‹ M. DupontChapitre 6 sur 75 · DÉTAILS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

DÉTAILS DOMESTIQUES

dame Moutonnet, après avoir regardé Bidois, qui respirait en idée la pommade superfine. «Madame Gérard est « un peu folle, un peu étourdie, mais du moins elle est «jeune, on peut lui passer cela. Mademoiselle Cécile, « leur sœur, est une flile fort sensée, fort raisonnable ; je «suis vraiment fâchée qu'elle ne trouve point à se ma- « rier ; car malgré sa prétendue aversion pour les hom- « mes, je sais bien que la pauvre demoiselle meurt de «dépit de ne pas trouver un parti... Mais aussi il faut «convenir qu'avec son humeur un peu revôche et sa «figure!... C'est son nez surtout qui est effrayant!... "Quel nez, grand Dieu!... passe dans un homme' mais « une femme ! . . . C'est vraiment un nez par trop prononcé !

« — Trois pouces de long,» murmure Bidois. « — Oh! trois «pouces, c'est trop fort,» dit madame Moutonnet, «mais « jegagequ'il en a plusde deux. Ah! ça, vous pensez bien, «monsieur Moutonnet, que je n'ai pas oublié d'inviter " notre ami Dupont : un homme comme lui est toujours «le bienvenu. Il fait de fort bonnes affaires, son com- « merce va parfaitement... Dupont est un homme rempli «d'ordre, d'économie... Ah! celui-là trouvera des fem- « mes tant qu'il voudra... Quel sort heureux pour celle «qu'il mettra a la tête de sa maison!;.. Un comptoir « aussi achalandé!... Sûr de vendre depuis cinq heures « du matin jusqu'à, minuit, tous les jours de la semaine «et même le dimanche. Ah! quel avenir brillant... quelle « vie agréable ! ... »

Madame Moutonnet semblait appuyer sur ces détails, et tout en parlant de l'ami Dupont, elle regardait sa fille qui travaillait au comptoir ; mais Eugénie ne paraissait faire aucune attention aux éloges donnés a l'épicier, elle continuait de travailler sans, lever les yeux ; le nom de M. Dupont ne l'avait nullement émue.

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" Il vieillira, ce cher Diiponl, » reprend iiiiulame i\l()Uloiiiiel ; «« il a aceeplé avec lieaiicùiip (l'enipressement ; « il paraît enchanté toutes les Ibis que je l'engaiie a quel- «(jue fête... je crois qu'il se plaît beaucoup avec iu)us « et dans notre maison... u'est-il pas vrai, monsieur Mou- «tonnet?i\c l'avez-vous pas remarqué comme moi?... « — Oui, ma femme; oui, je l'ai remarqué comme vous... « Il nous vend d'ailleurs d'excellent café, où, j'en suis « bien certain, il n'entre pas de chicorée...

« — C'est un des plus gros épiciers de Paris, " dit Bidois en grattant un pâté qu'il vient de faire.

« — Oui certes, » dit madame Moutonnet, « et vous « pourriez même dire des plus riches. C'est avec cela un " charmant cavalier, bien fait, bonne tournure. Je gage «qu'il ne manquera pas d'apporter demain une bou- «' teille de liqueur pour dessert... — Vous croyez, ma « chère amie? — Vous savez bien que c'est son habitude « toutes les fois qu'il vient avec nous.

« — Pourvu qu'on ne la mette pas dans le panier, » dit en lui-même le vieux commis; « ils sont capables de me « faire tout porter.

« — Voila foute notre société... Ah ! non pas, j'oubliais "M. Adolphe Dalmont, ce jeune commis de notre voisin «le marchand de nouveautés. »

Ici Eugénie leva subitement les yeux, et les reporta <*n rougissant sui' son ouviage ; mais sa main tremidail, sa respiration était gênée, et c'était le nom d'Adolphe qui avait produit cet effet. Heureusement alors madame Moutonnet ne regardait point sa fille; elle ne put s'apercevoir de son trouble.

«Je ne pensais point d'abord a inviter ce jeune <« homme, •» dit madame Moutonnet ; «mais j'ai fait ré- «* llexioii (|ue nous étions treize, et vous sentez bien que

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•"je n'ai pas VDiilti do ce iioml)ro lalal ; ce ii'esl, paspoiii- -"inoi. je ne suis |)()int sn|)eislilieiise: mais ces dames ^' le sont loiites, cl je ^^a.iie que mademoiselle Cécile n'au- ■^< rail pas consenli a èlrc de la partie, si nous avions été « liei/.e. Cela m'a décidée a inviter M. Adolphe. Je ne ■«connais point sa lamille; mais M. Duval, chez qui il " est, dit son père fort bien né, et fait beaucoup d'éloges «de M. Adolphe; ce jeune homme a pour moi inlini- " ment de complaisances et d'égards : lorsque je vais a « son magasin, il me mesure en ami, et me prévient quand « il y a des occasions h bon marché. Voila, monsieur «Moutonnet, toute notre société... Ètes-vous content de «mon choix? — Extrêmement content, ma chère mi- « gnonne ; nous nous amuserons comme des rois. — ".leanneton fait rôtir un dindon superbe et un morceau «de veau; nous aurons avec cela un beau pâté, une « langue, un saucisson, des fruits, du fromage... — C'est ''très bien, ma chère femme... et aurons-nous aussi... « vous savez?... — Quoi donc, monsieur? — La fine bou- ^' Icille de muscat? — Nous verrons cela demain, mon- « sieur... — Allons, ma toute bonne, je vois que vous " voulez me faire une surprise... — C'est bon... c'est bon, ^< monsieur Moutonnet. — Ils ont résolu de m'éreinter, » dit en lui-même le vieux commis.

