‹ M. Faillon, prêtre de St. SulpiceChapitre 2 sur 21 · SA NAISSANCE ET SES PREMIERES ETUDES A AVIGNON ET A AIX · texte numérisé non relu

SA NAISSANCE ET SES PREMIERES ETUDES A AVIGNON ET A AIX

Monsieur Etienne-Michel Faillon naquit à Tarascon, département des Bouches du Rhône, le 1er mai 1799, la même année et presque le même jour que le vénéable M. de Courson, qu'il devait rencontrer plus tard au noviciat de la Solitude, et, qui devenu Supérieur Général de la Compagnie de Saint-Sulpice, en 1846, trouva dans son ancien confrère, un si sage conseiller et un si utile auxiliaire.

La France sortait des horreurs de la Révolution, mais dans ces pays du Midi, la Religion reprit bientôt son empire. Les familles restées fidèles au milieu de si grandes épreuves bénissaient le retour de la paix et elles s’empressèrent de témoigner leur reconnaissance envers la divine Providence par un redoublement de zèle pour la foi.

Pour juger de la haute piété des parents de M. Faillon et des soins qu’ils prirent de son âme dès son enfance, il suffisait de l’entendre parler, et de voir avec quelle consolation il aimait à se rappeler la sage direction qu’il en avait reçue.

Il reconnaissait sur tout ce qu’il devait à sa bonne mère, et dans ce qu’il en rapportait, on voyait comme la source première du caractère particulier de ses sentiments et de sa piété. C’est ainsi qu’en lisant ce qu’il écrivit sur les sentiments de la Très-Sainte Vierge pour les chré-

Révérend Messire Faillon .

tiens, on s’aperçoit qu’il avait pu étudier les admirables secrets de l’amour maternel dans une âme grande, et profondément pénétrée de l’esprit de Dieu.

Nous avons trouvé, entr’autres preuves de ce que sa mère avait été pour lui, le fragment d’une lettre de M. Faillon à l’un de ses confrères :

“Je fais à la Très-Sainte Vierge pour vous, lui dit-il, la même prière que “ ma mère lui faisait pour moi-même autrefois, comme je le lisais l’autre

“ jour dans une de ses lettres du 20 décembre 1880 . . .

“ Toutes les fois que je vais à V Eglise, je dis un Pater et un Ave “ à la Très-Sainte Vierge pour qu'elle te tienne toujours par la main “ et qu'elle ne te laisse jamais ci toi-même," sur quoi M. Faillon ajoute : “ cette demande me touche beaucoup, et il me semble qu’elle renferme ii toutes les autres que l’on peut faire puisque, comme dit St. Bernard : “ Ipsâ tenente, non corruis , celui que la Très-Sainte Vierge tient par la “ main ne saurait tomber." C’est bien en effet une âme élevée en piété “ qui pouvait s’exprimer ainsi, et dans ce seul mot de la pieuse mère, on peut voir comme le premier germe et même le rapport de ces sentiments» avec toutes les idées que M. Faillon développa plus tard d’une manière si remarquable et si édifiante, sur l’esprit de la dévotion envers Marie.

Comme M. Faillon ne parlait presque jamais de lui-même et de ce qui le concernait, on n’a pu tirer de lui que fort peu de détails sur ce qui se rapporte à ses premières années. Mais quoiqu’il en soit à ce sujet, on peut dire qu’il y eut toujours dans sa personne un témoignage et comme un signe de ce qu’il avait du être dans son enfance et sa jeunesse ; c’est ce qui a été remarqué presque par tous ceux qui ont joui de sa société.

On 1 a constamment vu si bon, si uni à Dieu, si excellent, qu’on trouvait en lui comme une jeunesse toujours conservée. C’était une ouverture, une candeur, une amabilité qui semblaient refléter les plus belles prérogatives de cet âge, nous dirions presque la candeur et l’ingénuité de l’enfance. Et cette apparence ne se déclarait pas seulement dans ses manières, ses procédés, dans son entretien si doux et si ouvert, dans cette absence

Ses premier ez études.

de tout intérêt et de toute préoccupation personnelle, enfin dans cette paix continuelle que rien en pouvait altérer ; mais ce cachet de jeunesse et d’amabilité apparaissait jusque dans les traits de sa figure, si purs et si calmes, et dans ce teint d’une délicatesse enfantine qu’aucune émotion violente ne semblait avoir jamais trouble.

