‹ M. DupontChapitre 21 sur 75 · M. DLI'OM · texte numérisé non relu

M. DLI'OM

coupd'œil l'fiir' (liste (Je sa lille, ses yeux roiiftes de pleurs, et rabattement qui lègue dans toute sa personne.

" Je ne fais rien, maman. — Ne deviez-vous pas penser '•qu'il était l'heure de descendre dîner? — Je n'ai pas « faim, maman. — Faim ou non, on dîne toujours... Mais «ou dirait, mademoiselle, que vous avez pleuré?... »•

Eugénie ne répond rien , mais elle tourne vers sa mère des yeux suppliants, et qui sont encore pleins de larmes.

" Eh bien ! mademoiselle, que veut dire tout ceci? "Pourquoi cet air pleurard?... Que siguitie cette Iragé- "die?... Est-ce parce que je vous marie, que vous vous «désolez?... Cela serait un peu fort!... Quand je vous « donne un parti excelleni , un homme qu'on peut me- « ner a la baguette , vous devriez me remercier et être « d'une joie... C'est vraiment bien la peine que je m'oc- " cupe de votre bonheur ! »

Eugénie fait un effort et prononce d'une voix faible : " Maman... c'est que je n'aime pas M. Dupont... — V(ms "êtes une sotte. Est-ce qu'on a besoin d'aimer son pré- « tendu!... — Mais, maman... — Mais, mais!... raadc- «moiselle, qu'est-ce 'a dire encore?... — Je ne voudrais «pas... répouser... — Vous ne voudriez pas!... Est-ce " bien ma lille qui parle?... VU quand j'ai résolu (luelquc «chose, depuis quand vous permettez-vous ilesobserva- "(ions?... Je crois que v(nis voudriez raisonner comme «votre ])ère; que je n'entende plus de semblables dis- « cours. Dupont est riche, il n'a que quarante ans, c'est le «meilleur parti que vous puissiez trouver. Aujourd'hui «vos fiançailles, dans un mois la noce, voil'a qui est « décidé, et que je ne vous voie plus celte mine rechi- " gnée qui me déplaît! Allons, mademoiselle, suivez-moi; « nous avons du monde a dîner, songez a avoir l'aii' dé-

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" cent cl silisl'ail (l'une jctnn; |)OiS(Mme (|ui suit qu'on " \a Iclablir. »

Eugénie renfonce ses pleurs et suit sa mère en silence Klle sent bien que c'est en vain qu'elle essaierait de llccliir madame Moutonnet ; mais Jeannelon lui a promi> de parler a Adolphe, et certainement Adolphe ne la lai^sera pas devenir la femme d'un autre.

C'est par ces réflexions qu'Eugénie tâche de calmer son chagrin et de retenir ses larmes : mais, malgré tous ses efforts, elle ne peut parvenir a se donner un air gai. et loisqu'elle paraît dans la salle , on tout le monde est réuni , mademoiselle Cécile voit se confirmer ses soupçons.

« Mesdames et messieurs, » dit madame Moutonuet en prenant sa fille parla main et la lui serrant d'une manière significative, « je vous présente ma fille et son futur «• époux, M. .louas Dupont. »

Pendant qu'Eugénie fait, par ordre de sa mère, une profonde révérence à la société, qui lui adresse les compliments d'usage que Dupont reçoit d'un air enchante, mademoiselle Cécile tâche de déguiser, sous un sourire, la grimace qui a contracté sa physionomie à l'annonct! du mariage de l'épicier.

"C'est une union délicieuse, " dit M. Gérard, qui, dans cette circonstance, ne voit que le plaisir d'aller "a la noce, «« c'est Flore qui épouse Mars, c'est Hébé qui s'unit «a Oanimède... — Comment? »» dit Dupont, «est-ce « que Ganimède est le patron des épiciers? — Non , pas " lout-ïi-fait... Ganimède est un dieu qui donne à boire. « — Eh bien ! mais en ce cas, il n'y a pas tant de diffé- « rence : moi, je vends de quoi boire et do quoi manger. «♦ — C'est une figure que faisait Gérard, » dit mademoiselle Cécile. » — Elle es! jolie sa li^nre. » dit tout bas

Bidois, qui a enlin (]uiué le comptoir el vient dîner avec la compagnie.

