M. DLI'O.M
M. Pétrin t?t ses deux garçons. M. et m;idame Muiitoniie! se consultent pour savoir s'ils sortiront de leur chambre. M. Moutonnet est d'avis d'y rester pendant que l'on fera la visite de la maison , mais madame .Moutonnet pense que cela ira mieux si elle dirige les opérations; son avis étant toujours adopté a l'unanimité, M. Moutonnet passe une robe de chambre, et, le fusil en main, se dispose à suivre sa femme , qui vient de se vêtir de sa blouse du matin.
Ils trouvent sur l'escalier Bidois. qui s'est armé du grand couteau de cuisine de Jeauneton , et qui le tient d'une main, tandis que de l'autre il retient sa culotte a moitié défaite, et qui, a chaque pas qu'il fait, retombe sur ses talons. Ils descendent tous trois dans la boutique où sont rassemblés les boulangers dans le simple costume avec lequel on procède a la confection du pain , tandis que Jeauneton, éveillée eu sursaut, n'a eu que le temps de passer un petit jupon.
Mais la décence a toujours cédé a la peur, et madame Moutonnet, qui est ordinairement fort sévère sur l'aiticle de la mise, et qui n"a jamais voulu voir l'exposition des statues, ni pu regarder en face l'Apollon ou l'Antinous, est prête à sauter au cou du boulanger et de ses garçons, parce que leur présence, dans ce moment, peut la préserver des dangers quelle redoute.
«Eh bien! que se passe-t-il donc chez vous, madame « Moutonnet?... " demande le boulanger avec le ton mielleux qui lui est habituel, et qui le rend la coqueluche de toutes les cuisinières du quartier, qui le citent comme un beau parleur.
"Vous poussiez des cris étouffés et perçants; j'ai dit « aux enfants : il faut lâcher la pâte, et nous informer de » la circonstance survenue aux voisins. — Ah ! monsieur
L\ IKt .\K nr.l.K Kf SA BONNE. iOl
« réiliii!... c'est le ciel (lui vous envoie! Sans \ous. nous «serions perdus... De mrâce. ne nous abandonnez pas « dans ce moment périlleux... — Madame, soyez calme ! «je me suis toujours piqué d'organe pour être utile au «beau sexe... iMais qu'est-ce encore? — Des voleurs, «monsieur Pétrin, des voleurs... — Où sout-ils, par où « sont-ils entrés? — Bidois va tout nous dire... c'est lui « qui les a découverts... — Parlez donc, Bidois... »
Bidois s'avance pâle et tremblant, et commence son récit, ne s'interrompant que pour rattraper sa culotte que dans le feu de son discours il oublie parfois de retenir.
«J'étais couché dans ma chambre, je dormais assez " mal... ou, pour mieux dire, je ne dormais pas du tout... " Je me sens des douleurs... comme de colique... prove- «nant sans doute de quelque chose du dîner qui... — •• Passez vos coliques, Bidois, » dit madame Moutonnel avec impatience, et venez au fait. « — J'y arrive, ma- " dame. Je me sens forcé de descendre dans la cour pour » aller... — Nous savons bien où vous alliez, Bidois. Kn- " suite? — Je quitte donc ma chambre, et. n'ayant point « de lumière, je me décide a descendre a tâtons. Je des- "cends donc et fort doucement pour ne réveiller per- •• sonne. J'étais déjà au secoud étage, en face des jnaga- «sins... lorsque le pied me glisse... je pers l'équilibre. « et je roule quatre ou cinq marches sur le dos... — Que " la peste vous étouffe avec vos roulades ! Aurez-vousbien- « tôt fini? — ÎM'y voici, madame, m'y voici. Je me relève, « et cette fois je me cramponne a la rampe, de manière «a ne plus tomber. Je descends... me voila devant la « cuisine... Je vais être eu bas... quand un bruit subit « part a deux pas de moi , presqu'a mon oreille . . . Je veux ti voir le coquin... Bah ! ils sont plus d'un : je les ai en-
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" leiidiis grimper l'escalier quatre a quatre, el ils se sout " |)robal)lemeut réfugiés dans le grenier.
« Ah ! mou Dieu ! » dit madame Moutonuet en saisissaut le bras de M. Pétrin. « Ah! ciel ! » dit son époux eu s'appuyaut sur sou fusil, au bout duquel est encore un bouquet dont on ue dislingue plus les fleurs, parce qu'il est depuis quelques années dans le chiffonnier.
« C'est-il ben possible ! » dit a sou tour Jeauneton, qui n'a pas l'air aussi effrayé que les autres, parce qu'elle devine a peu près ce qui a causé tant de frayeur a Bidois.
«« Il faut commencer la visite domiciliaire, » dit le boulanger; «en avant, garçons! Monsieur Moutonuet, don- « nez-moi votre fusil. — Bien volontiers, monsieur Pétrin. « — 11 est chargé ? — >on, non , il ne l'est pas ; je crois même " qu'il ne l'a jamais été. — Eh ! que diable alors voulez- " vous que j'en fasse? — Vous êtes incorrigible, mon- « sieur, » dit madame Moutonuet a son mari ; « votre fusil « n'est jamais en état. — Mais, mon cœur, vous savez « bien que je n'ai pas l'habitude de m'en servir.