« — Le temps est superbe, il fera très beau demain. « — Magnifique, ma femme ! — Kt chaud, » dit tout bas Bidois. " — Le rendez-vous est ici. A dix heures, tout le «monde doit être arrivé, et nous partirons. Surloul, « que chacun soit prêt ; qu'on n'aille pas se faire atten- «dre : vous entendez, monsieur Moutonnet?... — Soyez "tranquille, madame Moutonnet. — Et vous, Eugénie? « — Oh ! je serai prête, maman. — Quant a M. Bidois, je <'sais qu'il est toi|joui'5 exact cl prêt avant les autres. >;

M. Bidois s'incline fort respectueusement. Le papa Moutonnet, après avoir écouté attentivement tous les détails que son épouse a bien voulu lui donner sur la fête du lendemain, se dispose a retourner s'asseoir devant son bureau, lorsque sa femme le retient encore.

«Monsieur Moutonnet?... — Ma femme!... — C'est « demain votre fête... Allez prendre votre demi-tasse au « café Monconseil ; vous avez assez travaillé aujourd'hui.»

La figure de M. Moutonnet devient radieuse; il presse avec attendrissement la main de sa femme.

«Ma chère amie, tu es vraiment d'une bonté, d'une « complaisance. . . Jeanneton ? mon chapeau, ma canne. . . « Âh I je ne sais pas si j'ai encore de l'argent... — Com- « ment! monsieur Moutonnet, je vous ai donné un petit « écu il n'y a pas quinze jours. . . — C'est juste, ma belle -, « mais tu sais bien que nous avons joué au loto diman- « che chez M. Gérard. — Vous n'avez pas, je pense, perdu «un écu au loto?... Vous avez des intrigues, monsieur « Moutonnet. — Âh ! ma femme ! — Vous en avez : il n'est « pas possible que ce petit écu Soit dépensé en si peu de « temps. — Attends... attends donc que je me fouille... « J'ai encore dix-sept sous. . . — C'est beaucoup plus qu'il « ne vous en faut... Allez, monsieur, et soyez sage... — « Ma belle, je te rapporterai trois morceaux de sucre. — « C'est bon, c'est bon... ne regardez pas tant les petites « filles sur votre chemin, cela vaudra beaucoup mieux. >»

M. Moutonnet embrasse sa femme, enfonce son chapeau sur sa tête, baise sa fille sur le front, et sort de sa boutique, se donnant un petit air décidé, dès qu'il n'est plus sous les yeux de sa femme.

Le vieux Bidois est tout entier a ses calculs; madame Moutonnet va se replacer au comptoir. Eugénie lient toujours son ouvrage : elle voudrait bien le quitter... elle

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sent le besoin de marcher, do parler, d'agir enfin ; mais elle n'ose bouger; sa mère est la, et la jeune fille tremble devant elle, parce qu'elle connaît sa sévérité.

Mais madame Moulonnet lui ordonne elle-même de laisser un moment son ouvrage, et d'aller voir si rien ne manque a sa toilette du lendemain. Eugénie ne se fait pas répéter cet ordre : en une minute elle a serré son ouvrage ; elle est sur le petit escalier du fond qui conduit a sa chambre, laquelle est au premier, en face de celle de ses parents.

Eugénie rencontre Jeanneton qui sort de sa cuisine, au moment où la jeune fille va entrer dans sa chambre. Celle-ci a l'habitude de causer quelquefois avec la domestique : Jeanneton est une bonne grosse fille qui a pour Eugénie le plus sincère attachement; d'ailleurs, a qui Eugénie pourrait-elle confier ses peines, ses plaisirs, ses petits secrets (et une jeune fille en a toujours), si ce n'est a cette bonne Jeanneton? Ce n'est qu'en tremblant et les yeux baissés qu'Eugénie parle a sa mère ; son père ne veut pas qu'elle lui dise rien en particulier, de crainte d'être grondé par sa femme, et ce n'est pas au vieux Bidois qu'Eugénie ira coûter ce qu'elle éprouve. Jeanneton seule peut donc quelquefois recevoir les confidences de la pauvre enfant : Jeanneton est femme; elle est jeune et sensible; c'est plus qu'il n'en faut pour inspirer de la confiance a un jeune cœur.