Ou se met a tal)le. Eugénie est placée a côté de son futur époux; madame Moutonuet est en face de sa fllle, sur laquelle elle porte souvent les yeux, voulant par ses regards lui indiquer la figure qu'elle doit faire ; lui faisant à chaque instant des signes, soit pour sourire, soit pour prendre un air gracieux, soit pour répondre quelque chose ; mais madame Moutonuet se donne une peine inutile ; sa fille baisse constamment les yeux et ne regarde pas sa mère; celle-ci, pour la forcer a lui prêter attention, imagine un autre moyen : la table est longue, mais n'est point très large, et les personnes placées au milieu peuvent facilement atteindre les pieds de leurs vis-a-vis : d'après cela madame Moutounet se décide a agir pardessous la table et a faire parler ses jambes, puisque ses yeux n'ont point de pouvoir.

M. Gérard fait l'aimable et le galant, suivant son ordinaire. Il est placé a la gauche d'Eugénie, qui est entre lui et Dupont; mais comme Dupont n'adresse a sa future que des compliments mêlés de cannelle et de cassonade, auxquels Eugénie ne répond rien , le parfumeur tâche d'être plus heureux ; et Eugénie , qui ne voit pas en lui un homme qu'elle déteste , lui répond de préférence a l'épicier.

M. Moutonuet voudrait bien risquer quelques plaisanteries, quelques gaudrioles sur les plaisirs qui attendent les futurs époux; mais sa femme le lui a défendu, et toutes les fois qu'il commence une phrase , madame Moutonuet lui jette un coup d'œil , qui fait expirer son discours sur son assiette. Madame Gérard parle de la toilette de la mariée; le petit Faufan de la jarretière qu'il enlèvera , comme le plus jeune garçon de la noce.

Bidois ne se permet p.is de rien dire : il boit, mange et écoute en silence, se contentant de verser a boire qnalid madame le lui dit et de s'offrir pour retourner la salade, après toutefois qu'on l'aura assaisonnée, chose pour laquelle il juge prudent de ne jamais se proposer. Mademoiselle Cécile parle peu, mais elle n'ôte pas les yeux de sur Eugénie, et un sourire moqueur vient errer sur ses lèvres, lorsque par hasard elle regarde Dupont.

« Mais la mariée est bien silencieuse ! » dit madame Gérard. « — Ma fille sait ce qu'elle se doit ; une jeune « personne que Ion marie ne doit point, a cause de cela, « rire et chanter comme une petite folle ! . . . — Oh ! il «s'en faut bien que mademoiselle ait Tair de vouloir «• rire et chanter, » dit mademoiselle Cécile en se pinçant les lèvres. « Cependant, » reprend madame Moutonnel, «je lui permets, maintenant qu'elle va être dame, de «< prendre part a la conversation. »

En même temps, madame Mouionnet fait aller ses yeux et ses pieds ; mais Eugénie tient ses regards baissés et ses jambes tout contre sa chaise, ce qui empêche qu'elle ne reçoive les coups de pied qu'on cherche a lui faire sentir.

« Oh ! » se dit tout bas mademoiselle Cécile, «je trou- «verai bien tout a l'heure le moyen de la forcer a nous «prêter attention. »

Bidois, tout en rongeant un morceau de carcasse, seule partie qui lui revienne jamais lorsqu'on mange de la volaille, et qu'il a toujours l'air de recevoir comme une faveur, tout en marronnant de ce qu'on ne lui donne que des os ; Bidois, qui voit tout et fait attention a tout, se dit en lui-même, en regardant Eugénie : «« Si elle fait « une figure comme celle-là le jour de sa noce, ça ne « laissera pas d'être gai ! »

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0\\ arrive ainsi au desserl. Eugénie est toujours silen- <ituse el garde la même eontcnanee; cependant madame Moutonnel l'ait souvent aller ses pieds, et croyant rencontrer ceux de sa liUc, elle a pressé fortement ceux de M. Gérard et de Dupont.

