‹ M. DupontChapitre 66 sur 75 · L.N JEL DE LA l'ORTL.NE · texte numérisé non relu

L.N JEL DE LA l'ORTL.NE

des affaires de l'élude ; et, comme en faisant les affaires de rétude, les jeunes gens font aussi les leurs, il est probable que le second clerc ne rentrera pas de longtemps. On indique alors a Adolphe le cabinet du maître clerc ; il s'y rend et ne trouve personne ; le maître clerc est allé faire un déjeuner d'huîtres au Rocher de Cancale, avec un client auquel il a fait placer avantageusement des fonds. «Mais ne pourrais-je parler au notaire lui-même? » demande Adolphe aux jeunes gens qui l'entourent. « Dans «ce moment il est eu affaire,»» lui dit-on ; «« il a dans son «< cabinet un banquier qui vient de déposer son bilan « dans lequel il offre vingt pour cent a ses créanciers. «Vous sentez bien que vous ne pouvez pas interrompre M cet entretien ; mais si vous voulez attendre... — J'at- « tendrai, »» dit Adolphe.

Et il s'assied dans un coin de l'étude, s' amusant à lire les noms de MM. les notaires de Paris, tandis que les jeunes gens qui l'entourent continuent une conversation que son arrivée n'a pas même interrompue.

« Vous n'êtes pas venu a la soirée d'hier... Le bal était « charmant, de jolies femmes... et du punch à flots. Le «maître du logis fait bien les choses!... Et un écarté!... « un jeu d'enfer !... Durosay a perdu huit cents francs... « — Comment ! ce petit Durosay, le second clerc de notre .« voisin? Où diable prend-il cet argent-la? — On dit qu'il « a une Anglaise qui lui en donne... — Une Anglaise?... « Ah ! c'est délicieux ! ruiner une Anglaise , c'est natio- « nal... — Moi, j'ai gagné deux cents francs a Blanval... « — 11 va bien, Blanval!... il va joliment! il ne joue « plus que de l'or! — Il va se faire agent de change. — «Moi, messieurs, j'étais hier d'un certain dîner chez "Beauvilliers, avec trois collègues : c'était Dorval qui <» payait; il a eu Intis cents francs de gratification pour le

«marché de celte ferme du Gûliiiais. Ah ! quel dîner!... «Nous avons fait sauter les 'cent t'eus. D"abord c'était « convenu, il fallait tout manger jusqu'au dernier franc. « — Parbleu ! ce n'est déja.passi difficile de manger cent «cens a quatre, et vous n'avez pas bu du vin de Cons- « lance pour ordinaire ?... — Oh ! nous avons bu d-excel- " lent vin !... Et les huîtres vertes, les truffes, les faisans « farcis, les coquilles, les gelées de toute espèce !... En- «fin. ce pauvre Dorval est tombé sous la table. Nous « avons été obligés de le porter dans un fiacre qui l'a «ramené chez lui. — Moi, messieurs, j'ai été plus sage « que vous; j'avais un rendez-vous avec la petite du ma- «gasin en face, je l'ai menée au spectacle... — En loge «grillée, coquin!... — Eh non! cette petite sotte n'a "jamais voulu y monter, disant que c'était trop haut et « qu'elle n'y verrait rien, lui vain je lui disais qu'elle y « serait plus a son aise ; elle n'a pas cédé, il a fallu aller " aux premières, en loge ouverte, écouter en silence trois «pièces que je savais par cœur; jugez combien je me « suis amusé ! . . . — Ah ! ce pauvre Gustave ! quelle figure « il devait faire ! . . . Et en revenant?. . . — En revenant, je «comptais prendre une voiture; ne voila-t-il pas que « nous trouvons a la porte un grand nigaud de frère qui « se dispose a nous accompagner... — Ah! c'est jouer de « malheur. — Je les ai fait monter tous les deux dans un "fiacre, et, feignant d'être obligé de m'écarler un mo- « ment, je me suis sauvé, laissant la le frère et la sœur « s'arranger avec le cocher. — Ah ! ah ! c'est délicieux ! « la petite méritait bien celte leçon !... »

