ENTREVUE DEVANT TÉMOINS
Après avoir vu des logements dans le Marais, où il les trouve trop tristes; dans la chaussée d'Antln, où il les trouve trop chers; et dans le faubourg Saint-Germain, où il se trouve trop éloigné de ses jeunes amis, Adolphe revient vers ce quartier qu'il a juré de fuir; il tourne et retourne dans la rue Saint-Martin près de la rue aux Ours, puis il dit : «Que m'importe qu'elle demeure de -ce côté? J'espère bien ne jamais la rencontrer; mais il ««ne faut pas, à cause de cela, m'éloigner d'un quartier «qui m'est commode... on j'ai mes habitudes, où. par
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«•quelques counaissances, j'espère trouver une place. «Pourquoi me gi-uer?... Le petit hôtel où j'ai logé me «couveuait; probablement mademoiselle Zélie ne l'iia- « bite plus... je me rappelle maintenant qu'elle devait «•déménager; allons nous en assurer, et, si elle n'y est «•plus, reprenons ma petite chambre. »
Adolphe se rend donc à son dernier logement; il apprend qu'en effet la jeune danseuse a depuis longtemps quitté la maison ; alors, après avoir été chercher ses effets chez madame Uemy, il reprend possession de son ancien domicile.
Mais, dans cette petite chambre, l'image d'Eugénie est toujours avec lui ; il se rappelle leur dernière entrevue; il s© reporte ensuite au bois de Romainville, où les plus douces promesses furent échangées, où il a lu dans les yeux de son amie le plus tendre amour. Il reste un moment plongé dans sa rêverie, tout entier a ses souvenirs.
Tout a coup il se lève brusquement, jette loin de lui la chaise sur laquelle il était assis ; puis prenant son chapeau : «« Oublions tout cela! » s'écrie-t-il ; «• n'y pensons «•jamais!... Sortons, afin de me distraire, et d'éloigner «•d'inutiles regrets... Je triompherai de ma faiblesse... «•oui, je montrerai de la force, de la fermeté; je l'on- «•blierai. »
Il sort en disant cela; il marche a grands pas, mais il tourne toujours dans le même cercle ; enfin il se trouve dans la rue aux Ours.
•'Avant de l'oublier tout-a-fait, « se dit-il, ««si je me ««donnais le plaisir de la voir encore une fois... seule- •• ment pour l'humilier, pour la confondre, pour qu'elle ««voie bien dans mes yeux tout le mépris... toute l'iu- «différence qu'elle m'inspire maintenant... Oui, ce pro- «•jet est Toit bon., elle verra du moins (pic je ne m'af-
u fecte pas de sa trahison . . . elle en aura pèiit-èlre quelque « dépit, et je serai vengé. »
Adolphe, charmé d'avoir un prétexte pour revoir Eugénie, se rend vers la demeure de Dupont, en cherchant à se persuader qu'il y va de son honneur de faire cette démarche, qui doit montrer a celle qu'il aimait qu'il n'a plus d'amour pour elle.
Dupont venait de rentrer avec un exemplaire du Code civil, et il était assis dans son comptoir, où il apprenait par cœur les articles 21 2, 215 et 21 4, afin de pouvoir les citer a sa femme.
Adolphe entre brusquement dans la boutique, il regarde dans le comptoir, il porte ses yeux de tous côtés, et n'aperçoit point Eugénie ; il reste immobile au milieu des deux garçons qui lui demandent ce qu'il faut lui servir, et auxquels il ne répond pas.
u Servez donc monsieur, Joseph, » dit l'épicier sans lever les yeux de dessus son livre. «« — C monsieur ne « dit pas ce qu'il veut, not' bourgeois. »
La voix de Dupont frappe Adolphe ; il revient a lui, il balbutie quelques mots, et cherche ce qu'il va dire ; l'épicier lève les yeux enfin, et quoiqu'il n'ait vu Adolphe que le jour de la Saint-Eustache, il le reconnaît.
« — Eh ! . . . j'ai le plaisir de connaître monsieur ! ... A la «fête de M. Moutonnet... au bois de Romainville... Mon- « sieur se souvient-il... j'avais une culotte jaune... nous « avons eu une querelle avec les paysans?. . .
