LE M VUI ET I,E COMMISSAIRE
«rczlui envoyer une citation; n'est-ce pas, monsieur le «commissaire?
LE COMMISSAIRE
«Oui, monsieur; mais il faut espérer que nous n'en <ivien<lrons pnslîi. Tôr ou lard, une femme se rend a la « douceur, à la patience et aux bons procédés. . .
niPONT,
«. i:t aux articles 21" et 21 i , que je vais apprendre « par cœur. J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur le " commissaire. »
Dupont sort du cabinet de Tliomme de loi, el, avant de rentrer chez lui , s'empresse d'aller acheter le Code
î\ETOUR n'AnOLPIIE. I.E JOLI MENAGE.
Nous avons laissé Adolphe pleurant son père , dont la mort lui enlève le seul ami qu'il avait au monde, le seul être près duquel il pouvait trouver des consolations, de sages avis, et connaître les doux épanchcmcnts de l'amitié, sentiment si beau, et que l'on rencontre trop peu chez les hommes ! Que de gens vivent et meurent sans avoir eu un ami!... L'amitié est aussi rare que lamour est commun. .
Mais un bon père est le premier ami que nous donne la nature; quels regrets ne doit-on pas éprouver eu le perdant, surtout lorsqu'une douce intimité en a fait le contilenl do nos poines et de nos plaisirs !
o26 M. LLPONt.
« On remplace un ami, son épouse, une amante;
« Mais un vertueux père est un Lien piécieux
« Qu'on ne lient qu'une fois de la bonté des dieux! »
Heureux encore d'avoir pu adoucir les derniers moments de l'auteur de ses jours, et fier d'avoir été son gardien, son appui, d'avoir, jusqu'au terme fatal, rempli les devoirs d'un bon fils, Adolphe sent bientôt une douce mélancolie remplacer la douleur amère qui l'accablait; il n'oublie pas son père, il y pense souvent; mais ce souvenir a pour lui des charmes , car il peut se dire : « Jamais mon père n'a eu a se plaindre de son fils.»
Il emploie quelques jours a se défaire du modeste mobilier de M. Dalmont. Ayant réalisé son petit héritage, il va saluer la tombe de son père, et reprend le chemin de Paris.
Il y a un peu plus de deux mois qu'il est parti, et il est loin de se douter de tout ce qui s'était passé pendant son absence.
Le silence de Jeanneton le surprend ; mais il présume que les choses étant encore telles qu'il les a laissées a son départ, la bonne n'a pas cru devoir lui écrire.
Cependant, en approchant de Paris, il est moins tranquille, de nouvelles craintes agitent son cœur. Pourrat-il revoir son Eugénie? est-elle toujours renfermée aussi sévèrement? trouvera-t-il le moyen de parvenir jusqu'à elle?... Telles sont les questions qu'il s'adresse; el plus 'son inquiétude augmente, plus il presse sa marche pour arriver a Paris.
Il est enfin dans la capitale ; son premier«soin est de se diriger vers la demeure de son Eugénie, sans savoir encore s'il lui sera possible de l'apercevoir, d'apprendre quelque chose: il sait qu'il verra la maison qu'elle ha-, bile ; et, pour un amant, c'est déjà beaucoup.
RETOUR d' ADOLPHE. 527
Adolphe entre dans la rue Saint-Martin. Comme son cœur bat en approchant de la boutique de passementerie !... C'est la... il va la voir peut-être... Depuis deux mois on a dû lui rendre la liberté... il regarde à travers les carreaux... il ne la voit pas... il repasse encore... il s'arrête plus longtemps... il n'aperçoit que Bidois et madame Moutonnet assis dans les comptoirs.
