ENTREVUE DEVANT TEMOINS. 04 O
Dès qu'Adolphe est éloigné , Jcaniieton court flonner ses soins a l'ugéuie, et Dupont se jette dans un fauteuil en desserrant sa cravate. «Tu m'as sauvé , ma chère, »» dil-il k la bonne, «sans loi j'étais étranglé !... le maudit «jeune homme !... je ne sais ce qui lui a pris ; il appe- «lait ma femme son Eugénie et moi un barbare! con- «çois-lu cela, Jeanneton? — Eli! monsieur, vous voyez «bien qu'il est fou !... qu'il ne sait ce qu'il dit... — C'est « ce que je me suis dit tout de suite... Quelle diable d'i- « dée ai-je eue de le faire monter avec moi! il était bien « tranquille en bas, ça lui a pris quand ma femme s'est «évanouie... Et comment va-t-elle , Jeanneton? — Oh! « mal... bien mal , monsieur, et cette fois je crains bien « qu'il ne nous faille le médecin. >»
La vue d'Adolphe a causé a Eugénie une telle révolulion que tous les secours de Jeanneton ne peuvent parvenir a lui faire reprendre ses sens; on fait chercher le médecin, il déclare la jeune femme en danger. En effet, lorsqu'elle rouvre les yeux, une hèvre ardente la dévore, le délire s'est emparé d'elle, la pauvre Eugénie est pendant quinze jours dans le plus grand péril.
Jeanneton ne quitte pas sa maîtresse; jour et nuit elle est à ses côtés. Dupont, fort affligé de l'état de sa femme, n'épargne rien pour qu'elle ait tout les secours de l'art. M. et madame Moutonnet viennent s'informer de la santé de leur fille; le père pleure sur son état; madame Moutonnet toujours froide , toujours sévère , ne laisse rien paraître, mais il faut présumer qu'elle gémit intérieurement : une mère pourrait -elle voir avec ijidifférence les souffrances de son enfant?
Enfin la jeunesse, la nature, triomphent. Eugénie est sauvée ! mais le médecin déclare que la convalescence sera longue, et exigera les plus grands ménagements.
Ôi4 M. Dl l'OM.
Dupoiil, IraïKiuillc sur les jours de sa femme et prévoyain, d'après la longueur que doit avoir sa convalescence, qu'il a tout le temps d'apprendre par cœur les articles du Code civil, se décide a entreprendre un voyage utile a son commerce et qu'il a différé jusque-là. C'est dans le midi qu'il doit se rendre , et comme les opérations qu'il va faire peuvent le retenir longtemps absent de chez lui, il place une personne fidèle dans son comptoir. Après avoir recommandé a Jeanneton la santé de sa femme, Dupont monte en diligence, et s'éloigne de Paris.
En sortant de la demeure de Dupont, Adolphe reste quelque temps sans savoir où il est et où il va; mais enfin le grand air calme ses sens, il revient a lui et se dirige alors vers la rue habitée par ses nouveaux amis; il sa't que c'est près de Charles et de sa femme qu'il trouvera des consolations.
" Ah ! mon Dieu ! » dit Louise en le voyant arriver encore tout en désordre, «qu'y a-t-il donc de nouveau?... « Qu'avez-vous fait depuis ce malin?... Regarde donc, « Charles, comme il a l'air effaré ! »
Adolphe raconte ce qui vient de lui arriver.