» — Oui... oui, monsieur, je me le rappelle parfaile- « ment, »» répond Adolphe en s'approchant du comptoir, «« et je ne vous avais pas oublié; votre figure m'était tou- « jours présente. — Ah! monsieur, vous êtes bien hon- « note I . . . — J'ai appris votre mariage. . . et. . . passant de- « vaut votre magasin, je venais vous faire mon compli-
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« ment. . . — Ah ! monsieur, je suis bien sensil^le ! Donnez- M vous donc la peine de vous asseoir... — Oh 1 je vous «remercie... je ne puis... — Vous resterez bien un mo- «ment... Vous connaissiez mon épouse? c'est mademoi- « selle Eugénie Moulonnet, fille unique du passepientier. « A la fêle du papa, vous avez plusieurs fois dansé avec « elle. . . El vous souvenez-vous, en jouant a cache-cache. . . u vous vous étiez perdus tous les deux? — Oui, monsieur; «en effet... je me rappelle... — Ah! c'est une jolie « femme, que mon épouse ; c'est une femme charmante! . . . «mais, comme dit monsieur le commissaire, la tête an- « guis.. . pourvu qu'il n'y ait pas quelque disgrâce. . Mais « chut ! silence ! . . . ne parlons pas de cela ! . . . — Il y a six « semaines que vous êtes marié, monsieur? — Oui, k peu «près... oh! c'est comme si c'était ce matin!... Prenez « garde, ne vous appuyez pas sur ce tonneau, on m'en a «déjà défoncé deux en me donnant une sérénade... — «Votre femme... mademoiselle Eugénie... n'est pas dans «votre boutique?... — Non, non; elle ne veut pas y ve- « nir : ah! les jeunes femmesont des caprices ! des idées « baroques î ... la mienne en a de fort singulières ! elle a « reçu une éducation si sévère !... mais j'étudie dans ce «moment-ci quelques petits articles qui, j'espère, ar- « rangeront tout cela. Ma femme m'adore, monsieur; eh <'bien! croiriez-vous quelle ue veut pas en convenir... « — Elle vous adore?. . . — Oui, monsieur, j'en suis per- «suadé; quoiqu'elle dise... Prenez garde, vous allez «renverser tous mes rouleaux de sirop... — Je vous fé- « licite, monsieur, de votre bonheur. . . — Ah ! monsieur, « puisque vous connaissez mon épouse, vous ne serez «pas fâché de lui faire aussi votre compliment, car vous «n'étiez pas a notre noce; je ne sais pourquoi madame «Moutonnel vous a oublié... Ah! nous nous v sommes
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"Ce qui s^ippulle amusés!... je puis ilirc que c'est une «noce qui a clé remarquée! Faites-moi l'honneur de « monter avec moi , je vais vous présenter a mon épouse. . . « — A votre... non, monsieur, non... je ne puis. — Si « fait, si fait; vous ne resterez qu'un instant, le temps de « lui dire bonjour; je suis persuadé qu'elle sera fort aise '« de vous voir. . . »»
Adolphe ne sait ce qu'il doit faire ; il brûle de voir Eugénie... il n'ose suivre Dupont. Pondant qu'il est indécis, l'épicier le prend par la main et le fait monter 'a l'appartement de sa femme. Adolphe est tremblant, il lespirc a peine... il n'a pas la force de résister.
Eugénie était seule dans sa chambre, Jeanneton venait de sortir. La jeune femme travaillait on se livrant a ses pensées, et quelquefois, sans qu'elle s'en aperçût, sa main s'arrêtait, son aiguille restait immobile, et Eugénie, les yeux toujours fixés sur son ouvrage, croyait travailler encore; son corps était Ta, mais son esprit était ailleurs.
Tout a coup elle entend monter l'escalier, elle reconnaît la voix de son époux, elle croit qu'il est avec quelque marchand de ses amis, et cependant elle éprouve un trouble, un saisissement qu'elle ne peut définir, et que jamais la présence de son mari ne lui a fait connaître. On approche de sa chambre... d'où vient qu'elle frémit, que son cœur bat avec tant de violence?
"Madame, » dit Dupont en entrant, « je vous pré- « sente... »» Eugénie a levé les yeux, elle a reconnu Adolphe ; elle pousse un cri déchirant et tombe sur le parquet.
«Allons! voil'a encore une attaque, » s'écrie Dupont en frappant du pied d'un air désespéré; « cette femme- «* la passe son temps a se trouver mal !... c'est désolant. «Monsieur, depuis que nous sommes mariés, elle n'en a fait pas d'autres!,.. Et JcauQcton, qui n'est pas Ta!..,