‹ M. DupontChapitre 40 sur 75 · JEANNETON CHANGE DE CONDITION · texte numérisé non relu

JEANNETON CHANGE DE CONDITION

«et joliment. — Tu feras notre affaire... Et puis tu es «jeune, alerte, tu as une mine ronde et fraîche... et «j'aime beaucoup les mines fraîches... — Vous êtes ben «honniMe, monsieur. — Ah! ça, tu quittes donc madame « Moutonnet? — Oui, monsieur, oh ! poursuivre mamzelle «je quitterais tout le monde... — C'est très bien , cela «prouve de l'attachement et... de l'attachement. — Je " m'suis fais renvoyer exprès... c'était convenu avec «mamzelle... — Eh ben! cela n'est pas bête, au moins. «Parbleu! Jeannelon, puisque te voila, tu vas m'aider «dans la distribution de mon logement... — Comment! « monsieur, il n'est pas prêt? — Si , si , il n'y a plus que «• les meubles a disposer... Tu connais les goûts d'Eugé- « nie ? — Oh ! oui, monsieur, je les connais. — Tu vas me « guider, .leanneton. »

Et l'épicier fait entrer la bonne dans son nouvel appartement où presque tous les papiers sont couleur de chocolat... « C'est ben triste ça, monsieur, » dit Jeannelon. « — Comment triste? ma chère... Ecoute donc, j'aime les « papiers analogues a mon commerce. On dit : voila un «homme qui sait ce qu'il fait... D'ailleurs, mon alcôve « est eu pistache, et ma salle a manger en olive... Je suis «enchanté de mon choix. — Mais, monsieur, je ne vois «qu'une chambre a coucher. — Combien donc en veux- « tu? — Dam', une pour vous, une pour vot' femme. — «Est-ce que je ne coucherai pas avec ma femme?... — « Oh ! monsieur, si vous voulez plaire a mamzelle, il faut «lui donner sa chambre a elle seule... Voyez-vous, les «jeunes femmes, a présent, aiment beaucoup a avoir « leur chambre. . . C'est ben pus commode. . . Vous pouvez « aller, venir, sans déranger madame ; d'abord, vous vous «levez matin, et mamzelle se lèvera très tard quand elle « sera mariée. . . — Ah ! elle se lèvera tard ... Tu es sûre dé

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"Cela? — Oui. luunsieur. c'est mainzelle cJle-nu^me qui «me l'a dit... — Madame Moutonuet me disait qu'elle «était fort matiuaîe. — Oui, monsieur, a présent ; mais « une fois mariée , vous entendez ben que mamzelle « compte faire ses volontés. — Oli! elle les fera, Jeanne- " ton, je ne prétends pas la contrarier... — Et vous ferez « ben, monsieur, et je s^iic que vous serez aussi heureux « que M. Moutonnet. — Tu crois ?. . . — Et puis, monsieur, «ça n'est pas le tout : mamzelle est souvent malade... » Elle a des attaques de nerfs... et si vous couchiez avec « elle... dam', je vous préviens que ça se gagne... — «Comment, ça se gagne?... — Oui, monsieur... — Dia- «ble! Mais... madame Moutonnet ne m'avait pas dit « cela... Et dis donc, cela se gagne-t-il quand elle ne les «a pas? — Oh! non ; monsieur... — Ah! c'est bien heu- '• reux. Allons, Jeanneton , je vois que tu as raison; il « vaut mieux que nous ayons chacun notre chambre, cela «n'empêche pas de... quand on veut... n'est-ce pas, «Jeanneton? — Pardi! monsieur, est-ce que vous n'êtes «pas toujours le mari? — C'est juste, au fait, je suis lou- « jours le mari. Et puis, deux chambres... cela donne un «aij- de noblesse... de grandeur... de... Je suis enchanli' «que tu m'aies donné celte idée-l;i. — Mais, surtoul . « monsieur, ne parlez pas de tout ça a madame ]Mouton- « net , elle le dirait a sa fille... et vous lui ôleriez le plai- « sir de la surprise. — Sois tranquille, je ne dirai rien... «Ah ! dis donc, je fais une réflexion : la première nuil . «ma femme viendra-t-elle dans ma chambre, ou irai-j<i "dans la sienne? — Dam', monsieur... i'm'semble (]uc «c'est au mari aaller trouver sa femme... — C'est juste, « c'est très juste ; a présent , me voilk sûr de mon fait ; "j'irai trouver ma femme. Jeanneton, fais tout arranger, f* tout disposer, je m'en rapporte a toi, »