Dès que la paix fut rétablie en France, on sait que, de tous côtés et sur tous les points à la fois, une multitude de saints prêtres, confesseurs de la Foi, revenus de l’exil ou sortis de prison, voyant avec douleur les ruines faites dans les âmes pendant le triomphe du mal, se mirent à l’oeuvre avec un zèle infatigable pour rétablir, sous toutes les» formes, les moyens et les foyers d’instruction religieuse. Un document que nous avons sous les yeux nous montre qu’à Tarascon en particulier, ces saints pretres devaient etre fort nombreux, car dans le récit d’une translation solennelle de Reliques qui eut lieu en 1805, on cite les noms de plus de vingt prêtres résidant dans cette ville, tous anciens membres de communautés, Dominicains, Capucins, Bénédictins, etc., dont les maisons avaient été détruites pen dant la Révolution.

Le zèle et la science de ces anciens du Sanctuaire ne laissaient rien à désirer. M. Faillon eut donc le bonheur de trouver parmi eux des catéchistes habiles, dévoués, des Instituteurs du premier mérite : et la vaste érudition qui devait plus tard le signaler lui-meme, atteste la sage direction qu’il dût recevoir dès que commencèrent à poindre les premières lueurs d’un esprit, du reste magnifiquement doué et avide de connaître.

Enfin on pût voir à quelle école de zèle et de dévouement il avait dû être, lorsque devenu catéchiste à St. Sulpice, il se fit distinguer par une aptitude et des qualités si marquées. Plus tard, nommé Directeur des Catéchismes, son zèle se déploya encore plus librement. Il était plein d’éloquence lorsqu’il expliquait, aux sujets les plus distingués du Séminaire, l’excellence de cet important ministère ; il les transportait d’admiration et les pénétrait d’une sainte ardeur lorsqu’il leur représentait les exemples des grands personnages qui, au XYIe siècle, répandirent si

Révérend Messire Faillon.

infatigablement l’instruction religieuse. Ainsi St. François de Sales, St. Charles Borromée et le grand cardinal Bellarmin qui avaient tout sauvé en s’astreignant à passer la moitié de chaque Dimanche dans leur cathédrale, à catéchiser la jeunesse.

M. Faillon, en enseignant pendant ses dix années de la Direction des catéchismes, la grande tradition qu’il avait reçue dans son enfance, exerça la plus grande influence, non seulement sur tous les catéchismes de Paris* mais encore sur ceux de toute la France, dont beaucoup de ses élèves allèrent occuper les principaux sièges épiscopaux.

Tandis que l’exercice du culte, interrompu par dix années de violence et de compression, recommençait partout avec ardeur, on vit en même temps se renouveller ces démonstrations extérieures de la foi populaire, qui ont un caractère si marqué en Provence. En particulier, on vit reprendre ces pieux pèlerinages, ces concours et ces processions qui ont pour objet principal d’honorer les Sts. Lazare, Marthe, Marie-Madeleine, Marie-Salomé et Jacobé, disciples, hôtes, amis intimes du Sauveur, et honorés en Provence, comme les premiers apôtres du pays.

Dès 1802, on avait recommencé à exposer, chaque année aux jours de leurs fetes, à la vénération des fidèles les reliques de ces grands Saints, dans leurs anciens sanctuaires a Tarascon, Aix, Marseille, St. Maximin et à la Sainte-Baume. (1) Le concours et les processions recommencèrent avec tant d’empressement qu’à la Sainte-Baume, aux jours principaux de pèlerinage, on compta des dix mille et vingt mille personnes. Cette affluence alla depuis toujours en augmentant ; nous avons sous les yeux un document qui nous montre, qu’au lundi de la Pentecôte 1814,1e nombre des pèlerins à la Sainte-Baume s’y éleva à trente mille personnes.

