‹ M. DupontChapitre 7 sur 75 · M. IK P()>T · texte numérisé non relu

M. IK P()>T

Adolphe, que uous ne conuiiissons encore (jne fort peu, mérite-t-il d'elre aimé d'Eugénie? Oui. sil sufOt pour cela de posséder un cœur sensible, généreux, une âme ardente, une lêle exaltée... mais tout cela ne suffit pas près de madame Moutonne! : il faudrait des écus, et Adolphe n'a rien et n'espère rien : H na plus au monde que son père , et son père, après avoir éprouvé de grandes infortunes, est encore loin d'être heureux.

.Mais l'amour ne fait pas toutes ces réflexions : il va son train et les obstacles, loin de l'arrêter, redoublent encore sa force ; pour le vaincre, il faut le flatter au lieu de le coml)attre; encore est-il bien difficile d'en triompher. Adolphe a aimé Kuiiénio dès quil l'a vue ; c'est depuis ce temps qu'il s'est appliqué à se faire bien venir de madame Moutonnet, et ce n'est pas sans peine qu'il y est i)arvenu. 11 ne se demande pas ;i quoi lui servira son amour: les amants ne se font jamais de telles questions ; il aime, il adoie Kugénie; en être aimé serait le comble de ses vonix : la possédei... il JiOse encore penser à cela. Cependant Adolphe a eu plusieurs intrigues avec des demoiselles, qui, avec toutes les apparences de la sagesse , n'étaient rien moins que des vertus : |)Ourquoi le jeune honnne n"es])éreiait-il pas aussi triompher dlùigénie, dont il ne peut encore connaître les aimables qualités? Lhabitude des triomphes faciles fait bien du tort a la vertu ; on ne croit plus a la sagesse, lorsqu'on est si longtemps sans la rencontrer.

.le ne veux pas dire, cependant, qu'Adolphe soit un libertin, et qu'il ait formé le projet de séduire Eugénie. .Non, Adolphe est comme tous les jeunes gens lorsqu'ils sont amoureux, espérant toujours, ne raisonnant jamais.

On court, on saute, on se livre a la gaîté; M. Bernard fait des niches. M. (lérard entraîne les dames dans les

IV SAIM-KLSTACME. »i

fouriés. le petil Kslève tùclic de se déi^oiirilii. M. MoutoiHiet prend du tabac, et Bidois soupire en disant de temps a autre: "Est-ce qu'on ne va pas s'asseoir? — « Tout a l'heure" répond, madame Moutonnct, «« quand « nous serons dans le bois. »

Dupont, qui veut aussi faire l'aimable, va folâtrer près d'Eugénie, que le bruit des deux chaînes 'a breloques, qui se balancent sur la culotte de l'épicier, avertit toujours assez tût pour qu'elle ne l'attende pas. Le petit Gérard se fourre partout, et se cramponne après le dos de Dupont, qui crie parce que cela fait tomber sa poudre ; il prie le parfumeur de faire finir son fils; mais le parfumeur est trop occupé auprès de la grande Mimi, pour répoudre a M. Dupont ; et mademoiselle Cécile, qui voit tout, a déjà remarqué que M. Gérard l'a embrassée deux fois, et que madame Bernard fait courii' son petit commis dans les endroits écartés.

Adolphe voudrait bien aussi être a l'écart avec Eugénie; peut-être la jeune personne voudrait-elle de son côté causer avec Adolphe loin des regards curieux, mais ni l'un ni l'autre n'ose s'éloigner ; Eugénie s'arrête dès (|u'elle s'aperçoit que la société est en arrière; elle tremble que sa mère ne remarque que c'est avec le beau jeune homme qu'elle court de préférence. Madame ÎMoutonnet est bien éloignée de songer a cela ; elle a une trop haute idée de la réserve de sa lille; elle la croit trop soumise pour penser qu'elle soit capable d'éprouver un seul sentiment sans sa permission : mais les mères les plus sévères ne voient pas tout.

Cependant cette journée si belle pour les amants s'écoulera bien vite, et de telles occasions ne reviendront pas de fort longtemps peut-être ! «Ah ! » se dit Adolphe, <> il faut absolument que je lui parle, il faut (ju'ellê sa^

«che que je l'aime, que je l'adore... Si je ne le lui dis «pas aujourd'hui, quand donc le lui dirai-je?... »»

Et Eugénie se dit de son côté : «Je voudrais bien savoir «ce qu'il pense de moi!... Il me regarde, il soupire, « qu'est-ce qui le fait donc soupirer? Ah ! s'il ne me l'ap- « prend pas aujourd'hui, je ne le saurai pas de bien loug- « temps !...»>

Pauvres amants! vous brillez de vous faire de doux aveux... la crainte vous relient encore; mais si votre bouche se tait, vos yeux s'entendent déjà, et leur langage n'est-il pas celui du cœur?

Patience, vous voila au bois de Romainville , et j'ai dans l'idée que c'est la que vous achèverez de vous enr tendre. Au milieu du bruit des petits jeux, du désordre de la fête, il est impossible que vous ne trouviez pas l'occasion de vous rapprocher. Le site vous sera favorable. Oui, c'est un bien joli endroit que le bois de Romainville, c'est dommage pourtant qu'il ne soit pas plus épais ; mais il faut se contenter de ce qu'on a; d'ailleurs, je suis bien persuadé que les petites flileltes, les grisettes, les villageoises et les belles dames de Paris n'y vont jamais dans l'intention de chercher les bosquets touffus et les sentiers écartés.

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