‹ M. DupontChapitre 50 sur 75 · LA SERENADE · texte numérisé non relu

LA SERENADE

Il est minuit. A onze lieures du soir on fernîe la maison de commerce de Dupont, et les garçons soupent et se couchent dans une petite salle qui touche a la boutique. L'épicier, qui a son projet, attend dans sa chambre que tout le monde soit livré au repos pour se rendre dans ra{)partemeut de sa femme qu'il espère trouver livrée au sommeil.

Il a fait un froid piquant toute la journée, et les étoiles qui brillent annoncent une belle nuit d'hiver. Dupont, qui n'a conservé qu'un caleçon et une robe de chambre pour aller rendre visite a son épouse, attend devant son feu le moment favorable, et prend quelques petits verres de cassis pour se prémunir contre le froid et fortifier sa résolution.

Tout en buvant son cassis, Dupont se coiffe de nuit ; il couvre sa tête d'un énorme bonnet de coton dont la pointe menace le ciel, et, pour adoucir un peu la sévérité de cette coiffure, il l'entoure d'un large ruban bleu de ciel, sa couleur favorite, et, plaçant la rosette au-dessus de l'œil droit, s'étudie devant son miroir a lui donner une forme élégante et gracieuse.

L'épicier est content de lui. «Je suis bien,» dit-il en se regardant avec complaisance dans sa glace, «je suis vrai- « ment bien... et il n'est pas possible que ma femme ne «me trouve pas a son goiit... J'ai eu tort, ce matin, do « faire attention à ce qu'elle m'a dit !... C'est une enfant « que mon épouse ! . . . ça ne connaît pas encore la censé-

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<M|ueiice du mariaiic !... Llle a lerii des principes lort «sévères, et, comme dit hclle-mamaii, c'est le fonde- «'meiit de ma tianquillilé future. Encore un petit verre, «' et allons trouver mon épouse. »

Dupont s'enveloppe dans sa robe de chambre, prend lin bouïceoir, et se dirige a pas de loup vers l'appartement xle sa l'emme.

Eugénie dort, après avoir, suivant son habitude, causé longtemps avec Jeanneton ; la jeune femme a renvoyé sa bonne pour se livrer au sommeil qui, ponr la première fois depuis son mariage, vient faire trêve a ses ennuis.

Un aimable songe la rapporte au bois de Romainville, au jour de la fête de son père, jour charmant où Adolphe lui a dit qu'il l'aimait ; où, tout entiers a leur amour et ne prévoyant pas les peines qu'il leur causerait, le présent était pour eux le bonheur, et l'avenir une source de plaisirs et d'espérances. Ce jour délicieux a fui bien vite, ce temps si doux ne doit plus revenir!.., mais en songe il renaît encore. . . Dors, pauvre Eugénie !

Dupont est arrivé devant la porte de la chambre de sa femme, il veut l'ouvrir... elle est fermée en dedans.

L'épicier ne s'attendait pas a cet obstacle. «Diable! » se dit-il, -elle s'est enfermée... elle est peureuse, sans « doute... Si je frappais... Non, cela la réveillerait et je « ne la surprendrais plus.. . Parbleu ! faisons le tour, pas- « sons par la cuisine, par la chambre de Jeanneton, puis « le petit couloir qui mène chez mon épouse ; c'est cela « même ! . . . Oh ! je ne suis pas bête, moi ! »

Dupont se dirige donc vers la cuisine dont la porte ne forme que par un bouton; il marche sur ses pointes, cachant sa lumière avec sa main ; il entre dans la chambre de Jeanneton, où un ronflement prolongé lui annonce que la servante ne peut ni le voir ni l'entendre. En effet,

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.I(';imi(.'l(m a iinilo sa mailiosso; elle s'est laissée alloi- au sommeil, oubliant qu'elle est placée en seutinelle avane(''e, et que l'ennemi peut pénétrer par la cuisine qui est le côté faible de la place. Maison ne pense pas a tout; le sommeil a surpris plus d'un soldat entouré d'ennemis : Jeannelon est donc c.\cusal)le d'y avoir succombé.