« — Allons, calmez-vous ! nos garçons sufflront, je l'es- «père, » dit le boulanger; «sils font résistance, nous «les assommerons. — Oui, mais s'ils tirent sur vous?» dit Bidois. u — Bah! les voleurs n'ont jamais iVarmes " effectives; marchons. — Mais il faut d'abord mettre les « dames en lieu de sûreté, « dit M. Moutonuet. « — C'est «juste. — Allons chez ma fille, » dit madame Moutonuet, «nous nous y enfermerons. »
On quitte la boutique ; le boulanger et ses garçons marchent eu avant ; puis Bidois, au(iuel son couteau donnerait lair d'un conspirateur, si sa culotte, tombant a moitié de ses jambes, ne rappelait le motif de sa sottise ; vient ensuite madame Moutounet. juiis son époux, qui s'obstine ii tenir sou lusil eu joue, quoiqu'il sache bien
qu'il lie peut tuer personne; mais il pense sans doute que la vue suffira pour pétrifler les voleurs ; enfin Jeanneton tient deux flambeaux avec lesquels elle éclaire la marche des mitrons, passant tantôt devant, tantôt derrière, suivant que le permettent les localités.
On a commencé par visiter la cour où l'on ne trouve personne, ce qui nétonne point, puisque, d'après le récif de Bidois, c'est vers le haut de la maison que les voleurs se sont dirigés ; on arrive devant la chambre d'Eugénie : la jeune fille avait eu tout le temps de se mettre au lit. On frappe a sa porte, la maman lui ordonne d'ouvrir. Eugénie, qui n'est pas endormie, passe bien vite une robe et ouvre.
A la vue de la jeune fille, dont l'air calme et presque riant n annonce aucune terreur, M. Pétrin commence un joli compliment, dans lequel il s'embrouille, et que madame Moutonnet interrompt, fort heureusement, pour demander à sa fille comment il se fait qu'elle ait l'air aussi tranquille lorsqu'il y a des voleurs dans la maison.
« Des voleurs ! ... » dit Eugénie en jetant un regard sur Jeanneton ; «mais, maman, je n'ai rien entendu!... — «Vous êtes bien heureuse, mademoiselle, de dormir " comme un canon ; mais nous allons nous enfermer chez «vous, pendant que ces messieurs vont combattre pour « nous ! ... Ah !.. . que nous sommes heureux d'avoir des « libérateurs ! »
Eugénie lève les yeux, mais elle les rebaisse bien vite, parce que le costume des libérateurs lui paraît trop à la romaine; madame Moutonnet pousse sa fille et Jeanneton, et, remettant un desflambeaux a Bidois: «Marchez,»» dit-elle. « mais surtout soyez prudents !... "
VA elle referme la porte a double tour, au grand mécontentement de son époux et de Bidois, qui espéraient
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lous deux se fi,lisser dans la cliaiiibie avec les daines. . • «C'est ici qu'il laut de la lète et du sang-lroid,» dit M. Pétrin ; «nous allons relancer Tennemi dans son gîte... «Marchez devant, mon vieux ; vous connaissez les êtres, « vous nous conduirez.
« — Bien obligé, » dit Bidois ; « mais si je tiens la lu- « mière, je ne pourrai pas taire usage de mon arme... 11 « vaut donc mieux qu'un de ces messieurs s'en charge... « Je vous guiderai aussi bien en marchant derrière ; d'ail- « leurs c'est a M. Moutonnet, (jui est chez lui, a taire les « honneurs.
.« — Allons toujours, » dit le passementier, «je m'en « rapporte entièrement au zèle de ces messieurs. »
Le boulanger voit qu'il n'y a pas moyen de faire passer devant M. Moutonnet ou son commis ; il se décide a commander les manœuvres. Parvenu au second, on visite exactement les magasins ; de la on passe au troisième ; M. Bidois avait laissé sa porte entr'ouverte; on visite sa chambre, on cherche sous le lit, dans les armoires, dans la cheminée, Bidois regarde même dans sa table de nuit, probablement sans penser a ce qu'il fait ; on ne trouve rien.
« Décidément ils sont dans le grenier, » dit M. Moutonnet. « — Oui, oui,»» dit Bidois, " c'est la que j'ai toujours « pensé qu'ils étaient. — Marchons vers le grenier, » dit le boulanger, «car il fautbien qu'ils soient quehiue part., «a moins que M. Bidois n'ait rêvé, et ne s'amuse a nous « faire faire une petite patrouille de santé. — Non, mes- « sieurs, non, je n'ai point rêvé... j'ai des oreilles, je ne « suis pas encore en enfance... vous en aurez bientôt des « preuves. »
On se dirige en silence vers les greniers. Arrivé devant la porte, qui n'est fermée qu'auloquet. on entend un
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bitiil assez vioU'ut auqiiol succède un prolond silence.
