‹ M. DupontChapitre 19 sur 75 · QUI PROMET QUELQUE CHOSE · texte numérisé non relu

QUI PROMET QUELQUE CHOSE

Le calme succède à l'orage, ou bien (comme aurait dit récuyer de Don Quichotte) les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Le lendemain de la fêle de M. Mouton-

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not. on i\ ropiis lo train do \io onlinairo, les ocenpations joiinialièrcs. Dès sept heures du matin, M. Moutonnet est devant son liiand livre, Bidois fait des additions, Eugénie coud au enniptoir, Jeanneton balaie, et madame Gloutonnet va, vient et donne ses ordres du haut en bas de la maison.

Avant d'en venir la. eependant. il a fallu entendre une petite mercuriale plus forte que de coutume ; mais chacun s y attendait. M. Moutonnet est lancé vertement pour sètre permis, la veille, mille libertés et propos lestes au bois de Romaiu>ille, et surtout pour s'être éloigné de sa femme pendant la scène du bal; Bidois est grondé au sujet de plusieurs gaucheries qu'il a faites; mais c'est suitout pour la peur qu'il a causée pendant la nuit, que le vieux commis essuie de sévères réprimandes. Les coupables écoutent dans le plus profond silence : c'est le meilleur correctif contre la colère. M. Moutonnet et son commis connaissent le procédé de Socrate, ou plutr>t ils en font usgige par un instinct naturel qui, sans que Ton nous Tait enseigné , nous fait sentir la manière dont il fiiut nous conduire dans les circonstances épineuses. Ce sentiment secret est le bon sens, et il faut avouer qu'il guide souvent mieux les sots que les gens d'esprit.

Cependant, tout en taillant sa plume ( ce que, par parenthèse, Bidois fait plus de dix fois dans la journée), le vieux commis est intimement persuadé que, pendant la nuit dernière, il s'est introduit quelqu'un dans la maison, mais comme on na trouvé personne, et qu'il ne veut plus se faire gronder par madame Moutonnet, il garde pour lui ses réflexions, se disant : « Si ce n'était pas un «< voleur, cétait toujours (|uel<|n'un : mais tôt ou tard je «saurai qui.»

Kugénie seule n'a pas ('lé comprise dans les répriman-

on PROMET OL'KLOLE CHOSE. ^ 09

tlts qwo sa mère vient de disliiliiior: ci copondant, depuis lu veille, Eugénie est la plus coupaMe, et le ealme n'est pas rétabli dans sou cœur. Pauvre petite! il est bien a craindre qu'il ne s'y rétablisse plus! ()uand Tamour s'empare d'une jeune (llle, il ne la quitte pas facilement; ce dieu s'attache plus fortement aux femmes qu'aux hommes : sans doute ces dames le traitent moins léiièrement que nous.

Adolphe saisit toutes les occasions qui se présentent pour sortir de son magasin, ne fût-ce que pour cinq minutes ; car dans ces cinq minutes il trouve le temps de passer devant Euséuie, de la regarder bien tendrement, de lui adresser quehiues mots passionnés qu'elle ne peut entendre, il est vrai, parce qu'il ne les dit qu à demivoix, mais dont cependant il lit la réponse dans les yeux d'Ijigénie. parce qu'une jeune lille devine facilement tout ce que son amant peut lui dire, surtout quand cet amant n'a encore obtenu ([ue de légères faveurs.

Lors(|ue, par hasard, madame Motitoiuiet est sortie, Euiiénie vient alors se placer sur le seuil de la boutique, comme pour prendre l'air un moment, et Adolphe qui, de son magasin est toujours aux aguets, trouve aussitôt un prétexte pour sortir, et il passe tout contre Eugénie, et en passant il lui presse la main, on échange quelques mots, et l'on est heureux... Pour des amants, une minute de bonheur laisse de doux souvenirs pour toute la journée.