«Ah ! mon Dieu ! le drôle d'homme que ce M. Dupont,-» dit Louise; «mais -est-il bête!... vouloir à toute force « vous mener chez sa femme ; et cette pauvre Eugénie qui «se trouve mal!... Ah! ça ne m'étonne pas!... quelle «révolution votre vuo a dû lui causer!... Ah! tenez, « monsieur Adolphe, il ne faut plus faire de ces choses-la. « Celle que vous aimiez est mariée, il ne faut plus la voir, «n'est-ce pas, Charles? vous la feriez mourir, cette pau- « vre petite femme!... Et auriez-vous été bien avancé si «vous aviez étranglé son mari... qui a l'air d'un bon (•lioijime au fond? ^on, monsieur, non, il ne faut plus
t.MKEME DES A.M It.MUl.NS. oAO
" lecomraeiiccr, ça sérail 1res mal... — Vous avez raison, - Louise, je ne la verrai plus, je la fuirai, je vous le pro- « mois; d'ailleurs, je suis bien cerlain qu'elle ne m'aime « plus... elle s'est évanouie, parce que la surprise... l'é- « motion... un mouvement de repentir peut-être... Du- « pont m'a dit qu'elle l'adorait !... — Oui. monsieur, oh ! « ça m'en a tout l'air effectivement ! mais qu'elle l'adore «ou non, devez-vous pour cela troubler son repos, cber- " cher 'a la rendre encore plus malheureuse dans son mé- « naine'?... Croyez-vous que ça serait beau, monsieur? Et «si elle avait eu un autre mari, un homme jaloux, qui « vous eût entendu l'appeler votre Eugénie, et lui, raons- " Ire et barbare ! pensez-vous qu'il aurait pris cela aussi « tranquillement'? Et quand nume elle aurait été incon- « stante, est-ce donc une si belle vengeance de chercher «•a perdre une femme dans l'esprit de son mari"?... ça «serait vilain !... bien vilain !... mais vous me jurez que «' cela ne vous arrivera plus... — Oui, Louise, oh ! je vous " le jure... Mais, avant de l'oublier tout-'a-fait... je vou- « drais cependant savoir comment elle est maintenant... «Je l'ai laissée sans connaissance... et «luoiqu'elle ne « m'aime plus, je sens que je m'intéresse encore a elle. « — Oh! pour ça, c'est trop juste ; mais ça me regarde, « et je me charge de a soin... Bientôt vous aurez de ses « nouvelles.., — Quoi! vous auriez la bonté... — -La bonté! «belle bonté vraiment... d'aller s'informer de l'état de «celte jeune femme! ne v'ia-t-il pas une chose bien «merveilleuse!... D'ailleurs, monsieur, je m'y intéresse «aussi, moi, a cette pauvre Eugénie ; et je suis bien aise « de savoir... Tu le veux bien, n'est-ce pas, Charles?...
Charles n'a jamais d'autre volonté que celle de sa femme. Louise met a la hâte un petit bonnet, un fichu sur son cou, renoue le cordou de sou tablier noir, donne
un petit coup d'œil au miroir, un baiser a Ciiarles, et part en disant a Adolphe : « Attendez-moi ici, je ne serai «pas longtemps... »>
Adolphe reste auprès du jeune graveur, et pendant que celle-ci travaille, il lui parle d'Eugénie, toujoursd'Eugénie, qu'il ne verra plus, qu'il évitera avec le plus grand soin, qu'il veut enfin oublier entièrement, et a laquelle il pardonne son inconstance, faisant encore des vœux pour son bonheur et son repos, qu'il jure de ne plus troubler. Charles répond a Adolphe en lui parlant de Louise, de ses qualités, de ses vertus, de son esprit, de ses attraits; du plaisir qu'il goûte dans son heureux ménage. Us ne s'aperçoivent pas qu'aucun d'eux ne répond a l'autre ; ils causeraient comme cela pendant la journée entière.
Louise revient tout essou'fflée. La jeune femme est entrée dans la boutique de l'épicier, et, tout en faisant quelques emplettes, elle a appris des nouvelles, ce qui n'était pas difficile, car l'aventure du matin avait mis en mouvement toutes les cuisinières du quartier. Ou court chez Dupont pour écouter le récit de Joseph, lequel raconte a qui veut l'entendre, et toujours avec quelque circonstance nouvelle, l'arrivée d'un jeune homme qui est devenu fou subitement, ce qui a fait évanouir madame Dupont, et a manqué de causer la mort de son mari.
Enfin Louise sait que la jeune femme est fort mal; elle se garde bien de dire cela a Adolphe, de crainte qu'il ne fasse quelque nouvelle folie ; elle le rassure , au contraire, sur l'état d'Eugénie, mais elle se promet bien d'aller en secret s'informer de sa situation.
