LE PLUS SAGE EN EUT FAIT AUTANT
" Jeaniieton I . . . permels-moi de la voir, de la consoler. . . « — Mais c'est impossible, monsieur! — Si tu me refu- « ses, je fais quoique coup de désespoir ! je mets le feu "à la maison ! — C'est ça, nous grillerons tous... joli « moyen pour la consoler ! . . . — Du moins elle n'épousera «pas Dupont. — Un instant, monsieur, ne faites pas de «bêtises comme ça... — Ah! .leanncton, je ne sais plus « que devenir, je vais me Jeter dans la rivière ! — Allons, « le v'ia dans l'eau à présent... Ah ! que les amants sont « terribles ! Et vot' père, monsieur, vot' pauvre père que «que vous aimez tant, vous n'y pensez donc plus? — «Hélas! Jeanneton, Tamour me tourne la tête!... Mon «père est malade depuis quelque temps; a présent que «je suis libre, je devrais aller le voir... il habite Sentis, « ce n'est pas loin d'ici... Mais Eugénie absorbe tous mes « autres sentiments ! je ne songe, je ne vis plus que pour «elle... — Si ça continue, vous n'irez pas loin... depuis « deux jours vous êtes changé. . . que ça fait peur ! . . . Pour- « quoi se désespérer ainsi ? Ce mariage ne doit se faire «que dans un mois, peut-être dans deux... Si d'ici là « vous pouviez faire fortune. . . — Ah ! c'est impossible ! . . . «je n'ai plus pour parents que mon père, qui est loin « d'être fortuné; il avait un frère qui s'est embarqué fort «jeune pour les Indes, et qui est mort sans doute, car on « n'a jamais eu de ses nouvelles. . . Tu vois que je ne puis « espérer de fortune que celle que j'amasserai moi-même, « — Oui, et ça ne s'amasse pas en un mois... Ah ! si vous « gagniez un quaterne a la loterie!... — Ah! Jeanneton, «quelle ressource m'offres-tu là !... Si j'étais pauvre et «joueur, je deviendrais bientôt fripon. — Ahi vous avez « raison, monsieur, ne jouez pas, c'est un vilain défaut... «' mais comment donc vous enrichir? — Il n'est pas ques- « (ion de m'enrichir, mais de me faire voir Eugénie ; je
^6'î M. dui'o:m.
«' serai (oujours assez riche si elle m'est fidèle... — Oui, «mais c'ie forlune-la ne vaut pas les paquets de cliaii- « délies de vot' rival ! — Jeanneton, je ne te quitte pas « que tu m'aies promis de me faire parler a Eugénie. — «' Je ne peux pas vous promettre ça. — Il le faut, ou je «meurs... Cette nuit, pendant que tout le monde dor- «mira, tu peux facilement m'ouvrir la porte de l'allée « et m'introduire dans la maison... — Ah ! monsieur, que «dites-vous la!... vous me faites trembler!... Si on sa- « vait... — On ne saura rien... — Si on découvrait... — « Impossible ! — Madame ne dort plus que d'un œil d e «puis qu'elle sait que sa ûUe est amoureuse. — Je ne «resterai qu'un moment... — Ah! quand une fois un « amant est entré, c'est le diable pour le faire sortir ! — «Mais tu seras la, Jeanneton, tu ne nous quitteras pas. « Je ne veux parler a E]ugénie qu'en ta présence. — lout « ça est bel et bon, mais je n'ose... — Jeanneton, tu ai- « mes ton Eugénie, et tu me refuses ce moyen de la con- «soler un instant! — C'est parce que je l'aime que je « vous refuse ; ces consolations-Ia seraient trop dangereii- « ses ! . . . — Ah! je te croyais sensible, je me suis trompé. . . «—-Mon Dieu!... eh ben ! j'vas consulter mamzelle, et «dam', si elle le veut aussi, demain j'vons ferons en- «trer... — Ah! Jeanneton, que je t'aime! Que je t'em- « brasse... — Prenez donc garde, les passants vous prcn- «dront pour un fou!... Je rentre... A demain, ici... je « dirai ce que mamzelle aura décidé. ÎMais ne passez pas «si souvent devant la porte, alin d'éloigner les soup- « cens. — Sois tranquille, demain je resterai chez moi «jusqu'à l'heure de notre rendez-vous. »>
Jeanneton s'éloigne; Adolphe rentre chez lui, se reportant d'avance au lendemain, et cherchant comment H }tourra abréger le temps qui va se passer jusque-Pa.
