‹ M. DupontChapitre 39 sur 75 · LE POITRINAIRE · texte numérisé non relu

LE POITRINAIRE

Adolphe aperçoit de la lumière a travers une des fenêtres de l'appartement qu'occupe ^I. Dalmont. Il frappe, et bientôt la voix de son père se fait entendre. «Ouvrez, » lui dit Adolphe, « ouvrez, mon père, c'est votre fils...

«« — Mon fils!... » dit d'une voix faible M. Dalmont.

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Il descend aussi vite que ses forces le lui permettent, et il est bientôt dans les bras de son fils.

Adolphe presse son père dans ses bras; mais quel sentiment pénible vient troubler sa joie ! 11 remarque le changement effrayant qui s'est opéré dans toute la personne de l'auteur de ses jours. M. Dalmont n'a que quarantedeux ans, et déjà il paraît faible et languissant : ses yeux sont caves quoique brillants, son teint pâle se charge quelquefois de petites couleurs qui n'annoncent point la fraîcheur de la santé, mais un mal intérieur que l'art des médecins parvient rarement a guérir; enfin une toux continuelle fatigue celui qui en est attaqué, et ceux qui, forcés de l'entendre, en prévoient les tristes suites.

Cependant Adolphe cache a son père les craintes qu'il éprouve. "Vous êtes malade, » lui dit-il, « et je m'em- «» presse de venir être votre gardien. — Ce n'est rien, ce « n'est rien, » dit M. Dalmont; « un rhume un peu opi- « niâtre qui me fatigue... Ta présence hâtera ma gué- « rison . »

Adolphe s'établit près de son père qui , faute de moyens, n'a personne avec lui pour le soigner. «»Jene «vous quitterai plus, » lui dit-il, « que vous ne soyez «entièrement rétabli. » Et, dès le lendemain, le jeune homme se charge de veiller a tous les détails de leur petit ménage.

Adolphe voit avec plaisir que la maladie n'a point ajouté à la mélancolie habituelle de son père ; au contraire, M. Dalmout paraît plus gai ; il fait de charmants projets pour l'avenir. «Mon ami, »» dit-il a Adolphe, «je crois que le sort se lasse enfin de m'étre contraire; «je me suis lié ici avec un homme estimable qui vient « d'obtenir a Paris une place importante dans le mini- « stère, Loin de m' oublier dans sa prospérité , il s'est

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«' déjà occupé de moi et de toi, mon ciier Adolphe : dans «sa dernière lettre il me promet une place avantageuse «auprès de lui. Je serai près de mon fils, nous vivrons «ensemble, et, sur la lin de ma carrière, je pourrai « enfin être heureux. »

Cet espoir charme aussi Adolphe, et, sans trop seflatter que cet ami de Paris réalisera ses promesses, il entretient son père dans cette douce idée , qui embellit pour lui l'avenir.

Chaque matin , lorsque le temps est beau , Adolphe sort avec sou père dont il soutient la faiblesse ; il le guide, il lui donne le l)ras pour aller respirer l'air pur d'une belle matinée d'hiver, et cet emploi lui semble bien doux. Soigner son père a pour lui mille charmes ; si le souvenir d'-Eugénie vient occuper aussi ses pensées et lui arrache parfois un soupir, jamais l'idée de quitter sou père ne s'est mêlée aux regrets qu'il éprouve d'être éloigné de son amante.

Ne recevant point de nouvelles de leannelon, il pense qu'il n'y a rien de nouveau, qu'Eugénie est parvenue à gagner du temps, et que l'époque du mariage n'est pas encore arrêtée.

Malgré les tendres soins de son fils, M. Dalmont ne va pas mieux. Bientôt il n'est plus en état de sortir de sa chambre ; il faut qu'il passe sa journée assis près de sa cheminée. Son fils lui tient fidèle compagnie, et M. Dalmont, se flattant toujours de l'espoir d'obtenir une place a Paris, lui fait part de ses projets pour l'avenir. Adolphe l'écoute et approuve tous ses plans ; mais en examinant les traits de son père, en considérant ses yeux caves, ses joues creuses, en entendant surtout cette voix dont le son n'est plus le même qu'autrefois, Adolphe détourne la tête pour cacher une larme qui coule de ses yeux.