Ces regards, ces petits mots, ces serrements de mains attisent le feu qui brûle dans ces jeunes cœurs; l'amour qu'ils éprouvent prend chaque jour de nouvelles forces; il les occupe entièrement ; il est devenu pour eux une seconde existence. Adolphe ne respire que pour Eugénie, et celle-ci n'a plus une peu'^ée qui ne se rapporte à Adol-

^^o M. DUPONt.

phe. « Il passera toula l'heure, » se dil-eUe à chaque inslant, «je vais le voir, il me regardera... el peut-être ce «« soir ou demain maman sortira, et je pourrai lui parler « un moment. »»

Jeanneton est toujours laconfidenle d'Eugénie; chaque soir la grosse servante apprend ce que l'on a fait le malin. Elle sait combien de fois Adolphe a passé devant !a boutique, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait; elle sait même comment il était mis ; car en parlant de celui qu'elle aime, une jeune fille s'appesantit sur les moindres circonstances ; tous ses détails ne sont intéressants que pour les amoureux ; mais Jeanneton songe encore quelquefois a Jérôme; et elle a toujours l'air d'écouter avec beaucoup d'attention, quand on lui dit qu'Adolphe avait une ciavatc noire et un habit bleu.

Mais, en taillant sa plume et en faisant ses additions, liidois voit tout ce qui se passe ; il s'aperçoit que depuis quelque temps Eugénie a sans cesse Tes regards tournés vers le magasin de nouveautés; il l'entend soupirer quand sa maman ne sort point; il remarque qu'elle court à la porte dès que madame Moutonnet est partie ; enfin il s'aperçoit que le même jeune homme passe et repasse sans cesse devant la boutique ; il reconnaît Adolphe, et sans avoir l'air d'être occupé d'autre chose que de sa besogne, lîidois épie les jeunes gens, et le résultat est qu'a la fin de la journée , le vieux commis sait, tout aussi exactement que Jeanneton, combien de fois dans le jour Adolphe a quitté son magasin ; ce qu'il a dit a Eugénie en passant ; ce que celle-ci lui a répondu, et quelle était la couleur de sa cravate et de son habit. Les vieux garçons valent presque les vieilles filles pour épier tout ce qu'on fait.

Bidois rit en secret de madame Moutonnet qui, malgré

Qll PROMET yi'EI-yL'E CHOSE. I H

sa sévcrilé et son cxlrêine surveillance, ue s'apeiroil pas de ramoiir des jeuues gens. » Parbleu ! » se dit-il, «< cela « nous promet de fameuses scènes! Je commence a croire «• maintenant que ce n'était pas un voleur qui s'était in- " lioduit la nuit dans la maison !. .. Âh! ces jeunes fil- ««les!... ces jeunes filles!... Qui croirait que... Mais "cluit! ne disons rien; ayons l'air de ne rien voir, et «continuons à tout observer. »

Depuis la Saint-Eustache, la famille Bernard ne revient plus chez madame iMoutounet, mais" on voit toujours les Gérard et surtout l'ami Dupont. Celui-ci ne vient pas seulement le dimanche ; il quitte souvent son magasin dans la semaine pour se rendre chez le passementier. On l'invite souvent a dîner, faveur que madame ÎMoutonnet n'accorde qu'a ses intimes amis. Ces jours-la Eugénie est dispensée de travailler le soir ; elle a la permission de rester avec la société, et elle joue au loto ou au nain jaune avec M. Dupont, qui ne manque pas de lui adresser des compliments en tirant les boules ou en faisant la bêle, ce qu'il fait de la meilleure grâce du monde, au giand contentement de M. Moutonnet, qui gagne l'épicier et se croit très fort au nain jaune.

Quand l'épicier vient, Eugénie ne peut, dans la soirée, ni apercevoir Adolphe ni lui parler; aussi elle déteste Dupont, et frémit quand elle le voit arriver, de crainte qu'on ne l'invite à dîner. Bidois fait aussi ses conjectures sur les visites fréquentes de l'épicier ; et d'après l'accueil que lui fait madame Moutonnet, le vieux commis devine aisément quels sont les projets de la maman, et il se dit eu regardant l'ami Dupont : ««En voiPa en- ««core un qui pourra bien... Au reste il a une ligure ««à ça. »