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Eu montant son escalier, il rencontre sa voisine en chapeau a plumes, en robe à triple garniture, en souliers chamois, et ayant sur les épaules un beau châle a palmes. Adolphe s'arrête pour la laisser passer, et Zélie, enchantée d'être vue en grande toilette, et qui depuis une heure attendait, pour descendre l'escalier, le moment où Adolphe rentrerait, lui jette en passant un regard moqueur, puis s'éloigne en sautillant et en fredonnant un morceau d'opéra.
"Qui croirait," dit Adolphe en la regardant allei\ " que cette femme élégante habite une chambre sous les «toits?... Elle n'est vraiment pas mal... Mais rentrons, «soupons, couchons-nous et dormons : c" est quand on « dort que le temps passe vite. »>
Notre amoureux dormait en effet d'un profond sommeil, et il était minuit sonné, lorsque plusieurs coups frappés a sa porte vinrent troubler son repos.
" Qui est la? »» dit Adolphe, sans quitter son lit. « — Mon « voisin, je vous en supplie, ouvrez-moi, donnez-moi de "la lumière. — Comment! c'est encore vous qui m'é- " veille/, mademoiselle ! vous avez donc juré de ne point «me laisser en repos? — Alon Dieu! monsieur; mais il « n'est que minuit ; je ne savais pas que vous étiez cou- « ché. — Je le suis depuis sept heures. — Couché a sept «heures!... un jeune homme... mais c'est une hor- «reur!... comme les poules, absolument... — Cela ne «vous regarde pas, je crois; laissez-moi dormir. — «Allumez-moi ma chandelle, et je vous laisse tranquille. « — Je n'ai pas de lumière, je ne peux pas vous en "donner. — Vous me battrez le briquet, je n'en peux « pas venir a bout. — Je ne sais pas le battre. — Qu'il «est aimable et qu'il est complaisant!... comme c'est «agréable d'avoir un voisin comme monsieur!,.. — Pas
«plus que d'avoir une voisine comme vous ! — Vous êtes « le premier auquel cela ne plaît pas. — Chacun a sa «manière de voir. — La vôtre n'est guère honnête, tou- « jours. — Mademoiselle, voulez -vous me laisser dor- «mir? — Vous devez être las de dormir, puisque vous « êtes couché depuis sept heures... Dites donc, mon voi- « sin... ah ! vous croyez peut-être que je vais vous laisser « tranquille, mais je frapperai plutôt jusqu'au jour !... — «Je me plaindrai demain au propriétaire. — Ça m'est « bien égal, je déménage après demain. »
Et Zélie continue à frapper a la porte d'Adolphe , qui se décide a lui ouvrir pour mettre fin a ce tapage.
Il se lève, ouvre sa porte et va se recoucher. Mademoiselle Zélie entre a tâtons.
«Ah ! c'est bien heureux, il m'a ouvert enfin... Est-il « gentil !... Mais on ne voit pas clair ici. »
Tout en tâtonnant, elle arrive jusqu'au lit d'Adolphe, sur lequel elle s'assied provisoirement.
«Ah! je n'en puis plus!... ce nouveau pas est fati- «gant... — Que faites-vous 'donc, mademoiselle? — « Vous le voyez bien , je me repose. — Vous pourriez, il «me semble, vous reposer chez vous. — C'est appa- «remment que j'aime mieux me reposer ici. — Où est «votre briquet? donnez-le-moi que je le batte. — Mon « briquet?... ah ! ah ! ah ! qu'il est drôle avec mon bri- «quet!... Cherchez le vôtre, monsieur, cela vaudra «mieux : je suis sûre que vous ferez feu sur-le- « champ. »
Adolphe se lève sans répondre , et va en effet chercher son briquet , qu'il a d'abord beaucoup de peine a trouver ; enfin, il le tient. Il frappe et refrappe la pierre, mais son amadou ne veut pas prendre, et Adolphe, impatienlé, jette au milieu de la chambre, pierre, amadou et