LES AMANTS
contre l'allée de la maison. Son cœur bat de crainte et d'espérance... On ne vient pas... Eusénie aurait-elle chaniié de résolution ; serait-il survenu quelque obstacle? il ne s'est écoulé que cinq minutes depuis que l'horloge a sonné, et déjà Adolphe se désespère.
Enfin des pas se font entendre ; il a reconnu ceux de Jeanneton : c'est elle en effet. Elle ouvre la porte le plus doucement possible ; par prudence elle n'a pas pris de lumière.
« Donnez-moi la main, »> dit-elle à Adolphe, « et sui- « vez-moi sans souffler. — Ah! ma chère Jeanneton... — «Taisez-vous!. . Comme vous tremblez?... Ah! ce n'est « pas l'embarras, je tremble bien aussi. »
La bonne guide le jeune homme ; ils arrivent dans la cuisine, puis dans la chambre de Jeanneton, qui n'est éclairée que par une lampe placée dans le fond de la cheminée. C'est là qu'Adolphe trouve son Eugénie.
Ils courent dans les bras l'un de l'autre, et pendant quelque temps ne peuvent rien se dire tant ils sont émus, tant leur cœur est plein.
« C'est vous ! — Je vous revois enfin ! — Cher Adolphe ! « — Mon Eugénie, que je suis heureux! — Ah! que le « temps m'a semblé long ! — Et a moi !... que d'inquié- " tudes j'avais ! — Ah ! je ne pensais qu'a vous ! —Vous « m'aimez ! . . . vous daignez m'en donner aujourd'hui une «preuve bien grande!... Ah! je ne l'oublierai jamais! « — Aimez-moi toujours, Adolphe, et je jure de vous être « toujours fidèle ! »
Cette pauvre Eugénie n'en demandait pas trop : l'aimer toujours ! voila le seul serment qu'une femme devrait exiger de son amant.
Adolphe éprouve cependant un léger sentiment de re-
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juoids qui liouble son l)oiilieui'. juais il écarle Inentôt «l'importuns souvenirs. Il fait serment a Eujiénie de l'adorer toute sa vie : sans doute il entendait par-la lui être fidèle ; je me plais a croire, du moins, que c'était son intention. Euiiénie. d'ailleurs, ne doute pas de la constance de son amant, parce que son cœur n'admet point qu'on puisse aimer et tromper en même temps, choses que les hommes accordent si bien ensemble.
.leanneton, assise tout contre la porte de la cuisine, prête une oreille attentive au moindre bruit du dehoi's, tout en se mêlant de temps à autre a la conversation des amants.
« — Vous vous aimez... vous jurez de vous aimer tou-
- jours; c'esl lortben, » dit-elle, « mais ça ne sufhtpas...
"On veut marier mamzelle, v'ia c'qui faudrait empè-
« cher... — Eh ! comment? dit Eugénie... — Eh bien ! ••
dit Adolphe, "Je vous enlèverai... — ^l'enlever, Adolphe !
«me faire quitter mes parents!... Oh! non. je n'y con-
« sentirai pas... — Vous aimez donc mieux épouser ré[)i-
«cier? — Pas da\anta!j;e. — D'ailleurs.» dit la bonne.
«où conduiriez-vous mamzelle?... — Chez moi... puisa
« l'église... Je l'épouserais, et il faudrait bien tôt ou tard
«que madame Moutonnet pardonnât... — Oh! madame
« ne pardonnerait pas de longtemps... et en attendant il
« faut vivre, et vous n'avez point de place , point d'ar-
" genl. — J'ai du courage, quchpies talents... je sais tra-
«vailler... — Et moi aussi," dit Eujrénie. " — Ah! mes
"Chers enfants, avec du courage et des talents on meurt
«de faim. — Tu nous désespères, Jeanneton. — Ecoutez
« donc, c'est que je ne voudrais pas que mon Eugénie fût
«malheureuse... — Je le vois,» dit Adolphe, « tu lui
«conseilles d'épouser Dupont... — Si cela était, vous au-
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" rais-je introduit auprès d'elle sous peine de me laire " chasser ! . . . — Mais enliu , que faut-il donc faire ? — Je " n'en sais rien. — Ni moi. — M moi. »
l ne heure se passe ainsi a former des projets insensés, auxquels on est forcé de renoncer l'inslaut d'après, mais pendant laquelle on se lépète le doux serment de s'aimer toujours, serment qui n'avance pas les affaires, mais ()ui est le point essentiel pour des amants.
Depuis longtemps Jeanneton dit qu'il est l'heure de se quitter, qu'une plus longue entrevue est imprudente ; que l'on peut apercevoir de la lumière dans sa chambre et tout découvrir.
A cela, les jeunes gens répondent 'a la bonne : «• Encore « un moment, Jeanneton: nous a vous tant de choses a nous « dire ! »
Et cependant, depuis une heure, ils se disent toujours la même chose. Mais l'amour est un sujet inépuisable, puisqu'il permet de se répéter.
