‹ M. DupontChapitre 23 sur 75 · LA VOISINE D ADOLPHE · texte numérisé non relu

LA VOISINE D ADOLPHE

Ce qui redouble le chaiiriii de nos amants, c'est la riainle d'élie I rompes dans leurs plus chères affections. « 11 va se marier, »> se répète Eugénie en songeant a Adolphe: "il ne m'aime donc pas!... il me trompait « don<; en m'assurant (pi'il ne pensait qu'a moi !

« — Elle est malade de joie, » se dit notre amoureux, " ei cela parce qu'on va la marier a ce Dupont !... elle " ne m'aimait donc pas, ou elle m'aimait bien peu !...»»

Mais la réflexion leur rend l'espérance. « Il n'est pas « possible qu'elle aime l'épicier, » se dit Adolphe ; « ce « vieux Bidois n'a voulu que me faire du chagrin... non, « Eugénie ne peut m'avoir trompé!... C'est bien plutôt " parce qu'on veut la forcer a l'épouser qu'elle est ma- « lade... et je ne suis pas auprès d'elle!... je ne puis la « voir, lui parler, la consoler... Oh! je la verrai cepen- « dant, il le faut absolument... je l'enlèverai et je l'é- «' pouserai malgré tout le monde !

« — Cette méchante Cécile a peut-être menti, » se dit Eugénie; «Adolphe ne peut cire infidèle; s'il avait " dû se marier, je l'aurais su par Jeanneton qui sait « toutes les nouvelles du quartier... car, alors, pourquoi « passait-il vingt fois par jour devant la boutique? Pour- « quoi me regarder si tendrement, me serrer la main, « me dire de si jolies choses?... Non; Adolphe m'aime « toujours, et dans ce moment, sans doute, il se déses- «i père de ne point me voir; mais demain j'aurai, je l'es-

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« père, la force de descendre îi la boiiliqiie, el je le « verrai. «

Adolphe ne cesse de rôder auprès de la demeure de sa belle; enlin, quelques niiiuiles avant qu'on i'erme la boutique, il aperçoit Jeanuelon qui sort, et le jeune homme esl bientôt .luprès d'elle, el lui a fait mille questions avant que la bonne ait en le temps de répondre a nue seule.

" Kh ! oui, monsieur, " dit enfin Jeanuelon, « on veut " qu'elle épouse Dupont, el elle est malade de cha!;rin,non- «> seulement de ça, mais parce qu'on lui a dit que vous « alliez vous marier. — Me marier!... on a dit cela!... « et qui s'est permis?... Ah! .leanneton, elle ne l'a pas « cru, j'espère?... — Monsieur, en amour on croit tout, « le mal comme le bien, et j'avons eu ben de la peine a la « consoler un peu. — Ah ! Jeanneton, dis-lui bien que je «i n'existe que pour l'aimer ! — Oui, oui ; soyez tranquille. " — Qne je me suis fait renvoyer de mon magasin, afin • de pouvoir passer ma journée devant sa demeure. — « M'est avis que vous avez fait la une sottise... — Enfin, u que je suis décidé a l'épouser, quoique sa mère m'ait « mis a la porte et défendu de revenir. . . •^— Ah ! madame « vous a mis a la porte?... Eh ben ! v'ia un joli commen- « cément pour vos affaires... — Mais il faut que je la «< voie... — Elle descendra demain, je pense ; d'ici la, » calmez-vous, et trouvez-vous demain a la brune la- •< bas, devant la maison du marchand de draps; j'irai « vous y rejoindre et vous apprendre les nouvelles. — « A demain donc, ma bonne Jeanneton. »»

La servante s'éloigne. Adolphe songe alors qu'il est lard el qu'il n'a pas de logis pour la nuit, car la chambre qu'il occupait appartenait au marchand de nouveautés. Il faut pourtant loger quoique part . et il esl temps d'y

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penser. Adolphe va prendre ses effets cliez la portière, et lui fait part de l'embarras où il se trouve.

