‹ M. DupontChapitre 24 sur 75 · VA · texte numérisé non relu

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cris, les pleurs, les gémissements de Zclie, qui le suit en chemise sur le carré, et le suivrait même dans la rue si elle avait l'espoir de l'atteindre : elle rentre chez elle en sanglotant , et Adolphe , qui espérait se rendormir, est encore forcé d'entendre ses lamentations.

» Le monstre ! " dit Zélie, « il l'a emportée!... encore «s'il m'avait laissé la chaîne!... Si j'avais osé crier au «voleur!... mais il m'aurait tuée... Un homme quej'a- « dorais!... ah! si je pouvais le faire pendre!... Que je suis « malheureuse ! . . . hi ! Iii ! hi ! mais aussi c'est ma faute ; «j'aurais dû m'en douter... il m'avait déjà mangé un «chàle de bourre de soie! mais je suis si bête! je lui « avais pardonné , parce qu'il m'avait dit que c'était « pour secourir son père qui est a Bicôtre. Via ce que « c'est d'être si bonne !... c'est fini, je ne veux plus avoir «de faiblesse, c'est des bêtises.

« — Allons, allons, cela se calme, » dit Adolphe. «Tâ- « chons de nous rendormir, car il n'est pas sept heures, « et Eugénie qui a été malade ne descendra pas de bonne « heure ; ce que j'ai de mieux a faire, c'est de dormir, je «suis mieux au lit que dans la rue. »

Notre amoureux se retourne dans son lit pour y chercher le sommeil ; mais sa couchette qui n'est plus neuve craque à chaque mouvement qu'il fait, et mademoiselle Zélie, qui est dans un moment de calme, s'aperçoit alors que la chambre voisine de la sienne est habitée.

«Tiens, il y a du monde a coté, " dit-elle. «J'ai un «voisin ou une voisine... Ah! bien: on a entendu ma « conversation avec Foussard ; après tout, ça m'est égal, «on est maître chez soi!... Je voudrais bien savoir si « c'est un homme ou une femme qui loge la. »»

El Zélie, oubliant la perte qu'elle vient de faire, se met a chanter la tyrolienne et un air d' OEdipe : les danseuses

LA VOJSLNE d'aDOLI'IIE. I'}^

ont de la philosophie, chez elles le chagrin ne dnre pas.

« Quelle drôle de voisine j'ai la ! » se dit Adolphe, qui cherche en vain a se rendormir; «elle plenrait il n'y a «qn'un moment, la voila qui chante a présent! Et « moi, qui étais prêt a me lever pour aller la conso- « 1er ! »>

Lasse enOn de chanter, Zélie écoute contre la cloison qui la sépare d'Adolphe. Elle n'entend rien. «Est-ce «qu'on se serait endormi au bruit de mes roulades?»» se dit-elle ; « ah ! il faut que je m'assure de cela. »»

Elle frappe avec ses doigts plusieurs coups contre la cloison ; et Adolphe, qui venait de fermer les yeux, entend en même temps la voix de Zélie : « Je vous demande «bien pardon, ma voisine, »» dit la danseuse, «mais je « voudrais bien savoir l'heure qu'il est?

« — Pas encore sept heures, madame, »» répond Adolphe.

" C'est un homme, " se dit Zélie, «ce doit même être « un jeune homme, car il a la voix douce et tendre. »>

Et prenant aussitôt une petite voix flûtée et mignarde, elle se rapproche de la cloison :

«Je vous remercie beaucoup, monsieur, je vous suis «infiniment obligée... C'est que ma montre est arrêtée; « sans cela je ne me serais pas permis de troubler votre «sommeil. — Vraiment,»» se dit Adolphe, «on serait « bien heureux si l'on dormait a côté d'elle ; ne lui ré- « pondons pas. elle me laissera peut-être tranquille. »>

Z.élie attend que son voisin lui réponde; mais elle attend en vain. « Il n'aime pas causer, h ce qu'il paraît, >» dit-elle en allant et venant dans sa chambre, remuant ses chaises et dérangeant chaque meuble, de manière à ne pas laisser dormir le voisin ; chantant tour a tour les couplets d'un vaudeville nouveau ou des airs d" opéra, et ne

■loi M. Kl I O.NT.

s'intenom|)aiil que pour parler tout haut, coinino si elle s'adressait à quelqu'un.

« Ah! s'il pouvait faire beau aujourd'hui, nous ferions « cette partie de campagne avec la duègne...

