LE PLUS SAGE EN EUT FAIT AUTANT
allumettes, en jurant après son liùte qui no lui a pas donné un briquet phosphorique.
Pendant tout ce temps, mademoiselle Zélie , qui est venue frapper chez son voisin dans un costume fort léger, a trouvé plus commode de ne point rester exposée au froid, et elle a pris la place d'Adolphe dans le lit, où elle ne souffle plus mot.
« Ma foi ! » dit le jeune homme, « vous voyez que j'ai « fait ce que j'ai pu pour vous procurer de la lumière ; ««j'espère que maintenant vous allez me laisser dormir.»
On ne répond rien. «« Serait-elle partie? » se dit Adolphe ; «« c'est bien heureux 1 . . . »
Et il court se fourrer dans son lit, et il jette un cri de surprise eu se trouvant dans les bras de quelqu'un, et il est près de se lever... mais il ne se lève pas... il reste couché parce qu'il est homme, qu'il est jeune, et que l'amant le plus sage, le plus Adèle, ne peut pas répoudre de lui dans une pareille circonstance.
«' Ah ! ce n'est pas ma faute , » se dit Adolphe ; «« cer- «« tainement j'ai fait tout ce que j'ai pu pour que cela ne «« fut point... mais cela devait arriver apparemment.
« — Tu es un ours, » dit Zélie en riant; «< mais jaime «beaucoup les ours, et j'avais juré de l'apprivoiser. »»
Et probablement Adolphe s'apprivoise , car a neuf heures du matin le soleil les trouve encore endormis l'un à côté de l'autre.
Adolphe s'éveille le premier. 11 se frotte les yeux ; il croit rêver encore en voyant Zélie auprès de lui , mais bientôt les souvenirs de la nuit arrivent eu foule. Adolphe, désespéré, saute hors du lit ; il se repent de sa faiblesse. C'est toujours lorsque les sens sont calmés qu'on s'étonne d'avoir pu faillir. «Eh quoi! " dit-il, ««j'ai pu •«un moment oublier Eugénie que j'adore !... Eugénie si
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" douce, si hollo, si aimante... pour une femme !... que "je n'aime pas... que je méprise!... Kt pendant qu'elle -pleure, qu'elle se désole!... j'étais!... ah! c'est af- "freux!... c'est indigne!... mais je jure bien que cela " ne m" arrivera plus !... Non, ma chère Eugénie, je n'au- « rai plus de faiblesse ; je serai digne de loi !... reçois le " serment que je fais de ne plus t'oublier un seul ins- " tant!...
Adolphe s'est habillé promptemenl, et avant que Zé.lie soit éveillée, il est déjà bien loin de cliez lui.
Mais Zélie s'éveille enfin; elle cherche des yeux Adolphe. « Comment! il est parti! »• dit-elle en se levant; « quel singulier jenne homme!... il est bien ori- " ginal !... mais il a des qualités précieuses... 11 faut lui " passer quelque chose. »
LISE PREMliiRE REPRÉSE.MATIO.N.
Adolphe s'est promis de ne point rentrer chez lui de la journée; mais il a promis aussi de ne plus se promener devant la demeure d'Eugénie. Il faut pourtant faire quelque chose jusqu'au soir. Notre jeune homme marche au hasard. On est au milieu de décembre; le temps est froid mais beau, et, quoique vêtu assez légèrement, Adolphe ne sent pas le vent qui souffle, parce que son sang est échauffé par l'amour et l'inquiétude.
Adolphe va de préférence dans les endroits solitaires; car, dans l'intérieur de Paris, on ne peut marcher, en
INE PIlFMIÈRK nËPI\ÉSE.\TATl().\. ^ fiO
rêvant à ses amours, sous peine de se laisser t*eraser. Adolphe sort de la ville et suit les boulevards extérieurs. 11 ne rencontre alors que quelques ouvriers qui se rendent aux guinguettes, ou des couples amoureux qui recherchent aussi la solitude et ne sentent point la rigueur de la saison ; C'est pour les amants que l'été n'a point de feux et l'hiver point de glaces.