A Aix, on reprit ces processions connues sous le nom de Jeux du Roi Rêne , et ou l’on représentait des scènes de l’Histoire Sainte et de la Conversion de la Provence par ses Saints Apôtres.

(1) Grotte, sur le flanc d’une haute montagne, à quelques lieues de Marseille, célèbre par la pénitence et la retraite de Ste. Marie-Madeleine.

Ses premières études.

A Tarascon, les démonstrations en l’honneur de Ste. Marthe, Soeur de Madeleine, patronne et apôtre de cette ville, n’excitaient pas moins d’attrait : on faisait chaque année deux grandes processions, 1 une le lundi de la Pentecôte, l’autre le 29 juillet, jour de la fête de la Sainte.

A la première de ces solennités, au milieu d’un immmense concours, une procession, composée de Gardes, vêtus et armés à l’antique, parcourait la ville avec un cortège de musiciens, de jeunes gens et de jeunes filles, ornés de fleurs ; ils étaient suivis d’un énorme dragon de bois et e carton peint, destiné à représenter un monstre que la légende porte avoir infesté autrefois le pays, et que Sainte Marthe auraitenchaîné.

La représentation du monstre, ayant près de vingt pieds de long, portée par une quantité d’hommes cachés à l’intérieur, courait, caracolait en jetant des cris épouvantables, lançant feu et flammes par les naseaux, e se précipitant sur la foule avec une force et une impétuosité si peu ménagée qu’elle renversait des groupes entiers, tandis que, de sa queue formée d’un mât de navire et manoeuvrée en tous sens de l’intérieur, el o pouvai parfois fouler les bras et les jambes, aux applaudissements de la multitu e.

Le 29 juillet, fête de la Sainte, le spectacle changeait. Au milieu du cortège le monstre apparaissait soumis, paisible, et conduit par une jeune fille vêtue à l’antique et représentant la Sainte triomphant du monstre.

Voilà les spectacles que M. Faillon, dans sa jeunesse, vit renouveller avec une vogue toute nouvelle, et qu’il savait raconter avec tant d intérêt jusque dans leurs plus petits détails ; nous avons cru que nous devions en faire mention dans notre récit, car qui peut dire quelle influence ces démonstrations naïves eurent sur son esprit, et si elles ne contn uel®n pas pour quelque chose à susciter en lui, lorsqu’il fut devenu maître dans la science, la pensée de rechercher s’il était possible de démontrer par les règles de la plus sévère critique, la vérité de ces pieuses croyances

populaires. , n ...

Vers 1812, Mr. Faillon alla faire ses études classiques au Collège

d’Avignon, tenu alors par des maîtres graves et instruits, et qui exercèrent

Révérend Mesaire Faïllon.

une heureuse influence sur une intelligence si bien douée pour apprendre.

Chacun sait qu’ Avignon fut au Moyen-Age du Xlle au XlVe siècle le séjour des Papes, et que même après leur retour à Rome et jusqu’au siècle dernier, cette ville continua d’être une propriété du St. Siège, aussi bien que tout le Comtat Venaissin dont elle était la capitale. De là, cette physionomie particulière et cette importance qui la distingue entre toutes les villes du Midi de la France et qui en fait comme une ville à part,

Pendant le séjour des Papes à Avignon, des églises, des communautés, des Palais furent bâtis en nombre considérable, et devinrent les objets de la munificence pontificale. M. de Falloux, dans un célèbre discours sur la puissance temporelle clés Papes , a remarqué qu’il est une époque du Moyen-Age restée à Rome, tout-à-fait stérile en monuments, et qui ne s’y trouve représentée par aucune trace notable, à cause, sans doute, de l’absence des Papes résidant alors à Avignon. Mais aussi cette dernière ville a grandement profité de ce que Rome perdit alors, et il en reste encore des signes magnifiques, et des chefs-d’œuvre qui ont fait d’Avignon comme une pieuse relique des siècles de foi, et un souvenir vivant de l’hospitalité donnée au vénérable vicaire de Jésus-Christ.