« Ah ! vous avez des droits siiper!)es, " Connue seigneur de...»

« Mais n'oublions pas que j'ai répétition "a midi...

« El l'on revient tojijours « A ses premiers amours. . . »

"OÙ diable ai-je donc fourré mon peigne? Est-ce que je " l'aurais cassé?...

« Guernadier, que tu m'affliges " En ni'apprenant ton dépari!... »

«Si je ne danse pas demain, il faut absolument que «j'aille "a l'Opéra... C'est ça un théâtre! c'est l'a que les « femmes sont heureuses et considérées !...

« Amusez-vous, trémoussez-vous, « Amusez-vous, belles... »

«Ah! je ne serai heureuse que quand j'y serai. Tiens, « qu'est-ce que je trouve l'a dans mon sac ?. . . Ah ! c'est un « billet doux ! C'est ce petit violon de l'orchestre qui «m'aura glissé ça... Ah! nous allons rire! «Mademoi- «selle, je vous adore toujours de plus en plus... (Eh «ben ! moi, c'est de moins en moins... ) Je sens que je «ne puis vivre sans vous posséder... (Voyez-vous ça?) « Quand je vous vois en scène, je ne sais plus ce que je "joue... ( Pauvre jjetit ! ) Vos entrechats me font tressail- « lir, vos pirouettes me font mourir, et quand vous levez « la jambe de mon côté, je crois voir le ciel s'entr'ou- *<■ vrir... (Eh ben ! ça va-t-il finir?...) Vos beaux yeux me

L\ ^OISl.^E d'auolimik. 435

" louinent la tête! Je prends les bémols pour des bé- " carres, et les croches pour des soupirs. . . ( Eh ben ! tant «' qu'il ne prendra pas sa colophane pour du sucre-candi, "il n'y aura pas de mal...) Enlin, mademoiselle, je déwpose a vos pieds toute ma fortune; je n'ai rien, a la «vérité, mais je vous entrelicndiai sur un joli ]>ied, « parce qu'avec du talent on se fait tôt ou tard un sort... « ( Oui, mais je ne veux pas que ce soit tard... ) Je vais «incessamment donner un concert a mon bénélUe a « Nogent : si vous y consentez, je vous offre le produit «que nous mangerons ensemble... (Oui, prends garde « de le perdre... ) J'attends votre réponse dans le délire « de l'incertitude. » Tu l'attendras longtemps, mon ami. « Ces petits musiciens h liuil cents francs d'appointe- «menls, qui voudraient avoir des premières rfîuiseuses, «est-ce que ça ne fait pas pitié?...

« Dis-moi, mon vieux, dis-moi, l'en souviens-tu?... »

« Encore, s'il était joli garçon, on pourrait avoir quelque «sensibilité; mais un petit vilain, les cheveux roux, le « nez plat, ah ! quelle horreur !

« Tu n'auras pas, petit polisson...

« Tra, la, la, tra, la, la, lin, la, la, la, 1ère... >•

Tout en chantant, parlant et remuant, Zélie va de temps a autre coller son oreille contre la cloison ; mais elle n'entend aucun bruit : impatientée et n'y pouvant plus tenir, elle frappe tout doucement.

«Monsieur, monsieur, voudriez- vous bien avoir la « complaisance de me prêter une carafe d'eau?... Je me ••trouve absolument a sec, et cependant j'ai un besoin " urgent d'eau dans ce moment... »

Adolphe ne répond pas. Zélie ne se décourage point; elle cogne de nouveau.

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" Monsieur, vous me rendriez un grand service en me «prêtant un pot d'eau... Je suis vraiment lionteuse de «vous importuner pour si peu de chose... Mais si cela «vous dérange de vous lever, j'irai en chercher dans «votre chambre.

« Mademoiselle, je n'ai plus d'eau chez moi, » répond Adolphe avec humeur ; « j'ai bu en me couchant tout ce « que j'avais, je ne puis plus vous en offrir.

« — Il a bu tout un pot d'eau hier au soir, » se difc Zélie; «par exemple, c'est im peu fort; il boit donc «comme un canard, ce jeune homme-la! Voila qui ne «me donne pas une haute idée de sa fortune. C'est égal, « je veux le connaître ; il ne paraît pas très pressé de faire «ma connaissance, raison de plus pour que je brûle de « faire la sienne. Ah I il ne veut pas se déranger pour me «donner de l'eau... Nous allons voir tout a l'heure à «employer un autre moyen. >»

Zélie recommence a chanter et a aller et venir dans sa chambre, mais elle ne cogne plus a la cloison. Adolphe croit entendre qu'elle fait des battements ; du moins c'est un exercice qui ne troublera pas son sommeil, et il se dispose a profiter de ce moment de tranquillité.