" Tout va le mieux du monde, •> dit Dupont après avoiitraversé la chambre de la bonne ; «j'étais bien certain d'y « arriver. . . 15on ! me voilîi dans la chambre de mon épou- "se... Elle dort... tant mieux, c'est ce que je voulais... « Une femme n'a jamais de volontés quand elle dort; et ««ma foi! quand elle s'éveillera !... Elle est vraiment jo- ♦«lie, mon épouse. Belle-maman a raison, c'est un Iré- « sor. . . Mais cachons ma chandelle. »

Dupont va placer sa lumière dans la cheminée et revient près du lit d'Eugénie ; déjà il a ôlé sa robe de chambre, il se dispose a se débarrasser de son caleçon, riant en lui-même de la surprise qu'il va causer a sa femme.

Mais quel bruit vient soudain troubler le silence de la nuit et réveiller les [laborieux habitants de la rue aux Ours ! Les violons, la clarinette, le lifre, le cor de chasse, la grosse caisse même, se font entendre ; c'est un tintamare, un tapage a briser les vitres, et qui doit arriver jusqu'au boulevard Saint-Martin ; les échos en ont retenti, les voleurs en ont frémi, les voisins en sont assourdis, les amants en ont pâli, les époux en ont ri, les passants en sont surpris, Dupont en reste ébahi.

C'est l'air : Gai, yai^ mariez-vous ; puis, Il faut des époux assorlis. ..Ah! je triomphe., je suis vainqueur. . . Oui, c'en est fait, je me marie, et autres morceaux de circonstance, que Ton joue dans la rue avec variations, agréments et accompagnement de grosse caisse et de fifre, ce qui. joint aux ciis. aux écluls de joie des musiciens

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et uux applaudissements dos voisins . produit un j)elil concert charmant.

«Ah! mou Dieu! iju" est-ce que c'est que cela?» dit Dupont, indécis s'il ôtera ou non son caleçon. «'Quelle "terrible musique! Serait-ce une surprise?... Au reste, «je ne vois pas que ce concert puisse m'empêcher dé «♦ coucher avec ma femme... »

Mais le bruit a réveillé Eugénie et Jeanneton. «Mada- " me... madame... entendez-vous?» crie la servante a sa maîtresse; «je parie que c'est une sérénade quon vous « donne. »

Eugénie ouvre les yeux: elle aperçoit un homme en chemise près de son lit; elle pousse des cris perçants... En vain Dupont lui répète : «C'est moi , mon épouse , « c'est moi ; n'ayez pas peur. . . » Eugénie crie encore plus fort, et Jeauueton accourt, tenant a la main une marmite qu'elle a saisie a tout hasard , et avec laquelle elle vient défendre sa maîtresse.

«Un moment donc!» s'écrie l'épicier qui voit déjà la marmite menacer sa tête. «C'est moi, Jeanneton!... « Prends donc garde a ce que tu fais.

« — Eh ! oui vraiment... c'est monsieur...» dit la bonne... « — Et que faisiez-vous ici, monsieur, » dit Eugénie, «et dans cet état?... Que signiOe?.., — Remettez donc « vot' caleçon,» dit Jeanneton. « — Répondez, monsieur, «que cherchiez-vous dans ma chambre?...

« — Eh ! morbleu ! madame , je venais, je cherchais . . , je. . .

« — Net' bourgeois! not' bourgeois! « crient d'en bas les garçons de boutique, «c'est une sérénade en votre «honneur, a l'occasion de votre mariage... Ils frappent «a la bouti(iue; faut-il leur ouvrir?

« — Que le diable emporte la sérénade et les musi- »» ciens!" dit Dupont; «ils ne pouvaient venir plus mal

« a propos !... N'ouvrez pas, Joseph, ils n'ont qu'à rester «dans la rue...

« — Ah ! monsieur, » dit Jeanneton, « vous ne pouvez «pas refuser de les recevoir... C'est une politesse qu'on « vous fait... Une musique superbe!... et je reconnais la «voix de M. Gérard.

" Oui, » dit Eugénie, «je la reconnais aussi... Ce sont «des amis... des parents peut-être. Ah! monsieur, il « faut les faire entrer un moment dans votre boutique, «c'est l'usage... — Allons, ma chère épouse, puisque «c'est l'usage, je vais les recevoir... Mais je me serais «bien passé de cette musique-la. »

Dupont a remis sa robe de chambre, et il descend en marronnant a sa boutique. « Ah ! Jeanneton, »> dit alors Eugénie a sa bonne, «sans cette sérénade... M. Dupont «osait...