Le parfumeur, bien convaincu de son mérite, ne se doute pas de la méprise; il croit que c'est Eugénie qui , n'osant répondre devant tout le monde h ses galanteries, lui fait sous la table une tendre déclaration. Il soupire alors et lui lance des regards passionnés, en risquant ((uelques petits mots, a demi-voix, sur le plaisir qu'il éprouve. Mais Eugénie ne voit pas les mines de M. Gérard et n'entend point ses soupirs étouffés; son cœur et son esprit sont bien loin de là.

Dupont ne sait d'abord ce que cela veut dire : en se sentant marcher sur le pied, il fait une grimace affreuse et va ciier parce qu'on a touché a un cor dont il souffre beaucoup... mais l'idée que c'est une marque d'amour de sa prétendue arrête le cri qui allait lui échapper; il se contient, tâche au contraire de ])arailre enchanté, et remercie tout bas Eugénie en l'assurant qu'il est sensible a cette preuve de son amour.

Eugénie le regarde d'un air étonné el ne répond rien ; mais Dupont paraît ravi, ce qui fait présumer a madame Moutonnet que ses pieds ont fait leur effet, et que sa fdle a dit quelque chose d'agréable a son futur. D'après cela elle continue a jouer des jambes, et l'épicier et le parfumeur 'a faire des mines et a pousser des soupirs.

Mais cette pantomime ne contente pas mademoiselle Cécile, qui veut frapper le grand coup, et s'assurer si certains soupçons sont fondés. Elle amène la conversation sur l'hymen, ce qui ne lui est pas difficile, parle de plusieurs personnes de sa connaissance qui viennent de

La .JOIÎRNÉE t>iîS II ANC. VILLES. ^ â»

se marier; puis, feignant de se rappeler une chose assez indifférente : « Enfin, » dit-elle en regardant atlcnlivement Eugénie, • ce jeune homme qui élait avec nous h «votre fc'te, monsieur iNloutonnef... vous savez... au bois «de Romainville? — Oui, oui, M. Adolphe, notre voi- «sin, » répond le passementier, tandis qu'Eugénie, en entendai.t prononcer le nom d'Adolphe , sent tout son sang refluer vers son cœur, et, sortant de sa rêverie, lève aussitôt les yeux sur mademoiselle Cécile.

" l]h bien ! ce M. Adolphe va aussi se marier... — Se «marier!... » s'écrie Eugénie d'une voix émue, dont les accents décèlent ce qui se passe dans son âme, tandis que madame Aloutonnet, fort étonnée de la conduite de sa hlle, fait aller ses pieds avec plus de force encore, et, tombant celle fois sur ceux de Dupont, force l'épicier a pousser un cri que lui arrache la douleur.

« Comment... mademoiselle... étes-vous bien sûre?... « balbutie Eugénie, qui ne voit plus sa mère et n'a plus qu'une pensée. « Oui , sans doute ; je le sais de bonne «part, » répond avec malice mademoiselle Cécile. « Je « connais la mère de la demoiselle qu'il va épouser. »

La pauvre Eugénie n'en entend pas davantage. Adjlphe inconstant, Adolphe se mariant a une autre! C'est trop de maux a la fois, elle ne peut les supporter; elle se sent mourir et tombe près de Gérard , qui heureusement la reçoit dans ses bras.

Tout le monde se lève ; on entoure Eugénie. « Voilà le « second évanouissement de la journée, •> dit Bidois en mettant dans sa poche le morceau de fromage qu'il n'a pas eu le temps de finir, « cela promet pour l'avenir.

