‹ M. DupontChapitre 29 sur 75 · UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION. M · texte numérisé non relu

UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION. M

la pièce; et les cabaleurs, qui se sentent triompher, font jouer les clefs forées et chutent quand on veut applaudir.

Des effets on en vient aux mots, et le tapage allant toujours croissant, Adolphe craint que des mots on n'eu vienne aux mains. « Paix là !... silence !... a la porte les " claqueurs!... à bas les cabaleurs !... Taisez-vous, ca- « naille !... etc., etc. » Tels sont les cris qui étourdissent le pauvre Adolphe, qui se trouve au centre des partis et ne sait trop s'il doit rester jusqu'à la fin. Mais au milieu de ce tumulte le temps s'écoule , et c'est tout ce qu'il veut.

Le second acte se termine. On attend avec impatience le (roisième, qui doit décider du gain ou de la perte de la bataille.

" C'est une pièce flambée, » dit le grand monsieur.

« Le décor du troisième acie va raccommoder tout ça, » dit le tanneur.

lin effet, au troisième acte, une décoration magnifique enlliousiasme le public et fait faire une grimace horrible a l'homme de lettres, qui marronne entre ses dents : «Ils seront bientôt ruinés, s'ils se jettent dans les déco- « rations. »

In joli ballet achève de mettre le public de bonne humeur. Adolphe regarde danser comme il a regardé jouer, sans trop savoir ce qu'il voit, lorsque l'arrivée d'une jeune danseuse habillée en rosière attire davantage son attention.

Les traits de cette danseuse ne lui semblent pas inconnus ; plus il l'examine, plus il est persuadé de l'avoir vue quelque part. Enfin le souvenir de sa voisine se retrace a sa mémoire; c'est bien elle , c'est Zélie qui est devant ses yeux. Zélie en rosière !... Il se rappelle alors

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la sifiialion dans laquollo il Ta trouvée lorsqu'il i'a vue ])our la première fois, et il ne peut s'empêcher de sourire en se reportant a ce moment.

Zélie danse avec grâce ; elle est un peu fanée, un peu fatiguée, mais, aux quinquets et sous un costume brillant, elle est charmante ; le rouge donne encore plus d'éclat à ses yeux, la danse lui offre mille moyens de montrer ses grâces, et fout le monde répèle autour d'Adolphe : « La jolie femme ! la charmante danseuse ! » excepté l'homme de lettres qui dit à chaque instant : « Point « d'aplomh, point de mesure, point de vigueur; et jolie, « si l'on veut !... Le pied trop plat, ies bras trop longs. >» Adolphe s'étonne de ce que Zélie n'obtient point d'applaudissements. Après son pas, qu'il trouve fort bien dansé , les claqueurs restent immobiles ; pas un signe d'approbation, si ce n'est le bravo d'un vieil amateur et le petit mouvement de tête d'un habitué. Adolphe se souvient alors de la rupture avec Poussard, et devine les motifs de ce silence qui semble piquer Zélie ; il veut la venger de ce qu'il trouve une injustice, et, pour la première fois de la soirée, le voila qui applaudit a tout rompre.

Son voisin de gauche le regarde d'un air moqueur, et

les amis de droite veulent lui imposer silence. « Silence

« pendant le ballet ! » dit Adolphe ; «' ah ! parbleu ! je

«t vous ai laissé m'étourdir pendant la pièce, vous me

« laisserez applaudir maintenant, si cela me fait plaisir.

«A la porte le claqueur! >• crient plusieurs voix du

paradis. « Taisez-vous donc ! » lui dit le tanneur; ««vous

«' vous faites moquer de vous ; ça nest pas le tout d'ap-

« plaudir, faut encore choisir ses moments. — Je vous

M croyais du goût,» lui dit le gran<l monsieur, «mais je

* vois que vous ne vous connaisse/, pas en pirouettes. »

IN F. l'HE\lli:riE m-PRKSEVTATlOX. 18 j

Kiirm lo balk'l. liiiil , la \nivc ('(niliiuio. ol alors le l;ipage recommence; le «lénouement, siCllc par les uns, est applaudi par les autres ; c'est h qui l'emportera. (Iliaque parti s'échauffe ; on se regarde, on se menace, on se montre au doigt ; bientôt on se lève ; le grand homme sec est désigné comme le plus intrépide siffleur; c'est sur lui (jue les amis dirigent leurs poings ; et Adolphe , comme son voisin, reçoit quelques coups qui lui étaient dirigés. Furieux, il riposte avec force, et le combat devient général : on se pousse, on se presse, on roule sur les banquettes; les dames de l'orchestre se sauvent sur le théâtre, celles des loges jettent les hauts cris, les musiciens abandonnent leur poste, et la garde se présente bientôt a la place des acteurs.

Après avoir distribué des coups a tous ceux qui l'entourent, sans s'inquiéter s'ils sont pour ou contre l'ouvrage, Adolphe qui, de paisible spectateur, s'est vu près de devenir un des plus acharnés combattants, parvient entin a se faire jour et a sortir du parterre et de la salle; il se promet bien de ne jamais retourner à une place aussi dangereuse, un jour de première représentation.

LES AMANTS. I.'iVROONE.

11 est encore loin de minuit ; malgré cela, Adolphe se rend près de la demeure d'iiugénie ; il s'arrête de loin : Bidois ferme la boutique. Bientôt on se retirera, on s'endonuira. et jeaunolon l'introduira.

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La boutique osl fermée ; il peut se rapprocher, il ne craiut plus d'être aperçu. Mais quelqu'un sort de chez M. Moutonnet. Adolphe se tient a l'écart et observe.

C'est un monsieur : a sa tournure, au son de ses breloques, Adolphe a reconnu Dupont. C'est son rival qui vient sans doute de s'occuper de son prochain mariage. Cette idée exaspère le jeune homme ; il court sur les pas de l'épicier, il est prêt a lui parler, a l'arrêter. . . il ne sait pas trop ce qu'il lui dira, mais il sait bien qu'il lui défendra d'épouser Eugénie.

Mais la réflexion le retient : c'est dans une heure qu'il doit voir celle qu'il aime et chercher avec elle les moyens d'empêcher cet hymen ; pourquoi, par une scène inutile, donner maintenant l'éveil a Dupont? Non, il faut attendre, il sera toujours temps de lui chercher querelle si l'on ne trouve pas d'autre expédient.

Adolphe s'arrête donc en regardant Dupont s'éloigner, et en se disant : « Tu ne jouiras pas du bonheur que tu « te promets. «

Mais Adolphe se trompait en croyant que son rival songeait a Eugénie ; Dupont ne pensait qu'a un achat considérable de sucre brut qu'il était sur le point de terminer.

Notre amoureux revient devant la maison où il brûle d'entrer. L'heure s'avance, les passants deviennent plus rares, les carrosses se font moins entendre, c'est le seul moment où l'on goûte un peu de calme dans un quartier aussi populeux.

« Bienheureuse horloge de Saint-Nicolas, quand dai- «gneras-tu te faire entendre?» dit Adolphe en se promenant dans un espace de trente pas , dans lequel, depuis une heure, il a fait beaucoup de chemin.

Minuit sonne enfin, et Adolphe court se placer tout

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