‹ M. DupontChapitre 22 sur 75 · I 50 M. DLI'OM · texte numérisé non relu

I 50 M. DLI'OM

« allez me dire... — Dans l'instanl... Ou nous donne de «si mauvaises plumes... mademoiselle Eugénie est ma- ««lade de joie... a ce qu'on dit... — De joie?... Ah ! mon « Dieu ! et qui a pu lui occasionner cette joie? — C'est «qu'on va la marier... — La marier!... la marier!... « Eugénie ! ... h qui ? avec qui ? quand ? — Eh ! ne remuez « donc pas comme cela, monsieur... vous êtes cause que « j'ai fait un pâté. — Ah ! monsieur Bidois ! avec qui ? De « grâce, répondez-moi... — Avec M. Dupont, épicier de la «rue aux Ours. — Avec M. Dupont!... Eugénie... — Mon- « sieur, monsieur, vous m'élranglez ! Voulez-vous bien " me lâcher ?. . . — Et vous osez dire qu'elle va l'épouser ! . . , " — Monsieur, je vais appeler la garde ; vous déchirez le «collet de mon hahit!... — Non... ce n'est pas possible... « vous voulez m'abuser. . . me désespérer. . . — Aye ! ... »

l'^t Adolphe qui, dans son désespoir, avait saisi Bidois au collet, le secouait tellement que le vieux commis sentait qu'il allait perdre sa perruque, lorsque l'entrée subite de madame Moutonnet vint changer la face de celte scène.

Les cris de Bidois ont été entendus dans le magasiii où madame Moutonnet était avec son mari. Après avoir regardé par le judas et reconnu le jeune homme, elle ordonne a son mari de rester au magasin. Elle descend seule, et s'avance d'un pas ferme vers Adolphe qui, a sa vue, est resté immobile, tenant encore d'une main le collet de l'habit de Bidois.

« Que signifie ce bruit? » dit madame Moutonnet d'un ton qui achève d'abattre le pauvre Adolphe. « — Ma- « dame, »» dit Bidois en débarrassant son collet, et renfonçant avec humeur sa perrucpie, « c'est monsieur qui « est comme un forcené parce que je lui ai dit que vous « alliez marier mademoiselle Eugénie a M. Dupont. -r-

l'ElxNES b'AMOLU. I 5<

" lil (iirimporle a monsieur avec qui et quand je marie « maliilo? De quoi se mêle-t-il? Oserait-il se permettre « de trouver mauvais ce que je fais? monsieur, je vous « croyais honnête et respectueux, je vois que je me suis «i trompée ; je vous dél'euds donc, a l'avenir, de remettre « les pieds chez moi. — Mais, madame... je ne vois pas « pas pourquoi. . . — Vous ne voyez pas ! . . . Oh ! vous de- " vez fort bien me comprendre ; et votre conduite ce soir «justilie mes soupçons. — Eh bien! madame, je ne «i cherche plus a le cacher... j'aime... j'adore mademoi- « selle votre fille ; je ne puis vivre sans elle... je meurs « si vous la mariez a un autre. . . — Vous mourrez ou vous " vivrez, ce ne sont point mes affaires; mais je vous «4 trouve bien impertinent d'oser aimer ma fille, et en- «• core plus de croire que je renverrai un excellent parti, « un homme établi, parce qu'un petit commis a six cents «« francs s'avise d'en être amoureux. Invitez donc un « jeune homme a une fête champêtre, pour qu'il vienne " mettre le désordre dans une famille... Sortez de chez « moi, monsieur, et n'y rentrez jamais... Vous m'enten- «» dez, Bidôis, si monsieur se présentait en mon absence, « je vous autorise a le chasser. »

lUdois ne répond rien, parce qu'une telle commission lui semble fort désagréable ; d'après la manière dont Adolphe l'a secoué il n'y a qu'un moment, il ne se sent plus l'envie de lutter avec lui; il se contente donc de faire un signe d'yeux, qui ne peut être aperçu du jeune homme.