« — Eh mais ! c'est bien singulier ! » dit mademoiselle Cécile, charmée en secret du succès de sa ruse; car on se doute bien qu'il n'y a pas un mol de vrai dans ce

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qu'elle vient de dire au sujet d'Adolphe; c'estle moyen par lequel la vieille fille a voulu s'assurer de l'intelligence qui existe entre les jeunes gens, intelligence qu'elle a fort bien remarquée au bois de Romainville, parce que rien n'échappe a une vieille fille qui cherche un mari.

«Mais d'où peut donc venir cet évanouissement? Il « me semble que je n'ai rien dit qui ait pu... Je parlais, «je crois, de M. Adolphe... de son mariage... — Eh! «mademoiselle, il est bien question de M. Adolphe,'» dit avec emportement madame Moutonnet, voulant faire trêve aux remarques malignes de mademoiselle Cécile, remarques qui lui font concevoir d'étranges soupçons qu'elle se garde bien de faire paraître maintenant, et qui pourraient alarmer M. Dupont, s'il était capable de les comprendre.

«C'est la chaleur... » dit l'épicier, quoiqu'on soit au milieu de décembre et qu'on ne fasse jamais trop de feu chez M. Moutonnet.

«Ce serait plutôt le froid,» dit tout bas Bidois. — « C'est sa digestion, « ditM. Moutonnet. — «Mademoiselle «n'a presque point mangé, » répond mademoiselle Cécile.

„ — C'est l'émotion naturelle d'une jeune fille qui ap- « prend qu'on va la marier, » dit madame Moutonnet. « — Mais ne le sait- elle pas depuis ce matin? »» dit madame Gérard.» — Eh! madame!... quand elle le saurait «depuis huit jours!... Je me suis évanouie sept fois le «jour de mes noces... — Vous ! mon cœur, » ditM. Moutonnet, qui ne se rappelle pas cette circonstance ; mais un regard de sa femme le fait taire aussitôt.

« Je vous répète que cela ne sera rien, » dit M. Gérard, persuadé qu'Eugénie ne s'est évanouie que pour avoir le plaisir de tomber dans ses bras, tandis que Dupont court

dans la chambre, jette des verres d'eau sur les bras de sa future, lui fait respirer du vin pour du vinaigre, et lui frotte les tempes avec de la crème de iNloka. Mais tous ces secours ne font pas revenir l'intéressante malade , et madame iMoutonnet juge plus sage de faire porter Eugénie dans sa chambre et d'envoyer M. Bidois chercher le médecin.

Cet événement a chassé les plaisirs, et la société pense qu'il faut s'éloigner ; car on ne va chez ses amis que lorsqu'on espère s'y divertir, et on les quitte bien vite lorsqu'ils sont dans le chagrin.

La famille Gérard fait donc ses adieux, en témoignant tout l'intérêt que lui inspire Eugénie. Dupont lui-même se retire, demandant la permission de revenir le lendemain de bonne heure savoir des nouvelles de sa prétendue , et M. Bidois va avertir le docteur. Ainsi se termine la journée des fiançailles.

PEINES d'amour.

Pendant que toutes ces scènes se passent dans la maison du passementier, d'autres ont eu lieu dans la rue et au magasin d'Adolphe.

Depuis le matin, l'amant d'Eugénie arpente, de long en large, le court espace qui sépare son magasin de la maison de M. Moutonnet ; il n'a point aperçu une seule fois Eugénie. D'abord il la croit occupée près de sa mère, puis dans l'ârrière-boutique , et chaque fois qu'il a vai'

•lj(i M. DLPU.M.

uemeiit passé devant cette demeure qui lenl'eime celle qu'il adore, et qu'il regagne tristement son magasin, il se console avec l'espoir que dans un moment il sera plus heureux. Un quart d'heure après, il repasse... et point d'Eugénie! La journée s'écoule ainsi. Le soir, son amie ne paraît point sur le seuil de la porte ; il faut rentrer sans l'avoir aperçue.