Quelquefois M. Dalmont pense a son frère Georges. « Peut-être n'est-il pas mort. » dit-il a Adolphe ; « peut- « être le revcrrons-nous un jour!... Ce pauvre Georges ! « que j'aurais de plaisir a l'embrasser!... Que sait-on? il " a peut-être fait fortune !... Et, si cela est, Je suis bien « sûr qu'il la partagera avec nous. »

Heureux le malade qui ne voit pas son état et que Tespérance berce jusqu'au tombeau ! Pour lui la mort n'est qu'un sommeil profond, et il s'endort sans prévoir qu'il ne se réveillera plus!... Mais, pour ceux qui l'entourent, que de tristes moments !... Voir s'éteindre un père, un frère, un ami... le voir, jeune encore, succomber sous le mal qui le tue, et savoir que rien ne peut nous le conserver, que bientôt nous en serons séparés pour jamais ! . . . celte idée a quelque chose d'affreux, de désolant, et chaque fois que l'on entend celui que l'on va perdre former des projets pour l'avenir, on sent augmenter encore sa douleur.

Six semaines se sont écoulées depuis qu'Adolphe a quitté Paris, et toujours point de nouvelles d'Eugénie; le pauvre amant ne sait que penser de ce silence ; mais, sûr de l'amour de celle qu'il aime et comptant sur le serment qu'elle lui a fait de lui rester fidèle , Adolphe se persuade que les choses sont encore au point où il les a laissées en s'éloignant; et, quand même il en serait autrement, pourrait-il maintenant quitter son père !

Les forces de M. Dalmont diminuent chaque jour davantage ; il ne se lève plus qu'avec difficulté, ses jambes ont peine a le porter; son fils le soutient, en cherchant toujours quelque motif naturel a ce redoublement de faiblesse. Il tremble que son père ne s'aperçoive de sou état : lui conserver l'illusion, c'est adoucir la fin de sa cairièu'.

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Cependant M. Dalraont soupire quelquefois de la loni,Mieur de sa maladie. « Que je te cause de peines ! »» dit-il à son fils. «« Que de soins tu prends de moi ! Que de tour- •'menls tu te donnes pour me procurer tout ce qui peut •» m'iitre nécessaire ! . . . Cher Adolphe ! tout cela est peut- "t'tre inutile... — Ah! mon père, vous ne le pensez pas, "j'espère? — Ah ! je crains que ma maladie ne dure en- « core longtemps... Mes forces ne reviennent pas... nous « sommes en hiver, il est vrai... — Oui. mon père, et ce « n'est sans doute qu'au printemps que vous recouvrerez "la santé... 11 faut prendre patience. — Oui, en effet; je « voudrais déjà être au printemps pour sortir avec toi , «pour voir la verdure embellir les champs, pour me « promener dans la campagne, sous de belles allées d'a- "cacias... je sens que tout cela me fera du bien... Au « printemps je serai guéri... Cependant mes forces dimi- " nuent chaque jour, mes mains tremblent , je puis a " peine les conduire. — Cela vient des nerfs et non de » faiblesse. — Ah ! mon ami , quelle triste situation que «celle d'un malade dans l'infortune! Tu te prives de "tout pour moi... — Que dites-vous, mon père?... On "VOUS paie toujours les appointements de votre place, " et moi, j'avais amassé quelque chose a Paris... ne vous " inquiétez donc de rien, ne songez qu'a vous guérir, et " bientôt nous serons heureux. »

C'est ainsi qu'Adolphe cherchait a cacher à son père son état et sa situation. Mais cet état ne fait qu'empirer: bientôt l'infortuné Dalmont n'a plus la force de faire usage de ses bras pour se nourrir des légers aliments que sa maladie lui permet encore de prendre. Il essaie de porter sa main jusqu'à ses lèvres, et cette main Iremblanle retombe sur ses genoux et lui refuse sou secours. l.(N veux du malade se remplissent de larmes:

pour la première fois peut-être il devine sa position.

Adolphe a vu les pleurs de son père, et jamais sentiment plus pénible n'a déchiré son cœur. Il court, il vole près du malade. «» Ce n'est rien, ce n'est rien... » lui dit-il ; « vous tremblez, vos nerfs sont plus agités... Ah ! «permettez-moi... »

Et Adolphe fait manger son père , et il s'efforce de ne point paraître alarmé, aûn de le rassurer et de le tromper encore sur sa situation.

