LE MAKI EX POSTE
««mette le feu sous le ventre : faites-lui une rôtie au vin ««avec du poivre, du sel et du sucre... 'Ah! jeté ferai bien « galoper, moi. Mettez-y aussi des truffes ; je n'aurai plus « besoin de fouet et d'éperons.
«' Des truffes à un cheval ! >» se disent les gens de l'auberge; «« cet homme-la est probablement étranger, et « peut-être que dans son pays les truffes sont fort com- «' muues. Mais ici le diner de son cheval lui coûtera un «« peu cher. »
Dupont suit une jeune servante qui le conduit dans une chambre et lui demande ce qu'il faut lui servir. «« Un «cataplasme de graine de lin, » répond Dupont; et la lille descend, en riant, dire a son maître : « Cet homme- <« la est ben drôle, il fait manger des truffes a sou cheval, «< et dîne avec de la graine de lin. »
Cependant la servante s'aperçoit de son erreur quand elle porte à Dupont ce qu'il a demandé. Le voyageur lui présente la partie blessée, en la priant de vouloir bien y appliquer le remède.
«< ^lais, monsieur, je n'avons jamais soigné de ça, » dit la fille en reculant. « — Allons, pour mettre un cata- «< plasme, ne vas-tu pas faire des façons? — Dam', écoutez «« donc, s'il fallait comme ça s'amuser aux inconvénients <« de chaque voyageur. . . — Ah ! tu appelles cela un incon- « vénient? Va toujours , ma chère amie, je te donnerai «la pièce. »
Ce mot lève tous les scrupules; la servante applique le «« remède pendant que Dupont lui répète : «« Arrange bien «« mon inconvénient , je vais coucher avec ma femme, et «je ne voudrais pas qu'elle me trouvât endommagé... — «« Quoi (|ue vous dites donc, monsieur? — Je te dis que je « vais cohabiter avec mon épouse, et que c'est pour cela «que je voyage a franc élrier et ventre a terre. — Ah
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u beii ! on v'Ia d'une bomu- ! je educlie Ions les soirs avec «mol' homme, mais il ne s'est jaiuais écorché pour ça. »»
Dupont se fait servira dîner. Pondant qu'il prend sou repas, la servante va couler partout qu'ils ont un voyageur qui court la poste pour aller coucher avec son épouse. Toutes les femmes de l'endroit sont curieuses de voir uu homme aussi extraordinaire, qu'elles veulent donner pour exemple a leurs maris, et la foule s'amasse pour voir sortir Dupont.
Notre voyageur s'est reposé ; il se sent mieux, le cataplasme a calmé ses souffrances ; et il se dispose a se remettre en route. Son cheval bat le pavé et parait partager l'ardeur de son cavalier. « lion ! bon! » dit Dupont, « la « rôtie a fait son effet, et je n'aurai pas de peine mainle- " liant a le mellre au galop. »
il paie l'aubergiste : le repas de sou coursier lui coûte uu peu cher, mais il espère arriver a Paris le lendemain, et il ne murmure point. Il monte a cheval devant la foule assemblée pour le \oir, et disparaît bientôt a ses regards.
Le cheval semble animé d'une ardeur nouvelle ; le repas échauffant qu'on lui a l'ait faire dispense en effet Dupont de fouet et d'éperons : l'animal a sur-le-champ pris le grand galop, et Dupont est enchanté; il se lient le mieux possible et s'écrie : « Jesj)ère enûn que j'ar- " riverai !»
Mais bienttM le mouvement du cheval fait descendre le cataplasme sous la jarrelière du cavalier. La cuisson devient si vive, que Dupont jure et crie comme un possédé a chaque bond qu'il fail. Il veut arrêter son cheval, il tire la bride a droite, a gauche; mais plus il se donne de mouvement, plus l'animal l'emporte. Ltourdi par les Cl is de son cavalier, il se débarrasse de son mors
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Maiulii (l'ocmnc : il no ;;;ili)|io plus, il \olt'. il s'éiauco a\oc une raiùdilé elfrayante ; loiil le moiulc s'écarle <lc son passajie. En vain Dupont cric : ««Arrêtez! arrêtez! » Los paysans fuient avec épouvante. Le malheureux cavalier est couché a |)lat ventre sur son coursier dont il a lâché les brides: il se tient au cou, à la crinière, a tout ce qu'il peut attraper; il s'abandonne à sa destinée, et sa destinée conduit le cheval vers une carrière nouvellement ouverte dans la(|uelle il se précipite. Loiscjue l'on accourt pour en retirer le cheval et le cavalier, ou les trouve morts tous deux.
lE KÉUISSELK. — E.\COKE LE MOIS OE IlOMAl.WILLE. — CONCI.LSIO.X.