La conversation des jeunes gens est interrompue ; ils entendent ouvrir la porte du cabinet de leur patron et se remettent tous a l'ouvrage. Le notaire reconduit le banquier, et Adolphe, curieux de voir ce personnage,

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qu'il suppose tlésolô du déiangomont tic ses affaires, lève les yeux et aperçoit uu jcuue élégant, souriant avec îiràce, et chez lequel rien n'annonce le chagrin. Mais quelle nouvelle surprise!... Adolphe reconnaît la figure de ce personnage : c'est bien lui !... c'est le monsieur qui fait mille écus par mois a Zélie , qui vient d'offrir vingt pour cent a ses créanciers.

«Et je le plaignais hier d'être trompé! » se dit Adolphe. "Ma foi! je pardonne maintenant a Zélie, et je « commence a trouver quelque ressemblance dans le por- « trait qu'elle m'en a fait. »

Le notaire va rentrer dans son cabinet, Adolphe s'avance vers lui, tenant a la main la lettre qu'il a reçue le matin. « Vous m'avez écrit , monsieur, et je viens savoir pour « quel motif... — Votre nom, s'il vous plaît, monsieur? « — Adolphe Dalmont. . . — Monsieur Adolphe Dalmont ! . . «Ah! monsieur, je vous attendais avec impatience... « Donnez-vous la peine de passer avec moi dans mon ca- « binet. »

Le notaire parle a Adolphe du ton le plus poli, le plus affectueux; il s'empresse de le faire asseoir près de son bureau, pendant que tous les jeunes gens de l'étude se disent entre eux : « C'est Adolphe Dalmont!... Qui l'au- «»rait cru!... »

Notre jeune homme , étourdi de ce murmure, et ne sachant à quoi attribuer les égards dont l'accable le notaire, attend avec impatience l'explication de tout cela. «Vous êtes monsieur Adolphe Dalmont, fils unique «d'Adrien Dalmont, de Besançon, et neveu de Georges « Dalmont, son frère? — Oui , monsieur. — 11 doit vous « être facile de vous procurer votre acte de naissance et «celui de votre père... — Je les ai déjà, monsieur.—» w Votre père vient de mourir 'a Sonlis? — Oui, mou-.

««sieur... mais qui vous a dit... — Ah! monsieur, voilà <« plusieurs mois que je suis a votre recherche ; j'ai écrit " a Besançon ; on ignorait le lieu qu'habitait votre père ; « enfin j'apprends qu'il est à Senlis, j'écris... il venait de «« mourir. iMais je sais qu'il laisse un fils; ce fils est, dit- «« on, retourné a Paris ; je fais faire des recherches, je «« mets des avis dans les journaux. — Je ne les lis jamais, «« monsieur. — Je désespérais de vous trouver ; mais, par « un hasard singulier, ma femme a une domestique qui «« a un mari dont l'oncle est commis dans une boutique «« de passementerie... — Chez M. Moutonnet? — Préci- <« sèment : ce vieux commis, qui est assez bavard, a ce «qu'il paraît, a parlé a son neveu des amours de ««TM. Adolphe Dalmont, avec une demoiselle Eugénie; le » neveu les a contées a sa femme qui , en déshabillant sa " maîtresse , a prononcé votre nom; et voila, monsieur, « comment il est parvenu jusqu'à moi.

u — Mais , monsieur, pourquoi me cherchez - vous, «enfin? — Je vous demande pardon, c'est par-la en « effet que j'aurais dû commencer : c'est pour vous « mettre en possession de l'héritage de votre oncle, mort «a Batavia, lorsqu'il se disposait à revenir en France , il ««y a près de dix-huit mois... — Comment, monsieur... « mon oncle Georges... — Laisse environ onze cent mille «francs qu'il avait amassés en plantant de l'indigo. — «« Onze cent mille francs ! — Oui , monsieur ; il est mort «garçon, et vous êtes son unique héritier. Ayant l'inten- «< tion do revenir en France, il y avait, depuis quelque «< temps, fait i)asser une partie de sa fortune, dont vous « pourrez bientôt prendre possession. »>