Adolphe regarde d'un œil d'envie le jeune ouvrier et la grisette, l'employé et la petite marchande, le mirliflor et l'élégante, et même le portefaix et l'orangère qui passent près de lui. Chacun se rend, suivant sa fortune et son état, dans l'endroit où il pourra le mieux fêter sa compagne et jouir d'un doux lête-à-tête. Le jeune élégant conduit sa maîtresse chez Peltan, au Pavillon-Français; l'employé mène sa belle a l'Ile-d'Amour; l'ouvrier se rend avec la sienne chez Desnoyers, et le commissionnaire entre en riant chez le marchand de vin qui a des cabinets particuliers.
« Qu'ils sont heureux ! » se dit Adolphe en soupirant ; « quelle journée que celle qu'on passe avec la personne « que l'on aime!... ah ! si j'étais riche... si je possédais « Eugénie, c'est ainsi que je voudrais les passer toutes, « et ce bonheur me semblerait toujours nouveau. »
Adolphe raisonnait mal ; mais on ne prévoit jamais que l'on pourra se lasser de ce qu'on envie; et cependant rien n'est plus vrai que celte maxime du sage : Toujours du plaisir n'est pas du plaisir.
Mais comme Adolphe n'a pas encore connu le plaisir de posséder la femme qu'il adore, il faut lui pardonner ses projets un peu fous; nous en faisons tous qui ne sont pas plus sages.
Adolphe a dîné chez un petit traiteur qu'il a trouvé sur son passage, et il revient a la nuit, près de la maison
d'Eugénie, tremblant déjà d'espérance et de crainte, Ijrûlant de voir Jeannoton, et n'osant se flatter qn'il pourra bientôt être près de sa chère Eugénie, qu'il n'a pas aperçue depuis trois jours... ce sout trois siècles pour des amants, et la petite distraction de la nuit n'empêche pas Adolphe d'être plus amoureux que jamais. Oui, mesdames, c'est ainsi que nous sommes ; ne soyez donc pas fâchées contre ce pauvre Adolphe; le plus fidèle de vos amants en aurait fait autant que lui. Et si nous vous imitions; me direz-vous? Ah! fi donc ! vous en êtes incapables!... Nous vous croyons assez de délicatesse pour ne céder que par amour, et voila pourquoi nous devons compter davantage sur vous que sur nous.
Jeanneton accourt enfin. « Eh bien ! »» lui dit Adolphe, « Eugénie?... — Eh ben ! monsieur, elle y consent!... « Pardi! elle désire tant de vous voir!... — Elle con- « sent!... Ah! Jeanneton... ma bonne Jeanneton!... — « Mais tenez-vous donc tranquille, et écoutez -moi... — « Je l'écoute... elle permet... je pourrai lavoir... Quel « bonheur!... — Ah! que les amoureux sont ennuyeux! « ou désespérés ou transportés; il n'y a pas de milieu « avec eux!... — Je me calme, Jeanneton, et je t'écoute. «« — Vous viendrez a minuit... entendez -vous? pas «« avant, parce qu'il faut qu'on ait le temps de s'endor- «' mir... — Oui, oui, a minuit... — J'ouvrirai la porte « le plus doucement possible, vous me suivrez sans faire « de bruit, je vous conduirai dans ma chambre... et « mamzelle viendra vous y trouver... Dam', je ne la « quitterai pas une minute, au moins!... — Oui, Jean- « neton; ah! crois-tu donc que je puisse former d'autres « desseins que de voir Eugénie, de lui parler, d'entendre « de sa bouche qu'elle me sera fidèle ?. . . — Je ne dis pas *• que vous pensiez a autre chose... mais des amants...