La bonne femme lui indique un modeste hôtel garni dans le voisinage, et Adolphe s'y rend, son paquet sous le bras. Il prend une petite chambre dans les mansardes, afin de ménager sa bourse, et en paie une quinzaine d'avance, moyennant quoi il est chez lui libre de faire tout ce qu'il lui plaira, et de penser a ses amours depuis le matin jusqu'au soir.

Sur le même carré qu'Adolphe, loge une demoiselle qui fait aussi de l'amour sa principale occupation ; mais elle ne se contente pas d'y penser, elle juge convenable de mieux employer son temps.

Adolphe s'est jeté sur un assez mauvais lit qui , avec une table et quelques chaises, compose a peu près tout l'ameublement de sa nouvelle demeure ; il cherche dans le sommeil l'oubli de ses chagrins, et se berce avec l'image d'Eugénie.

Il vient de s'endormir lorsqu'un bruit violent le réveille. C'est sa voisine qui vient de rentrer. Elle n'est pas seule , et on parle si haut qu'Adolphe entend malgré lui la conversation suivante :

« J'ai une faim soignée; as-ln quelque chose pour sou- ««per, ma bonne amie? — .lai un pot de coufitures et du «« fromage d'Italie, restant de mon déjeuner. — Il faudra ««s'en contenter... Si j'étais en fonds, j'irais chercher un «poulet, mais il y a impossibilité physrque et morale... •« — Oh! tun'asjamaislesou! — Jamais le sou !... tunedi- «« sais pas cela, le jour que je t ai menée dîner a Montmo- ««rency en tilbury? — Cest la seule fois que tu aies dé- «< pensé de l'argent avec moi . depuis six semaines que je «« le connais ! — Je ne peux pas en dépenser quand je n en ««ai pas. — Tu devrais rouler sur l'or!... Quand on a

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« l'eulrepiise des succès d'un Ihéàlre de la conséquence M du mien, on doit faire joliment ses affaires. — Tu crois «ça, toi,Zélie; tu crois que c'est tout profit... mais il y a «des frais immenses!... Ce n'est pas le tout d" applaudir « une pièce, est-ce que je n'ai pas ma troupeà soigner?. . . « et les bols de punch, et la bière, et les demi-tasses, et «les petits verres!... Ah! dam! aussi, j'ai des gens « comme il faut ; qui ont une tenue . . . — Je dis que tu as une «place superbe... et que tes collègues achètent des, mai- «sous... — Patience!... écoute donc, je ne fais que com- « mencer. . . Ça viendra, mais j'ai du malheur depuis quel- « que temps; voila trois pièces de suite qui dégringolent ! « — Parce que tu n'as pas su les soutenir. — Tais-toi donc! « je les ai si bien soutenues, que nous avons eu deux yeux «pochés, sans compter les coups de poing et autres agré- «ments... Mais faut avouer que ça n'était pas bon. Heu- «reusement qu'on monte une pantomime, ça nous repo- « sera un peu. — J'espère cependant que tu m'y soigne- « ras. . . — Est-ce que tu as besoin de me le recommander? « Ah ! tu as joliment dansé ce soir! — Vraiment? — Oui , « tu as fait des entrechats superbes; il n'y a que les pi- «rouettes que tu ne soutiens pas assez... — Que te disait « donc l'auteur qui te parlait dans la coulisse? — Ilm'in- « diquait les endroits faibles de sa pièce nouvelle , afin « que je les applaudisse plus fort que les autres; il me re- « commandait sa reconnaissance et son dénouement... « Il faut avoir une mémoire inépuisable pour se souvenir «de tout cela... Ah! dis donc, et ce petit figurant qui fait « un ours dans le nouveau mélodrame, et qui m'a promis « un parterre pour que j'applaudisse son entrée... est-il " béte ! encore si l'ours avait un beau rôle , a la bonne « heure, mais il ne fait que passer... — Ah ! ça , tu n'ou- «» blieras pas de faire siffler la petite débutante dans le