Le lendemain, Adolphe ne peut tenir en place; il brûle sur sa chaise ; il va courir de nouveau. Le maître du magasin l'arrête : « Où allez -vous, monsieur?» lui dit-il... «Je vais... Je vais revenir, monsieur... «balbutie notre amoureux, ne sachant trop que répondre. «Mon- " sieur, comptez-vous vous conduire aujourd'hui comme " hier ? Vous avez passé votre temps a courir dans la «rue, je ne sais pour (]uoi faire! Vous aviez l'air d'un « insensé. Vous n'cles pas resté cinq minutes à votre «•travail. Il est impossible, monsieur, que vous restiez «chez moi, si vous voulez vous conduire ainsi. Depuis " quelque temps vous faites bévue sur bévue : vous " demande-t-on de la mousseline, vous montrez du cali- "cot; veut-on voir des fichus, vous apportez des mou- «' choirs ; achète-t-on deux aunes d'étoffe, vous en coupez «quatre; enfin, monsieur, vous faites tout de travers, et « vous n'êtes jamais la lorsqu'on a besoin de vous. 11 « faut changer de conduite , ou sortir de chez-moi... — "Tout comme il vous plaira, monsieur, » répond Adolphe, enchanté de penser qu'il pourra passer toute la journée dans la rue sans que personne y trouve a redire; et sans plus attendre, sans plus rélléchir, notre étourdi monte a sa petite chambre, fait un j.aquet de ses effets, et redescend au magasin, dont le maître s'empresse de lui donner ce (jif il lui doit, enchanté d'être débarrassé d'un commis (jui semble avoir perdu la lèle.

l'KlMiS u'amolu. 157

Voila donc Adolphe sans place. Loin de s'en atlli^or, il s'en réjouit, parce qu'il peut se mettre en faction devant la boutique de sa belle, y passer la journée entière si cela lui plaît, et qu'il laudra bien quelle so montre enlin.

Pour un amant tout cède au désir de voir sa maîtresse ; il ne pense pas a l'avenir, le présent est tout.

Adolphe a conflé ses effets h la portière de la maison où il logeait. Rien ne le géno ; il a dans sa poche trois cent vingt francs, résultat de ses économies et de ce quil vient de recevoir. Avec nne pareille somme, peut-on, a vingt ans, s'inquiéter de ce que Ion deviendra... surtout lorsqu'on n'a pas l'habitude de déjeuner au Café- Anglais et de dîner chez Yéry !

Adolphe se promène donc une partie de la journée devant la maison de M. Moulonnet. Vers les trois heures, son estomac creux et fatigué d'une marche continuelle l'avertit . par de fréquents tiraillements, qu'on ne vit point d'amour et d'espérance. Adolphe entre chez M. Pétrin, dont la boutique est "a quehiues pas de celle du passementier , et il achète un petit pain avec lequel il revient a son poste. Tout en grignottant son dîner, il n'ôte pas les yeux de dessus la boutique où il attend (jue paraisse Eugénie ; et , comme elle ne parait toujours point, le pauvre garçon soupire à chaque bouchée qu'il avale; ce qui n'empêche pas son dîner de passer, parce qu'un estomac de vingt ans digère facilement les peines de la vie et un petit pain de deux sous. - Mais la nuit vient sans ramener FAigénie au comptoir. " Oh ! c'en est trop ! » se dit notre amoureux, qui depuis un quart d'heure ne voit pas qu'il marche dans le ruisseau ; «il lui est arrivé quelque chose... cette absence « n'est pas naturelle. . . deux jours sans paraître î . . . Kl le

Vi,

^5S M. luroM.