Cependant de jour en jour les visites de l'ami Dupont

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devieuiieiil plus i approchées ; il esl mieux jeçu que jamais chez le bon passementier : Bidois remarque qu'il y a souvent des conférences, des pourparlers entre les parents et l'épicier. Madame Moutonnet est moins sévère avec sa fille ; elle ne trouve plus mauvais qu'Eugénie donne du soin a sa toilette, et, depuis qu'Eugénie est amoureuse, elle s'en occupe passablement. L'amour donne toujours le désir de plaire ; cette coquetterie-la est bien naturelle ; on veut paraître jolie aux yeux de l'objet adoré, et quoi (ine l'on jtuisse dire, un peu d'art ne nuit jamais; il ajoule aux attraits que l'on a déjà, il cache les légères imperfections de la nature. Enfin, pour j)laire longtemps, il ne faut jamais négliger entièrement les soins que l'on se donnait pour être aimé. Oh ! messieurs les maris !... si vous ne pojliez pas autant de bonnets de colon... ce qui vous va fort mal ; et vous, mesdames, si dans voire intérieur vous conserviez toujours cette tenue aimable, gracieuse, qui vous fait distinguer dans la société, peut-élre verrait-on plus de bons ménages... L'amour tieut a si peu de chose... J'ai connu une dame qui ne pouvait plus envisager sou mari depuis qu'elle l'avait vu sans perruque.

Alais, en général, c'est lorsque soi-même on n'a plus d'amour que l'on ne se donne plus la peine de soigner sa personne. Jeunes gens, méUez-vous de votre maîtresse lorsque vous la verrez venir en papillotes au rendezvous que vous lui aurez donné.

Eugénie, qui est tout amour, n'oublie rien de ce qui peut l'embellir encore. Tous ces soins sont pour Adolphe, et madame Moutonnet est persuadée que c'est pour M. Diqiont que sa lille soigne sa toilette. Elle le fait remarquer a l'épicier qui ne doute pas que la jeune personne ne le trouve fort ;i son tiré, (juoiqu'elle ne lui dise

jamais rioii qui puisse le lui iuou\er. el qu'elle ue lusse pas semblant d'eulemJre les complimeiils (ju'il lui adresse ; mais il alUibue cela a sa timidité el k sa bonne éducation.

Tout annonce qu'un ju:rand événement se prépare dans la maison du passementier. M. Moutonnet a l'air plus •guilleret, plus a son aise près de sa femme. 11 va souvent avec Dupont prendre une demi-lasse et faire une partie de dominos ; en sortant il embrasse sa lille d'un air moitié mystérieux, moitié plaisant; il lui prend le menton, sourit en la regardant ; puis, en lançant un coup d'œi! a M. Dupont, qui se tient près du papa le chapeau sous le bras. «Elle est gentille au moins, » dit le bon passementier; « elle esl bien élevée, elle est sage, et ça connaît «déjà l'ordre et la tenue d'une maison; elle vaudra sa « mère ! . . . Hein ! dans un beau comptoir ! . . . quelle tour- « nure! quels yeux!... c'est tout mon portrait, n'est-ce «pas, Dupont? — Oui, certes, mademoiselle a tout votre «nez... — C'est vrai, c'est absolument mon nez, il y a « vingt-cinq ans, avant que je prisse du tabac... \e trou- « vez-vous pas aussi que ce sont mes yeux? — Oui. oui... « si ce n'est que les vôtres sont gris, el que ceux de ma- « demoiselle sont noirs; du reste, c'est bien la même « chose. — Quant au front, par exemple, c'est celui de «sa mère... un front de génie, un front de caractère... « — Oh ! ça n'est pas du tout votre front. . . généralement, «mademoiselle tient de vous deux... on i-econnaîl tout « de suite... c'est comme le chocolat et le cacao. — Oui, « il a raison, Dupont... il faut marier cette petite fille-là. « hein!... Qu'en pensez-vous, Dupont? — Je pense... ma « foi !... je pense que cela est aussi facile que de moudre «* du café.

: — Ce gros balourd ne sort pas de ses épiceries , »» dit

tout bas Bidois, qui écoute la conveisalion de M. Moulonnet. et de son ami ; tandis qu'Eugénie n'y donne qu'une faible attention, parce qu'elle a vu passer devant la boutique le jeune homme en habit bleu et en cravate noire.