««On n'aura pas celle peine, madame. »» lépond a\ec lieité Adolphe, a qui le nn»t de chasser a rendu toute son énergie. ««Je sais ce qui me reste a faire... mais vous « vous repentirez peut-être de cet excès de sévérité. »

lin disant ces mots, le jeune homme sort de la bon-

tique, et en ferme la porte de manière à faire résonner toutes les vitres.

« A-t-on l'idée d'une pareille audace?» dit madame Moutounet en regardant son commis. « — Je crois qu'il a « cassé un .carreau, » dit Bidois en allant examiner les montres de la boutique.

« — 11 ose aimer mafille ! — 11 y a longtemps que jem'en « doute, moi ! — Comment, Bidois ! et vous ne m'en u avez rien dit? — Âh ! quand je dis quelque chose, on « me traite d'imbécile, de vieux radoteur. — C'est vrai, « je l'avoue, on vous a dit cela quelquefois; mais enfin, « Bidois , qu'avez-vous remarqué ? — Que depuis un « mois et plus... tenez, depuis la Saint-Eustache enfin, « ce jeune homme passe et repasse vingt fois par jour « devant la porte. . . — En vérité I et ma fille Ta-t-elle re- «« marqué? — Puisque je le voyais, a coup sûr elle a dû « le voir aussi. — Ce que vous me dites la est très judi- «' cieux, moucher Bidois; d'ailleurs, plus je rapproche « les circonstances... Mademoiselle ma fille, qui ose me « dire qu'elle n'aime pas M. Dupont ! un homme superhe! « — Oui ! c'est un bel homme ! — C'est qu'elle a remar- « que ce freluquet! — Il n'y a pas de doute! — Et ces « évanouissementssuccessifs...quej'aibien voulu prendre «pour l'effet de l'étonnement... il y avait une autre « cause, Bidois. — C'est ce que je pense comme vous... " — Au lieu de la marier dans un mois a Dupont, je vais « faire en sorte qu'elle l'épouse dans quinze jours. — « Vous ferez sagement, madame, » répond Bidois, qui, depuis qu'Adolphe a manqué de l'étrangler, se sent très porté pour l'épicier.

a — La maladie de ma fille n'est peut-être aussi qu'une «ruse inventée dans l'espoir de m'attendrir; mais je « saurai bien me faire obéir. — C'est cela, et, une fois

PEINES d'amour. \Âo

« mariée, nous serons tranquilles... Et ces voleurs de la «< Saint-Eustache... pensez-vous toujours que j'aie rêvé? « — Quoi, Bidois ! ce petit scélérat aurait eu l'audace de « s'introduire dans ma maison?... — Tout ce que je « puis vous répondre, c'est qu'il y avait quelqu'un dans « l'escalier. — Ah! quelle perversité!... Si je croyais « que ma tille l'ait su, je ne sais pas ce que je lui ferais... «» mais j'aime à penser qu'elle ignore l'effronterie de ce « petit Adolphe Dalmont, et qu'elle m'obéira sans mur- «< murer davantage... Ah! Bidois, qu'il faut de caractère « pour conduire une maison et une famille, quand on a « un mari aussi nul que le mien ! »

En disant cela, madame Moutonnet monte a la chambre de sa fille, qiii, depuis le repas des fiançailles, n'a pas eu la force de quitter son lit. Elle lui annonce qu'au lieu d'épouser M. Dupont dans un mois, il faut qu'elle se tienne prête a lui obéir dans quinze jours.

Eugénie, étonnée, lève sur sa mère des regards abattus et n'ose se permettre aucune question; caria sévérité empreinte sur tous les traits de madame Moutonnet la fait trembler encore davantage.

«« Plus d'espérance ! » dit la jeune fille lorsque sa mère n'est plus la, « il faut renoncer a Adolphe I ... si du moins « je pouvais mourir!... »

Et le pauvre Adolphe, en sortant delà boutique, en disait autant de son côté.

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