"Psl malade pout-t'Iro... Ou bien rauiait-oti oiilermée «dans sa chambre?... Coiinaîtrait-oa notre amour ?... '• N'importe ce qui arrivera, je ne puis rester dans cette " incertitude... Le vieux commis est seul dans la bouti- •» que. entrons, et tâchons d'avoir de ses nouvelles, i»

.Vdolphe s'élance... Vrrivéà la porte de la boutique, il s'arrête, il tremble... Kntin il tourne le bouton et se trouve devsnt M. Bidois. qui love la tète sans se déranger, en reconnaissant Adolphe.-

" Monsieur... je vous souhaite le bonsoir. •• dit notre amoureux en jetant de tristes regards autour de lui. «» Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer... Cinq et cinq « font dix. et neuf dix-neuf... — Comment vous portez- »• vous, monsieur Bidois?... — Mais, monsieur, cela ne va '•pas mal, grâce au ciel... Nous disons dix-neuf et qua- " rante, cinquante-neuf. — Vous travaillez toujours, nioii- « sieur Bidois... vous êtes le modèle des commis. — «•Monsieur, je fais ma hesoiine... c'est mou devoir... Je

* pose sept et retiens six... — loui le monde n'est pas «aussi exact... aussi assidu qu»' vous. — C'est ce dont je «m'apert;ois souvent... Nous disons que je retiens six... « — Kl comment se porte madame Moutonuel et son »n\ari? — Parfaitement, monsieur... Ah ! »;à, est-ce bien " six ipie j'ai retenu? — El leur Ulle, mademoiselle Eu-

• génie?... Je ne l'ai pas aperçue aujourd'hui an comp- " toir... ni même hier... — C'est qu'elle est dans Sii cham- «bre... Houze douzaines de franges vertes... c'est cela... « — Ml ! elle est dans sa chambre ! . . . Par quel basait! ?. . . « — Parce qu'elle est malade... Nous disons cent treuie- «*deux francs soixante-quinze.

« — Klle est malade!... mademoiselle Eugénie est .. malade! Ah ! mon lUeu!... et qu'est-ce donc?... quelle '•maladie?... depuis quand?... — Prcner doue garde.

PEINES d'amour. -159

«monsieur; que diable! vous vous jetez sur mon livre* «de caisse... vous avez manqué de renverser mon écri- «loire... — Ah! mon cher monsieur Ridois!... de grâce, « veuillez me répondre !... — Il me semi)le que c'est ce « que je lais depuis que vous êtes la... — Dites-moi si sa «maladie est dangereuse... si elle souffre... si l'on craint «pour ses jours... — Je pose zéro et retiens huit... Non, «monsieur, non... je ne pense pas que cela soit dange- " reux... à moins que cela ne prenne un caractère plus « grave, ce dont on ne peut pas répondie... car il arrive « quelquefois que les médecins même n'y voient goutte... «Total... onze cent trente-six francs cinquante... — ]\lais « enfln quelle est sa maladie ?. . . — Diable ! . . . cela ne fait « i)as mon compte ; j'ai une erreur de dix francs. . . — Vous • la trouverez une autre fois, monsieur iJidois... Sa mala- « die ? je vous en supplie... — Je la trouverai une autre «fois!... Peste! vous êtes rassurant ; il faut que je la « trouve sur-le-champ, monsieur... — De grâce, sa ma- « ladie?... — Cela vient peut-être de cette douzaine de « franges vertes. — Vous me faites mourir, monsieur Bi- «dois... — C'est que dix francs, ce n'est pcjint une baga- « telle... — Je vais vous les donner afin que vous ne clier- "chiez plus... Mais répondez-moi... — Monsieur, pour «qui me prenez-vous, s'il vous plaît?... m'offrir de l'ar- « gent pour que je ne fasse point mes additions !... voilà « du nouveau... — Eh ! monsieur, je sais que vous êtes un « homme d'honneur, le plus intègre des commis ; mais « le travail n'exclut point l'humanité, et c'est au nom de « ce que vous avez de plus cher que je vous prie de me «répondre... — Ce que j'ai de plus a cœur maintenant, «c'est de trouver mon erreur... — Que je suis nialhcu- «reux! — Ah! je la tiens... la voila... c'est ce 5 que je «prenais pour un 2... — Enfin, vous avez fini... cl vous

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