Peiidaut »iue l'on traite une grande affaire dans l'arrière-boutique , l'amour va son train sur le devant : Adolphe passe et repasse plus que jamais, ce qui lui attire de fréquentes réprimandes a son magasin , mais Adolphe est amoureux , il brave tout pour voir celle qu'il aime, et cependant il n'a pour vivre que sa place, dont les appointements sont bien modiques ; que deviendrait-il s'il la perdait?... Mais fait-on toutes ces réllexions a vingt ans, lorsqu'on est amoureux?

Adolphe est venu deux ou trois fois depuis la fête, rendre visite a madame Moutonnet. Le jeune homme a fait tout ce qu'il a pu pour se l'aire bien venir de la maman ; mais quoiqu'on l'ait assez bien reçu , on ne l'a pas engagé a venir davantage. Madame Moutonnet a pensé (ju'il était inutile de recevoir plus fréquemment les visites du jeune commis marchand. Ah! pouniuoi n'a-t-elle pas pris plus tôt cette mesure? Pourquoi l'a-telle engagé a être de la fête qui a eu lieu au bois de Romainville ? Il n'aurait pas adressé a Eugénie ces tendres aveux qui ont fait tant d'impression sur le cœur de la pauvre petite : la jeune ûUe, n'ayant remarqué Adolphe que comme on remarque un joli garçon , ne serait pas livrée a tout l'amour qu'il lui inspirait. Comprimant au fond de son âme ses premiers sentiments, Eugénie n'aurait jamais aimé peut-être, et, sans se trouver malheureuse, elle serait devenue l'épousede M. Dupont. Pourquoi donc avoir engagé Adolphe a cette fête?... pourquoi? vous le savez déjà : pour ne pas être treize, nom-

QUI PROMET giELQLE CHOSE. M 5

hve fatal, qui attire loujoiiis quelque mallunir, a ce (jue nous assuieul les l)onues femmes, les néciomaucieiis et les tireurs de cartes, gens très respectables que je vous eugage a consulter, parce qu'ils lisent dans l'avenir en regardant du marc de café, du plomb fondu ou le creux de votre main ; ce qui ne les empêche pas assez ordinairement de loger dans des chenils et de finir sur la paille. Mais ce sont de ces mystères qu'il ne nous appartient pas de pénétrer ; et dans tout ce qui surpasse notre faible entendement, il faut croire et nous humilier.

Deux mois se sont écoulés depuis la fameuse Saint- Eustache. Us ont passé bien rapidement pour nos deux amants, qui se voient tous les jours et ne se lassent point de se témoigner leur amour. Adolphe cependant voudrait bien trouver quelque moyen pour parler a Eugénie autrement que dans la rue et en courant : mais comment faire? Le jeune homme s'est adressé a Jeanneton, qu'il sait être dans la confidence de ses amours ; il la supplie de le laisser entrer le soir un seul instant dans sa chambre, où, pendant le sommeil des parents, il pourrait causer une minute avec celle qu'il adore , et cela en présence de Jeanneton : mais la bonne ne consent pas a cela ; elle sent que si une fois Adolphe s'introduit dans la maison, Kugéuie courra de grands dangers. Jeanneton connaît la faiblesse de sou sexe, et devine tout ce que

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peut enlie])iendiv un homme qui sait qu'il est aimé. Jeanneton s'arme doue de eourage pour refuser Adolphe; il lui eu faut beaucoup, car les prières d'uu joli i:arçou oui bien du pouvoir sur le cœur de la bonne lllle.

Mais le moment est venu qui doit amener de piands événements dans la maison de M. Moutonnet , et Bidois, qui a tout ol)servé, tout vu. tout entendu, attend avec impatience ce grand jour.

Un malin, madame Moutonnel monte de bonne heure dans la chambre de sa fille : elle la prévient que M. Dupont va venir déjeuner avec eux , l'engage a s'habiller, a descendre dans la salle de l'arrière - boutique, et lui annonce qu'elle la dispense de tout travail pour le reste de la journée.