Mais comme il sent ses paupières s'appesantir, un bruit violent le fait presque sauter dans son lit... 11 écoute... Le bruit, qui ressemblait à la chute d'une personne et d'un meuble, est bientôt suivi de gémissements prolongés, et Adolphe reconnaît encore la voix de sa voisine.

« Ah ! malheureuse ! ... j'ai le pied démis. . . Ah ! quelle

« douleur I . . . que je souffre ! . . . Je ne pourrai jamais me

« relever ! Ah ! mon Dieu ! . . . et personne pour me secou-

« rir !... »

Ces plaintes, prononcées d'une voix qui semble altérée

LA VOISINE d'adolphe. ^5Ji

parla douleur, louchent le cœur d'Adolphe. "Allons... «elle s'est blessée, à présent. Il semble que ce soit un « fait exprès pour m'empécher de dormir ! ... Mais enfin, «il faut être humain... Elle n'ose plus cogner a la cloi- «soD, mais je l'entends qui gémit, qui souffre; allons la «secourir; aussi bien je vois qu'il faut renoncer a l'es- « poir de me rendormir. »

Adolphe se lève; il passe un pantalon, un gilet et sort de sa chambre ; il trouve bientôt la porte de celle de sa voisine ; cette porte n'est que poussée, cependant Adolphe frappe avant d'entrer.

«Qui est la?" demande-t-on d'une voix affaiblie. — «C'est moi, mademoiselle, votre voisin, qui vient vous «offrir ses secours, ayant entendu le bruit de votre « chute.

« — Ah! monsieur, que vous êtes bon! Donnez- vous la « peine d'entrer. »

Adolphe pousse la porte et se trouve dans l'apparlement de mademoiselle Zélie, si l'on peut appeler appartement une chambre et uu cabinet au cinquième, sous les toits.

L'inspection des lieux offrait au coup d'œil un tableau bizarre qui répondait assez a l'idée qu'Adolphe s'était formée de la maîtresse du logis.

Dans le fond de la chambre, un lit sans flèche, sans rideaux; sur une vieille commode de noyer, une jolie toilette en acajou, mais dont la glace est cassée ; une table a jouer, sur laquelle on voit les débris d'un souper et les apprêts du déjeuner ; des chaises dépareillées, une jolie bergère neuve, mais couverte de taches ; un somno dont le marbre est cassé et sur lequel est un vase nocturne; un volume de roman, un chandelier, des petits peignes, un flacon et une bonbonnière; sur la cheminée

des pots de rouge, des rubans, un pol-a-1'eau, un fichu, des gants et une cuvette. Ça et la, dans la chambre, traînent au hasard diverses parties de la toilette d'une dame; sui- une chaise un jupon, sur une autre un corset; dans un coin une robe élégante et des savates ; sur la bergère on a jeté un beau châle a palmes, dont une partie balaie la chambre; sur le lit on voit pêle-mêle des bas, un mouchoir, une collerette, des souliers de satin et des mouchettes; après l'espagnolette de la croisée est pendu un chapeau élégant ; un peu plus loin, a terre, traînent des jarretières, un bonnet, une guirlande et des pincettes ; enfin, au milieu de ce chaos, est étendue mademoiselle Zélie, couchée d'une manière assez gracieuse contre une chaise renversée, dans un désordre qu'on ne peut appeler un effet de l'art, mais où se mêlaient peut-être quelques ressources de coquetterie.

Mademoiselle Zélie est une personne de dix-huit a vingt ans, mais que l'excès du travail (car une danseuse travaille beaucoup) a dû nécessairement fatiguer, et qui, par conséquent, n'a plus rien de la fraîcheur de la jeunesse. C'est une brune assez jolie, assez bien faite, d'une taille agréable , a laquelle il ne manque, pour lui donner plus de charmes, que ces deux globes rebondis qui sont si bien a leur place sur la Vénus de Médicis et la Galathée de Girodet; mais si notre danseuse n'en a pas le malin, en revanche le soir elle en possède de superbes. Ses yeux noirs sont vifs et brillants ; ils gagnent aussi a être vus a la lumière, parce qu'alors on aperçoit moins le cercle brun qui les entoure ; enfin ses dents sont très blanches et sa bouche paraît de la plus grande fraîcheur... aux quinquets.