Eugénie attend sou nuui. non pas avec inipaliencc. mais du moins sans crainte et résii;née désormais a son sort. Elle a défendu a Jeannelon de lui reparler d'Adolphe et de la rencontre de l'Opéra ; et celle-ci se dit : «< Grâce « au ciel ! ma chère lùigénie est guérie de son amoui-. »
Cependant le temps se passe et Dupont ne revient pas: on ne reçoit plus aucune lettre de lui; les gan^^ms s'inquiètent et Eugénie s'étonne : car. d'après ce qu'elle lui a écrit, elle s'attendait a le revoir bientôt.
In matin, Jeanneton lui apporte enfin une lellrc. et Eugénie dit ; >. Ce sont sans doute dos nouvelles de mon «mari. >»
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Mais la lettre est cachetée de uoir; la jeune femme frémit involontairement, elle ouvre enfin... La lettre est «lu notaire de l'endroit près duquel Dupont a péri, et où il a été transporté. Les papiers trouvés sur lui l'ont fait aisément connaître. Après avoir fait enterrer le défunt, le maire a écrit a sa veuve, pour lui annoncer la mort de son époux, sur laquelle il lui donne tous les détails que Ton a pu se procurer.
Eugénie est tellement saisie, qu'elle n'a pas la force de parler; elle passe la lettre a Jeanneton : «Tiens... lis... » lui dit-elle.
«« — Ah ! mon Dieu ! ... le pamTe homme ! ... » s'écrie la servante; et elle pleure, car son cœur est sensible; elle plaint la triste fin de Dupont. Eugénie pleure aussi, et sent qu'elle a eu des torts envers son époux.
Cette nouvelle est bientôt répandue ; on plaint Dupont, on le regrette, parce qu'il était béte sans être méchant, ce qui vaut mieux encore que d'être méchant sans être bête.
" INIais aussi, » dit Jeanneton, « pourquoi s'avise-t-il «de vouloir revenir a cheval?... Enfin on ne peut pas « fuir son sort. Vous voila veuve, madame ; mais, ma ** fine, c'est bien comme si vous étiez encore demoiselle. . . « et il y a bien des demoiselles qui ne sont pas. . . veuves « comme vous. »
M. et madame Moutonnet viennent consoler leur fille. Le papa Moutonnet donne des larmes au pauvre Dupont: mais Jeanneton remarque avec surprise que madame Moutonnet ne paraît pas très affectée de la mort de son gendre.
Les vieux époux ont quitté leur boutique et se sont retirés au Marais. Comme Eugénie est décidée a vendre le fonds d'épiceries, Jeanneton croit que madame AIoutonupt va cnî:ii;ier sa (ille "a venir loger avec elle ; mais la
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inainan n'en fait lien : elle approuve les projets de sa lillc, et la laisse enlièremenl libre de suivre ses volontés, et cela étonne encore Jeanneton.
Eugénie se défait aisément de la boutique de sou mari, et prend un appartement modeste et retiré, pour elle et sa bonne.
Plus l'époque de la mort de Dupont devient ancienne, plus Jeanneton éprouve l'envie de parler d'Adolphe ; mais Eugénie garde un profond silence sur ce sujet, et la pauvre Jeanneton n'ose commencer, quoiqu'elle brûle de savoir si Eugénie l'aime encore.
Depuis l'aveuture de l'Opéra, Adolphe a rompu avec sa maîtresse; la jeune dame a été très piquée de sa conduite; lui quitter le bras pour courir après une autre, voila de ces crimes qu'une femme ne pardonne pas. Adolphe n'a même pas cherché à s'excuser, la vue d'Eugénie a rallumé tous ses feux ; il sent bien alors qu'il n'aime pas, qu'il n'a jamais aimé sa nouvelle conquête, et il ne se soucie plus de feindre un attachement qui a déjà cessé de lui offrir des charmes.