VUE PREMIÈHE REPRÉSEMATIO.N . ^7I
« faut pas s'y fier!... eiiliii, je serai la... Pourvu qu'il . « n'arrive pas d'événements... Je m"expose pour vous... « si madame découvrait... je serais cliassée... et cette « pauvre Eugénie !... Ah! je tremble d'y penser !... Il " faut qu'elle vous aime ben ! voyez à quoi elle s'expose ! « — Ah! je sens tout le prix de son amour!... mais le « ciel nous protégera. — Enfin, puisque c'est décidé, « ayons du courage. Adieu, monsieur; a ce soir... îi mi- « nuit... —r Oui, c'est bien convenu: ne manque pas « d'ouvrir la porte?... — Soyez tranquille... a moins « que madame n'ôte la clef ou n'enferme sa fille... — « Tu me désespères!... — Mais ça n'est pas encore ar- « rivé; faut pas avoir peur d'avance... Adieu, monsieur « Adolphe. — A ce soir, Jeanneton. »
Notre amant s'éloigne a grands pas , ne se sentant pas de joie, se voyant déjà près de son Eugénie, et pouvant lui parler tout a son aise, circonstance qui ne s'est pas encore rencontrée depuis laSaint-Eustache. IMaisil n'est que six heures, ce n'est qu'a minuit qu'il sera heureux; comment tuer le temps jusque-la? comment employer les six mortelles heures qui doivent s'écouler avant de le ramener rue Saint-Martin? Se promener... il n'a fait que cela depuis le matin ; il faut tâcher de s'occuper les yeux ou l'esprit, pour reposer un peu son cœur.
Adolphe est sur le boulevard, devant un spectacle. « Entrons là, » se dit-il ; « c'est une petite débauche a « laquelle mes moyens ne se prêtent guère ; mais poui- « une fois!... Et d'ailleurs aujourd'hui n'est pas un jour « ordinaire... entrons. »
Adolphe se met a la queue qui est fort longue, ce qui lui fait augurer favorablement de la pièce qu'il va voir. «« Pour que tant de personnes se décident a se faire fou- «« 1er, presser, bousculer et repousser par les gendarmes,
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" il faut, '» se dil-il, « que rouMuge que l'on donne en « vaille la peine; d'après cela, il me paraît que j'ai bien " choisi. »
Après une demi-heure d'attente, le bureau s'ouvre. " Pourquoi ne l'avoir pas ouvert plus tôt, » dit Adolphe, " on nous aurait épargné une demi-heure d'ennui, et « nous serions entrés sans nous fouler.
« — Monsieur, »> répond a Adolphe un petit monsieur en besicles, qui, a force de pousser de droite et de gauche, était parvenu, en arrivant le dernier, a se mettre a la tête de la queue, « monsieur, l'administration est bien aise « qu'il y ait foule devant la porte de son théâtre, que " l'on cric, que l'on se presse; il n'y a même point de " mal quand il arrive quelque accident. Une pièce dont « on peut dire : On se tue a la porte, il y a eu un bras de « démis et une personne d'étouffée, une telle pièce ob- « lient la vogue; tout Paris veut se donner ce petit plai- " sir-la; vous voyez même des élégantes, des femmes à «' cachemires, qui, dérogeant a leurs habitudes, dînent " de bonne heure pour venir se faire bousculer; il y a « de la gloire alors a dire : J'y suis entré. Enfin, mon- «< sieur, le monde attire le monde; on ne va plus au « Légataire parce qu'on est certain de n'y trouver per- « sonne ; mais on courrait a George Dandin, si George « Dandin faisait faire queue. — D'après cela, je vois « que l'administration fait très bien de laisser grossir la •« foule, et, a sa place, j'en ferais tout autant. »
Enlin le signal est donné; cette foule immense devient une mer orageuse dont les flots vont se briser avec violence devant une barrière (jue l'on n'ouvre que par intervalles. Adolphe remarque que les billets donnés ont la préférence sur les payants, et qu'ils sont en si grand nombre que la moitié des personnes qui attendent devant
1>E rHE.MIEKK KEl'KEStMAllO.N. I7Ô
le l)iMoaii lie poiiira plus obtenir de place, et il se dit : « Si c'esl encore Ik un calcul de l'adininistralion, j'a\oue « que je n'y comprends rien. »
Il lient enfin son billet, mais il faut entrer dans la salle, et c'est le plus difficile, c'est Ik que la foule est amoncelée. Adolphe se trouve presque porté au milieu, de cette multitude où tous les ranj^s sont confondus. Là, c'esl le plus forl qui fait la loi, et vous voyez la petite maîtresse implorer la protection d'un monsieur en veste cl en bonnet de loutre, dont les bras vigoureux sauront aisément lui faire un passaj^e.