JMadame Moutonnet s'est éloignée, et Eugénie, surprise de ce que sa mère vient de lui dire, cherche a deviner pour quel motif on la dispense de se rendre a la boutique, parce que jM. Dupont vient déjeuner. Loin de regarder cela comme une faveur. Eugénie soupire, elle songe qu'elle ne pourra apercevoir Adolphe de toute la journée. Cette idée et le ton singulier avec lequel sa mère lui a parlé , font battre son cœur et remplissent son âme de tristesse.

Elle s'habille lentement ; pour la première fois, mille souvenirs s'offrent a son imagination , et les fréquentes visites de l'épicier lui inspirent des craintes. Elle tremble, elle frémit de voir se réaliser ses soupçons; elle reste pensive dans sa chambre, et Jeanneton. occupée en bas, ne peut partager ses alarmes.

Neuf heures sonnent : il faut descendre. Eugénie quitte sa chambre et se rend dans la salle où sa famille et ]\I. Dupont sont déjà réunis; il ne manque que Bidois, niais le vieux commis est obligé de garder la boutif|ue.

LA J(U U.NÉK 1>ES IIANr AII.I.KS. i {7

ce don! il eiirajie, parce qu'il se tluiite bien qu'il va se passer quelque chose d'important dans lasalleii juauger, où cependant il trouve moyen de se rendre souvent en prétextant toujours quelque affaire, mais, dans le fond, pour tâcher de saisir quchpies mots de la conversation.

«« Avancez, ma lille. » dit madame Moutonnet en apercevant Eugénie tremblante a la porte de la salle ; « avan- « cez... monsieur Dupont, allez donc lui donner la main.

«« — C'est juste, c'est juste, » dit Dupont en s' élançant vers Eugénie : • c'est ce que j'allais faire (|uand j'ai aperçu « mademoiselle. »

Et l'épicier conduit Eugénie vers une chaise ; elle s'y assied sans prononcer une parole, mais le gonflement fréquent de son sein annonce qu'elle attend avec anxiété le résultat de cette réunion, tandis que le papa "Moutonuet, qui paraît avoir envie de dire quelque chose, et n'ose point se permettre d'entamer la conversation avant sa femme, se contente de tousser dans différents tons, et de prendre plusieurs prises de tabac.

Ou sertie déjeuner; on le prend en parlant d'abord de la pluie, du beau temps et du cours des épiceries, fond de conversation dans lequel brille l'ami Dupont, qui trouve toujours moyen de revenir à la cassonade et au poivre, et d'en mêler dans tous ses discours.

Enlin madame Moutonnet a fait un signe a son mari pour l'engager au silence, et elle s'adresse a Eugénie :

« Ma fille, vous avez dix-huit ans. votre éducation est " achevée, vous savez ce que c'est qu'un comptoir, et, « grâce a mon exemple, je vous ciois en étal de tenir une " maison.

« — Oui, cerlaiuemcni. ' dit M. Moutonne!, « elle est «' en état de tenir... — Clmt ! silence, s'il vous plaît, « monsieur Moutonnet... le vous ai dr plus inculqué de

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" bonne heure des princijjes <le veitii et de sagesse « qui...

« — Madame, »> dit Bidois en s'avançant à l'entrée de la salle, « je ne trouve pas exact le compte de M. Dupuis. « — C'estbon, c'est bon, Bidois, nous sommes en affaires, "je verrai cela plus tard. — Ah ! c'est différent. »

Bidois s'éloigne a regret, mais il a eu le temps d'examiner la ligure de chaque personnage, et c'est déjà quelque chose ; il va tirer ses conjectures là-dessus.

«Enfin, ma fille, » reprend madame Moutonnet, « grâce a mes soins, je me flatte que vous voila en état « d'être mariée, et que vous serez digne de votre mère...

« — Oui, m'amour, elle en sera digne, » dit M. Moutonnet, «c'est moi qui te le... — Mais silence donc, « monsieur Moutonnet, me laisserez-vous parler?... Je « ne vous ai jamais vu si bavard... Cependant, ma fille, « nous n'aurions peut-être pas encore songé a vous ma- « rier, et, vu votre jeunesse, nous aurions sans doute « attendu encore quelques années, si un parti brillant « et solide ne s'était présenté pour vous. »»

Dupont, qui voit que l'on va parler de lui, se dandine, s'agite sur sa chaise, tourne les yeux en faisant l'agréable, et, pour se donner une tenue, joue de chaque main avec ses deux chaînes a breloques.