Pauvre Adolphe ! tous tes soins ne sauveront pas ton père, mais du moins ils adouciront ses derniers moments, et le souvenir de ce que tu fais maintenant mêlera un jour un peu de charme a ta douleur. H est si pénible d'avoir quelque chose a se reprocher dans la conduite que l'on a tenue envers celui que la mort nous a ravi ! 11 n'y a plus moyen de réparer sa faute, et les regrets sont éternels !

Chaque jour les facultés du malade diminuent; a peine s'il peut encore prendre les potions que son fils lui présente. Déjà il n'est plus que l'ombre de lui-même ; sa voix est éteinte , ses traits portent déjà l'empreinte lugubre du trépas ; pour des étrangers, ce n'est plus qu'un squelette effrayant ; pour Adolphe , c'est toujours son père. M. Dalmont n'a plus la force de parler, mais il sourit encore a son fils, et sa main chancelante s'efforce de presser la main de ce fils chéri.

Adolphe ne prend plus de repos ; il veille continuellement près du lit du malade. Lorsque le sommeil a, pour quelques instants, fermé les yeux de M. Dalmont, Adolphe contemple ses (rails, et, en examinant les ravages de la maladie, il prévoit que bientôt ses yeux chercheront en vain son père.

Après cette nuit pénible , Adolphe succombe malgré

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lui au sommeil ; il s'endort, la tête appuyée sur le chevet du lit de son père. Adolphe ne s'est point couché depuis quatre jours ; la fatiiiue enjiourdit ses sens ; il ne s'éveille que tard dans la journée. Quelle est sa surprise de sentir la main de son père dans la sienne ! mais cette main est glacée... Adolphe regarde M. Dalmont; ses yeux sont fermés, et il n'entend plus son fils qui l'appelle a grands cris.

Depuis longtemps Adolphe devait prévoir cet événement; mais perd-on jamais entièrement l'espérance!...

Des voisins oflicieux accourent aux cris d'Adolphe et veulent l'entraîner loin de ce triste spectacle. « Non , « non, » dit Adolphe, ««je suis homme, je saurai suppor- « ter ma douleur, et jusqu'au dernier moment je garderai « mon père... Et pourquoi donc fuir avec autant de pré- « cipitation les restes de ceux que l'on a aimés?... M Pourquoi cette terreur secrète que tant de gens éprou- «vent près d'un être qui n'est plus? Peut-on jamais ««craindre celui qui nous chérissait?... et croit-on ren- «« dre hommage a ceux que l'on a perdus en les fuyant «♦avec effroi?... Non, jusqu'au dernier moment, je res- « ferai près de mon père. »

Les voisins s'étonnent de cette résolution ; il leur paraît singulier que l'on puisse supporter un spectacle qui doit entretenir notre douleur. Adolphe ne sent pas de même ; éloigné de son père, sa douleur n'en serait pas moins vive ; et, d'ailleurs, loin de cherchera la distraire, il trouve de la douceur a s'y livrer.

M. Dalmont était pauvre : son fils seul accompagna son convoi. Mais un bon fils vaut à lui seul un cortège nombreux formé par l'étiquette ou la vanité, et parmi lequel souvent le défunt n'auiait pas trouvé un ami,

JEANNETOxN CHANGE DE CONDITION.

Revenons a Paris, et voyons ce qui se passe chez M. Moiilonnet.

Après la nuit où Jacques le porteur d'eau s'est iulntduit dans la maison , madame Moutonnet redouble de surveillance et fait en sorte de hâter le jour où sa fille doit devenir madame Dupont.

Eugénie est enfermée dans sa chambre ; elle n'a plus la permission de descendre qu'aux heures des repas, et elle n'aperçoit plus Jeanneton qu'en présence de sa mère. Jeauneton paraît fort triste aussi; M. Moutonnet ne dit lien et se contente de regarder sa femme. Bidois paraît très affairé : il y a souvent des conférences secrètes entre lui et madame Moutonnet, et le vieux commis, enchanté de posséder la contiance de sa maîtresse, prend un petit air d'importance, même avec M. Moutonnet.