M. Faillon, dans sa jeunesse, vit ces précieux restes, et ils ne contribuèrent, sans doute, pas peu à former ce goût, qui l’a distingué pour l’art religieux ; il vit aux églises et aux monuments publics des autels, des stalles, des chaires qui sont des chefs-d’œuvre de décoration et de sculpture, des fresques des plus grands maîtres de l’Ecole Italienne du XVe siècle, tels que Simon Memmi, Giotto et Giottino si admirés de nos jours, et dont les génies du XVIe siècle n’ont pas effacé la gloire.

Il vit aussi ces dix tombeaux des Papes la gloire d’Avignon, admirables de style et d’élégance, et dont on peut dire qu’ils ne sont guère surpassés par les plus beaux du Vatican. Avec les connaissances qu’il avait, il savait apprécier également les constructions civiles et municipales des Papes, l’Hôtel de ville, le Palais Pontifical, qui est un des plus beau modèles conservés des habitations princières du Moyen-Age ; enfin, cette enceinte

Ses premières études.

de remparts accompagnés de tours, de doubles et triples portes que l’on a magnifiquement réparées dans ces derniers temps, comme l’un des plus beaux restes d’architecture militaire des anciens âges.

Après le départ des Papes, leur Souveraineté temporelle dans Avignon continua son oeuvre, et y maintint toujours par ses légats, ses dignitaires ecclésiastiques et politiques, une vie religieuse, scientifique et littéraire dont on retrouvait encore des traces éclatantes, quand les mauvais jours de la Révolution furent écoulés.

C’est à cette Souveraineté des Papes que l’on doit attribuer les goûts sérieux et élevés, qui y ont produit un nombre considérable d’érudits, de théologiens distingués, d’archéologues, d’artistes, et en particulier de quelques-uns des grands peintres de France parmi lesquels Mignard, Parrocel et toute la famille des Yernet : Antoine, Joseph, Carie et Horace.

C’est aussi à cette influence que l’on peut attribuer la richesse de la .Bibliothèque publique et du Musée de la ville, qui furent encore augmentés pendant le séjour de M. Faillon à Avignon, parles dons magnifiques d’un Archéologue Avignonais, le docteur Calvet, qui laissa en 1812, outre 80,000 volumes, l’une des plus belles collections en médailles, bronzes, vases et verres antiques qui soit en Europe.

M. Faillon séjourna quelques années au Collège de la ville ; et ce furent des années bien employées pour la piété et la vertu, nous en aurons bientôt la preuve. Enfin ce fut là qu’il prit le goût et la bonne tradition des connaissances élevées qui le distinguèrent plus tard. On a pu remarquer que, dans la multitude de notions qu’il possédait, il y en avait qui marquaient le travail du collège même : ainsi une connaissance approfondie des langues classiques, comme il le montra si bien dans ses tra. ductions des anciens auteurs, une véritable érudition des Annales de l’histoire sacrée et profane, et de tout ce qui s’y rapporte, une notion très-étendue et très-profonde sur les antiquités, les médailles et les monuments. Il avait aussi étudié les Arts, et il s’y trouvait d’ailleurs admirablement servi par des dispositions hors ligne, qui le mirent à même, plus

tard, de dessiner comme un graveur ou un architecte, et même de mouler comme un habile sculpteur.

Or, tous ceux qui ont la plus légère notion de ces arts savent qu’on ne peut y exceller comme il le faisait, à moins d’en avoir une pratique très-avancée dès la jeunesse.

Et ce qui peut d’autant mieux le faire présumer de M. Faillon, c’est qu’il était par excellence l’homme de l’occupation présente. Aussi une fois qu’il fut appliqué à la Théologie ou à l’Ecriture Sainte, dans les séminaires, aucun de ceux qui l’ont connu ne peut supposer, que pendant la journée, il se fut réservé un instant, ou même une pensée pour l’initiation à la pratique des Beaux-Arts qui demandent tant d’instants et d’application, même pour ceux qui sont doués des aptitudes les plus remarquables.