Adolphe, un peu plus (raii(|uille, relouine chez lui. Il cherche, en se livrant a la lecture, a l'étude, l'oubli d'une passion qui est désormais sans espoir. C'est auprès
ENTREVUE bÈVÀNT TfÉMOINS. o47
de Charles et de Louise qu'il va passer une partie de son temps ; ses jeunes amis se font un plaisir de le distraire, de le consoler, et lui donnent les preuves de la plus louchante amitié.
Louise, qui est retournée en secret plusieurs fois chez Dupont, sait qu'Eugénie est enfin hors de danger, et, tranquille désormais sur le sort de cette jeune femme, elle ne s'occupe plus qu'à consoler son amant.
La triste Eugénie entre en convalescence, la bonne Jeanneton en éprouve la plus douce joie, la santé de sa maîtresse est le prix de ses soins. Cependant, Eugénie, tout en lui témoignant sa reconnaissance, ne paraît conserver qu'a regret une existence qui n'a plus de charmes pour elle.
Ce n'est pas sans beaucoup d'efforts que Jeanneton lui fait suivre exactement le régime ordonné par le médecin. La pauvre servante se désole de voir sa maîtresse plus triste que jamais ; elle ne sait que faire pour la ranimer. La vue d'Adolphe a rouvert toutes les blessures d'Eugénie : « Que pense-t-il de moi ? » répète-t-elle souvent a Jeanneton ; « combien il doit m'accuser 1
« — Elle sera triste tant qu'elle l'aimera, » se dit Jeanneton ; « elle l'oubliera peut-être si elle sait qu'il lui a été « infidèle ; oui^ je crois que c'est le meilleur moyen de la «» guérir. »»
Jeanneton se décide à raconter à sa maîtresse ce qu'elle a vu, et comment Adolphe se conduisait loin d'elle. « II «n'a. pas le droit de vous accuser, » dit-elle a Eugénie ; « et il ne mérite vraiment pas que vous vous chagriniez «comme cela. »
Elle dit enfin tout ce qu'elle sait, tout ce qu'elle a vu. Eugénie tremble et pâlit en l'écoutant; mais bientôt elle se remet, se calme, et répond a sa bonne eu souriant :
•>'.8 M. btJt'OAT.
"Tu t'es (rompéo, Jeanncton, ce n'élait pas lui... — « Comment, ce n'était pas lui... — Non ; tu t'es trompée, «te dis-je; Adolphe m'aimait trop pour m' oublier!... « Ah! je connais son cœur !... — Mais quand je vous dis •' que je l'ai vu... vu de mes yeux!... — Tu as cru le « voir... — Cru!... ah ! pardi, v'ia qu'est fort, parexem- " pie!... — Tu avais vu cela et lu ne me Tas pas dit plus "tôt!... — Dam'! je craignais alors de vous affliser... " — Bonne Jeanneton, je devine tes motifs ; tu as inventé « aujourd'hui cette histoire, parce que tu penses que j'en «oublierai plus vite Adolphe. — Comment, j'ai in- " venté !... — Va. je te remercie de tout ce que ton ami- « lié t'inspire; mais n'accuse point Adolphe, ne cherche «pas a lui donner des torts imaginaires... je tâcherai « de ne plus l'aimer, mais je l'estimerai toujours.
« — Allons, " se dit Jeanneton, « il n'y a pas moyen « de lui faire croire la vérité ! et à moins qu'elle ne voie «de ses deux yeux... Ma fine, je le voudrais mainte- « nant. »
L'âme aimante et pure d'Eugénie ne conçoit pas que l'on puisse être infidèle sans cesser d'aimer, et c'est ici le cas de dire comme Dupont : Cela tient a l'éducation sévère qu'elle a reçue.
MADAME SALNT-CÉRAN.
Le printemps est venu de nouveau charmer les yeux H réjouir les sens; tout s'enibellil de son retour, tout se