ON REVOIT BIDOIS. 57S
Charles gronde, il trouve que c'est beaucoup trop beau, trop riche, trop brillant ; il est prêt a se fâcher. Louise l'apaise enfin ; une jolie femme s'habitue aisément a voir son image se répéter autour d'elle.
«Mon ami,»» dit-elle a Charles, «il faut cependant «bien lui céder un peu et vouloir ce qu'il veut... — "Charles," dit Adolphe, « quand vous m'avez supplié «de ne point me jeter a l'eau, je vous ai obéi... et ce- « pendant il s'agissait de quelque chose de plus impor- « tant que l'objet qui nous occupe. Quand on a fait pour « quelqu'un ce que vous avez fait pour moi, on n'a plus «le droit d'en rien refuser; que cette discussion soit la « dernière qui s'élève entre nous. »
Les deux jeunes gens s'embrassent, tandis que Louise court déjà dans toutes les parties de la boutique et du logement qui en dépend, examiner, fureter, admirer ; elle revient enchantée, sautant, dansant, et, les larmes aux yeux, elle va embrasser Adolphe en lui disant d'une voix attendrie : « Qu'est-ce que nous avons donc fait pour « être si heureux ! ... » Et Adolphe la presse dans ses bras et les laisse prendre possession de leur nouvel établissement.
Adolphe a encore un projet qu'il brûle d'exécuter; mais Bidois consentira-t-il a quiiler une maison où il travaille depuis si longtemps? Quand on vieillit, le bonheur est dans les habitudes. Adolphe envoie un de ses valets pour prendre des informations sur ce qui se passe chez le passementier. Le domestique revient annoncer a son maître que madame Moutonnet, voulant se retirer du commerce, a vendu son fonds qui doit, dans quelques semaines, passer dans d'autres mains. Adolphe est enchanté de cette circonstance qui le favorise, et il fait prier le vieux commis de passer chez lui,
■jib M. DUPONT.
A la vue d'un domcsliquc en livrée, qui vient le chercher dans le cahiiolel do son maître, Ridois croit lever; il ne peut se persuader que c'est a lui qu'on en veut. Le valet a reçu d'Adolphe l'ordre de ne point le nommer. Il engage le vieux commis a le suivre, en lui promettant de le limiener en voiture, ce qui abrégera son absence. « Il " faut que ce soit pour quelque commande,» se dit Bidois. 11 va prévenir M. Moutonnet dont la femme est absente, et se décide a monter en cabriolet, ayant encore sa plume derrière son oreille.
Chemin faisant, lîidoisveut fairecauser le valet. «Quel «est votre maître?» lui demande-t-il. « — Un jeune " homme qui a cinquante mille livres de rentes. — C'est « donc un jeune homme de qualité... de naissance... Il «veut sans doute faire mettre des franges dans toute sa «maison. — Je ne crois pas; on vient de la meublera « neuf. — Alors, c'est pour un de ses châteaux?... — En " effet, je crois lui avoir entendu parler de sa terre. — .l'en " étais siir ! Il fallait donc me laisser prendre des échan- » tillons. Vous verrez que je serai forcé de retourner... »
I.e cabriolet s'arrête; Bidois descend, et l'élégance de la maison lui donne la plus haute idée du maître qui l'habile ; mais il n'en conçoit pas davantage pourquoi on s'est plutôt adressé a lui qu'a madame Moutonnet. Enfin on l'introduit dans un salon, et le valet lui dit : « Voila mon «maître. »
Adolphe est assis dans un fauteuil; il s'amuse de la ligure que fait Bidois, debout devant lui, le regardant et ne voulant pas le reconnaître.