« Mon Dieu ! mamzelle, comme vous avez l'air con- «tent!... Quoi qu'ily a donc de nouveau a la maison?... •• — Ah ! Jeanneton, ne sais-tu pas que c'est demain la «fête démon père?... — OuiJ'croisben que je le sais!... «ce dindon et ce veau qu'il faut faire rôtir... Encore si « on m'emmenait a la campagne comme autrefois... Mais « non , faut que je garde la maison I La seule chose qui

" me console, c'est que c'est Bidois qui porte les pa- " quets...et que ça fait cnilêver ce vieux sournois-la... — "Ah! Jeanneton, que tu es méchante... Dis-moi: ma "jolie collerette est-elle plissée? — Oui, mamzelle, oui. " — Je mettrai ma robe lilas, mon chapeau de paille ««avec ce ruban neuf; il me va bien, n'est-ce pas? — " Eh ! mais, comme vot' toilette vous occupe aujourd'hui, « vous qui ordinairement vous en inquiétez si peu !... — «Mais, Jeanneton, nous serons beaucoup de monde... et " il faut bien songera... — Oh! soyez tranquille; n'im- « porte quelle toilette auront les autres, j'vous réponds, " moi. que vous serez toujours la plus jolie. — Tu crois^ "Jeanneton? «

La flgure d'Eugénie exprimait bien alors tout le plaisir ([ue lui faisait l'assurance de Jeanneton ; ses yeux semblaient interioger ceux de sa bonne, et y lire avec joie que la grosse fille ne savait point faire de compliment et qu'elle parlait avec franchise.

" A coup sur , » re|)rend Jeanneton , « ça n'est pas « mamzelle Mimi Bernard qui peut vous être comparée... " C'te grande nigaude ! qui fait des boules de savon quand «elle vient ici... et sa mère qui a les bras plus gros que «mes cuisses, sauf vot' respect, et madame Gérard qui « m'empeste avec sa vanille et sa moelle de bœuf, et sa " vieille sœur qui (;roit qu'on ne voit pas qu'elle a une « perruque... — Ah ! Jeanneton , il ne faut pas se mo- «quer... Mais «-'est vrai qu'elles sont bien drôles!... — "Quant aux hommes, ils sont encore plus farces... Ah! «mon Dieu! c'est ii qui sera le plus laid... excepté le «petit Estève qui n'est pas mal... mais il a l'air si da- «dais!... Enlin, c'est égal, c'est encore le mieux... —Oh ! « iif)n , Jeanneton... il n en aura un autre <]ui est bien «mieux (]ue teu\-!"a... — l n autre monsi^Mir? — Oui, \\n

l)i;r\II.S IXiMKSTIyt KS. 2-"J

w autre jeune lioniiiie... je ne sais pas si lu l'as vu... il « n'est encore venu que quelciuelois le malin à la bou- « tique parler un instant a maman... C'est le premier ««commis du magasin de nouveautés... — M. Adolphe ! «oh! je le connais. — Ah! n'est-il pas vrai qu'il est... «très bien? — Oui, c'est un joli jeune homme... Pardi ! « toutes les fois que je passe devant le magasin et qu'il « m'aperçoit, il accourt pour me demander de vos nou- « velles... — Comment ! Jeanneton, et tu ne me l'as ja- >«' mais dit?... — Kcoutez donc, mamzelle, ça m'est sorti «« de la lete ; et puis d'ailleurs tous les voisins, les jeunes «gens surtout en font autant... S'il fallait que je redise "tout cela... — Ah! M. Adolphe... c'est différent! .. ««comme il a l'air doux, honnête, sensible !... n'est-ce «pas, Jeanneton?.., — Mais dam', oui; il a l'air gentil... « pour ce qui est de sensible... je ne peux pas trop vous «' dire... Ah! ça, il vous a donc parlé? — Oh ! non, Jean- «« netou... jamais... Tu sais bien que je ne parle pas de- « vant maman. H m'a saluée, voila tout!... puis il ma ••regardée quelquefois... d'un air bien honnête... — «Tiens, j'crois ben qu'i n'vous faisait pas la grimace... «et il va demain a la fête de M. Moutonnet ? — Oui, « Jeanneton ; c'est maman qui l'a invité. — Oh ! pardine ! ««je sais ben que ce n'est pas vot' père... Kst-ce qu'il se ••permettrait d'inviter quelqu'un de son chef? — Oh I «comme nous allons nous amuser demain au bois de « Roraainville !... Ah ! ma pauvre Jeanneton ! que je suis « fâchée que tu ne viennes pas avec nous ! — Que voulez- «'vous! mais c'est égal... vous me conterez ce qu'on «aura fait... — Ohl oui, je te le dirai... tu sais que j'aime ««a te conter tout ce que je pense, ma chère Jeanneton... « Ilélas ! je n'ose pas parler comme cela a ma mère. — ♦<Ah! dam', c'est que vot' mère, ce n'est pas M. Mou-

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«tonnet... il s'en faut... — C'est elle-même cependant « qui m'a engagée a songer a ma toiletté de demain... 11 •< me semble, Jeanneton, que depuis quelque temps ma- « man est moins sévère avec moi ; elle s'occupe davan- « tage de ma parure... elle aime que je sois bien coiffée, ««bien habillée... j'en suis quelquefois toute surprise. — « Bah ! ça ne me surprend pas, moi ; écoutez donc, mam- « zelle Eugénie, vojus avez dix-huit ans, c'est l'âge où l'on « songe a marier les demoiselles ; et j'ai ben dans l'idée «que vos parents... c'est-à-dire que vot' mère s'en oc- « cupe ; car, pour vot' père, il sera la pour dire qu'il est «très content. — Comment, Jeanneton!... tu crois que «Ton pense... me marier?... Ah! mon Dieu! je n"y pen- «sais pas, moi... et cependant... Jeanneton, je vais faire «mes préparatifs pour demain. »

Eugénie entre dans sa chambre , mais sa toilette ne loccupe plus autant; elle est distraite, rêveuse ; ce mot de mariage la fait soupirer... Ce mot-la met toujours le trouble dans l'esprit dune jeune fille.

