RETOUR D' ADOLPHE
salions de notre âme, et ce qui charme l'homme heureux, allriste quelquefois les rcf^aids du pauvre. Nos yeux, voient les beautés de la nature ; mais notre cœur seul les sent, et un cœur souffrant se laisse difficilement charmer.
Les deux amants se donnent un baiser... Adolphe l'entend ; il se lève, s'éloij^ne a grands pas : il ne peut plus supporter le tableau de l'amour heureux.
Des idées sinistres s'emparent de son esprit; il conçoit le projet de chercher au fond de l'eau la fin de ses tourments. 11 s'arrête morne, pensif, devant cette eau qui coule à ses pieds... 11 la regarde d'un œil sec, et déjà son âme s'élance dans l'immensité. «« Que ferais-je encore sur la <♦ terre? » dit-il en souriant a l'idée du trépas. « Elle ne «m'aime plus... elle est a un autre... elle ne peut plus « être a moi ! . . . J'ai perdu mon père ! ... je n'ai plus per- « sonne qui maime !... >»
Et Adolphe fait un mouvement pour s'élancer dans l'eau... mais des bras l'entourent, le saisissent, le retiennent. . . Il se sent entraîner loin de la par deux personnes dont l'une ne quitte pas son bras; tandis que l'autre mouille sa main de larmes.
« Ah ! monsieur ! que faites-vous, qu'alliez-vous faire ?»» lui dit une voix douce et émue; « mourir!... mourir si «jeune... vous abandonner au désespoir! Ah! c'est bien » mal ! monsieur. Est-ce qu'il n'y a pas une Providence? «est-ce qu'il faut jamais en douter?... Ah! c'est bien «mal!... dis-lui, Charles, dis-lui donc que c'est affreux « de vouloir se tuer.
« — Allons, monsieur, » dit l'autre personne, «revenez «a vous; chassez ces idées-la... et reprenez courage... Si « c'est le besoin, la misère... ah! nous ferons pour vous « tout ce que nous pourrons !... Songez, monsieur, a vos «parents, a votre mère .. — Je n'ai plus de parents... je
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«n'ai point d'amis... Tnc seule femme... mais elle ne « m'aime plus... — Eli bien ! monsieur, nous vous aime- « rons, nous serons vos amis, nous, n'est-ce pas, Charles? «' Et vous verrez que vous n'avez pas tout perdu ! . . . »
Adolphe regarde les personnes qui lui parlent : c'est un jeune homme de vingt ans, dont le costume annonce un simple artisan; c'est une femme qui en paraîta peine seize, et vetuc en modeste ouvrière. Ce sont eux qui étaient assis non loin d'Adolphe ; ils l'ont vu se lever précipitamment; sa démarche, le désordre de sa mise, les mots entrecoupés qui lui échappaient ont fait naître en leur cœur un secret pressentiment : ils ont suivi Adolphe et sont arrivés assez a temps pour l'empêcher d'accomplir son fatal dessein.
Les jeunes gens entourent Adolphe, lui serrent les mains, le regardent avec le plus touchant intérêt. Adolphe ému, attendri, sent qu'il peut encore éprouver de doux sentiments ; sa poitrine se gonfle, un torrent de larmes s'échappe enfin de ses yeux et le jeune couple mêle ses pleurs aux siens.
« Dites, ah ! dites-moi, monsieur, que vous ne songez « plus a la mort... que vous ne voulez plus mourir, » dit la jeune femme à Adolphe, ««que vous n'aurez plus de «ces vilaines pensées-la! — Non... non, mes amis... «mes bons amis!... Vous venez de me faire sentir que « mon cœur peut encore éprouver quelques douces sen- «sations sur la terre... Hélas! je ne le croyais plus!... " mais les laniies que vous m'avez fait répandre viennent 44 de me soulager. . . — Pleurez ! . . . ah ! pleurez, cela fait « du bien ! . . . — Venez avec nous, monsieur, vous nous « conterez vos peines, cela les adoucira. — Oh ! tu as « raison, Charles, il ne faut pas qu'il nous quitte cette Mjuiit; il restera chez nous... D'ailleurs, il nous a ap-
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*« pelés ses amis, il verra que nous sonimos digues de « l'être. »
Le jeune homme et sa compagne pronnont cliamn un bras d'Adolphe, et on se met en marche. Adolphe se laisse conduire ; son cœur, plein de reconnaissance pour l'intérêt que lui témoignent ces jeunes gens, se sent déjà disposé a les aimer.
«»i\ous ne sommes pas bien riches, »» dit en route la jeune femme a Adolphe. "Charles, mon mari, est « graveur, cl moi je brode ; mais nous sommes bien heu- «reux!...
« Vous êtes mariés, » dit Adolphe en les regardant tous deux avec surprise. «« — Oui, monsieur, il y a l)ien- «tôt cinq mois!... Ah! monsieur est peut-être étonné "<lc nous avoir vus, Charles et moi, assis tout seuls au " bord de l'eau... mais nous sommes si bien ensemble «dans les endroits solitaires... nous aimons tant a nous « parler d'amour, que nous ne nous promenons pas où « il y a du monde ; v'ia pourquoi on nous prend encore «pour des amants... Mais, quoique mariés, nous le se- «rons toujours, n'est-ce pas, Charles? — Oui, ma chère «Louise; est-ce que l'on peut se lasser d'être heu- « reux ! »»
Adolphe admire l'union de ces jeunes époux, et soupire en songeant a Eugénie : c'est comme cela qu'il espérait vivre avec elle!...
