‹ M. DupontChapitre 68 sur 75 · ON REVOIT BIDOIS · texte numérisé non relu

ON REVOIT BIDOIS

011 descend el entre dans le magasin , d'un air d'assurance, la tvle hanle, le regard fier, et repoussant la porte avec force derrière lui, ce qui ne lui était-jamais arrivé depuis quinze ans qu'il lial)itait chez madame Moutonnet.

« D'où venez-vous, monsieur Bidois?- » demanda la passementière d'un ton sévère. «< Pourquoi sortir dans là «journée sans mou autorisation?... vous avez été absent «plus de vingt-cinq minutes. »

Bidois se jette sans répondre sur la banquette du comptoir, et tirant son mouchoir de sa poche, s'essuie le front et prend une prise de tabac. « Est-ce que vous «ne m'entendez pas, monsieur Bidois? » répète madame Moutonnet en haussant sa voix , tandis que le mari dit a son commis : « Bidois , ma femme te demande d'où tu « viens ?

«Doù je viens?... d'où je viens? » répond enfin Bidois, « vous le saurez tout a l'heure ! laissez-moi donc le « temps de respirer!... — Qu'est-ce a dire!... Que signi- « fie ce ton impertinent?.-.. — Impertinent! madame... « ménagez vos expressions , je vous prie. — 11 ose m'im- « poser silence!... me répondre, me tenir tête!... Est-ce «bien Bidois que j'entends? Voyez donc comme il me « regarde, monsieur Moutonnet!... — Bidois... est-ce que « tu viens de déjeuner en ville, mon ami?... Je ne t'ai ja- « mais vu des yeux aussi ouverts. . . — Ce polisson-la vient " de se griser, cela est certain ... — Polisson ! . . . moi ! me «griser! Madame Moutonnet, respectez l'intendant, le «régisseur... l'homme de confiance de M. Adolphe Dal- «mont, qui a cent mille livres de rentes, des ferres, des « fermes, des bois, des bestiaux que je vais gérer... et à «qui vous avez refusé votre fille... — Qu'est-ce qu'il « dit?... Comprenez-vous cela, monsieur Moutonnet? — «Mon cœur, il a parlé de gérer des bestiaux. — Cent

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« mille Mmcs (le renies! luonsieui" Adolphe DalmoiU ! un » iiuuivais sujet qui se pcrmellail d'aimer ma lille... — " In mauvais sujet ! un homme qui me donne mille cens «d'appointements!... Vous l'aviez l)ien mal jugé, ma- " dame!... — Mais enfin, Bidois, expliquez-vous. »

Bidois raconte son entrevue avec Adolphe, et, selon l'usage, amplifie sur tout ce qu'il a vu : la maison est un palais, la terre un château, les revenus immenses, et son maître un seigneur; il termine en montrant le joli potde-vin qu'il a reçu.

Madame Moutonnet se fait répéter tout cela trois fois, et chaque fois que Bidois recommence , il augmente encore la fortune d'Adolphe qui devient bientôt le marquis de Carabas. Madame Moutonnet pousse de grandes exclamations et regarde son mari qui ne sait pas ce qu'il doit dire, et attend, pour le savoir, que sa femme ait parlé.

«Ah! mon Dieu !... entendez-vous, monsieur?... une «terre! un château!... des biens immenses!... — Oui, « m'amour. . , — Un carrosse ! une calèche ! . . . des bois ! . . . « — Des bois, mon cœur!... — Et vous ne dites rien, « monsieur Moutonnet? — Qu'est-ce qu'il faut que je dise, «ma femme? — Mais monsieur, il aurait été notre gen- « drc... Ma fille serait duchesse, au lieu d'être épicière... « et son mari ne serait pas venu, comme cet imbécile de « Dupont, nous dire que sa femme ne veut pas... — ISou, « m'amour, il ne nous aurait pas dit cela. — Ah ! si j'a- « vais pu prévoir. . . deviner ! . . . Mais pouvais-je présumer «que ce jeune homme hériterait d'une fortune considé- « rable?... — Non, mon cœur, vous ne pouviez pas le de- « viner... — Ah ! laisez-vous, monsieur Moutonnet, taisez- «vous; vous me faites bouillir avec votre sang-froid!... «1 11 n'y faut plus penser enfin !... — Eh bien! ma femme, f» n'y pensons j»|us, — Ah! cela vous est facile ù dire.

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«< Nous allons nous icliior un oomnirrce avec six mille !i- " vies de rente; mais nous aurions é(é habiler le château « démon nondre !... — J'y aurais joué au domino tous les «soirs... — J'en mourrai de eliagrin, monsieur Moutoii- «net... — Vous aurez raison, mon cœur. »

Pendant que les deux époux se chagrinent, Bidois se réjouit et hâte de ses vœux le jour de sa prise de possession de la place de régisseur- Knlin ce jour fortuné arrive : Bidois fait porter ses paquets a la maison de son jeune maître, et fait ses adieux a ses anciens chefs. M. Moutontonnct pleure eu embrassant Bidois; madame Moutonnet lui serre la main avec intention. « Dites bien a M. Adol- <« phe Dalmonl combien je regrette... mais , non, Bidois, " ne lui dites rien , je crois que cela vaudra mieux... — • «'Oui, madame, » dit le vieux commis, qui s'est fait habiller Il neuf des pieds a la tète, avec son pot-de-vin, et ne s'est jamais vu si beau, «je ne parlerai pas de vous a " monseigneur, je crois que cela lui fera beaucoup plus u de plaisir. »

Adolphe attend l'arrivée de son intendant pour aller visiter ses domaines. Sa fortune lui permet maintenant de jouir de tous les plaisirs de Paris; mais c'est encore près de Charles et de Louise qu'il préfère passer son temps. Les jeunes amis n'osent point l'appeler leur bienfaiteur , parce que cela fâcherait Adolphe; mais ils ont pour lui ces prévenances, cette douce amitié, cet attachement sincère que l'on cherche souvent en vain dans les personnes que l'on a obligées.