Il va conter h. ses amis ce qui lui est arrivé à l'Opéra. « C'est bien malheureux ! » dit Charles. «Comment! vous «n'aimez plus celte femme que vous adoriez hier? — «\on, mon ami. — Je me doutais bien,» dit Louise, « que cela ne durerait pas longtemps. — Il faut bien «vite en aimer une autre. — Non, Charles, non... c'est «fini, je ne veux plus aimer personne... que vous, mes « amis.
« — Et puis Eugénie, » dit tout bas Louise a son mari.
Adolphe veut chercher dans les pays étrangers des distractions plus utiles que celles qu'il trouve dans les sociétés de Paris. Il se décide a parcourir l'Angleterre, l'Italie, les Alpes. Il envoie a Bidois ses ordres pour le
i(i '» M. m ro.M .
temps (le ^^(»ll ;il)siMi((' (|tn peut èli o loii^iic ; cl. apiis ;i\()ir ciuliiassé Charles et Louise, il pail de l'aris le jour mémo où Eugénie devient \enve.
L'été louche 11 salin, la saison est peu lavorahlc aux voviges; mais, quand on est liclio, on ne connaît point fie diflicultés. Adolphe n'a pas ciiKj chevaux et trois ])0stillons a sa chaise, mais il a tout ce qu'il faut pour |>arcourir commodément le continent. Il admire les Alpes, parcourt Tltalie et va passer Ihiver en Angleterre. Mais «juoique les distractions que lui ont procurées ses voyages lui laissent d'utiles et agréables souvenirs, il sent <|ue quelque chose le rappelle en France, et revient a Paris après neuf mois d'absence.
Son premier soin est d'aller embrasser ses jeunes amis. Charles et Louise sont toujours heureux, car ils s'aiment toujours tendrement, et leur étal)lissement a prospéré. Louise est enceinte, elle embrasse Adolphe en sautant de joie, et lui dit : «Vous savez bien que vous « m'avez engagée a en faire une douzaine... Voila le com- « mencement, et vous serez le parrain.
« — Oui," dit Charles ; «iliie nous reste plus qu'à «chercher une marraine... — Ah! " dit tout bas Louise, « quel dommage que... »
Les jeunes époux ignorent la mort de Dupont. Adolphe est curieux de savoir comment Bidois a dirigé ses biens pendant son absence, et il i)art pour sa terre. Eu entrant dans la cour de son château, il s'aperçoit que ses valets ont une petite livrée, que ses chieus de chasse sont muselés, que ses appartements sont numérotés, qu'il y a un comptoir dans sa salle a manger et un bureau avec un grand-livre dans son salon ; il trouve son portier tenant un Barème a la maiu, sa femme de cIuh;.:o <pii l'ait des additions, son jai<linier qui appiend
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h faire des chilTres, sou cuisiiiiei' (jui éliulie la imilliplication, et son iiaiçon d'écurie qui compte sur ses doigts; enlin le petit garçon de la poilièie, (|ui ua que cinq ans, accourt a lui en s'écriant: ««Monseigneur, deux fois deux «« font (|uatre, et deux fois (|ualre fout huit.
«« — C'est bien, très bien, mon petit, » dit Adolphe en caressant l'enfant; «je m'aperçois queBidois a fait lleu- «« rir l'arithmétique dans mes domaines ; mais où donc .«est-il?
« — M. le régisseur est dans le village... Mais si mon- «« seigneur veut qu'on aille le chercher... — Non. je suis « bien aise de parcourir aussi le \illage; j'y vais moit< même. »
Et Adolphe sort de chez lui en se disant : «< Hidois a «« mis dans sa léte de me faire appeler monseigneur ; ces «« bonnes gens ne diront plus autrement. »
Il a déjà parcouru une partie du village sans rencontrer son régisseur, lorsqu'on passant sur une pelouse qui conduit aux champs, il entend la voix de Bidois se démenant avec les gardes-chasse, auxquels il veut absolument faire entendre qu'il faut parquer les lièvres et les chevreuils, afin qu'il puisse savoir au juste et mettre sur son grand-livre la quantité de gibier appartenant a monseigneur.