«Oui, oui, » murmure Jeanneton en retournant a sa cuisine, «on s'en occupe... Oh! j'ai des yeux, desoreil- «les; et, quoiqu'on ne me dise rien, je comprends de «reste!... Pauvre petite! je me doute ben avec qui on «vent la marier!... mais je n'ai pas voulu le lui dire; « car ça n'est pas avec le beau jeune homme du magasin » de nouveautés. »

LA SALM-ELSTACIIE.

Le soleil s'est levé, et brille d'un éclat que ne tempère aucun nuage, ce qui vous annonce qu'il lera beau et chaud pour la Saint-Eustaclie , qui ce jom-la se trouve tomber un dimanche ; cela arrange tout le monde, excepté M. Bidois, pour qui cette circonstance est un jour de repos de moins; mais il faut bien prendre son parti. Dès le matin, le vieux commis a été a la cuisine peser le dindon, le pâté et le morceau de veau; il a soupiré, puis il s'est consolé en pensant qu'il en mangerait sa part.

M. Moutonnet s'est levé a sept heures, a huit il a fait sa barbe, a neuf il a pris son café au lait, a dix il est habillé; il a même déjà à la main sa canne et son chapeau pour que l'on n'attende pas après lui.

Eugénie a aussi terminé sa toilette : elle descend près de son père qui lui donne l'étrenne de sa barbe. La jeune lille est moins gaie que la veille ; mille pensées l'agitent ; et chaque fois que l'on ouvre la porte de la boutique, elle rougit, et sent son cœur battre avec plus de force. Cependant, malgré cette préoccupation, elle donne de temps a autre, a la dérobée, un coup d'œil sur une des glaces qui sont dans la boutique; ce coup d'œil la rend intérieurement satisfaite, elle se rappelle ce que Jeanneton lui a dit la veille. Oui, sa robe lilas lui va fort bien ; son fichu, mis en sautoir, est d'une couleur qui lui sied ; son chapeau de paille entoure, sans trop la cacher, celte jolie figure qu'ombragent de si beaux cheveux, et ce ruban, noué sous le menton, est d'une fraîcheur parfaite : ces yeux modestes , d'oîi s'échappent parfois des regards

2S M. DLPO.Nf.

enchanteurs, sufUiaient seuls pour tourner une ttUe, Eu> génie n'ose point se dire cela, mais elle sourit à la glace qui lui répète ses grâces, puis rebaisse bien vite les yeux, de crainte d'avoir été aperçue.

Bidois arrive, portant deux énormes'paniers qu'il place sur le comptoir d'un air piteux, en attendant qu'on se mette en route.

Madame Moutonnet n'est point encore descendue , et ces messieurs se permettent la conversation, pendant qu'Eugénie regarde à la porte de la boutique.

«'Eli bien ! Bidois, nous aurons beau temps? — Oui, «une chaleur étouffante, un soleil qui est brûlant... — « C'est gentil au bois de llomainville... il y a de l'ombre, «•de la fraîcheur. — Oui, mais ce n'est pas gentil pour y " arriver : cette montagne de Belleville est d'un rude!... « — Bah ! c'est l'affaire d'un quart d'heure a monter. — <« Sans doute, ça n'est rien quand on n'a pas deux énor- « mes paniers a porter... ceux-ci sont de poids, je vous " assure. — Ah ! le dîner est soigné. . . — Si madame Mou- «' tonnet avait voulu, j'aurais emprunté le chien du bou- «« langer , ce gros caniche qui , avec un bâton dans su <« gueule, porte tout ce qu'on veut au bout... — Eh bien ' «< pourquoi n'as-tu pas demandé ce chien ! — Pourquoi? " vous savez bien que madame votre épouse n'aime pas «' les bêtes. — Ah ! c'est vrai, Bidois, je n'y pensais plus... «'Diable! ne va pas proposer le chien... il vaut mieux «que ce soit toi... Donne-moi une prise, Bidois... — Sa- «' vez-vous au moins si on prendra un liacre jusqu'il la «barrière? — Ma foi ! je ne sais pas, mon garçon... — Tu «' sais que nous sommes beaucoup de m,onde ; nous ne «' pourrions })as tenir quatorze dans un fiacre. — Que dia- <' ble! on en prend deux... n'est-ce pas une affaire entre «six hommes?,,,^- C'est juste ; tu n'auras qu''a le propo-

r,.V SAlM-KlSiACIlK. 29

" scr il ma femme. — Moi !... il me semble que c'e>t plii- « loi a vous, monsieur, a en parler. — Kli bien! nous al- "lons voir toul a l'heure... j'en dirai deux mots. — ,1e « gage bien que vous n'en parlerez sculemenl pas. — Je le «dis, IJidois, que j'en parlerai... — Jusiemenl, voiei « madame. »

Madame Moulonnet arrive en effel; aussilôl Bidois court se replacer près de ses paniers, en mettant la main sur les anses, et M. Moulonnet agite sa canne et son cliapeau.