« Oui, ma fille, un parti brillant se présente pour « vous ; la personne qui vous recherche a droit a votre « affection sous tous les rapports... »

Ici, Dupont se lève et salue madame Moutonnet.

« C'est un homme qui joint a des dehors fort agréables. . . « (Dupont se lève et salue) les qualités essentielles qui « rendent une femme heureuse... (Dupont se lève et « salue de nouveau.) C'est un homme d'un âge... comme « il faut pour se jnarier, un homme qui veut faire votre

*i bonheur, qui vous aime lendremonl, qui est riche, « fort riche, et de plus, économe, et s'entend parfaite- « ment au commerce. »

Pendant tout ce discours, Dupont n'a pas fait autre chose que se lever et se rasseoir.

«« C'est un homme, enfin, auquel je ne connais aucun « défaut, et... »

Ici Dupont, en voulant se rasseoir trop précipitamment, roule avec sa chaise au milieu de la salle a manger, et Bidois, qui a entendu le tapage, accourt en feignant de croire qu'on l'a appelé. Il aide Tépicier a se relever et regagne la boutique, tandis que le futur, afin d'éviter de nouveaux malheurs, se décide a entendre debout la fin du discours de madame Moulonnel.

« Enfin, ma fille, » reprend madame Moutonnet lorsque le calme est rétabli, « au portrait que je viens de «« vous faire, je ne doute pas que vous n'ayez reconnu « M. Dupont, notre sincère ami; eh bien! vous ne vous «< êtes pas trompée; c'est lui qui nous demande votre main, « et c'est a lui que nous vous marions. »

Eugénie ne répond rien ; elle est atterrée, elle n'a pas la force de parler, et d'ailleurs que dirait-elle ? la pauvre petite sait que lorsque sa mère a prononcé, il n'y a plus qu'a obéir!... mais obéir, lorsqu'on lui ordonne d'épouser Dupont, de l'aimer, et par conséquent d'oublier Adolphe!... Ah! cela ne lui semble pas possible, et Eugénie qui, en une minute, a envisagé toute l'étendue de son malheur, sans apercevoir une lueur d'espérance, sent tout son sang se glacer; ^m poids énorme s'est placé sur sa poitrine, il l'oppresse, la suffoque; elle ne peut pleurer... et lorsque M. Dupont s" avance pour lui adresser son compliment, il la voit successivement rougir, pâlir,

puis perdre connaiss;uu'o avant qu'il ait trouvé le eommencoment de sa phrase.

"Ah! mon Dieu! » s'écrie répicler eu soutenant Eugénie, «je crois qu'elle se trouve mal... — Elle se trouve " mal ! »» dit le papa Moulonnet en courant vers sa fdle a laquelle il frappe <lans la main ; « ma femme, vois donc, « elle se meurt... Que faut-il donc faire?... Bidois! Jean- « neton!... »

Madame Moutonnet, que rien n'émeut, s'approche de sa fille en repoussant brusquement son époux. « Ce n'est " rien... ce n'est rien!» dit-elle; «les jeunes filles... « quand on leur parle de se marier... vous sentez bien « que l'émotion...

« — Oui, oui... c'est la joie sans doute, » dit Dupont; « la pauvre petite a été saisie ; nous aurions dû la pré- « parer a cela. — Oh! soyez tranquille... cela ne sera " rien!...

« — Voila une joie qui lui fait un bien trisie effet, » dit Bidois qui se tient a l'entrée de la salle, pendant que Jeanneton, qui est accourue secourir sa chère enfant, soutient Eugénie el lui fait respirer des sels.

« Il me semble, ma femme, que vous ne vous êtes pas « trouvée mal quand je me suis présenté pour vous « épouser, » dit M. Moutonnet d'un air timide. « — Oh ! «mais moi, monsieur, c'est bien différent!... j'ai tou- « jours eu un caractère, une force d'âme... Eugénie est «aussi molle que vous!... Les demoiselles a présent « ont des attaques de nerfs, et de mon temps on ne con- « naissait pas cela.