« J'étouffe... je n'en puis plus... » dit une dame en to<|ue et en robe de soie... ««Ali! les gredins! comme " i'poussent!... » dit nne grosse commère en tablier; tandis que lagrisette, qui aTliabitude d être poussée, se contente de dire d'une petite voix supi>liante : «• Mes- " sieurs, je vous en prie... ménagez-moi...
" — Pienez garde k ma tcte... — On accroche mon «'chàle... — On m'emporte mon chapeau!... — Vous " m'écrasez les pieds!... — Mon mari !... oîi es-tu ? » dit nne femme éplorie, " — .le suis la , ma chère amie , » répond l'époux (jui ne peut pas rejoindre sa moitié ; "laisse-toi aller... n'aie pas peur, on ne te fera pas de «•mal. Ces messieurs sont trop galants... ils le prolége- «• I ont ! . . . — Sacrebleu ! ne poussez donc pas comme (;a! «' — Tiens, est-ce ma faute? On me pousse, faut ben que «je pousse aussi !... — 11 y a des hommes qui sont bien ««manants, » dit une grosse maman de quarante ans, en lançant des regards furieux derrière elle; «« si j'avais un «• cavalier, cela ne se passerait pas comme cela !... »»
Un nouveau mouvement se donne... Adolphe est entré, et il voit un monsieur dont un pan de l'habit est déchiré, un autre dont le chapeau n'a plus de fond., et
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une (laine dont la lobe n'est plus qu'un spencer, parce que le jupon est resté accroché a la barrière ; mais chaciin prend fort bien son parti, ce sont même de ces événeuKMits dont on pourra se vanter.
Adolphe va se placer ; il a pris modestement un billet de parterre, et, quoiqu'il y ait déjà beaucoup de monde, il parvient a se fauûler presque au milieu.
La salle est comble, maison ne doit commencer que dans une demi-heure; Adolphe s'adresse a son voisin de droite, jeune homme assez bien couvert, qui garde deux j)lacesa côté de lui, trois devant et quatre derrière.
« Il paraît que la pièce que l'on donne est jolie? » lui dit Adolphe. «< — Oh! ce sera soigné; c'est d'un grand « faiseur. — Vous l'avez déjà vue? — Je suis t'allé z'aux «'répétitions... La première acte est un peu froide, mais «les autres réchaufferont joliment le public. Il y a des «effets superbes... Quand le père tue son enfant, parce « qu'il est pris pour le fils de l'autre sournois qui a fait « ça exprès par le conseil de son ami, le prince, qui est «un traître... Ah! Dieu! que c'est beau!... je suis sûr « que toute la salle pleurera !... — Cela me paraît atten- « drissant en effet. Y a-t-il longtemps que l'on donne «cette pièce? — Comment longtemps!... D'où que vous «sortez donc?... c'est la première représentation. — «Ah! c'est une pièce nouvelle! — Pardi! est-ce qu'il «y aurait tant de monde sans cela? — Tout le monde «sait donc que ce sera bien? — Quand je vous dis que «c'est d'un fameux!... d'un malin qui sait joliment ac- « compagner ça. 11 paraît que vous ne venez pas beau- «coup ici? — Non, je l'avoue. — Ah! ben, moi, je ne « manque pas une première représentation aux boule- «vards! j'aimerais mieux me passer de dîner!... Et "puis, voyez-vous, ça forme, ça éduque fièrement, le