Adolphe écoute encore le notaire, qui ne parle plus; il doute s'il veille : onze cent mille francs !... lorsqu'il était dans la détresse; lorsqu'il allait solliciter un emploi de

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gaiTOii de magasin!... Et, la veille, ilaceusait la lortiine !... et le voila riche, lic-lie pour toute sa vie. et en état de faire le bonheur d'autrui !

11 ne respire plus, il suffoque ; il n'y a rien de si difficile h supporter qu'une grande joie; car il semble que nos organes se prêtent mieux h la peine qu'au plaisir.

«« Remettez-vous, monsieur, » dit le notaire a Adolphe, en souriant de son étonnement. « Onze cent mille "francs, c'est une jolie fortune, sans doute, mais eniiu «vous ne serez pas encore millionnaire... A cinq pour « cent, c'est cinquante - cinq mille livres de rentes... — «Ah! monsieur! c'est bien assez... c'est trop!... c'estj... «Je n'avais rien, monsieur, rien, et maintenant je pour- « rai... Ah ! si je l'avais eue quelques mois plus tôt cette «fortune brillante !... j'aurais pu l'épouser... j'aurais... « — Monsieur, avec cet héritage-la , je vous garantis que « vous trouverez un bien meilleur parti que lorsque « vous n'aviez rien : avec près de soixante mille livres « de rentes , vous pouvez hardiment prétendre à une « femme qui vous en apporte le double, et alors vous «serez dans une belle situation!... — Ah! monsieur, «vous ne me comprenez pas... mais il faut que j'aille... « — Rassembler tous vos titres , tous vos papiers de fa- « mille, et en fort peu de jours, je vous mets en posses- «sion de votre héritage; vous êtes seul héritier, cela ira «tout seul.... — Oui, monsieur, oui, je cours... — « Monsieur, si vous aviez sur-le-champ besoin d'argent. . .»

Mais Adolphe n'écoule plus le notaire, qui le reconduit ; il traverse l'étude, au milieu des clercs, qui se sont tous levés , et le saluent avec considération , Adolpheue voit rien, ne regarde plus autour de lui, il brûle d'être près de ses amis , et de leur faire partager son bonhour.

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Il sort, coiiil au premier fuicr-} qu'il aperroit. « Hue «. Sjiul-Paul ! » lui crie-t-il. « Cent sous si lu m'y eooduis « eu cinq minules. — Vous y serez en quatre, nol' bour- « geois. "

Et le cocher fouelle ses chevaux, brûle le pavé, cric gare d'une voix formidable, et fait fuir les piétons épouvantés, pour gagner les cent sous qui lui sont promis, et qui, le malin, aux yeux d'Adolphe, étaient suffisants pour vivre une semaine ; mais quand on vient d'hériter de onze cent mille francs, quand on passe subitement de la misère a l'opulence, il est bien permis de ne plus envisager les choses de la même manière, et Adolphe, qui la veille a fait de si belles réflexions sur l'emploi des richesses, paraît déjà disposé a jeter tout par les fenêtres. Les hommes seront toujours ainsi faits : ils crieront, critiqueront, blâmeront, se plaindront; mais que la fortune change, ils changeront comme elle, et tomberont le lendemain dans le même excès qu'ils ont blâmé la veille.

Le cocher a si bien fouetté ses chevaux qu'il atteint le but en un quart d'heure, ce qui est un peu plus de quatre minutes, mais ce qui n'est pas trop pour aller de la rue Saint-IIonoré a celle Saint-Paul.

