doute, mon ange. — >«onj non, monsieur; je re- « connais la voix de Bidois... — DeBibi... deBidois?... « — Eh! oui... il appelle au secours... ô ciel! le feu «( serait-il a la maison ? . . . — Le feu ! . . . »

Ce mot électrique produit son effet ordinaire : M. iNIoulounet se jette a bas de son lit et suit madame Moutonnet, qui ouvre une fenêtre donnant sur la cour, et demande ce qu'il y a,

«Des voleurs!... des voleurs!... »> répond Bidois d'une voix que l'épouvante rend encore plus lamentable : «« ils sont dans la maison... sur l'escalier... ils ont re- « monté... mais ils vont redescendre... Venez a mon «secours... ou je suis perdu!...

« — Des voleurs!... »» s'écrie madame Moutonuet. « — Des voleurs! » répète son mari en retournant au fond de sa chambre.

«« — Monsieur Bidois, réveillez Jeanneton : nous allons ««appeler par la rue... Eugénie, ma fille, enfermez-vous « bien... Au secours ! au secours ! »

Et madame Moutonuet court ouvrir une fenêtre de sa chambre donnant sur la rue, et se met, de concert avec Bidois, a crier au voleur, pendant que son mari court éperdu dans la chambre, cherchant un vieux fusil qui lui servit jadis lorsqu'il accompagnait la procession, et qu'il ne retrouve dans aucune armoire , parce que la

pour, qui lui trouble l'esprit, ne lui permet pas de se rappeler qu'il Ta serré dans le bas d'un chiffonnier.

Jeanneton, éveillée par le tintamarre que l'on fait dans la maison, croit qu'il est arrivé quelque malheur; Eugénie seule connaît la cause de tout ce tapage; mais elle se gardera bien de la dire : elle sait que le danger que l'on redoute est imaginaire, et elle ne peut s'empêcher de rire, dans sa chambre, de la terreur qu'elle a causée à Bidois.

Les cris de M. et de madame Moulonnet ont été entendus d'un boulanger, leur voisin, chez lequel on est occupé a pétrir la première fournée , qui doit être enlevée dès le matin par les bonnes, les ouvrières et les vieux garçons.

«♦ Oh ! oh ! »» dit le boulanger a ses garçons , « il y a «une aventure dans le quartier; allons un peu voir s'il «n'y aurait point tentative d'infraction manifeste. Le «four n'est pas encore chaud : en avant, garçons! »

Les deux garçons quittent la pâte et suivent leur bourgeois, qui marche vers la maison d'où partent les cris. « Ah ! voila des libérateurs, » s'écrie madame Moutonnet en apercevant les trois hommes qui se dirigent vers sa demeure. « — Vraiment oui, » dit M. Moutonnet, eu courant a la fenêtre avec son fusil qu'il vient enfin de trouver, « je crois que ce sont des Suisses... — Eh! «non, monsieur, ce sont des mitrons... c'est notre voi- «sin, M. Pétrin. — C'est du monde enfin... Par ici, « messieurs ! . . . par ici! . . . — On va vous ouvrir ; on des- «cend. Jeanneton? Jeanneton? allez ouvrir la porte de « laboutique... Monsieur Pétrin, notre maison est pleine «• de voleurs ! — Eh bien ! nous allons les pincer, madame «Moutonnet. "

Pendant que Jeanneton introduit dans la boutique

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