« — C'est ce qui me paraît; nous nous étions endor- «mies... et un peu plus tard, dam' !... Faut avouer que « v'ia un concert qui est venu ben à temps !... et que « vous avez ben des obligations a M. Gérard ! »

C'est en effet le parfumeur qui a eu l'idée de cette aimable surprise. M. Gérard avait voulu donner la sérénade la nuit même du mariage, ce qui eîit été plus convenable ; mais il n'avait pu ce jour-la rassembler les artistes-amateurs. Les violons étaient de bal, la clarinette avait une fête, le cor un baptême et le fifre un enterrement. Il avait donc fallu remettre la partie à huitaine ; on s'était donné rendez-vous chez le parfumeur, qui avait emprunté une grosse caisse a un bureau de loterie voisin, où l'on avait toujours une musique prête en l'honneur des gros lots qui ne sortaient pas.

C'est donc le parfumeur qui a réuni les amateurs de sa connaissance e( les conduit rue aux Ours, où il veut

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donnera la nouvelle mariée un échantillon de sa galanterie. On doit se rappeler que Gérard est persuadé qu'Eugénie a une secrète passion pour lui, depuis certains coups de pied qu'il a reçus sous la (able, au repas des liançailles, et M. le parlunienr est bien aise de cultiver la connaissance de madame Dupont ; c'est ce qui lui a fait naître l'idée de la sérénade, et ce qui lui donne une telle ardeur a battre la mesure sur la grosse caisse, qu'on a peine, au milieu de ce bourdonnement continuel, a reconnaître les airs joués par les amateurs.

Les garçons de boutique s'empressent d'ouvrir aux musiciens, et Dupont arrive, en serrant sa robe de chambre autour de son corps, recevoir les compliments et les félicitations de ces messieurs.

« Le voila !... le voila ! cet heureux moilel, » crie Gérard en apercevant l'épicier, « cet homme fortuné qui a «< épousé une des plus jolies femmes de la rue Saint- « Martin!... Il n'y a que huit jours, messieurs; c'est en- « core le premier feu de l'hymen... Vite, messieurs, l'air "de Zémire et Azor : Veillons, veillons, veillons en- «« core... c'est la devise des nouveaux mariés. »»

Les amateurs s'empressent d'exécuter le morceau demandé, et, pour être plus commodément, les violons montent sur le comptoir; le cor s'assied sur des pains de sucre, la clarinette sur un baquet de colle, et le fifre grimpe sur un tonneau de mélasse. Gérard seul, intrépide et infatigable, se promène dans la boutique avec sa grosse caisse attachée devant lui ; et comme il trouve que les baguettes qu'on lui a données ne font pas assez de bruit, il s'empare d'un grand rouleau de réglisse noire, et d'un petit balai de deux sous, avec lesquels il prétend faire valoir l'air de Zémire et Azor. *

Diiponl n'ose pas se boucher les oreilles, quoiqu'on fasse un bruil épouvantable, et les deux garçons de boutique, qui trouvent que Veillons, mes sœurs, est une fort jolie valse, se mettent a danser une sauteuse dans l'arrière-boutiquc.

«Hein !... est-ce exécuté? » dit Gérard après le morceau. «Ah! c'est que nous jouons cela d'une fière «force... Vous ne vous attendiez pas a cette petite sur- « prise, mon ami Dupont !

« — Non, messieurs, non... je conviens que je ne m'y «attendais pas. — C'est moi qui ai eu cette idée-là; " voila huit jours que nous devions venir. Je me suis dit: «* La quinzaine ne se passera pas sans une petite séré- « nade !... — Vous êtes bien honnêtes... — Il faut qu'un " aussi joli ménage soit fêté en musique, a grand orches- » tre. — Messieurs, je suis bien sensible... — Nous vous «avons peut-être dérangé, fripon; vous étiez auprès de « votre épouse... — Messieurs, il est sûr que si vous n'é- «liez pas venus, j'aurais peut-être... — Allons, allons, « vous la retrouverez. Est-ce que nous ne verrons pas « madame ?. . . — Non, je ne crois pas. . . elle est couchée ; «mais elle ma chargé de vous dire bien des choses... «elle est fort sensible a... Elle a reconnu votre voix, «monsieur Gérard.