Malgré ces légères taches qui gâtent sa figure mutine, mademoiselle Zélie peut, même le jour, faiie encore des

i.\ VOISINE d'adoi.piie. \^i7

eouqutHes : ses regards malins, sa tournure agarante, ses manières lestes, ne sont pas dépourvus de grâce et d'agiéments.

Adolphe n'a pas fait attention a tout cela; peu lui importe que sa voisine soit laide ou jolie, il ne vient que pour la secourir, et non pour la regarder. 11 n'en est paâ de même de Zélie : d'un coup d'œil elle a examiné son jeune voisin : le résultat de cet examen est tout à l'avantage d'Adolphe, et on est charmé d'avoir trouvé le moyen de lier connaissance avec lui.

Adolphe s'approche de Zélie d'un air pénétré, car il la croit vraiment blessée, et pendant qu'il lui parle, celleci se mord les lèvres pour ne pas rire.

«Vous êtes blessée, mademoiselle?... — Oui, mon- « sieur... je suis tombée je ne sais trop comment... Je » répétais un pas que je dois danser dans un nouveau " ballet... ma jambe a rencontré cette chaise... j'ai tré- " i)uché... enfin, sans vous, je ne sais comment je pour- •< rais me tirer de la... — C'est au pied seulement que •• vous souffrez?... — Oui, au pied... et un peu au côté... •' Aidez-moi, je vous eu prie, a me mettre sur mon lit... « Passez votre bras sous les miens... la... comme cela... "oh! n'ayez pas peur de me chiffonner... — Pourrez- "vous marcher?... — Oh! mon Dieu non, il faut que «> vous me portiez. . . prenez-moi a bras-le-corps. . . oh ! je •• ne suis pas bien lourde !... »

Adolphe emporte mademoiselle Zélie, qui se laisse enlever de la meilleure grâce du monde. 11 est surpris que, malgré la douleur qu'elle doit éprouver elle ait le courage de lui sourire fort joliment et de manière a lui montrer ses dents qui sont très blanches, comme vous savez. Adoljilio <lép(t';e sa voisine sur sou lit : il croit sa lâehe Icrmiiiét' : mais il n'est pas au boni.

•IS8 M. DIPONT.

« Je ne suis pas bien, » dit Zélie, en jetant sur son voisin des regards languissants. «Monsieur, voulez -vous «m' aider à me retourner?... Tenez... passez votre bras « sous moi ! . . . un peu plus bas. . . Ah ! Dieu ! que je souf- « fre ! . . . aidez-moi donc a lever ma jambe. . . je ne peux « vraiment pas la bouger. . . soutenez - moi un peu les « reins. . . ah ! je crois que je vais me trouver mal ! . . .

« Diable, diable ! »> dit Adolphe en lui-même, « voila « une femme qui me donnera bien de la besogne ; sans «avoir aucune mauvaise intention, sans doute, elle me « fait tàter ses jambes, ses reins, ses cuisses... Heureuse- «ment qu'elle est jolie et assez bien faite...»

Les hommes sont toujours hommes, et à vingt ans on ne fait pas impunément l'inspection des charmes d'une jeune femme. Adolphe sent que les secours qu'il donne à sa voisine commencent a lui monter la tête ; mais comme il adore Eugénie... ou plutôt comme il ne se soucie point de succéder a M. Poussard (car l'amour le plus extrême empêche rarement une infidélité), notre amoureux s'éloigne du lit , et quitte mademoiselle Zélie , qui a toujours mal quelque part, et voudrait sans cesse se faire retourner.

la danseuse regarde Adolphe d'un air étonné : «Quoi! «« monsieur, vous me quittez?» lui dit-elle. « — Oui, ma- « demoiselle; l'heure se passe, j'ai affaire... mais je vais « vous envoyer quelqu'un de la maison. — Ah ! vraiment, «vous êtes bien galant... — Il me semble que j'ai fait «tout ce que je pouvais faire... — Ah! vous croyez ce- « la !... »» répond Zélie en riant d'un air moqueur.

« — Je crois d'ailleurs que vous souffrez moins... «mais, je vous le répète, je vais vous envoyer la por- «tière... — Ah! ah! ah! ne vous donnez point cette « peine, monsieur; je tâcherai de m'en passer. »

LA VOISINE u'aDOLPHE. ^ 59

En disant cela, Zélie saule a bas de son lit, riant comme une foie de la ligure que fait Adolphe.

