DÉTAILS DOMESTIQUES
net, ne voulant pas laisser sa maison déserte depuis qu'on avait volé dans le quartier, ne permettait plus a sa bonne de les accompagner. Cela désolait le pauvre Bidois, (}ui gémissait et suait a grosses gouttes tout le long du chemin, ployant sous le poids des énormes paniers, n'osant se permettre aucune plainte, et tâchant même de paraître alerte et fringant toutes les fois que madame Moutonnet regardait de son côté.
La veille du grand jour, madame Moutonnet, qui se chargeait d'inviter les personnes qui lui convenaient, et daignait ensuite faire part a son mari de ce qu'elle avait fait, arrête son époux a la fin du dîner, au moment où, ployant avec soin sa serviette, le cher honmie va retourner à son grand-livre.
« Monsieur IMoutonnet, c'est demain la Saint-Eusta- «che, » dit madame Moutonnet, eu se donnant un air presque aimable. « — Bah ! en vérité ! » répond le passementier en tâchant de paraître étonné, quoique depuis huit jours il regardait tous les matins a son baromètre pour s'assurer s'il ferait beau temps le jour de sa fête.
« Est-ce que nous tenons le 20 ? — Oui , monsieur, «puisque c'est aujourd'hui le -19 septembre. — C'est «juste, ma femme. — Je n'oublie jamais ces époques-là, «moi, monsieur... — Vous êtes bien bonne, madame «Moutonnet, vous savez que je n'oublie point non plus «la Sainte-Barbe... Mon cœur... — II n'est pas question «de la Sainte-Barbe, monsieur, mais de la Saint-Eusta- «che que nous célébrons demain. — C'est juste, ma «femme. — J'ai arrangé une partie de campagne... au « bois deRoraainville; cela vous convient-il, monsieur? « — Comment donc, ma chère amie ? si cela me convient? « cela me ravit! au bois de Romainville ! je l'ai toujours « beaucoup aimé, vous le savez...
^6 M. DLl'ONT.
X Ces bois rliarman's " Pour les anianls... »
" — Il n'est pas question d'anianls, monsieiir Monton- «» net, vous êtes toujours d'une folie ! . . . — Ma femme, c'est « la Sainl-Eustache qui fait son effet. — Taisez-vous donc, «monsieur... ->
Kt un regard sévère fait compreudrc à M. Moutonnel (|ue sa flile est assise près de la, et qu'elle peut l'entendre: Je cher homme se tait, et sa femme continue :
".J'ai invité beaucoup de monde pour demain, j'ai « tâché de bien choisir dans nos connaissances... Je ciois « (jne vous serez satisfait démon choix... — Ma femme, « vous savez que je le suis toujours. — Laissez-moi donc «parler, monsieui' iMoutonnel ; si vous m'interrompez ii «chaque instant, uous n'en finirons pas. — C'est juste, « ma femme. — Voici comment sera composée notre so- «ciété... Nous trois d'abord, et M. Bidois;... je n'em- « mène point Jeanneton, je ue veux pas laisser la maison « seule, je ne serais pas tranquille. M. Bidois portera les "|)aniers; vous savez, d'ailleurs, que cela l'amuse. — ■ " Oui, madame, » dit le vieux commis en s'efforçant de s(uirire. pour dissimuler laî;rimace qu'il a faite au mot de paniers.
