UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION
•«spectacle! faut pas croire que quand je sors d'ici j'n'y «pense plus... en se grave dans ma mémoire... J'ai la « tête farcie de tirades ; je pourrais vous débiter la grande «scène de Tikihj^ le rôle iVAbélino, celui du muet dans «Truguelin... et le Fils banni donc!... Ah! c'est ceci lui-la que je sais tout du long!... Mais c'est surtout « les voleurs que je fais bien; a la maison on m'appelle «cadet Sbogar. J'avais une vocation sensible pour le « théâtre... Je voulais débuter; oh! j'étais décidé à dé- " buter malgré ma mère qui aime mieux que je sois « tanneur ; mais on m'a dit que je n'avais pas la taille; «et comme je ne voulais faire que les grands rôles, ça « m'a empêclié ! »
Depuis longtemps Adolphe n'écoute plus son voisin ; il se croit déjà près d'Eugénie, et les discours du jeune amateur n'ont plus le pouvoir de le distraire. Mais un grand homme sec, placé a sa gauche, lui frappe assez familièrement sur l'épaule en lui demandant si l'ouvrage est bien monté.
«Bien monté? » répond Adolphe qui ne comprend pas le grand monsieur. « — Oui, je vous demande si les «grands talents jouent... Moi, j'étais si pressé que je « n'ai pas eu le temps de lire les noms des acteurs. — «^la foi ! monsieur, je n'en connais aucun, et je ne puis « pas vous dire quels sont ceux qui jouent. — Vous n'en « connaissez aucun ? Vous ne suivez donc pas ce théâtre- »ci? — Non, monsieur. — En ce cas, je vous plains « d'être venu aujourd'hui ; vous êtes mal tombé ; la pièce «nouvelle est, dit-on, pitoyable!... — Pitoyable! Et «pourquoi êtes-vous venu la voir? — Oh! moi, je viens « tout voir; je suis bien aise de juger; je suis homme de «lettres. — Je vous en fais mon compliment. — Mon- « sieur, il n'y a pas de quoi. — Vous avez sans doute vos
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««entrées!' — ^ol)... 01»! les direclcurs n'oiil aucun "égard pour le talent!... ils m'ont refusé trois pièces... «et trois pièces qui auraient fait courir tout Paris! — «C'est bien gauche a eux! — Ce sont des gens (jui ne «• sont pas en état de juger un ouvrage ; mais ils s'en mor- ««dront les doigts? Aussi c'est un théâtre qui tombe ««tout-a-fait. — On ne s'en douterait pas aujourd'hui. H — Je vais faire un journal au premier jour... et qu'ils «• prennent garde îi eux! je leur ménage des articles qui «« les écraseront. — Vous me faites trembler pour eux! « — Et je tâcherai d'obtenir un privilège! — El alors «< vous ferez jouer vos pièces? — Oui, monsieur; et je «i gage qu'au bout de dix ans, je serai en état de me re- «^ tirer. — Peut-être avant même. »
„ — \h ! v'ih les amis! » dit le jeune homme placé a la droite d'Adolphe, en faisant signe a cinq ou six individus qui arrivaient alors au parterre, et pour lesquels il avait gardé des places.