C’était en ce moment que l’on réorganisait l’enseignement sur tous les points de la France bouleversée par dix années de tempête. Tous les esprits, effrayés des souvenirs de l’explosion si récente des plus mauvaises passions, sentaient vivement la nécessité d’un enseignement religieux ; même les hommes du nouveau pouvoir, et en particulier celui qui était à leur tête.

Napoléon venait de rétablir la Congrégation des Frères, et regrettait l’anéantissement des Congrégations religieuses chargées de l’éducation, tandis qu’il avait complètement interdit la réimpression des mauvais livres qui avaient perdu les générations précédentes.

Dans toute la durée de l’empire, on ne laissa-réimprimer pas un seul exemplaire des ouvrages de Voltaire, de Kousseau, et des auteurs impies du XVIIIe siècle.

“ Tant que l’on n’apprendra pas à l’enfant, disait l’Empereur au Conseil u d’Etat, qu’il faut être républicain ou monarchique, catholique et reli- “ gieux, l’Etat ne formera pas une nation, il reposera sur des bases incer “ taines et vagues, îl sera constamment exposé aux désordres et aux “ changements ; les Jésuites ont laissé un grand vide. J’aimerais mieux u confier l’instruction à des Religieux, que de la laisser telle qu’elle est.

/Ses premières études.

<( L’instruction a toujours été accompagnée d’idées religieuses, et je ne u comprends pas l’opposition de quelques gens aux Frères, etc.”

En même temps qu’on interdisait les mauvais auteurs, l’on était si près des ruines qu’ils avaient faites, qu’on n’entretenait dans l’université qu’une médiocre admiration pour le talent dont ils avaient pu revêtir leurs funestes idées.

Voici comment s’exprimait M. de Fontanes, le grand maître de l’Uni versité, dans une de ses principales circulaires :

“ Nous avons vu en France ce qui s’est accompli dans l’antiquité ; “ chez les Latins; les auteurs du second âge, sauf Tacite, sont inférieurs “ pour l’art de la composition, les convenances, l’harmonie, les grâces, et “ ils ont aussi moins de substance, de vigueur, de vraie philosophie et “ d’originalité que Virgile, Horace, Cicéron, Tite-Live. La France offre “ les mêmes résulttas ; à l’exception de deux ou trois vous verrez que “ Pascal, Fénélon, La Bruyère, Racine, Corneille, La Fontaine, Bossuet ' u ont répandu plus d’idées justes et profondes, que ces écrivains à qui l’on “ donne V orgueilleuse dénomination de penseurs , comme si Von n'avait “ pas su penser avant eux , avec moins de faste et de recherche. ”

C’est ainsi que l’on comprenait alors l’enseignement, et telle fut la voie dans laquelle M. Faillon se trouva engagé, secondé par des hommes de talent, d’expérience, qui avaient vu les ruines des siècles passés, et qui pensaient que le salut était dans l’éducation et la direction des générations naissantes.

S’il en était ainsi dans les régions officielles, qu’en devait-il être dans ce pays de la Provence, si ferme, si impétueux et si impressionable ?

La divine Providence avait magnifiquement proportionné les secours au besoin du temps, en suscitant des hommes de génie, de talents de différents genres, doués de qualités variées, il est vrai, mais qui ne s’excluaient pas, se complétaient, et en s’adressant à l’universalité des esprits, leur offraient un enseignement proportionné aux dispositions différentes de ceux qu’ils avaient à ramener aux principes de la vérité.

Les hommes politiques trouvaient de salutaires enseignements dans ce grand publiciste qui savait si bien proclamer la mission providentielle de la France, et montrer par quelles illusions et quelles infidélités elle avait mérité d’être purifiée par de si terribles épreuves, dans toutes les classes dont elle était composée. (1).

Les esprits raisonneurs les plus séduits par le talent trompeur des sophistes du dernier siècle, trouvaient dans l’un des nouveaux apologistes, une puissance de raisonnement et une aptitude pour les matières philosophiques, qui les inclinaient à admettre les principes les plus inflexibles et les plus absolus du respect, que les peuples doivent aux formes de la société et aux bases de la vraie législation. (2).