«le vous préviens, monsieur Bidois, qu'ils seront peut- "étre un peu lourds deuiain. car nous serons beaucoup « de monde, e(, excepté le pain et le vin que nous preu- « drons chez le garde, je fais tout porter... mais vous êtes « fort, vous clés alerte. — VA puis je pourrai le relaver « (|uelquefois. « dit M. Mouloinicl. « — .Non pas, non pas, « monsieur ; je n'entends pas cela : je ne veux point que « pour voire fête vous vous fatiguiez dès le matin ; vous «ne seriez plus bon Ii rien le suir, — C'est juste, mu
lnilAILS DOMKSlJOliES. 17
" femme. — Ko\onons '» noire monde : nous anrons M. «cl madame Hernaid. leur' lille Mimi, et Icnr petit com- « mis l'islève. .M. Heinaid est fort aimal>le, il est plein «d'esprit, de gaitë; quand il est quelque part, il met «« lont en train, et c'est ce qu'il nous faut; car s'il n'y « avail (pie vous, monsieur Moulonnet, pour amuser une " société... — Mais, ma femme, il me semble... — Chut! «je poursuis : madame Hernard est loin d'avoir l'esprit «de son mari, <pu)iqu'elle ait beaucoup de prétentions «et veuille sans cesse placer son mot... Enlin, chacun a " ses défauts dans ce monde, et s'il fallait ne voir que des « gens parfaits, on resterait seul chez soi. J'avoue que « cela me fait de la peine de voir combien madame Ber- « nard se serre pour paraître mince... aussi elle peut a " peine respirer.. . en vérité, j'étouffe pour elle.. . Quelle «folie... a trente-huit ans... aumoins!... D'ailleurs elle « n'a jamais été bien faite; et sa fille, qui a quinze ans, « et ([ue l'on fait encore jouer a la poupée ; cette grande «Mimi devrait être au comptoir depuis trois ans. ^lais «enfin la mère le veut ainsi !...
« — Il est vrai que cela est bien ridicule , » murmure le vieux Bidois tout en taillant sa plume et sans lever les yeux de dessus son canif. Madame Moutonnet lui jette un regard approbateur et poursuit son discours :
" Bidois a bien raison, cela n'a pas le sens commun, «et la manière dont madame Bernard élève sa fille... « Mais silence : tout ce dont je vous prie, monsieur Mou- « tonnel, c'est de ue point vous écarter de la société avec « madame Bernard sous prétexte de chercher des frai- « ses... cela me déplaît, vous entendez... — Ma femme, «je ne savais pas que... — Vous le savez maintenant, « monsieur. — D'ailleurs il n'y a point de fraises au bois
^8 M. DUPOWT.
« de Romainville. — Quand même il y en aurait, mon- «' sieur, je vous défends d'en aller chercher avec elle; «' d'ailleurs elle aura son commis, ce petit Estève que j'ai "été obligée d'inviter, puisqu'ils le mènent partout avec « eux. Vraiment, si on était méchant, celaferait penser des « choses. . . Vous riez, Bidois?. . . » •
En effet, Bidois affectait de rire avec malice pendant que madame Moutonnet parlait du petit commis de la tabletière, et cela lui valut un second coup d'œil d'approbation.
« Voila donc déjà quatre personnes d'une seule mai- " son. .l'ai invité aussi nos bons voisins de la rue Saint- « Martin. M. et madame Gérard, leur lils et leur sœur •«mademoiselle Cécile Gérard; au moins ces j^ens-la « ont le bon ton, les bonnes manières. M. Gérard est » d'une galanterie... d'une attention auprès des dames...
« — C'est dommage qu'il sente toujours si fort,» dit a demi-voix M. Moutonnet. « — Comment! monsieur, il «sent fort? mais dites donc qu'il embaume; qu'il part fume tous les endroits où il s'arrête... C'est un sultan «ambulant. H faut avoir l'odorat bien commun pour ne «pas être enivré de ces odeurs-la... — Cela porte a la «tête, madame Moutonnet... — Eh! mon Dieu! mon- « sieur, où voulez-vous donc que cela porte?... N'allez- « vous pas faire le nerveux!... Vous me faites pitié! — Ma " femme, je ne dis pas... — Eh bien ! alors, taisez-vous, «monsieur, et tenez-vous-en à votre eau de lavande... « vous n'êtes pas digue de respirer la pommade superfine "de M. Gérard... »
Ici Bidois prit une prise de tabac qu'il savoura pendant cinq minutes, en ayant l'air de se croire dans la boutir|U(^ du parfumeur.
" Nous aurons donc la famille Gérard. » continue ma-