RENCONTRE ET SES SUITES. 3S
nemeiit de sa bonne, Engénie promène ses regards dans la salle, et ils s'arrétenl bientôt snr une loge dans laquelle est un jeune homme auprès d'une femme mise avec beaucoup d'élégance.
Ce jeune homme est Adolphe ; cette femme près de laquelle il est assis est sa dernière conquête, dont il tâche de se croire amoureux. Eugénie ne peut se persuader que c'est Adolphe qu'elle voit , Adolphe mis avec la plus grande recherche, Adolphe souriant tendrement a une autre femme. . . non, ce n'est pas la l'Adolphe qu'elle a vu pâle, défait, égaré, entrer dans sa chambre avec M. Dupont. Pauvre Eugénie ! elle le voyait toujours ainsi.
Ne sachant que penser, que croire, doutant encore du témoignage de ses yeux, Eugénie, tremblante, respirant à peine, pousse le bras de Jeanneton.
« Vois-tu? vois-tu ? « lui dit-elle. »» — Oui, madame.. . « oui ... Oh ! c'est superbe ! . . . — Le reconnais-tu , Jeanne- «ton?... — Oui, madame, c'est celui-là qui, tout à « l'heure, voulait tuer la princesse. . . — Dans cette loge. . . «la-bas... — Tiens, v'ia qu'on danse a c't'heure... — « Comme il la regarde! comme il lui parle !... — C'est « qu'ils tournent comme des tontons!... — Tu ne m'en- « tends pas, Jeanneton... — Allons, v'ia que ça s'en- « fonce, a présent. »»
11 faut que l'acte finisse pour que Jeanneton puisse écouter Eugénie; elle se retourne enfin et s'aperçoit de l'état de sa maîtresse.
« — Ah ! mon Dieu! madame, qu'avez- vous donc?... Est- -ce que vous vous trouve* mal? — Non... je sens un «tremblement, mais cela n'est rien... j'aurai du cou- « rage... Ah ! c'est bien lui... — Qui, hii? — Adolphe... « — Où donc cela?... — Tiens, tu ne vois donc pas «cette loge... cette femme?... Elle est jolie, je crois,
ÛSS M. ntl'U.NT.
«« .Icaniielonï'... — l-^li ! mais, oui... cV'slIiii... Quelle "ûiise!... il a doue fait forluue?... — 11 esl j»eul-cli«^ «marié... c'est peut-êlre sa femme qui est avec lui... — "Sa femme!... dam', c'est possible... — 11 a l'air de « l)iou l'aimer... — Oh! je ne peux pas voir ça de si " loiu ; mais il semble que ce soit un fait exprès!... " pour une fois que nous venons au spectacle... rencon- " trer justement... Tenez, allons-nous-en, madame, cette « vue-la vous fait du mal... — Non, Jeannetou, je veux « rester... j'aurai du courage... D'ailleurs... tu t'amuses. " — Ah! madame, est-ce que je i)uis avoir du plaisir " quand je vous vois de la peine!... — Ah ! Jeanuclon... « tu avais raison, je le sens bien... que j'étais folle de le «croire!... Cela me guérira, ma pauvre .leannelon!... •' — Allons-nous-en. madame. — Non, te dis-je, je veux " rester »
Pendant tout le temps du spectacle , Eugénie n'ôte pas ses yeux de dessus cette loge qui renferme Adolphe et sa maîtresse ; Jeanneton ne regarde plus que d'un œil triste l'enfer et le paradis; l'état d'Eugénie l'inquiète : quelquefois celle-ci l'engage a regarder le spectacle, mais bientôt après elle lui fait remarquer Adolphe.
«Vois, Jeanneton, comme il a l'air empressé... «galant!... — Oh! ce n'est passa femme, madame. — «Elle est bien, cette femme-l'a... — Oui; dam', a la « 1 umière on ne sait pas trop ! . . . — Il lui prend la main . . . " — Oui , madame... — Il la lui presse sans doute !... « — Ça serait ben possible ! .-. . — Elle lui parle en riant. . . " Mais, Jeanneton, lu ne re^rdes pas le spectacle ! . . . — « Si fait, si fait, madame. — Au fait, celte fcmme-la n'est «pas si bien qu'elle le paraît d'abord... elle a au moins «vingt-huit ans... — Au moins, oui, madame. — C'est « vieux cela, vingt-huit ans. n'osl-ce pas. Jeanneton ?.., —
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«'J'crois bon ! . . . c'est même âgé ! . . . — Il ne me \ i)il pas. . . " il est liop occupé... — Ksi- ce que vous voudi ie/. (iiril t vous vit?... — OIi ! mon Dieu ! non... Ii quoi bon?... »
Cependant, lorscjue le spectacle finit, Eujiénic s'arrange de manière a sortir de sa loge en même temps (|u"Adoli)lie de la sienne, et ils se trouvent bientôt a côté l'un de l'autre dans le couloir.
Lne voix chérie a frappé l'oreille d'Adolphe, il se retourne brusquement... c'est elle... c'est Eugénie qu'il voit ! Sans penser qu'il est avec une femme, sans songer il ce qu'il fait, il quitte le bras de sa maîtresse et court sur les traces de son amie; mais la foule les sépare, et Eugénie, qui n'a voulu que le voir un moment, et s'assurer qu'elle ne s'est point trompée, entraîne aussitôt Jcanneton ; elle disparaît aux regards d'Adolphe, et tiindis qu'il pousse les personnes qui l'entourent, et court dans les corridors en l'appelant, elle est déjh en voiture avec Jeanneton.
Eugénie garde le silence tout le reste de la soirée; elle paraît réfléchir profondément, et Jeanneton n'ose pas interrompre ses rêveries.
Le lendemain, la bonne s'empresse d'aller s'informer comment sa jeune maîtresse a passé la nuit : elle csl agréablement surprise en la trouvant plus calme, plus gaie même que de coutume, mais sa surprise redouble lorsqu'elle l'entend lui demander des nouvelles de -M. Dupont.
«Doit-il bientôt revenir? »» lui dit Eugénie. « — llc- « venir ! ... Qui , madame ? — INIon mari . — Vot' mari ! . .>»
Jeanneton ouvre de grands yeux ; c'est la première fois qu'Eugénie donne ce titre à monsieur Dupont.
«Ma Une, madame... je ne sais pas trop... — Où esli'il maintenant? — Où il est?.., mais a Marseille... je
oi.
590 M, DUPOM.
«crois... dam', je n'eu suis pas bien sûre. — Allez en bas, « Jeanneton, et informez-vous a Joseph de l'adresse exacte « de mon mari. »>
Jeanneton ne sait plus que penser ; elle descend cependant pour exécuter l'ordre de sa maîtresse. Pendant ce temps Eugénie se met a son secrétaire et écrit a Dupont le billet suivant :
" J'ai eu des torts envers vous, monsieur, je ne rougis « point d'en faire l'aveu ; je vous crois assez bon pour me « les pardonner. Désormais vous trouverez en moi une « épouse soumise, et je saurai remplir tous les devoirs « que ce titre m'impose. »
Eugénie cachette cette lettre et v met l'adresse de Dupont, que Jeanneton vient de lui donner.
" Va mettre celte lettre a la poste, ma chère Jeanne- « ton, » lui dit-elle. « — Cette lettre |)our M. Dupont?... «« — Oui, pour mon mari.
« — Son mari, toujours son mari, » dit Jeanneton en portant la lettre ; « allons , il se passe en elle quelque «chose d'extraordinaire. »