« — Ah ! elle a reconnu ma voix ! »» dit Gérard en laissant échapper un sourire malin. « Messieurs, je vais vous «chanter Enfant chéri des dames; c'est toujours joli, « et je le chante assez bien. »

Le parfumeur chante, en s'efforçant de donner de l'étendue a sa voix, persuadé que la jeune femme l'écoute avec intérêt. Les amateurs l'accompagnent en rejouant Veillons, mes sœnrs, parce qu'ils ne savent pas

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Enfant chéri des dames. Dupont, qui a pris son parti, Iroiivo que cola fuit un effet eiiarinant, et ses deux gardons dansent rallemandc.

" Messieurs, » dit répicier, après l'air dont il est très silisfail, parce qu'il s'est reconnu dans Y Enfant chéri des dames, «messieurs, vous accepterez bien un petit «verre?... — Comment donc! mais très volontiers... «« plutôt deux qu'un. »

Dupont verse les petits verres de cognac. <|ue les amateurs trouvent excellent. Après le cognac, l'épicier, qui est en train, veut faire les choses en grand; il propose du doux, et verse du ratafia.

" Va pour le ratafia, » dit la clarinette. « Messieurs, »> dit le parfumeur, «nous passons du grave au doux, du " |)laisant au sévère ; c'est Vutile dulci de Voltaire.

« — Non, messieurs, » dit Dupont, «ce n'est pas de " Vutile dulci de Voltaire, c'est du ratafia de Louvres, « première qualité.

« — Le marié est un peu étranger aux beaux-arts," dit tout bas le parfumeur a la clarinette; « mais le ratafia " est délicieux. »

Dupont, charmé des éloges que l'on donne a ses li- (pieurs, passe du ratafia au parfait-amour, et du parfaitamour au rhum, et, après chaque libation, les amateurs exécutent un air de circonstance, et plus l'on boit de petits verres, plus les artistes se sentent en train, et c'est il qui jouera le plus fort pour surpasser son voisin, et Gérard a fini par prendre un pilon avec lequel il frappe sur sa grosse caisse.

Les chants se mêlent aux instruments ; Dupont, animé parles petits verres, fait chorus avec les musiciens ; tout le monde chante ou joue : on ne s'entend plus, mais on est d'une unité lolle. qui ne paiail pas devoir se calmer

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de longtemps... lorsque tout d'un coup le joueur de Dfre disparaît dans le tonneau de mélasse, et la clarinette s'enfonce dans le baquet a colle.

Ces messieurs, dans l'ardeur qui les animait, n'ont pas réfléchi qu'ils étaient montés sur des tonneaux : a force de prendre des petits verres, l'un battait la mesure d'une telle façon avec son pied, et l'autre avec tout son corps, qu'ils devaient nécessairement finir par défoncer leur plancher.

Les cris succèdent aux chants : on court d'abord ail fifre, qui, étant debout sur le tonneau, a disparu presque entièrement, et se trouve dans la mélasse jusqu'au cou. Ce n'est pas sans effort que l'on parvient a l'en retirer. Le pauvre amateur a peine a marcher ; il a pour quatre ou cinq livres d'écume de sucre sur le corps, et ne peut faire un pas sans s'attacher a ses voisins.

Le joueur de clarinette est un peu moins maltraité : étant assis sur le tonneau, il ne s'est enfoncé qu'a demi ; sa tête et ses jambes n'ont rien, il en est quitte pour quelques livres de colle qui tiennent a sa culotte.

Cet incident met fin aux chants et au concert, et les amateurs, saluant M. Dupont, prennent chacun le chemin de leur demeure : le parfumeur, enchanté d'avoir donné des preuves de sa galanterie, dont il espère obtenir plus tard la récompense ; le fifre, ne marchant qu'avec peine, parce que ses souliers, enduits de mélasse, s'attachent à chaque pavé; et le joueur de clarinette, sautillant, au contraire, tout le long du chemin, afin de faire tomber les paquets de colle qui couvrent sa culotte.

11 est plus de deux heures du matin, et Dupont, fatigué de sa nuit, ne juge pas convenable de retourner près de sa femme .

« Ce sera pour une autre fois, » se dit-il en rentrant

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