« Je vois que tout le monde est prêt . » dit madame Moulonnet d'un air satisfait. «Oui. ma belle, nous voila «• disposés a partir, comme tu vois. — C'est bien. J'espère " que la société ne se fera pas attendre.

« Parlez donc des fiacres . « dit tout bas Bidois "a M. Moulonnet. « — Toula l'heure, » répond le passementier; « nous avons tout le temps. Tu vois bien qu'il n'y «a encore personne d'arrivé. »

M. Dupont vient le premier : Eugénie, (jui était rentrée <lans la boutique a l'arrivée de sa mère, lève les yeux sur la personne qui se présente ; mais elle les baisse aussitôt en apercevant l'épicier, qui pourtant lui fait un salut des plus gracieux.

«Me voici : j'espère qu'on ne m'attend pas,» dit M. Dupont en entrant. « — Non, mou ami, vous êtes un «homme charmant! — Dix heures ne sont pas encore «sonnées a Saint-Nicolas... Messieurs, mesdames, com- «ment va la santé?... Mademoiselle, je vous offre mes " très humbles hommages... — Ma fille... entendez-vous? «M. Dupont vous offre ses hommages... répondez donc!

« Monsieur est bien honnête, » dit a demi-voix Eugénie, en faisant la révérence a l'épicier qui, avec son liabit hlou-ciel , son gilet jonquille, et sa queue poudrée, ne

doutail pas que mademoiselle Mouloniiet ne le trouvât ravissaïU.

« Ma fille est timide, « dit madame Moiitonnet a M. Dupont, ««mais c'est ce qu'il faut; la jeunesse doit « êtie élevée comme cela... De la tenue, de l'obéissance, ««de la réserve surtout; c'est ainsi que l'on a fait mon « éducation, et vous savez quelle femme je suis.

« — l'esté! » dit Dupont, «« a coup sûr, vous êtes une ««femme qui... monsieur IMoulonnet en sait quelque ««chose. — Oh! ma femme! il n'y a pas son pareil dans ««toute la rue Saint-Martin. — Non, j'en réponds," dit tout bas Bidois.

« — J'ai ce qu'il faut pour être a la tète d'une maison, " et je me flatte que ma fille saura aussi figurer dans un « comptoir... — Ah ! ça, il s'agit de fêter ce bon M. Mou- «« tonnet... J'ai mon petit bouquet à offrir... Vous per- «« mettez?... »

En disant cela, M. Dupont tire de ses poches deux bouteilles, une de muscat et l'autre d'anisette, et les présente a la maîtresse de la maison.

« — Deux bouteilles! ... en vérité, monsieur Dupont, vous «« êtes trop aimable, vous faites des folies... — Toute ma ««boutique est a vous, belle dame... trop heureux si je «« puis... Ah! voila aussi un petit sac de quatre-mendiants. «« — Encore?... eh! vous poussez les choses trop loin. — ««Du muscat! » dit M. îMoutonnet, «« c'est mon vin fa- «« vori, et l'anisette est très bonne pour les vents. — Al- « Ions , monsieur Moutonnet , laissez la vos vents , et pla- «cez ces bouteilles et ce sac dans les paniers. Bidois, "VOUS prendrez bien garde de les secouer , cntendez- «« VOUS ? »

Bidois fait ce qu'il peut pour cacher son humeur, et il marronne en plaçant les bouteilles : ««En vérité, ou me

LA SAIJNT-EUSTACHE. 5^

«prend pour an mulet... et il ne faut pas les secouer «•encore!... non, je vais me gêner... Si j'étais sur au «moins d'aller en fiacre jusqu'à la barrière !... »

Et il fait en arrière des siii;nes a M. ^loutonnet; mais celui-ci fait semblant de ne pas les apercevoir.

Une odeur de vanille, de tubéreuse et de fleur d'oranger annonce l'arrivée de la famille Gérard. En effet, le parfumeur se présente en sautillant, donnant la main ii son petit garçon, qui, pour son entrée, grimpe sur le comptoir, et de la va se cramponner sur les épaules de M. Moutonnet. Les dames paraissent : on s'embrasse on se fait mille politesses, on se dit les choses les plus aimables, on a l'air de s'adorer, et les yeux cherchent déjà s'il y a quelque chose à reprendre dans la toilette, quelque ridicule à trouver dans la personne.

Eugénie seule ne songe pas a remarquer la mise de ces dames ; elle est troublée, embarrassée, et pourtant elle est bien contente... M. Adolphe vient d'arriver presque en même temps que la famille du parfumeur.

Le jeune homme s'est empressé d'aller saluer madame Moutonnet et son mari; il s'approche ensuite d'Eugénie, et lui dit quelques mots qu'elle n'entend pas bien, car il lui semble que sa mère a les yeux sur elle, et qu'elle s'aperçoit de son agitation : a peine si elle ose regarder un instant Adolphe, et cependant elle en meurt d'envie... Pauvre Eugénie!... l'éducation la plus sévère ne pourra jamais garantir le cœur des impressions de l'amour !