«Eh quoi! <♦ se dit Adolphe, « toujours la même séyé- « rite ! .. . Pauvre Eugénie. . . et c'est moi qui suis cause ! . .. «Si je pouvais rencontrer Jeanneton!... Il faut attendre « la nuit... Toujours attendre!... Et ce soif, serai-je plus «heureux !... Il me semble qu'il y a un siècle que je ne «l'ai vue, et je suis bien sûr qu'elle éprouve cela comme «moi!... Allons questionner ma bonne femme, et savoir «si elle a remis la lettre a Jeanneton, ensuite j'irai me «chercher une chambre quelque part !... car je neveux « plus loger dans celle... Non , non , je ne veux plus du « voisinage de mademoiselle Zélie ! . . . Les hommes sont «si faibles!... si!... mais je saurai ne plus l'être!... je « dois être fidèle à mon Eugénie ! ... »
Avant de s'éloigner, Adolphe veut encore passer une fois devant la boutique, et y jeter un dernier regard. Bidois , qui a reconnu le jeune homme regardant au travers des carreaux, quitte sa plume et son grattoir, et vient, d'un air goguenard, se placer sur le seuil de la porte, où, sans oser regarder Adolphe, il tâche, en se pinçant les lèvres et en prenant une prise de tabac, de donner à sa physionomie une expression maligne et moqueuse.
Les grimaces de Bidois attirent l'attention d'Adolphe ; il brûle de le questionner, mais il n'ose... et après avoir cherché un moment a lire dans les yeux du vieux commis, il s'éloigne rapidement, tandis que Bidois retourne à ses calculs, enchanté de ce qu'il vient de faire.
328 M. Duru-NT.
Adolphe court chez la portière qui s'est chargée do sa lettre pour Jcanneton. KUe lait un cri en apercevant le jeune homme.
« Comment ! vous vTa, monsieur?... Âh ! vous avez été « bien longtemps absent!... — Je ne pouvais quitter mon «père, madame Remy... et il est mort dans mes bras... « — Pauvre cher homme!... Et de quoi est-il mort?... — « Ah ! je vous conterai cela plus tard, madame Remy ; mais M de grâce, veuillez me dire si vous avez remis à Jeanne- "ton ce billet... — Vot' lettre? oui, monsieur; oh! j'iui «ai donnée a elle-même le soir de vol' départ. — Ah! je «vous remercie ; me voila plus tranquille!... Et quelles «nouvelles dans ce quartier, madame Remy? chez « M. Moutonnet?... — Quelles nouvelles? Ah ! ma foi ! de- « puis six semaines il n'y a rien eu de nouveau ! — Depuis «six semaines? Est-ce qu'à cette époque il ^st passé « quelque chose d'extraordinaire? — Mais, le mariage de «mamzelle Eugénie, vTa tout!... — Le mariage d'Eugé- «nie?... — Oui... le mariage... Mais qu'avez-vous donc, «monsieur? Comme vous pâlissez!... — Non, non, ce «n'est rien... mais vous vous trompez sans doute, ma- « dame Remy, ce ne peut être d'Eugénie... de la fille de «M. Moutonnet, que vous voulez parler?... — Mais si, «monsieur, mademoiselle Eugénie Moutonnet. Pardi! je «ta connais ben ! le mariage s'est faii a Saint-Nicolas... «Asseyez-vous donc, monsieur, comme vous tremblez!... « vous allez vous trouver mal , c'est sûr... buvez un peu «d'eau... un peu de vin... — Non... non, madame... co « n'est rien. . . je me sens mieux. . . cela va se passer. . . — "Pauvre jeune homme!... came fait peur de le voir «comme ça!... C'est un étourdissement... la fatigue « peut-être... cesjeunes gens vont si vite!... on a chaud, ff et puis...— Oui, madame... c'est ua élourdissement...