«« Je vous préviens que vous avez a votre droite un •• bataillon de claqueurs, »» dit tout bas a Adolphe le grand monsieur sec. «« — Des claqueurs? — Eh oui! des ««gens qui viennent pour applaudir, pour soutenir l'ou- «< vrage îi tort et a travers ; mais ils n'auront pas beau «jeu! je suis très décidé a siffler; et je connais cinq ou ««six hommes de lettres, comme moi, qui ont apporté «« des clefs forées, et qui espèrent bien s'en servir. — «INIais, monsieur, vous traitez donc bien mal vos con- «• frères ! — Eh ! monsieur, cet auteur-la est un accapa- «reur; on ne joue que lui... c'est une indignité! — «Mais, monsieur, s'il travaille plus que les autres, il me ..semble naturel qu'il soit joué davantage. — Eh! mon- •' sieur, moi aussi je travaille beaucoup ; je suis en état («tje fournir quatre ou cinq théâtres, et cependant on
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«'lie me joue nulle part! Ali ! vous ne connaissez pas les "inliigues de théâtre. — Non, monsieur, Dieu merci ! «« — Je me flatte que vous vous montrerez homme de «•goût, et que vous sifflerez. — Non, monsieur, ne «comptez pas sur moi; j'applaudis quelquefois, mais je «•ne siffle jamais. — Si tout le monde pensait comme •♦vous, nous verrions de belles choses. — Si tout le monde «agissait comme vous paraissez vouloir le faire, nous «•n'en verrions plus du tout. — Kh! inonsicnr, il vaut «mieux faire tomber un théâtre que souffrir (]u'il nous ««doDrtedes drogues. — Pourquoi venez-vous voir ces «•drogues-là? — Je vous l'ai dit. pour les siffler. — «« Mais ce <loit être bien ennuyeux de venir souvent a un «théâtre où on ne joue rien de bon. — Au contraire, « monsieur, plus c'est mauvais, plus je m'amuse ; il n'y «•a jien (|ui me réjouisse tant (|u'une bonne chute, bien «•complète!... bien scandaleuse!... Ces jours-la, mon- •• sieur, je prends un riz au lait en sortant. — Il faut es- «' pérei' pour l'auteur (]ue vous n'en prendrez pas ce soir. «« — Si la pièce tombe, j'en prendrai deux. — Monsleui-, - il faut pourtant que tout le monde vive. — Kh ! mon- «' sieur, c'est pour cela que je veux qu'on joue mes «' pièces. »
On commence la petite pièce, qui précède la nouvelle, et que l'on écoule peu; chacun continue sa conversation; mais Adolphe ne répond plus ni a sa droite, nia sa gauche, et il entend ses voisins dont l'un dit :
«• Cest peut-être un cabaleur? >< et l'autre ; «« Je gage «• que c'est un billet donné. »
Enfin, la pièce nouvelle va commencer; déjà les trois coups sont frappés, et chaque parti se prépare à la conduite qu'il veut tenir. Lesclaqueurs tâchent de faire faire silence par des chut prolongés; les amis de l'auteur,
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qu'il ne faut pas confondre avec les gens qui applaudissent, se disposent a écouter, et tâchent de disposer leurs voisins a la bienveillance, tandis que les ennemis se donnent le signal de la discorde, en crachant, se mouchant, toussant et ouvrant des tabatières qui imitent le chant d'un canard.
Adolphe écoute autant que peut écouter quelqu'un qui voudrait déjà que le spectacle fut fini, et il soupire souvent dans les endroits qui ont fait rire le public.
««C'est-ilbeau!... çava-t-il bien ! »> dit le jeune homme a sa droite; « oh! comme c'est tapé!... bon... v'ia que «ça s'enfile joliment... et les costumes!... Tiens, Fran- « çois, vois-tu la.plume du prince? eh bien! c'est une «vraie plume d'autruche... Et T amoureuse... ce sont « bien des diamants; elle en a de fameux, va!... aussi « on la considère fièrement au théâtre ! . . .
« Est-ce mauvais ! » dit le voisin de gauche ; « quelle in- « trigue commune!... cela ressemblée tout! Comme « c'est écrit!... Ah! voila une scène qu'on m'a volée, si « ce n'est que la mienne était autrement tournée que « celle-ci!... toujours des entrées et des sorties... came « fait pitié!... c'est digne des Funambules... Ah! les « misérables ! Et voila les ouvrages que l'on reçoit, que « l'on joue ici ! »
Et le voisin lâche quelques coups de sifflet qui sont étouffés par les applaudissements du côté opposé. Le premier acte se termine ainsi.
Au second, l'action ne marche pas, le public s'ennuie ; les amis de l'auteur, qui s'aperçoivent que cela va mal, ne disent plus mot ; ils ont la tête basse, le regard incertain ; ils sont dans l'indécision s'ils resteront jusqu'à la fin ; les claqueurs, au contraire, applaudissent avec plus de force que jamais pour tâcher d'échauffer les acteurs et