«Allons, nous n'attendons plus que la famille Bernard «pour partir. — Ils sont eu retard, il est dix heures dix... « — Dix heures cinq seulement," dit Dupont, «je me suis « réglé hier au soleil du Palais-Royal. — Je suis sûre, » dit madame Moutonnet, « que c'est madame Bernard qui tf n'est pas prête... elle n'en finit jamais! — G* est vrai, »

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(lit M. Gérard; « vous souvenez -vous <jua la lèle de ma «♦ femme elle nous a fait attendre deux heures sur la ter- « rasse des Feuillants? — Oui, oui . et cela parce que sou « cordonnier n'arrivait pas. et qu'il lui fallait absolument «des souliers roses. — Cliut! chut !... les voici... Allons, «il ny a rien a dire, il n'est que le quart. — Mais aussi . « voyez comme madame Bernard est déjà rouge!

««Nous voila ! » dit M. Bernard en se précipitant dans la boutique comme un sauteur des Acrobates; «< j'espère «•que l'on a une tenue... et que le badinage iia son «> train... Vive la joie ! je ne connais que ça... Les enfants ««me suivent : en attendant, j'embrasse ces dames. »

Les enfants étaient madame Bernard, sa fille et le petit commis, qui arrivèrent au moment où M. Bernard embrassait madame Moutonnet.

«' l'2h bien! le voila déjà en train. » dit madame Bernard : " ah! prenez-y garde, mesdames, il est aujour- « d'hui encore plus badin qu'a l'ordinaire ! — Il paraît «« que vous vous en êtes aperçue , » dit M. Gérard d'un air malin. « — Oui, monsieur, oui, et je m'en aperçois «. trois fois la semaine. — On le croit sans peine auprès «« de vous. " Kt le parfumeur s'approche de madame Bernaid en lui jetant un tendre regard de l'oeil gauche, tandis que le droit va fixer la perruque de M. Moutonnet.

««Allons, partons, » dit madame Moutonnet; « par- « tons, " répète-t-on de toutes parts.

««Comment! partons! » dit tout bas Bidois; «« et on « ne parle pas de voitures ! Mais est-ce qu'ils sont fous !

u — rsous allons a pied, ma belle? » dit d'un air soumis le bon passementier en s'approchant de sa femme. „ — Comment, monsieur, si nous allons a pied! belle «question, vraiment!... Par le temps qu'il fait, ne se- «>rait-ce pas un meurtre de s'enterrer dans des voilures?

LA SAIM-ELSIACIIE. oo

«< — C'.eitaineiuenl, mon cœur, coitaiiiement ce serait un «< meurtre! — D'ailleurs, le bois de Romainville est si «près... il ue faut que deux petites heures en se pro- «• menant... Nous aurons ensuite tout le temps de nous « reposer.

«' — Oui, oui, »» dit toute la société, « il faut aller a « pied ; au moins nous ne serons pas séparés. — Et puis «en roule, » dit Ueruard , « on fait des folies... et je « suis la. — Partons, partODs.

w — Il faut se résigner , »» dit lîidois; et il passe, en soupirant, un bras sous chaque panier.

Tout le monde se dispose a se mellie en route. On s'approche de la personne avec laquelle on est bien aise de faire le chemin.

Déjk madame Bernard s'est emparée du bras du petit Estève ; Gérard offre le sien a Mimi ; M. Moulonnet prend celui de mademoiselle Cécile ; M. Bernard se saisit de madame iMoutonnet ; Adolphe s'est approché d'Eugénie ; celle-ci sourit a l'idée qu'il sera son cavalier... mais la voix de sa mère fait entendre ces terribles paroles : " Ma « lille, acceptez le bras de ^I. Dupont... •>

En effet, depuis cinq minutes, l'épicier avait le bras en l'air devant Eugénie, en lui exprimant tout le plaisir qu'il aurait a faire la route avec elle: mais Eugénie ne l'entendait ni ne le voyait; elle attendait toujours Adolphe ; il lui semblait que ce n'était qu'a elle qu'Adolphe pouvait donner le bras.

La voix de madame Moutonne! a détruit le charme. Eugénie a entendu l'ordre; elle sait qu'il faut obéir sans faire d'observation: elle obéit donc... mais en passant son bras sous celui de l'épicier, elle jette a Adolphe un regard... puis fait, pendant tout le re>le de la route, une petite raine si triste!... Ah! si Dupont avait eu la

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moindre connaissance des femmes . s'il n'avait pas été aussi sot, il se serait Ijieii facilement aperçu de ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille ; mais si l'épicier ne voit rien, Adolphe, en revanche, a bien compris tout ce que lui disait le regard d'Eugénie.

Il s'éloigne sans oser paraître mécontent ; il va offrir son bras a madame Gérard, mais il s'arrange de manière a marcher toujours auprès d'Eugénie.

Tout le monde s'éloigne, et Bidois ferme la marche en faisant une moue qui augmente a mesure qu'il se sent plus fatigué.

La compagnie conserve une marche réglée tant que l'on est a Paris ; mais une fois dans le haut du faubourg du Temple, on commence a rire et a se rapprocher : enfin on passe la barrière, et M. Bernard déclare qu'il ne répond plus de lui.

Madame Moutonne! , malgré tous ses efforts, ne peut empéclier sou cavalier de renlraîner, de la faire courir, et quelquefois sauter par-dessus les pièces de bois que l'on trouve sur la route.