„ — Moi j'aime beaucoup les femmes nerveuses, » dit Dupont, « cela annonce un épanchement de sensibilité » qui... Au reste, j'ai reçu de la fleur d'oranger surfine

LA JOURNÉE Drhî 1 lANÇAlLLES. ^^\

u iie Grasso, jp lui en forai proiidro Inits les jours. Mais la « voilà qui revient a elle, je crois... oui... son tcinl rc- « paraît... Voyons sur qui tombera son premier regard. »

Le premier regard d'Eugénie fut pour Jeannelon. qui comprit tout ce (in'il signifiait; la jeune fille rebaissa ensuite les yeux, craignant également les regards de sa mère et ceux de son prétendu.

-Allons, ma fille, » dit madame Moulonnel, «je vois " que vous êtes très émue ; je conçois que l'annonce de « votre mariage... que l'idée de quitter vos parents " peut produire cet effet ; remontez dans votre chambre " jusqu'à l'heure du dîner; prenez un peu de repos, et <• cola se calmera... le vous l'ai dit, je vous dispense de '• vous rendre a la boutique aujourd'hui. Allez, ma lille, « vous connaissez maintenant nos intentions; plus tard " nous vous reparlerons des dispositions qu'il convient " df prendre. Monsieur Dupont, donnez la main a votre « fiancée... •>

Dupont va prendre lamain d'Kugénie, qui la lui abandonne sans prononcer un mot; le papa Moutonnet va embrasser sa fille; il ne voit pas les larmes qui obscurcissent ses beaux yeux, d'ailleurs sa femme dit que cela est naturel, et d'après cela M. Moutonnet est persuadé que sa fille est enchantée de se marier. « Je te le disais « bien, l'autre jour, que tu étais bonne îi mettre en mé- « nage, » dit-il en souriant d'un air malin. «Ah! c'est « <pie, vois-tu, je sais bien, moi, qu'une fille... lorsqu'elle «' a dix-huit ans... peut fort bien... "

lu regard de madame Moutonnet a coupé court à la phrase du passementier, et l'épicier conduit Eugénie jus- «[ue chez elle ; la pauvre enfant se laisse mener sans lever les yeux sur son conducteur. Arrivés a la porte de la chambre, elle va quitter AL Dupont: celui-ci, qui pense

que le moment est fiivoral)le pour dire quelque chose de tendre a sa future, la retient par la main, et, après la- Yoir saluée profondément, commence son compliment :

«Mademoiselle... il m'est bien doux de penser que... «• en sachant que je serai votre époux. . . vos beaux yeux. . . " votre émotion. . . Certainement. . . je suis bien sensible a «<ce témoignage non équivoque de la réciprocité qui... «Si vous voulez bien me le permettre, je vous apporte- « rai, ce soir, une demi-bouteille de brou de noix, c'est « excellent pour l'estomac!... J'ai aussi des pastilles de «chocolat de santé a la vanille, très agréables au goût «et...

« Je vous remercie, monsieur, »> dit Eugénie eu saluant froidement l'épicier, « mais je n'en prends jamais. »

Elle ferme aussitôt sa porte au nez de Dupont qui reste quelques minutes sur le carré, eu admiration devant la porte de la chambre d'Eugénie.

«Parbleu! » dit-il enfin, « il faut avouer que j'aurai « une femme parfaitement élevée.. . Dieux ! quelle éduca- « tion ! . . . quelle tenue ! ... et de V amour ! . . . oh I pour de «l'amour... il faut que je lui en inspire considérable- «ment, puisqu'elle s'est trouvée mal... c'est excessive- « ment flatteur. »

L'ami Dupont redescend dans la boutique, où il trouve le papa et la maman qui, d'après l'air joyeux de leur futur beau-fils, pensent que leur fille lui a dit quelque chose d'agréable; tandis que Bidois, en le regardant en dessous, rit aussi de son cô(é.