Enlin, on sent qu'il faut se séparer... on se lient les mains, on se regarde... on se quitte, puis on revient encore l'un vers l'autre... Jeanneton est obligée de tirer Adolphe par le pan de son habit , en répétant à chaque minute : « Mais venez donc, monsieur... Mon Dieu, vous "VOUS reverrez... Vous ne vous (juittez pas pour tou- * Jours!... »
Adolphe ne peut s'éloigner d'Eugénie qui le legardc en soupirant... Pauvres amants! un secret pressentiment semble les avertir que cette entrevue ne se renouvellera point
EnQn Jeanneton est parvenue a emmener Adolphe ;. déjà ils sont près de l'escalier, et Eugénie va remonter a sa chambre, lorsqu'on entend pousser avec violence la porte de l'allée.
Nos amants restent immobiles... Jeanneton frémit. «Ah! mon Dieu!» dit-elle, «j'aurai oublié de refer- «mer la porte de la rue. Qui peut entrer si tard? a «moins que madame... — Serait-ce des voleurs?» dit lùigéuie. " — Ah ! je ne vous quitte point; » dit Adolphe en retournant près de son amie.
Dans ce moment, une voix forte, quoique un peu enrouée, se fait entendre dans l'allée. « Ilola ! eh!... la «maison ! Où diable sont donc les marches?... je ne les "trouve plus... Eh! Catherine... viens un peu m'éclai- «rer, ma chère amie...
« — Ah ! je reconnais cette voix »», dit Jeanneton, «c'est « celle de Jacques, noire voisin le porteur d'eau; le mal- « heureux se grise presque tous les jours... Il aura pris «notre porte pour la sienne. Mais il va réveiller tout le «monde. Remontez bien vite chez vous, mamzelle; et « vous, monsieur, sauvez-vous avant que personne des- «cende. »
Les jeunes gens sentent qu'il faut suivre les conseils de Jeanneton, ils se séparent; Adolphe n'a que le temps de baiser la main d'Eugénie qui regagne lestement sa chambre, tandis que la bonne pousse le jeune homme vers l'escalier. Le temps presse, car l'ivrogne continue a crier comme un aveugle dans l'escalier, en appelant sa femme et ses enfants ; et déjà Bidois est a sa fenêtre, et madame Moutonnet réveille son mari.
«Mais, » dit Adolphe en se sauvant, « si cet homme «me voit. — Impossible , vous n'avez pas de lumière... « D'ailleurs, l'essentiel est qu'on ne vous trouve pas dans «la maison... Si vous pouviez en même temps faire sor- « tir Jacques... allez, monsieur, parlez vite... ah ! si l'on « m'avait écoutée plus tôt ! ... »
Jeanneton retourne dans sa chambre, dont elle ferme
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la porte ; Adolphe descend l'escalier quatre a (jualre, au risque de se tuer. Le porteur d'eau , qui se croit dans sa maison, cherche toujours son escalier près de la rue et ne peut poijit le trouver, parce qu'il est au fond delà cour.
««Est-ce que ces gredins-la ont muré l'escalier exprès «« pour que je ne rentre pas chez moi ! . . . Ils en sont bien ««capables... C'est ma femme... ou ma fllle qui aura fait ««ça... Ils voudraient m" empêcher de boire... comme si « le vin était cher c'I' année. »
Pendant le monologue de Jacques, Adolphe , (jui est arrivé dans l'allée, veut tâcher de passer sans rencontrer l'ivrogne qui tàte les murs. 11 croit avoir pris le côté opposé a. celui que tient le porteur d'eau, mais l'allée n'est pas large, et au moment où Adolphe va atteindre la porte de la rue, il se sent saisir à la tête et au bras par les mains calleuses de Jacques.
«<Ah! v'ia quelqu'un, » dit celui-ci, « v'ia du monde, ««c'est ben heureux... Qui est la?... Est-ce vous, voisin «« Benoît?... Vous allez m'aidera retrouver l'escalier... ««puisque ces péronnelles ne viennent pas m'éclairer. . . »»
Adolphe ne répond pas, et cherche à se dégager des mains du porteur d'eau ; mais celui-ci s'attache a lui et ne veut plus le lâcher.
««Qui est la?... Répondez donc... Vous ne répondez ««pas!... c'est traître, ça... est-ce vous, mon ami Be- «« noît?... Ah ! tu ne veux pas répoudre... mais tu ne t'en «iras pas... c'est du louche ça.. Tu es un voleur peut- «« être. . . j'vas éclaircir ça tout h l'heure. . . Hola ! . . . eh !.. . ««Catherine... Suzou... la maison 1... »
Aladame Moulonuet a lait lever son mari ; elle appelle Bidois et Jeanneton. Chacun descend une lumière à la main. Adolphe sent qu'il est perdu s'il tarde encore; faisant un dernier effort, il repousse avec violence le