"Pour celte luis, nous les tenons, » dit le boulanger. «Que... que... vousavais-je dit?» marmotte Bidois, qi!i IremMe de tous ses membres, tandis que M. Moutonnet est obligé de s'appuyer sur son fusil pour se soutenir.
«Si Bidois allait chercher la garde ? » dit-il d'une voix presque éteinte. « — Oui, monsieur, vous avez raison, « répond Bidois, enchanté de trouver une occasion pour ne pas entrer dans les greniers.
Et le vieux commis se dispose a descendre, lorsque le boulanger le retient brusquement par le bras. « Nous n'a- « vons pas besoin d'aide,» dit-il, «moi et mes garçons « nous sommes solides au poste, et il est inutile d'aller « chercher le voisin. »
En achevant ces paroles. M. Pétrin, le gourdin en l'air, se précipite dans le grenier dont il ouvre la porte brusquement.
" Rendez-vous, coquins ! » crie-t-il d'une voix de Stentor, tandis que ses deux garçons brandissent leurs redoutables bâtons, et que M. Moutonnet et Bidois, qui ont fait semblant d'entrer, se tiennent enlacés sur la première marche de l'escalier, prêts a redescendre si l'on fait résistance.
]\lais comme les voleuis n'ont jamais existé que dans l'imagination de Bidois, on ne répond pas a l'appel du i)0ulanger, qui s'avance bravement, suivi de ses garçons, et va jusqu'au fond des greniers sans rien découvrir. Arrivé là, on voit remuer une longue planche jetée avec de vieilles boiseries dans un coin de la mansarde. M. Pétrin l'ait un signe a ses garçons : tous trois s'avancent, lèvent leurs gourdins et frappent en même lem])s. Mais au lieu du gémissement d'un voleur, qu'ils comptaient entendre, (•est un miaulement épouvantable qui retentit dans le
grenier ; un des garçons lève la planche et découvre un malheureux chat auquel ils ont brisé les reins.
*A cette vue, le boulanger part d'un éclat de rire ; ses garçons en font autant.
« Il paraît que nous sommes vainqueurs, » dit M. Moutonnet a Bidois; « les entends-tu?... Ils chantent vic- « toire ; nous pouvons nous joindre a eux. »> Et ces messieurs entrent dans le grenier, en demandant si l'on a bien bâtonné les voleurs.
« Nons n'en avons trouvé qu'un, »> dit M. Pétrin, «mais «je vous assure qu'il ne vous fera plus peur, » et en disant ces mots le boulanger jette aux pieds de Bidois le chat qu'ils ont assommé.
« Qu'est-ce que cela veut dire? »» s'écrie M. Moutonnet, tandis que Bidois regarde d'un air effaré le pauvre chat étendu devant lui.
« — Cela veut dire, mon voisin, qu'il n'y a pas plus de « voleurs chez vous que dans mon four, où votre vieux com- «mis mériterait d'aller se faire durcir, pour lui apprendre "Il mettre un quartier en l'air, parce qu'il a la colique. « Allons, les enfants, c'est assez manœuvrer pour un chat. «• retournons a la pâle. »»
En disant cela, M. Pétrin descend l'escalier et s'éloigne avec ses garçons, riant de la frayeur de Bidois, qui fera le lendemain la nouvelle du quartier.
M. Moutonnet est resté avec son commis qu'il regarde d'un air moitié craintif, moitié goguenard. « Qu'en dis- «' lu? »» lui demande-t-il après un long silence ; « — Je dis, «je dis qu'ils ont mal cherché, » répond Bidois d'un air courroucé. «Au surplus, quelque chose qui arrive main- » tenant, c'est hni, je ne m'en mêle plus; je suis dans « mon jour de malheur ; j'aurais bien dû deviner que « cela tournerait encore contre moi. »>
TA Bidois rentre dans sa chambre où il sVnfornie a (lonl)le tour, persuadé, malgré la visite du boulanger, ({u'il y a quelqu'un de caché dans la maison.
Les dames onl entendu M. Pétrin s'éloigner avec ses garçons ; elles ouvrent donc avec empressement à M. Moutonnet qui vient leur apprendre le résultat de la visite.
«' Ça n'était rien, » dit M. Moutounet en s' essuyant le Iront ; « nous n'avons trouvé qu'un chat que nous avons « tué. — Qu'est-ce a dire? » s'écrie madame Moutounet ; « c'est pour un chat que Bidois met toute la maison en « l'air, qu'il répand l'alarme dans tout le quartier, qu'il «me donne presque des attaques de nerfs!... Ah! ça, « mais ce drùle-la a donc résolu de ne faire aujourd'hui «» que des sottises?... Ah ! il me le paiera demain. Allons, «couchez-vous, ma fille; rentrez, Jeanneton, et vous, « monsieur, suivez-moi. »
M. Moutonnât suit sa chère épouse et va remettre au fond du chiffonnier le vieux fusil qui n'aurait pas dû en sortir. Mais, en passant contre sa bonne, Eugénie a trouvé le moment de lui dire tout bas : « C'était moi ! » Et Jeanneton se promet de rire à son aise quand elle sera dans sa chambre.