Adolphe saute hors de la voiture, donne l'écu au cocher, et s'élance dans la maison de ses jeunes amis. Il monte quatre a quatre ; la clef est sur la porte de leur logement, il entre comme un fou. Louise et Charles sont en train de déjeuner, assis devant une petite table. Adolphe court embrasser Louise, saute au cou de Charles, puis, les prenant chacun par la main, il les fait danser autour de leur déjeuner. Louise le regarde, regarde son mari ; la surprise, la douleur se peignent dans leursyeux, « Ah ! mon Dieu ! " dit Louise. « ah ! mon Dieu ! . . . le vTa

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" de nouveau (|ui ne sait plus ce qu'il fait ! Il aura encore «été chez l'épicier!... — Adolphe, mon aiui, reniellez- «« vous, " lui dit Charles.

Adolphe rit et danse toujours en leur criant: «Onze «cent mille trancs. mes amis, soixante mille livres de «•rentes, pour moi, pour vous, pour n(ms!... Plus de «craintes pour l'avenir !... vous pouvez avoir dix, doiize « enfants ! je les élève tous !

" — Ah! mon Dieu!... il est pis que jamais,» dit Louise ; « entends-tu, Charles? il veut que je fasse douze «enfants!... »

Enfla Adolphe s'aperçoit que plus il fait danser ses amis, plus ils sont tristes. Louise pleure déjà ; Charles le regarde d'un air pénétré ; il devine leur crainte et s'empresse de la faire cesser, eu leur expliquant tout.

Pendant qu'il parle, les jeunes époux doutent encore; mais il leur montre la lettre du notaire; dès lors toutes les craintes se dissipent pour faire place a la joie la plus vive, la plus franche, et celle-l'a est la plus rare.

Après s'être de nouveau embrassés et avoir encore sauté un moment dans la chambre, on se calme enfin, et on parvient a parler raisonnablement.

« Mes bons amis, c'est a vous que je dois cette fortune- « la » dit Adolphe. « — A nous? — Sans doute : rappelez- «vous cette soirée où je voulais me jeter a l'eau; sans «vous je n'existerais plus, par conséquent je n'héritais « pas. — lîh bien ? — Kh bien ! il faut que vous ayez votre « part de mes richesses. — Non, monsieur Adolphe, non, « nous n'en avons que faire, nous sommes heureux que "VOUS le soyez aussi ; (jue vous nous aimiez toujours, « voil'a tout ce que nous voulons. Est-ce donc dans l'es- » poir d'être récompensés que nous vous avons sauvé du u désespoir? — Mon cher Charles, vous ne savez ce que

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«vous (Hles; vous avez fait le bien pour le seul plaisir « d'obliger, car vous m'avez secouru sans me connaître. <« Voudriez-vous donc m'empôcher de faire un bon em- «ploi de ma fortune?... J'ai soixante mille livres de «rentes, je vous en donne vingt. — Non, monsieur, je ne «les prendrai pas. — Quinze. — Non, monsieur. — Dix. — « Non, monsieur. — Ah ! quel homme ! ... Eh bien ! je vous «achète un joli fonds de graveur, j'arrange votre bou- « tique, je la décore, j'y mets tout ce qui peut vous être «nécessaire, et je vous avance des fonds pour commen- «cervos entreprises : cela vous convient-il? — Mais... — « Si vous me refusez, je pars, je m'éloigne, vous ne me «reverrez plus...

«Non, non, nous acceptons, » dit Louise, « nous ac- «ceptons, n'est-ce pas, Charles? Il ne faut pas être fier «mal a propos, et surtout avec ses amis... Oui, oui, « nous acceptons la boutique. — Ah ! c'est bien heu- «reux!... Eh! mes amis, c'est me rendre service, que « m'aider a faire un bon usage de mes richesses. Je « commence a sentir que c'est plus difficile qu'on ne «pense; car, enfin, si tous les gens honnêtes sont aussi « scrupuleux que vous , je conçois qu'il faille jeter son « argent au nez des intrigants et des femmes galantes. « Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous serez toujours «mes vrais, mes seuls amis... Autrefois, j'avais encore «une personne qui aurait pris part à mon bonheur... « Mais je ne puis plus la voir, elle est riche ! ... je ne puis « rien pour elle ! C'est donc h vous a m'aider de vos con- « seils, a me guider, a m'empêcher de faire des folies.