« Eh bien ! mon gendre, » dit M. Moutonnet, « vous avez « l'air content ; il paraît qu'Eugénie ne vous a pas mal «reçu... — Oui, beau-père... oui, je suis content; votre « fille ne m'a rien dit, mais c'est égal... je l'ai parfaite- «ment comprise... elle est adorable... c'est un trésor

«que vous me donnez là... — Vraiment! >» dit madame IMoutonnet; « j'aurais bien voulu voir que ma fille résis- «tàt a mes volontés!... Lorsque je lui dis : Voila voire «époux... elle doit obéir et se taire; c'est comme ça, «monsieur, que j'ai été élevée. Quand on m'a présenté «pour mari M. Moutonuet, je n*e l'aimais pas du tout... «je dirai même plus, je le trouvais vilain... — Comment! « mon cœur, vous me trouviez... — Oui , monsieur; vous « portiez dans ce temps-la un habit cannelle ; cela vous « allait horriblement. Mais cela ne m'a pas arrêtée ; je me «suis dit, une fois mon époux, il portera tout ce que je ■ «voudrai. Enfin, monsieur, je vous ai épousé, et, Dieu « merci ! je crois que vous n'avez pas lieu de vous en re- « pentir. — Non, certes, m' amour, je m'en garderai bien. « — Ma fille fera comme moi , mon cher Dupont , et vous «m'en direz des nouvelles. »

Pendant que les parents et le futur fout entre eux toutes les dispositions nécessaires au prochain mariage, Eugénie, restée seule dans sa chambre, se livre à toute l'amertume de ses pensées. Eu quittant M. Dupont, elle s'est jetée sur une chaise; les larmes se sont enfin fait un passage ; Eugénie sanglote : la vue de cette jeune fille se livrant a sa douleur a quelque chose de si touchant, de si triste, que peut-être si madame Moutonnet la voyait maintenant, elle se sentirait attendrie... Mais Eugénie n'ose pas même pleurer devant sa mère.

Elle est depuis deux heures dans sa chambre, toujours iimnobile, laissant couler ses larmes sans songer à les essuyer, s' abandonnant a cette douleur morne , cent fois plus cruelle que les éclats du désespoir; car les chagrins muets annoncent que l'âme est profondément affectée, et sont plus difficiles a guérir que les crises violentes.

Eugénie passerait la journée dans cette situation ; pour

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elle, le temps ne marche plus : déleiidre a une jeune fille d'aimer, cesl lui ôter tout le charme de l' existence. On ne lui défend pas cela absolument; mais il faudrait donc aimer M. Dupont, et, en conscience, pour Eugénie cela n'est pas possible; il n'y a aucun rapport entre elle et l'épicier, et l'amour pcuf-il donc naître où il n'existe aucune sympathie?

Lu petit coup frapi)é léfièrcment a sa porte a fait tressaillir la pauvre enfant; elle sort d'un rêve, elle écoule : on frappe de nouveau. « Qui est la'? » demande en tremblant Eugénie. «C'est moi, mamzelle, »> ré]>ond une voix que la jeune fille reconnaît aussitôt. Elle court ouvrir sa porte, .leanneton entre, et Eugénie se jette dans ses bras.

«Ah! ma bonne ! » s'écrie-t-elle; elle n'a pas la force den dire davantage; ses larmes l'étouffent encore... « Eh ben ! eh ben ! » dit Jeanneton, « est-ce qu'il faut se « désoler comme ça . se désespérer ainsi , se rendre ma- « lade'?... Allons, allons, ne pleurez pas, mamzelle. ne « pleurez pas. »

Tout en disant ces mots , Jeanneton mêle ses larmes a celle d'Eugénie, dont elle voudrait pouvoir calmer les chagrins !

«On veut me marier, Jeanneton... — Eh pardi! il > a "longtemps que je m'en doute. — Et lu ne me le disais " pas? — A quoi bon vous faire de la peine d'avance'? — " On veut que j'épouse M. Dupont.— Joli bijou, quia l'air «aussi embarrassé que la queue de ma poêle! — Je ne "l'aimerai jamais! — Je le crois bien; pour vous il est « trop laid , trop bêle, trop vieux... Est-ce que c'est la le «mari qui vous convient? — Oh! non, ma bonne, il ne « me convient pas du tout!... Et puis il faudrait donc ou- •• blier Adolphe?.., Ah! lu sais bien (pie cela m'est im-

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