'. Yolîc mari est i)is qu'un démon, » crie madame Aloulumiet a madame Bernard ; « je ne puis pas en venir «■ a bout !... — Oh ! cela ne m'étonne pas, » dit la tablelière ; « dès qu'il est dans les champs , c'est comme un «cheval échappé. — Mais nous ne sommes encore qu'a « Belleville ; que sera-ce donc tout a l'heure ! . . . — Vous «verrez la feuille a l'envers, mesdames... — Ah! par «exemple, monsieur Bernard, ceci est trop fort, » dit madame Moulonnet ; « si vous me dites encore des choses « pareilles, je serai forcée de vous quitter le bras... »

Madame Bernard pousse et tire le petit Eslève pour l'engager a faire aussi des folies ; mais le petit commis est encore bien gauche , bien peu dégourdi , quoique ma-

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(lame Bernard lui réi)('lo a chaque inslaut : « Tâchez donc «de vous .animer un peu, Eslève; vraimeut, mon ami, « vous êtes trop timide pour un garçon ; il n'y a rien de M bête comme un homme timide. »»

M. Gérard marche a l'écart avec mademoiselle Mimi ; le parfumeur aime beaucoup les petites filles, et quoique mademoiselle i\Iimi joue encore a la poupée, elle n'est pins une enfant aux yeux de tout le monde. Sa laiile est élancée, son fichu dessine déjà deux petits contours bien arrondis, ebsa bouche, qui rit toujours, est aussi fraîche que ses joues. Le parfumeur a remarqué tout cela; il s'est emparé bien vile du bras de JMimi. Ils marchent assez loin pour qu'on n'entende pas ce qu'ils se disent; mais M. Gérard paraît fort animé, et louche un peu plus qu'a l'ordinaire, en tâchant de regarder tendrement la grande Mimi; et celle-ci rit tout le long de la route, parce qu'elle ne comprend pas ce que lui dit M. Gérard, et qu'elle veut avoir l'air de le comprendre.

M. Aloulonnet et mademoiselle Cécile sont les plus tranquilles; ils marchent d'un pas réglé, qui n'est interrompu que par quelques prises de tabac offertes et acceptées tous les quarts d'iicure. Le bon passementier vante les plaisirs des promenades champêtres, des parties de campagne, et passe eri revue toutes celles qu'il a faites depuis qu'il est marié. Mademoiselle Cécile , que celle conversation ne paraît pas amuser beaucoup, laisse parler son cavalier, et regarde ce que font les autres, cherchaul sur leurs figures a deviner ce qu'ils se disent.

Adolphe, qui donne le bras a madame Gérard , lâche de se tenir sans cesse auprès d'Eugénie, et de rendre la conversation générale. La petite parfumeuse remarque l'allention de son cavalier a rester près des mêmes personnes, et, par malice, le force quelquefois a s'arrêter

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titi il in.iK-lior plus vilo; mais Ad^lplio lioiivc loiijoui^ moyoïi (lo revenir près de celle qu'il aime, et quoique je ne vous aie pas enrorc dit qu'il aimât mademoiselle Moutonnel, je me Halle (jue vous vons en êtes aperçu. H y a de ces choses qui se devinent au premier coup d'œil ; il n'y a que les papas, les mamans et les maris qui ne voient pas aussi vile ce qui les intéresse, et c'est fort heureux pour tout le monde.

Kugénie, contente quand Adolphe était auprès d'elle, reprenait alors sa gaîté; s'éloignait- il, elle' soupirail , n'osant retourner la tète pour voir s'il allait se rapprocher, mais Irouvant toujours quelques prétextes pour s'arrêter ou ralentir sa marche, lorsqu'il restait trop longtemps en arrière.

M. Dupont épuisait toute son éloquence pour amuser sa jolie compagne , et répétait a chaque instant : « Quel M lemps superbe!... 11 fait hien chaud !... Comme nous ««allons nous amuser!... J'avais peur qu'il ne plût ce ««malin... J'avais presque envie de mettre mon hahii «' marron... mais à présent je suis enchanté d'avoir mis « celui-ci ; il est plus frais. »

Toutes ces jolies choses étaient perdues pour Eugénie, qui ne répondait (|ue par quelques monosyllabes, et l'épicier se disait en lui-même : •« Celle jeune personne «est parfaitement élevée... exlrêmemenl bien élevée. »

Bidois se traînait avec ses paniers, allant de l'un à l'autre, faisant une mine pileuse lorsque madame AIoulonnet ne le pouvait i)oint voir, el répétant avec Dupont : ««Oh! oui, il fait bien chaud !... et quand on porte des •«paniers comme cela!... Ouf! c'est tuanl... Ah! <;ii , ««est-ce qu'on ne s'arrêtera pas?... Je n'en puis plus... >r

Mais tons ces messieurs élaient trop occupés pour faire allentlcm aux plaintes de Bidois, que celui-ci ne

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pronoFiçait d'aillours (luoiilio sos (NmiIs. de <iMiii(<> dT-tro onloiidii do mndamc Moutonnet. Quoiqucfois lo vieux eonimis s'asseyait sur nii l)anr de pieiie ou contre une borne: mais rontnie on ne l'attendait pas, il reprenait alors ses rar<lean\ en répétant entre ses dents : « llinn ! «« quel joli plaisir ! La peste soit des diners sur l'herbe!... "Pourvu q\i"on niauiie tout encore, et (pic l'on ne fasse " pas rapp(nier (pn'bpu^ chose!... "

Knfin on est dans les champs, on respire nn air plus frais, el quoiqu'il n'y ait plus de lilas a cueillir, on aime encore a se promener sous leur feuillage.