IlETOl R n'AnOLI'ME. 02^)
« mais cela se dissipe... i^t quelle esl la personne qui a «épousé mademoiselle Eugénie? — M. Dupont, épicier «rue aux Ours... Un gros, court, l'air un peu bêle... « vous devez l'avoir vu... — Oui, oui, je le connais... Ils «sont mariés... depuis six semaines, diles-vous? — Oui, «monsieur; oh ! c'est une noce qui a fait assez de bruit ; « on avait mis des bouquets aux tètes et aux queues des « chevaux : vous entendez ben que tout le monde voulait « voirça !... Et puis le marié, M. Dupont, avait une figure «si drôle... — Je vous remercie, madame Remy, je n'en « veux pas savoir davantage. . . — Vous vous en allez, mon- « sieur?... et vot' paquet?... — Gardez-le encore, si cela «ne vous gêne pas... — Oh! du tout, monsieur; et vous « ne voulez rien faire dire a mamzelle Jeanneton? Elle est «maintenant en service chez madame Dupont; elle n'a «pas quitté sa jeune maîtresse. — Chez madame Du- «pont!... — Oui, monsieur, chez l'épicière. — Chez... «Adieu, madame Remy. — Vous ne voulez pas que je lui « dise rien? Je la vois rarement; mais, pour vous obliger, «je... — Non, non, je n'ai plus rien a lui dire; je vous «remercie. »
Adolphe sort de chez la portière, et s'éloigne de la rue Saint-Martin, sans passer cette fois devant la boutique do madame Moutonnet. 11 marche précipitamment, et sans avoir de but, sans savoir où il va; il ne cherche maintenant qu'a s'éloigner de la demeure d'Eugénie, il la fuit avec autant d'empressement quil enmoltait a s'en rapprocher quelques heures auparavant.
La nuit est venue, Adolphe marche toujours, une seule pensée l'occupe : Elle est mariée!... A chaque minute il se redit ces mots, et il a peine encore a se persuader qu'une erreur ne l'abuse point, que ses oreilles ne l'ont point trompé. Cependant les détails que lui a donnés la
portière ne peuvent lui laisser aucun doute ; et d'ailleurs, cette union n'était-elle pas projetée, ne devait-elle pas se iaire?... Comment espérait-il l'empêcher! Il n'en sait rien lui-même, mais Eugénie lui avait juré de n'être qu'a lui!.., Eugénie si tendre, si aimante, si sincère... a pu oublier Adolphe pour épouser Dupont!
Il ne se dit pas : On a pu l'y contraindre , il fallait obéir a ses parents, elle n'avait aucune force pour résister.
Il ne se dit rien de cela; car la jalousie rend injuste ; et loin de chercher maintenant des motifs pour excuser Eugénie, il l'accuse, il l'accable de reproches, il ne lui voit que des torts, et ne songe pas aux larmes qu'elle a pu répandre , aux tourments qu'elle a dû éprouver ; mais l'amour est égoïste, il veut qu'on lui sacrifle tout, et ne tient aucun compte des pleurs qu'il fait verser.
« Que les femmes sont perfides ! >» se dit Adolphe ; "épouser ce Dupont qu'elle disait détester!... A peine « suis-je éloigné, et elle cède! et elle se marie ! elle ou- « blie tout ce qu'elle m'a promis a notre dernière entre- « vue ! . . . Et alors combien elle paraissait m'aimer ! . . . »»
Tout en marchant, Adolphe se trouve, sans savoir comment, au bord de la rivière, auprès de Bercy. Ses jambes refusent d'aller plus loin, il s'assied à terre, en descendant au bord de l'eau. Un jeune homme et une femme sont assis un peu plus loin se tenant tendrement entrelacés.
Le murmure de l'eau, le silence de la nuit, le vent qui souffle, la solitude du lieu, inspirent a Adolphe les plus tristes pensées e( ajoutent a ses tourments.
Pour le couple amoureux assis un peu plus loin, le bruit de l'eau est plein de douceur, le silence de la nuit a des charmes, le vent est un zéphyr qui les caresse, et la solitude convient a leur tendresse et rassure leur amour.
Tout ce qui nous environne prend la couleur des sen-