« Est - ce que vraiment vous m'avez crue blessée ? » dit-elle en sautillant dans la chambre. «Et pourquoi ne «'l'aurai-je pas cru?... Quel motif aviez-vous donc pour « me tromper? — Quel motif, monsieur? J'ai voulu vous " faire voir qu'on ne refuse pas impunément une carafe "d'eau a sa voisine, et que je trouverais bien le moyeu «» de vous faire quitter votre lit. — Vous m'avez fait voir « beaucoup de choses, eneffet ; et je vous remercie, ma- « demoiselle, de la leçon que vous avez bien voulu me "donner... — Oh! ce n'est point une leçon... je n'en " donne que de danse... pour celles-là, si vous en dési- « rez, ce sera avec grand plaisir. — Je vous remercie , " mais je n'ai nulle envie d'apprendre à danser... — C'est " donmiage ; vous seriez charmant au théâtre... ah ! ah ! « ah I par exemple , il ne faudrait pas conserver cette « mine sévère que vous faites maintenant... Âli ! quel air " sérieux pour un jeune homme !... »

Et tout eu parlant, mademoiselle Zélie faisait des battements, des écarts, des plies, des pirouettes et levait parfois sa jambe à la hauteur de son épaule. Adolphe, qui n'avait jamais fréquenté de danseuse, ni visité les coulisses d'un théâtre, ne pouvait s'empêcher de regarder Zélie avec étonnement, car tout ce qu'il voyait était nouveau pour lu.

« Je suis sûre que je vous ai réveillé ce matin de bonne «heure...» dit Zélie en continuant son travail. «Vous «avez entendu ma querelle? Que voulez-vous? c'est un «monstre qui me trompait; mais a présent, je suis en- « chantée qu'il m'ait quittée, je ne le reverrai de ma vie. «Me voila libre comme l'air!... mais je ne veux plus « avoir de sentiment, c'est lini ! les hommes sont si faux !

^60 M. DOPOM.

« ils ne valent pas la peine que nous poussions un sou- « pir pour eux!... aussi je ne veux plus aimer... je me « donne toute a mon art; je vais travailler six heures par "jour. C'est un rude métier que de danser, et cela ne " s'apprend pas en se promenant. Pourrait-on savoir ce « que monsieur fait?... —Je ne fais rien, mademoiselle. « — Rien!... diable! c'est un bel élat!... je voudrais " bien en faire autant que vous, je ne serais pas obligée "de mettre mes pieds dans une boîte. Monsieur vit de «ses rentes, apparemment? — Non, mademoiselle, je «n'ai point de rentes... — Ah! c'est différent... alors je «comprends... quand on est joli garçon, on a toujours « des ressources. »

Adolphe lance a Zélie un regard qui lui fait manquer une pirouette. «Mon Dieu ! monsieur, je n'ai pas eu des- «sein de vous fâcher. «> lui dit-elle en s'arrètant; «j'ai «dit cela... sans y penser... et... certainement... Ah! «vous seriez bien gentil de me nouer ma robe par-der- « rière; je ne songeais plus que je dois, ce matin, aller « déjeuner chez une de mes amies... et on m'attend... — « — Je ne sais pas nouer les robes, mademoiselle. — «Mais d'où sortez-vous donc? vous ne savez rien!... «C'est bien facile, et je vous montrerai... Si vous vou- "liez venir déjeuner avec nous, vous seriez bien reçu, «monsieur... — Je vous remercie, mais je ne vais que «chez les personnes que je connais. — Oh ! vous nTles «pas un jeune homme comme un autre; vous avez l'air «d'un original... Venez, mon voisin, vous serez bien « aimable. — ^on, ma voisine, je vais rentrer chez moi.. . "Comment, monsieur, vous ne voulez pas seulement « m'attacher ma robe, me mettre une épingle?... — Je « vous dis que je n'y entends rien ; mais je vais vous " envover la portière!... — Allez au diable avec votre

LA ^oIsl^E d'ai:olpiie. ^6I

«porUère! Ali! quel ours j'ai pour voisin!..-...»

Adolphe n'écoute plus Zélie; il reutre chez lui en se

disant : « Quelle différence de cette femme à Eugéuie! » VA Zélie dit on elle-même : « Quelle différence de ce

•'jeune liommc-la h Poussard, qui m'a tout de suite dè-

<• clarc sa flamme en prenant une bavaroise. »

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