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" nouveau ballet ; elle irait sur mes brisées, il laut la dé- « goûter de la danse. — Sois tranquille , je lui ménage « une petite sortie en fusée, et j'aurai soin de l'applaudir « de travers , alin de mettre les payants de mauvaise hu- « meur. — Tu es charmant ! . . . Soupons. . . Comment ! tu «as tout mangé? — Parbleu! cela n'était pas difficile : un " demi-quarteron de fromage et ton pot de confitures « dont on voyait le fond... — Qu'est-ce que j'aurai donc, «'moi? — Tiens, Zélie, crois-moi, ne soupe pas, tu dan- « seras mieux demain. — Eh ben ! c'est cela, je n'ai qu'a «« ne pas manger de l'année pour mieux danser le jour de «•la Saint - Sylvestre ; tu es bon enfant! — Tu es jolie «« comme un ange, ce soir ! . . . — Kt il a bu tout le vin en- « core... — Il était aigre, d'honneur! il l'aurait l'ait mal... "Quels yeux ! quelle tournure de déesse ! Je ne serai con- «• tenl que lorsque je te verrai au Grand-Opéra, dans les «Vénus. — J'aimeiais beaucoup mieux mevoir à table !... «' Est-ce que vraiment tu as faim? — Mais sans doute. — «Eh bien! en ce cas, couchons-nous... Tiens, je t'adore «ce soir!... tu iras a l'Opéra, c'est moi qui te le dis... — « Il faut espérer que je souperai alors... — Tu ne penses «qu'à manger; quand je suis avec toi, ma belle, je ne «songe qu'à l'amour! — Oui, quand tu as le ventre plein! « — C'est afin d'être plus digne de toi... Viens dans mes « bras, je parie t'enlever comme une plume ! — Laisse- «moi donc: j'ai de l'humeur... — C'est un orage qu'un « baiser dissipera. »

Le bruit des baisers apprit a Adolphe quelle était la suite de la conversation, et il s'endormit en se disant : «Qu'ils sont heureux! ils s'aiment, et ils peuvent se le « prouver. »

Mais, a six heures du malin, le bruit que l'on fait chez sa voisine le réveille encore. ««Voilà des gens qui s'ai-

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f meiil leniblemenl! » dit A(lol})lie qui troil que la conversation roule toujours sur le même sujet. Mais il est bientôt détrompé par le bruit de plusieurs soufflets auxquels succèdent des coups de poing accompagnés de cris et de jurements.

« Monstre ! scélérat ! » s'écrie la danseuse d'une voix qui ne ressemble plus a celle de la veille... «Je l'y prends « Ta! tu voulais te sauver avant mou réveil, emportant «ma montre et ma chaîne d'or! — ïais-toi. mauvaise « sauteuse , ou je te casse ce pot-a-l'eau sur le nez ! — « Brigand ! coquin ! un homme pour qui j'ai tout fait, et " qui veut me voler pour aller manger mes effets avec «d'autres! — Tes effets!... ils sont propres. Quant a la " montre, elle m'appartient autant qu'à toi : n'est-ce pas <• moi qui t'ai procuré la connaissance du monsieur qui le « l'a donnée? C'est moi qui t'ai poussée au théâtre; sans «moi, tu serais encore dans les coryphées: si tu fais "des rôles, c'est a moi que lu le dois. Mais lu es une in- «grale que j'abandonne sans retour: manque tes pi- « rouelles, fais semblant de passer un entrechat, tu ver- «ras si on le passera tout cela. — xVbaudonne-moi si lu « veux, mais laisse-moi ma montre et ma chaîne, — Tiens, «Zélie, tais-toi, ou gare la claque: lu sais que c'est mon «fort. — N'avance pas, ou je te jette cette bouteille a la « tète ! »

Les cris redoublent; Adolphe entend que l'on brise les chaises et les pots. 11 est sur le point de se lever pour aller mettre le holà... « Voilà des gens bien singuliers, » se dit-il en se frottant les yeux: « ils s'adoraient hier au « soir, ils se battent ce matin !... El moi qui enviais leur « bonheur! »

Enfin , le calme se rétablit par le départ de l'amant , qui 4escend l'escalier quatre à quatre sans écouter les

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