LE MARI ET LE COMMISSAIRE
« Dieu, madame ! — Je suis outragée... je suis injuriée... "je suis attaquée dans ce que j'ai de plus clier... Hier au •♦soir, monsieur le commissaire, un grossier person- •«nage... un manant... un rustre, comme je passais dans «larueSaint-Marlin... etfort vite, je vous assure, car je « sais que les lemmes ne sont pas en sûreté dans les rues « de Paris... eh bien ! monsieur le commissaire , un au- « dacieux qui marchait derrière moi, s'est avancé... et «m'a pincée... vous devinez où, monsieur le commis- « saire?... Ah! Dieu!... j'ai manqué me trouver mal, je « ine suis approchée d'une boutique fort éclairée. . . Alors "le traître s'est avancé encore, m'a regardée et s'est « sauvé, monsieur le commissaire ; mais je le reconnaî- « trais entre mille ; je viens vous donner son signalement, « et je vous prie de faire faire des perquisitions pour qu'il « soit arrêté.
« — Monsieur le commissaire , on m'a cassé ma mar- «chaudise, » crie l'un. «Ou m'a volé un mouchoir, »» dit l'autre. «On m'a brisé ma lanterne. — On a cassé «mes vitres. — Monsieur m'a appelé voleur. — C'te « gueuse-la m'a appelée coquine... — On m'a vendu une « poudre pour les dents qui me les fait tomber. — On m'a «volé mon chien. — On veut ma faire payer une chose « que je ne dois point. — Mon portier m'a laissé coucher « dans lame... — Mou mari se grise. — Ma femme couche «en ville. »
De tous côtés on crie , ou parle , on veut être écouté, ce n'est pas sans peine que le commissaire tâche de calmer les uns et de consoler les autres.
Entin le tour de Dupont est arrivé ; il s'avance d'un air mystérieux vers le commissaire et demande a lui parler en secret.
La ligure , le ton singulier, la voix altérée de 1" épicier
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font piésiiraer au commissaire qu'il s'ai^it de (luelque affaire 1res grave, et il s'empresse de passer avec lui dans une autre pièce, en donnant l'ordre qu'on ne vienne pas les déranijer.
" De quoi s'agit-il, monsieur? » dit enûn le commissaire à l'épicier. Celui-ci cherche de quelle manière il pourra expliquer décemment son affaire a la justice, et le dialogue suivant s'établit entre eux.
" Je viens, monsieur le commissaire, pour un cas fort « giave... pour un fait qui intéresse le repos des époux...
LE COMMISSAIRE
«Voyons, monsieur, veuillez vous expliquer, je vous « prête la plus grande attention.
DU PGM.
«Je suis marié, monsieur le commissaire.
LE COMMISSAIRE
"Je vous en félicite, monsieur.
«Vous êtes hicn honnête!... il n'y a guère <]ue six «semaines, monsieur le commissaire; et vous sentez « que je suis près de ma femme...
LE COMMISSAIRE
•• Cum ardore et i?npetu. Je comprends, monsieur...
DUPONT, s
i^Impctu... Oui, monsieur le commissaire... Enfin... «j'ai pris une femme... ce n'est pas pour rester garçon, « monsieur le commissaire. . .
LE COMMISSAIRE
« Au fait, monsieur, s'il vous plaît.
«Le fait, monsieur le commissaire, c'est que, depuis «que je suis marié.., c'est cependant comme si je no
LE M VKI El LE COMMISSAIRE. 521
» l'clais pas, c'est absolumcnl la luèmc chose; c'est cas- « soiiado ou sucre l)is !
LE COMMISSAIRE
"Je ne vous enteiuls pas, monsieur.
DUPOM.
«Monsieur le commissaire, ma femme ne veut pas...
LE COMMISS.URE.
« Quoi, monsieur?
« Quoi ?... vous savez bien ! . . .
LE COMMISSAIRE
«Allons, monsieur, au but...
" Oui, au but, justement je ne peux pas y arriver de- «puis six semaines !...
LE COMMISS.URE.
«Vous moquez-vous de moi, monsieur?
«i\on, monsieur le commissaire, c'est ma femme qui «se moque de moi.
LE COMMISSAIRE
"Auroz-vous bientôt fini , monsieur, parlez plus clai- « rement ou retirez-vous.
" Il me semble pourtant que c'est assez clair !.. Je suis «marie depuis six semaines, monsieur le commissaire... « et je n'ai pas encore passe la nuit près de ma femme...
LE COMMISSAIRE
« Et voila l'affaire grave pour laquelle vous venez mo (t irouver?.,.
i» Ça me paraît assez conséquent, n moi !
522 M. DLPOM.
LE COMMISSAIRE
« Eh ! morbleu ! monsieur, couchez avec votre femme « tant quil vous plaira, et ne venez plus me déranger « pour cela.
DLPOM.
«Que j'y couche tant qu'il me plaira!.., ça vous est « facile à dire, monsieur le commissaire ; mais puisque « mon épouse ne le veut pas...
LE COMMISSAIRE
«< Elle ne veut pas cohabiter avec vous ?. . .
«t Pardon, monsieur le commissaire, comment appelez- ««vous cela?
LE COMMISSAIRE
« Cohabiter, monsieur.
« Ah ! on appelle cela cohabiter, je ne savais pas... Eh « bien ! c'est cela même , voila mon cas , monsieur le M commissaire ; ma femme ne veut pas, a ce qu'il paraît, « que je cohabite avec elle, et c'est pour cela que je suis «venu vous trouver... ayant pris une épouse pour... « cohabiter.
LE COMMISSAIRE
" Ma foi! monsieur, c'est la première fois qu'on vient «me consulter pour une circonstance semblable!..; et «je ne vois pas trop ce que je puis faire pour vous.
« Comment, monsieur, est-ce qu'il n'y a pas de lois ? « Est ce qu'une femme n'est point forcée de. . .
LE COMMISSAIRE
«Nous avons , dans le titre V du Code civil , traitant « du mariage, le chapitre VI : Des droits et des devoirs (^respectifs des époux, article 212, où il est dit : Les
Le mari et le commissaire. ô2 )
u époux se doivent muluellemcnt fidélité, secours, asusislance ; arlide 21 ô : Le mari doit protection à sa « femme^ la femme obéissance à son mari.