A peine Bidois est-il arrivé, qu'Adolohe le fait monter avec lui en voiture. Le nouvel intendant, plein de respect pour son maître, se tient l)ien raide sur le devant; et Adolphe n'a pas peu de peine a le mettre a son aise et a

le décider a s'adosser aux coussins, et a allonger ses jambes qu'il n'ose pas bouger.

Bidois ne souffle pas le mot, mais Adolphe parle d'Eugénie, et il parle toujours, ce qui dispense Bidois de répondre ; il se contente de sourire, d'approuver et d'incliner la tête. Cependant Adolphe veut absolument savoir comment s'est passé le jour des noces, et cette fois Bidois est forcé de répondre : il dépeint la tristesse de la jeune mariée, sa figure pâle et désolée. Adolphe interrompt souvent Bidois en disant : « Pauvre petite !... pauvre Eu- « génie!... et je l'accusais!... — Enfin elle n'a pas dansé « le jour de sa noce, » dit Bidois, « et cependant le bal « était magnifique ! . . . — Elle n'a pas. . . — Non, monsieur, « elle n'a pas dansé. »

Adolphe porte son mouchoir sur ses yeux, et Bidois, qui croit qu'il a dit une bêtise, s'empresse d'ajouter : « Ah ! si fait, pardonnez-moi, elle a dansé la boulangère.»» Mais la conversation est finie ; Adolphe est tout entier à ses souvenirs, et il ne parle plus pendant le reste de la route. Bidois, inquiet de ce silence, se dit en lui-même : « 11 ne fallait peut-être pas lui dire qu'elle avait dansé la « boulangère. »»

On arrive enfin. Adoli)he esl enchanté de son petit château, et il l'a déjà visité depuis le haut jusqu'en bas, que Bidois n'a encore examiné que la basse-cour et le gardemanger.

Les paysans viennent saluer le nouveau propriétaire, et Bidois, qui veut a toute force que ce soient des vassaux, leur promet sa protection auprès de son maître; mais la franchise, la rondeur, Taménité du jeune propriétaire, lui gagnent bientôt tous les cœurs.

Adolphe va voir ses fermiers. Pendant qu'il jase avec

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sa fermière, qu'il caresse ses eiilanls, Bidois parcourt l'habitation, et se lait rendre un compte exact du produit. Le lendemain Adolphe parcourt ses bois, ses prés, ses vignes, et le nouveau régisseur le suit un carnet a la main, prenant ses notes au crayon ; le soir il va dans le village, entre partout, s'informe de tout; puis il vient faire un rapport a son maître, en lai proposant déjà des économies et des améliorations.

« Mon ami, » dit Adolphe a son intendant, « ne ren- « voyez personne, je ne veux pas faire de malheureux. « Pénétrez-vous bien de mes intentions. Je vais retourner « a Paris, vous resterez ici. — Oui, monseigneur. — En- « core une fois, plus de monseigneur... — Oui, monsieur. « — Si les habitants veulent venir dans mou parc, dans «mes jardins... — Je ne les laisserai pas entrer. — Au «contraire, vous le leur permettrez toujours. Si mes fer- «miers ne paient pas bien exactement... — Je les pour- « suivrai. — Non, vous leur accorderez du temps, des « délais. Si quelques braconniers chassent sur mes ter- «res... — Je les ferai mettre en prison... — Non, vous « vous informerez de leur situation, et si c'est par besoin « quils sont coupables, vous leur ferez donner de l'ou- "vrage afin qu'ils n'aient plus de motifs pour mal faire. « Enfin si quelque incendie détruit la chaumière ou la «récolte d'un malheureux... — J'y ferai porter de l'eau. « — Vous y porterez aussi de l'argent pour qu'il puisse « réparer sa perte ; et si quelques amants honnêtes ne - peuvent se marier par défaut de fortune... — Je leur « défendrai de se voir. — Au contraire, vous les marierez, « et je me chargerai de la dot. Vous m'avez entendu, Bi- « dois ; tâchez de rendre ces bons villageois heureux, afin •• que, contents de leur semaine, ils puissent le diman- « che danser gaîment sur la pelouse... je paierai leur or-

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" (.'hestre. — Cela siiCfil, monsieur. . . Faut-il que je danse «aussi? — Oh! quant a cela, vous en clés cnliôrenient «' le maître. »

Après avoir donne à son rof^isseur ses dernières instructions, Adolphe retourne h Paris revoir ses jeunes amis, et Bidois, qui se trouve j^randi de deux pouces depuis qu'il est intendant d'un joli château, se remet a parcourir les propriétés qu'il va régir, et commence ses nouvelles fonctions eu faisant jeter îi l'eau un chien de basse-cour qui a eu l'impertinence de sauter après les mollets de ]\F. le ré"isseiir.

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