L'arrivée d'Adolphe met fin à cette discussion. Le régisseur s'avance d'un air respectueux vers son maître, et le jeune homme a peine à reconnaître Bidois qui a changé son chapeau rond pour un a trois cornes, son liabit pour une veste de chasse, et sa canne pour un vieux fusil, sur lequel il s'appuie en marchant, au lieu de le tenir sur son épaule. Jusqu'à la plimie , mise autrefois derrière l'oreille, qui est remplacée par un cravon avec lequel M. le régisseur prend ses notes.
«» Eh ! mais, Bidoîs, est-ce que vous êtes devenu chasu seul? » dit Adolphe en souriant de la tournure du vieil intendant.
« — Monseigneur, je fais tout... tout absolument; je «veux prendre moi-même connaissance du gibier; et « quoique je ne sache pas chasser, j'ai toujours un fusil « pour le tenir en respect. — Tout s'est-il bien passé 'pendant mon absence? — Oui, monseigneur; vos fer- ■■' miers paient fort exactement. . . et mon livre de compte « est tenu parfaitement. . . — J'en suis persuadé ; mais ces bonnesgens sont-ils heureux, sont-ils contents? — Oui, monseigneur. Oh!... ils sont très heureux... et quand « ils sauront calculer, ils seront encore bien plus gais ! . . . — Ils dansent souvent, j'espère? — Tous les dimanches et aux quatre grandes fêtes, ce qui fait cinquante-six fois dans l'année, sans compter les extraordinaires. IMais si monseigneur voulait rentrer au château, je lui ferais voir mou brouillard , mou grand-livre et ma caisse... »» Adolphe revient avec son régisseur avec lequel il est bien aise de causer, non pas de ses revenus, mais d'une personne dont il n"a pas eu de nouvelles depuis longtemps et dont il brûle de parler. Mais Bidois n'a dans la tête que ses grands- livres et ses comptes, et il supplie Adolphe de jeter un coup d'œil dessus.
«« Tenez, monseigneur, examinez comme tout cela est
< en ordre. Tous vos gens ont un compte ouvert. Vos
chevaux ont un compte particulier. Vous n'avez pas un
pouce de terrain qui ne soit évalué ; je m'occupe à
faire faire le compte de vos arbres. J'ai fait mettre le
' poulailler en partie doul)le, et les lapins en compte
courant. Quant aux gratifications que nous accordons
' aux villageois pour incendies, inondations ou orages.
je passe cela par frais de commerce,
CONCLUSION. Ht
« — C'est biiMi, Bidois, c'est fort bien; mais je veux « savoir... — Touleslesbétesa cornes sont enregistrées... « \oici l'enlrée et la sortie... J'ai aussi une colonne par- « (iculière pour le potager... — C'est bien; mais... — « Quant au poisson, je crois qu'il nous sera un peu dif-. « ficile d'en savoir au juste le compte, a moins de faire « dessécher l'étang, et c'est une idée que je voulais sou- « mettre a monseigneur. — Laissez eu paix le poisson, « et répondez-moi... — Vous voyez comme tout cela « marche... Il n'y a que ce lourdaud de portier qui ne «' peut pas comprendre le calcul décimal, mais je veille « à cela; je fais une guerre a mort aux sous et aux de- « niers, dont ces paysans sont encore coiffés ; je ne vous « demande que quelques années, monseigneur, et dans « vos domaines on ne parlera plus qu'en francs et cen- «' times. — J'espère que vous avez fini, Bidois, et que « vous m'écoulerez enfin ; je vous demande des nou- « velles de Paris... de personnes qui m'intéressent... — « Ah! mon Dieu!... j'oubliais... En effet, monseigneur, « jai reçu une lettre de madame Moutonnet... — Une «« lettre de madame Moutonnet ! . . . — Oui, monseigneur, « il y a déjà six ou sept mois; elle vous fait bien des «compliments, monseigneur. — A moi? — Certaine- « ment, monseigneur, et elle m'apprend une nouvelle... « ah ! quelle nouvelle ! . . . comme cela va vous étonner ! . . . « — Cela concernerait-il sa fille? — Oui, vraiment; je « le crois bien... cette pauvre petite femme! — Vous me « faites trembler, Bidois... Que lui est-il arrivé? — Elle « est veuve ! . . . — Eugénie est veuve ! ... il se pourrait ! . . . • — Oui, monseigneur... parce que son mari est mort... «« — Dupont est mort!... Est-il possible! et où? quand? « comment? — Siu- la route de Paris, en revenant de •• Marseille... a cheval, dans une carrière... l'animal a