JEANiNETt» CH :V.\(;E DE CO.NDITION. 207

Jeanuelon choisit pour Kiij;énie la chambre qui est h\ plus éloignée de celle de M. Dupont. Cette chambre a deux portes, dont Tune donne dans un salon et l'autre dans un passage qui conduit U une pièce qui touche "a la cuisine, et qui sera occupée par Jeanneton ; de cette manière, la bonne fille sera toujours près de sa maîtresse, a portée de la servir, de la consoler a toute heui'e du jour, et Jeanneton est bien sûre que cette distribution conviendra a Eugénie.

Pendant que Jeanneton s'installe chez l'épicier, madame Moutonnet va trouver sa fille ; elle lui annonce que dans trois jours elle sera madame Dupont , et lui ordonne de cesser des plaintes et des jérémiades qui ne changeront rien a sa volonté.

" Eh bien ! puisqu'il faut que cela soit , » se dit Eugénie, » puisqu'on m'y force... j'épouserai M. Dupont; " mais je mourrai , et de cette manière je serai fidèle a "Adolphe. »

Pauvre petite! elle se persuade que l'on meurt parce qu'on n'épouse pas celui qu'on aime... il y a bien encore quelques jeunes filles qui croient cela, mais le nombre en diminue tous les jours.

Eugéni<? appelle Adolphe, mais Adolphe ne l'entend pas; elle appelle Jeanneton, et Jeanneton ne peut lui répondre. Une nouvelle servante, vieille, revéche, maussade, l'a déjà remplacée. A son aspect, Eugénie sent qu'il n'y a plus d'espoir. « On a renvoyé ma bonne Jean- «neton," se dit-elle, « je n'ai plus personne pour me «consoler... pour me plaindre... personne a qui je M puisse parler de lui!... Je vois bien qu'on veut que je «meure!... »

On apporte a Eugénie la corbeille de mariage, de laquelle madame Moutonnet a ôtc les rouleaux de chocolat

et la pâte de fjuiinauve. On étale devant elle la riche parure en topazes, les châles, les étoffes, les garnitures.

« Ah ! que c'est beau ! » dit Bidois , qui a monté la corbeille dans la chambre d'Eugénie. « Que c'est riche ! « que c'est brillant !.. . — C'est superbe !...»» dit la vieille servante en meltant ses lunettes. « Ce M. Dupont fait «bien les choses!... »

Eugénie leur fait la grimace, et jette toutes les parures sur une commode sans les regarder. Une jeune fille ne point examiner de semblables présents ! . . . Pauvre Eugénie ! il faut qu'elle aime bien Adolphe.

Eugénie espère encore qu'il naîtra quelque accident qui retardera son mariage ; elle ne peut se persuader qu'elle épousera l'épicier. La nuit, elle ne dort point; au moindre bruit, elle se lève pour écouler a sa fenêtre, a sa porte, si elle n'entend pas la voix d'Adolphe ; elle attend qu'il vienne à son secours. . elle implore l'amour, la Providence !.. Mais l'amour rit des pleurs qu'il fait verser, et la Providence se mCle rarement de ces choses-la.

Le jour qui précède celui de son mariage est près de finir, et rien n'est changé dans la situation d'Eugénie. "C'en est fait! » se dit-elle en essuyant ses larmes, « il «me faut épouser un homme que je déteste!... on me «sacrifie!... Je l'épouserai, puisqu'il faut obéir; mais «j'en fais.de nouveau le serment, je serai fidèle à «Adolphe. "

La jeune fille se met a genoux dans sa chambre , et prend le ciel a témoin du serment qu'elle vient de prononcer, en le priant aussi de la faire mourir de sa douleur. Alais le ciel ne l'exauça pas, et il fit bien; une jolie femme ne di^vrait mourir que de plaisir.

Pendanl (lu'Ktiiiénie prie, pleure et se désole, on est

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