Les sentiers que l'on suit sont quelquefois trop étroits pour que l'on puisse y marcher deux de front ; les dames quittent le bras de leur cavalier et ne le reprennent point parce que chacun veut courir, sauter et faire ce qui lui plaît. "Plus détiquelte, plus de cérémonie, » crie Bernard en lâchant le bras de madame Moutonnet qu'il n'est pas fâché de quitter. «11 faut ici aller h la débandade... « et les folies en avant! »

Cette nouvelle manière arrange assez 'tout le monde. M. Gérard , en courant après mailemoiselle Mimi, la pousse derrière de gros buissons, et en l'attrapant, saisit toujours quelque chose que la grande niaise lui laisse pincer, parce qu'elle croit que c'est dans le jeu. Mademoiselle Cécile, que la conversation de AI. Moutonnet n'amuse pas extrêmement, est bien aise de pouvoir épier a son aise ce que font et disent les autres; et madame Bernard lâche de faire courir le petit Estèveen l'invitant à l'attraper.

Mais ceux qui sont les plus contents, sans oser le faire paraître, se sont hâtés d'imiter l'exemple du reste de la société. Adolphe a quitté le bras de madame Gérard ; M. Dupont a eu cpieique peine a lâcher celui d'Eugénie.

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mais celle-ci l'a retiré tout doucement, pendant que l'épicier commençait une phrase sur le plaisir ([u'il éprouvait a être son cavalier.

«Comme cette jeune personne est modeste! » se dit Dupont, pendant qu'Eugénie court devant; «il n'y a pas « moyen de lui faire entendre un compliment ; non, elle « ne veut pas les écouter... c'est cela, de la pudeur! de « la retenue !... »

Et Dupont s'approche de madame Moutonnet a laquelle il dit tout bas : «Votre fille est singulièrement bien éle- « véo !... — Oh ! pour cela je m'en flatte, » répond madame Moutonnet d'un air orgueilleux; «j'en suis vrai- «ment enchantée !... Plus vous la connaîtrez, plus vous «en serez émerveillé!... Ah! je l'ai mise sur un bon « pied ; d'un coup d'oeil, d'un mol, d'un geste je la fais « obéir comme un soldat prussien ! C'est ainsi que tout «le monde marche chez moi. — Je vous en fais mon «compliment... une femme comme elle ferait bien mon «affaire! dans nu beau comptoir, entourée de pains de « sucre. . . de coiWitures. . . d'olives. . . hein? une jolie figure «placée la-dedans... ça ne nuit jamais, madame Mou- « lonnel. — C'est bon, c'est bon, mon ami Dupont, nous « parlerons de cela. »

Et madame Moutonnet serre la main a l'épicier en lui lançant un regard de satisfaction... Dupont est ravi, enchanté, car Dupont est très amoureux d'Eugénie, si toutefois on peut appeler amour ces désirs qu'un sol éprouve en regardant une jolie femme, comme un gourmand regarde un pâté, comme un ivrogne regarde une bouteille, comme un Normand regarde une pomme.

«Ah! ça, "dit l'épicier, «votre mari connaît-il mes « inlenlions?... Sait-il que?... »> Madame Moutonnet ne lui laisse pas le temps de con-

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tinuer; elle se retourne en hii jetant un regard courroucé : «Qui est-ce qui vous parle de mon mari?... Qu'ai- « je besoin de le consulter? Est-ce qu'il se mêle de quel- «que chose? Est-ce que j'ai besoin de ses avis? Est-ce « que je ne suis pas la maîtresse chez moi?

« — C'est juste... c'est très juste... >» dit Dupont (]iii , effrayé par la volubilité avec laquelle madame Moutonnet vient de lui répondre, s'aperçoit qu'il a dit une bêtise. "Oui, certes, vous êtes la maîtresse... et tout le «monde vous dira comme moi que... enfin c'est vous «seule que cela regarde. »

Pendant que Dupont cause avec madame la passementière, Eugénie et Adolphe se sont rapprochés. Pauvres jeunes gens ! S'ils connaissaient le sujet de la conversation de l'épicier avec madame Moutonnet, ils ne seraient pas aussi gais , aussi heureux ; mais ils ne se doutent point de ce qu'on projette : laissons-les donc encore se livrer au plaisir... il est toujours assez tôt pour s'affliger.

Les amants ont une manière de s'entendre et de se dire beaucoup de choses en peu de mots; les cœurs les plus neufs , les plus novices comprennent bien vite ce langage, car, pour tout ce qui tient a l'âme et à la nature^, on n'a pas besoin de leçon.

Eugénie n'est point coquette, mais elle est sensible, aimante ; elle ne cherche point a plaire, mais elle a be-^ soin d'aimer : ce sentiment si doux est fait pour celle qui désire un cœur qui réponde au sien. Eugénie n'éprouve point de ces goûts passagers qu'un autre fait disparaître; elle aimera avec passion ; car elle aimera véritablement. Vous voyez qu'Eugénie n'est pas une femme ordinaire ; ce qui m'étonne, moi, c'est qu'elle soit flUe de monsieur et madame Moutonnet... Enfin : Sic fata volunl.

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