On arrive rue Saint-Paul, c'est là que demeurent les jeunes gens. Us font monter Adolphe à un quatrième étage, et il entre dans un petit logement bien simple, mais arrangé avec goût, et où régnent partout l'ordre et la propreté. On le fait asseoir; et pendant que le jeune homme fait du feu dans une cheminée, la jeune femme dresse une table, prépare un souper frugal; en un mq-
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ment tout cela est terminé, et Adolphe se trouve assis a table entre ses nouveaux amis.
» Eh bien ! » lui dit Louise en lui prenant la main, «*ne trouvez-vous pas encore quelques charmes a l'exis- « tence? — Ah! mes amis,» dit Adolphe en les regardant avec attendrissement, « je sens maintenant com- «« bien j'étais coupable ; tant que l'honneur nous reste, « on ne doit point disposer de sa vie !... C'est une lâcheté « de ne point savoir souffrir; je rougis de ma faute!... «Et quand vous saurez que c'est pour une femme... — « Ah ! monsieur, cela n'est pas raisonnable, » ditCharles. « — Quoi! c'est pour une femme...» dit Louise! «ah! «c'est différent... je vous pardonne alors... quoique «cela soit toujours une folie; mais c'est bien d'aimer « quelqu'un comme cela... Ah! c'est très bien!... cepen- « daut se tuer... c'est trop fort, car il n'y a plus d'espé- «rance alors, et tenez, en amour, il faut toujours en « avoir... Mais contez-nous vos chagrins, vos peines... ne «nous cachez rien... " «
Adolphe fait le récit de ses amours, il n'omet rien depuis la Saint-Eustache jusqu'à son retour de Senlis. Le jeune couple l'écoute avec attention. «Ah! c'est bien «mal,» ditCharles, «de s'être mariée malgré tout ce «qu'elle vous avait promis ; oubliez-la, monsieur Adol- «phe, oubliez-la, il faut suivre son exemple. — Mais « cependant, » dit Louise, « si on a forcé cette pauvre « Eugénie... si sa mère l'a voulu, que vouliez-vous qu'elle « fit?... Une jeune fille ne fait pas ses volontés... et puis « vous n'étiez pas la! — Mais, ma chère amie, on aurait « dû lui écrire, puisque .Icanneton le savait a Senlis... — «Oui, mais il n'aurait pas quitté son père mourant... « n'est-ce pas, monsieur Adolphe ?. . . — Oh ! sans doute ! «« tenez, mes amis, je vais lâcher de l'oublier... — Vous
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tt feriez bien, »» <lil Cliaiies, « une femme qui en épouse « un autre ne mérite pas nos regrets ! . . . Vous en trouve- «rcz mille qui vous consoleront! — Fi! monsieur ««Charles, que c'est vilain ce que vous dites la, »> dit Louise à son mari ; «< si on m'avait forcée d'en épouser «« un autre que toi, tu te serais donc bien vile consolé... « — Oh ! non... mais... enfin tu veux donc qu'il se clia- «grine constamment? — Je veux... je veux. . qu'il l'ou- « blie, oui... mais qu'il l'aime toujours un peu.
« — Vous n'avez point de logement pour ce soir, » dit Charles, « vous coucherez chez nous... Louise, ôte un «matelas de notre lit, et mets-le dans cette pièce-ci... — ««Oui, tout de suite... — Mais cela vous généra, mes «• amis, n dit Adolphe. «« — Nous gêner ! ... au contraire, « cela nous fait plaisir de vous garder plus longtemps.. . «• — Je coucherai sur une chaise, je ne veux pas que vous « défassiez votre lit... — Oh ! notre lit est toujours assez «'doux, » dit Louise en souriant. Et en un instant le lit est préparé.
Les jeunes gens souhaitent le bonsoir a leur nouvel ami. et l'engagent îi prendre du repos. Ils se retirent dans leur petite chambre a coucher, qui est pour eux le temple du bonheur, et Adolphe se dit en soupirant : «♦ Le joli «« ménage !...»»
Le lendemain matin, Adolphe , que la fatigue d'une longue route et les secousses de la veille ont enfin endormi, voit a son réveil Louise qui travaille déjà a côté de son mari.
« Je vais vous quitter, mes bons amis , » dit Adolphe, « mais je vous demande la permission de venir vous voir ««souvent; le tableau de votre bonheur et votre amitié « seront désormais mes plus douces jouissances.
« — Ah! nous l'espérons bien que vous viendrez nous
«voir, ce serait l)eaii de nous oublier!... Qu'allez-vous « faire malmenant?" dit Charles, « avez-vous besoin d'ar- «gent? Je n'en ai guère, mais cej)endant je puis encore « partager avec vous. — Je n'en ai pas besoin, mes amis; ««mon modeste héritage, réuni a ce qui me restait, me « fait encore possesseur de près de six cents francs ; avec «< cela, vous le voyez, je puis attendre que j'aie trouvé «un emploi, et je vais d'abord louer un petit logement.., «« — Ah! tâchez que ce soit près de nous. — Bah !.. »» dit tout bas Louise, «je gage bien que ce sera près d'Eu- « génie !...»>
Adolphe emlirasse ses nouveaux amis, leur promet de les revoir bientôt, et les quille moins malheureux que la veille. « Mainlenanl," se di(-il, «je sais qu'il y a encore « des cœurs qui répondent au mien. «