« C'est bien moi, Bidois, » dit enfin Adolphe. A sa voix le vieux commis fait trois pas en arrière. «C'est moi, «Adolphe Dalmont, que vous avez si maltraité il y a u (|uel(iue temps!.., »
ON KEVOIl nilîdIS.
liidois se recule encore. « C'est moi, à qui vous ave/, ««deinièremeuL fait uuc si drôle de mine, lorsque j'ai « passé devant voire boutique en revenant a Paris. »
IJidois recule toujours en portant ses regards vers la porte, voulantsc ménager une retraite ; car il est persuadé qu'Adolphe la fait venir pour lui faire payer les tours qu'il lui a joués.
« — Rassurez-vous, mon clierBidois,josuisloin de vous « en vouloir, » s'empresse d'ajouter Adolphe pour calmer la terreur qu'il lit dans les yeux du vieux garçon, «Vous «< avez agi d'après les ordres de madame Moutonuet, cela « devait être ; vous deviez plutôt, en effet, seconder la vi- «gilance d'une mère que les étourderies d'un amant... « Mais écoutez-moi : je suis riche maintenant ; je possède «a vingt-cinq lieues d'ici une assez belle propriété : des « fermes , des terres en dépendent ; il me faut un inten- « dant, un régisseur... un homme enfin, qui prenne soin «• de mes intérêts, et je vous offre cette place. . . — A moi, «monsieur? « s'écrie Bidois en saluant Adolphe jusqu'à terre. « — Oui, a vous... Combien gagnez-vous chez ma- « dame îMontonnet? — Huit cents francs, la table et le lo- "gement. — Je vous donne mille écus, avec les mêmes « avantages et le droit de vous faire obéir par tous les au- « très domestiques près desquels vous me remplacerez eu " mon absence. — l\lille écus !... »>
Bidois salue et reste la tête inclinée vers la terre. « — Oui, milleécus,etcen'estpointlrop vous payer, car "je connais votre fidélité, votre probité... Je trouverais « des régisseurs h quinze cents francs; mais ceux-là me M voleraient plus de six mille francs par année ; vous voyez «bien que je gagne cent pour cent avec vous... — Ah! «monseigneur... je suis confus... — Point de monsciogneur, Bidois; je ne suis toujours qu'Adolphe Dalraont,
« — Mais j'aurais l'honneur de vous dire... je ne sais «Caire que des additions... — C'est tout ce qu'il faut, «mon ami, j'aime mieux cela que des soustractions. «Soyez tranquille, vous vous mettrez facilement au fait " de mes affaires ; avec vous, je suis certain qu'elles ne «seront jamais embrouillées. Faites vos arrangements, « vos préparatifs ; je ne veux point que vous quittiez «brusquement madame Moutonnet... — Monseigneur... " monsieur Dalmont, Adolphe... je serai libre dans quinze « jours. . . Car le fonds est vendu, et. . . — Eh bien ! donc, « a quinze jours ; vous viendrez vous établir ici, puis nous « partirons ensemble pour aller visiter mes propriétés. «Tenez. Bidois, voici notre pot-de-vin. »
Adolphe glisse vingt louis dans la main de Bidois qui ne douve plus d'expression pour peindre sa reconnaissance ; il veut recommencer ses saints, mais le jeune homme y met On en descendant l'escalier, et montrant le vieux commis a ses gens rassemblés dans une salle du bas : «Voila mon intendant, » leur dit-il, « vous lui obéirez « comme a moi-même. »
Les domestiques s'inclinent devant le nouvel intendant. Bidois ne sait plus où il en est ; il sourit, remercie, porfe sa plume à sa bouche, ôte et remet sou chapeau, se retourne de tous côtés en commençant des phrases qu'il ne liiiit pas; mais Adolphe termine cette scène en le faisant monter dans le cabriolet qui ramène lestement le nouveau régisseur a son ancienne place.
MadameMoutonnetestrentrée pendant l'absence de son commis, et elle trouve fort extraordinaire quil soit sorti sans sa permission. Elle gronde son mari de l'avoir souffert, et M. Moutonnet essuie en silence les reproches de sa femme.
Enfin un cabriolet s'arrête «levaiU la boutique : Bidois