« — Oh I vous n'en ferez pas, vous êtes trop sage pour « cela ! — Ma chère Louise, il est bien facile d'être sage «quand on est, par sasiluntion. forcé de se priver de « tous les plaisirs ; mais il y a bien plus de mérite à l'clre

ITN JEU DE I,A FORTl NE. ô7<

«lorsqu'on possède, au conliaiie, les moyens de salis- « laiie toutes ses })assions. lùiliu, je ferai mon possible «pour que vous soyez toujours contents de moi. Mais, «voyons, que ferai-je de mon argent... onze cent mille « francs ! c'est vraiment effrayant ! . . . J'achèterai une jolie « maison a Paris, puis une autre a la campagne, où nous «irons passer la belle saison... — Et travailler?» dit Charles; « et notre boutique, qui la gardera?... — « Quelqu'un de sûr, de fidèle, sur qui on pourra comp- «ter... J'achète donc une terre; mais il me faudra un «régisseur... un intendant... — Prenez garde, monsieur « Adolphe, ce choix-la sera difficile... — Ah !... il est fait, «je l'ai trouvé... Oui, s'il veut accepter... mais il accep- « tara, je lui donnerai trois fois plus qu'il ne gagne... — « A qui donc ?. . . — A Bidois. . . au vieux commis de ma- « dame Moutonnet. 11 m'a fait bien souvent enrager, mais «je lui pardonne; il me parlera d'elle... c'est décidé : «je prends Bidois pour intendant.

« — Pauvre jeune homme ! il l'aime toujours, » dit tout bas Louise a son mari. « Quelle constance !... Ah ! «celui-là mérite bien la fortune qui lui arrive.

« — D'ailleurs je dois bien cela a Bidois, puisque c'est " par son bavardage que le notaire est parvenu à me dé- « couvrir. Au moins, j'aurai avec moi quelqu'un qui « l'aura connue, qui me comprendra quand je lui eu «parlerai. — Mais songez donc que vous voulez l'ou- « blier... — Oui, mes amis, je le veux souvent, je le veux « a chaque instant, mais je ne le puis pas toujours. Et «puis, je vous avouerai ma faiblesse; je. suis bien aise « que madame Moutonnet sache que je suis riche... bien « plus riche que ce Dupont... Elle regrettera peut-être de «m' avoir si mal traité!... — Oh ! quant a cela, vous

« avez raison, et, ce sera bien fait si elle se reponl d'avoir «été si méchante.

«« — Voila qui est arrangé, convenu, nous aurons Une « jolie campagne... une boutique, une maison^.. Je cours « rassembler tons les papiers qui me sont nécessaires, et «« bientôt ces projets charmants seront réalisés. »

Adolphe embrasse ses bons amis, et court à ses affaires. Combien ses pensées sont différentes de celles de la veille !... Mais, depuis la veille, quel changement dans sa position !

Louise et son mari sont aussi étourdis qu'Adolphe de ce coup de fortune ; ils ne sont plus en état de travailler pendant le reste de la journée ; a dîner ils n'ont plus faim ; ils ne peuvent que se regarder et pousser de gros soupirs, car la joie fait aussi soupirer.

Le soir, ils ne peuvent point souper comme a leur ordinaire. «« Nous sommes riches, »> dit Louise. « Nous au- «< rons une belle boutique,» répond Charles. » — Ah! «mon ami!... quel bonheur!... quel heureux sort!... « quelle félicité!... »

Us se couchent enûn, mais ils ne peuvent dormir; le sommeil fuit les paupières de ces jeunes gens, qui reposaient auparavant si paisiblement ! « Ah ! mon Dieu ! »* dit Louise a son mari, » est-ce qu'on est comme ça quand «on est riche?... Ah! que c'est donc drôle !... être sans « cesse agité, ne pouvoir plus travailler, ne plus manger, « ne plus dormir ; ah ! c'est que nous n'y sommes pas « encore habitués. »

JNlais les jejjnes époux sont encore amants, et si le repos les fuit, du moins l'amour leur reste.