Eugé'nie ne sait que penser de tout ce qu'elle voit : aurait-on appris son entrevue avec Adolphe?... Cependant sa mère ne lui dit rien. Mais Jeanneton qui ne lui parle plus!... et Adolphe qui ne cherche plus a la voir!... «♦Tout le monde m'abandonne ! »> dit-elle; et la pauvre petite se désole, et ses jolis yeux sont rouges de pleurs, et les choses n'en vont pas mieux.

Jeanneton a reçu le billet d'Adolphe, mais Jeannelon est toujours courroucée contre le jeune homme qui couche avec une danseuse, pendant que son Eugénie ne rèvo, ne parle et ne pense qu'a lui, Jeqnneton a peu d'indul-

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geuce pour les erreurs d'un jeune homme, mais Jeanneton n'est qu'une simple bonne, une grosse servante, il faut l'excuser; une femme de chambre connaît mieux le monde : elle aurait fermé les yeux sur la peccadille d'Adolphe.

D'ailleurs , Jeanneton ne saurait empêcher les choses d'aller leur train ; tout ce qu'elle pourrait faire serait de consoler Eugénie, mais pour cela il faudrait pouvoir lui parler... et que lui dire?... que son amant l'aime toujours, qu'il lui sera fidèle... Elle ne se sent plus le courage de dire cela... elle craint aussi d'apprendre a Eugénie ce qu'elle sait, ce qu'elle a vu. Une seule espérance console Jeanneton ; si Eugénie épouse Dupont, il lui faudra une domestique, et la grosse fille se dit : « C'est moi " qu'elle prendra, et de celte manière je ne la quitterai « pas. »

Tout est prêt , tout est terminé, le jour est arrêté , le mariage va se conclure ; Dupont a déjà fait ses emplettes ; il a acheté la corbeille de noce, dans laquelle il veut a toute force fourrer quelques rouleaux de chocolat de Bayonne et de la pâte de guimauve. Depuis huit jours il a commandé un habillement complet pour l'époque de son mariage; il engage son perruquier a inventer quelque chose de nouveau pour sa coiffure ; il achète de nouvelles breloques'qui, avec les anciennes, fout tant de bruit qu'on l'entend marchera cent pas, et qu'on se retourne pour se garer, croyant que c'est un cheval avec des grelots. Dupont est enchanté d'être remarqué , et il sourit a tout le monde, et tout le monde rit en le regardant.

Il occupe un appartement au-dessus de sa boutique ; mais cet appartement n'est plus assez vaste pour un homme qui va tenir un ménage ; Dupont loue tout le pre-

niier étage, et s'occupe de la distribution de son nouvel appartement.

Mais Dupont s'entend peu à tout cela; il fait monter ses deux garçons pour leur demander leur avis, et les garçons •qui ont autant d'esprit que leur bourgeois, ne voient dans chaque pièce qu'un bel emplacement pour une cuisine ou des lieux a l'anglaise.

Dupont tient beaucoup à ces deux endroits-là; mais son appartement ne peut pas consister en cuisines et en lieux a l'anglaise, et il se décide a aller consulter madame Moutonnet; en attendant, il fait frotter et coller des papiers partout.

Au moment où l'épicier va sortir pour se rendre chez sa future belle-mère, Jeannelon paraît devant lui. Le sursis qu'elle a obtenu de madame Moutonnet vient d'expirer, la servante sait que le mariage doit se faire dans quelques jours, et elle se décide a se rendre sur-le-champ chez le futur époux d'Eugénie.

««Comment! c'est toi, Jeanneton ! » dit Dupont en apercevant la grosse bonne. «« — Oui, monsieur, me v'ia.. «' — Eh! que viens-tu faire ici?... viendrais-tu chercher «quelque chose?... va a la boutique, ma chère amie, et «« choisis tout ce que tu voudras. . . — Non, monsieur ; oh ! « ce n'est pas pour ça que je viens... Vous allez épouser ««mamzelle Eugénie, n'est-ce pas, monsieur? — Oui, ««Jeanneton, dans trois jours... jeudi prochain. — Eh «< ben ! monsieur, je viens m'installer a mon poste. — ««Comment! t'installer?... — Sans doute, ne faut-il pas «« une domestique a vol' femme? Eh ben ! c'est moi que ««mamzelle a choisie. — Ah! c'est toi, Jeanneton? eh « ben ! j'en suis charmé... Au fait, tu me conviens beau- «« coup : tu sais faire la cuisine?. . . — Oh ! oui. monsieur,

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