«Ah ! » dit Louise dans les bras de son mari, «c'est « l)ien heiir'^ux que la forliiue v.r> nous ail pr.s 'uissi ôlé « cela ! »

DANS LEQUEL ON IIEVOIT BlDOlS.

firâce a la prompliliule avec laquelle Adolphe produit tous les papiers qui consUUenl sa uaissauce et sa parenié avec Georges DalnionI, il est hienlùt en possession do son brillant héritage, et libre d'en faire l'usage qui lui plaira.

Si la fortune ne fait pas le bonheur, il faut convenir ;ui moins qu'elle y contribue beaucoup. Avec la facilité de satisfaire tousses goûts, toutes ses volontés, comment ne pas éprouver de la distraction a ses chagrins?... C'est ce qui arrive a Adolphe : il aime toujours Eugénie, mais il ne se désespère plus de ne point la posséder; il pense souvent a elle, mais il se distrait aussi assez souvent ; Charles et Louise espèrent que le temps fera le reste.

Adolphe a acheté une jolie petite maison a Paris ; cette maison ne sera que pour lui et ses amis, il ne veut point d'étrangers sous son toit.

Il fait ensuite, par l'entremise de son notaire, l'acquisition d'une terre considérable , a vingt-cinq lieues de Paris : il y a un petit château, des fermes, des bois, des prés, et tout cola doit lui rai)porter quarante mille livres de rentes.

Adolphe charge Louise de faire meubler et décorer sa maison de Paris. La petite femme n'est point née dans l'opulence, mais elle a du goût, de l'ordre, et c'est tout ce que veut Adolphe ; d'ailleurs il n'a pour amis que Charles et sa femme, et c'est toujoursaeux qu'il deuionde conseil. S'il vouhiit s'entourer de flatteurs, d'intriuanis.

de parasites, il lui sorail bien facile d'avoir une foule d'amis !... mais ceux-là ne le lentent point.

Louise n'a pas un moment de repos ; il faut qu'elle coure sans cesse chez les tapissiers, les peintres, les miroitiers ; c'est elle aussi qui doit choisir et arrêter des domestiques pour Adolphe. Charles fait un peu la moue,parce qu'il ne voit presque plus sa femme de la journée, mais Adolphe rit de sa peine et lui dit : « Tu la reverras « ce soir, » et Charles répond : « Ce n'est pas assez, »> et regrette quelquefois ses journées de travail et d'amour.

Enfin la maison d'Adolphe est meublée , décorée , prête a le recevoir. Avec de l'argent a Paris, on imite les changements a vue de l'Opéra : l'or est la baguette magique qui opère toutes les métamorphoses.

Adolphe veut que ses amis viennent loger avec lui dans sa maison. Charles n'y consent pas : il craint de ne plus voir sa femme tout a son aise, et Louise pense, comme son mari, qu'ils ne sont pas nés pour faire les seigneurs, et que c'est en continuant de travailler qu'ils se rendront dignes des faveurs de la fortune.

«'Ils sont incorrigibles," dit Adolphe, « ils veulent «toujours travailler!... Et moi, il faudra donc que je « sois heureux tout seul dans ma maison ! je m'ennuierai «♦a la mort ! — Vous irez visiter votre terre, vos fermes, «vos bois... — Ah! tu as raison... Mais avant tout, il « faut que je. vous voie établis. »

Adolphe offre a un graveur le double de ce que vaut son fonds, afln de le décider a le quitter : le marchand accepte, et notre jeune homme fait encore embellir une boutique déjà jolie, en faisant placer partout des glaces, des vases, des candélabres. Puis il conduit les jeunes époux dans leur nouveau domicile, eu leur disant : «Vous «voila chez vous.»

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