Un Prédicateur de talent, environné d’un auditoire immense dans la capitale de la France, exerçait une influence qui avait du retentissement dans tout le pays. Il exposait avec dignité et une logique irrésistible, une belle et complète apologie du Christianisme, et il élevait d’une manière suivie, et d’années en années, un puissant faisceau de vérités religieuses, qui présentait la Religion comme la base des connaissances humaines, l’appui des institutions politiques et sociales, et la solution à tous les problèmes qui intéressent l’esprit, le coeur et l’âme de l’homme. (3).

Un autre apologiste d’un genre moins austère, mais aussi plus accessible aux masses, sans s’astreindre autant à la rigueur de la méthode, savait se montrer un puissant écrivain, et un peintre incomparable de la nature et des sentiments de l’âme. Il avait saisi et compris profondément les beautés si longtemps méconnues de la littérature sacrée et de toutes les créations religieuses ; il les exposait avec une force entraînante, et relevée par une magie de style qui créait une langue nouvelle pour des sentiments tout nouveaux ; il démontrait donc d’une manière qui captivait surtout la

(1) M. Joseph de Maistre.

(2) M.te Vicomte de Bonald.

(3) Mgr. de Fraissynous.

Ses premières études.

jeunesse, les magnificences de cette Religion dont les autres établissaient si solidement et si éloquemment les bases inébranlables. (1)

Nous ne pouvons préciser jusqu’à quel point M. Faillon fut mis au courant de ce mouvement, qui entraînait les esprits vers une véritable renovation religieuse et morale ; mais ce que nous pouvons assurer, c’est que nulle part, l’apparition radieuse de ces génies chrétiens ne fut saluée avec plus de sympathie et d’enthousiasme qu’en ces pays où se passèrent les premières années de son éducation.

Enfin, en voyant M. Faillon, au sortir du collège, songer à entrer dans l’Etat ecclésiastique, on peut conjecturer avec une certaine assurance, que la direction qu’il reçut de ses maîtres ne fut pas très-éloignée de celle qu’il avait trouvée près de sa mère, dans les premiers enseignements de son enfance.

Lorsqu'il sortit du Collège, sa piété était si grande et les marques qu’il en donnait étaient si vives, que sa bonne mère, éclairée par une lumière surnaturelle, comprit que son fils bien aimé était appelé à l’Etat ecclésiastique par une prédisposition très-précise de la divine providence. Elle ne voulut pas, néanmoins, imposer sa manière de voir, et en mère prudente et remplie de l’esprit de discrétion, elle attendit cjue Dieu eut parlé au coeur du jeune homme.

Aussi, bien que convaincue de la réalité de cette vocation qu’elle regardait comme la plus grande bénédiction du ciel, et comme la plus haute récompense accordée aux soins qu’elle avait prodigués, dès les plus tendres années, à son enfant si noble, si pur, si bien doué de tous les dons de l’intelligence et du coeur, elle se contenta de prier, et de recommander à la bonté infinie, le plus cher de ses voeux.

En fils dévoué et respectueux, M. Faillon, au sortir du collège, ouvrit son coeur à sa mère, et lui parla des divers sentiments qui agitaient son âme. Il lui semblaitque Dieu l’appelait à lui, et cependant il ne voyait pas encore assez clairement la disposition divine à son égard, et en consé-

(1) M. de Chateaubriand.

Révérend Messire Faillon.

quence, il déclara qu’il se proposait de rester dans le monde, de s’y préparer à un état, tout en cherchant à connaître sa destinée. Sa bonne mère se soumit en silence, persuadée que Dieu ne l’avait pas trompée, et qu’il saurait faire connaître sa volonté, en son temps et à son heure.

M. Faillon employa ces instants à fréquenter deux foyers d’instruction qui, plus tard, lui furent très-utiles, la Bibliothèque de la ville et l’Ecole de dessin du Gouvernement. A la Bibliothèque, il put s’initier aux sources principales des connaissances humaines, et c’est sans doute à cette époque que l’on peut rapporter ces vastes notions qu’il avait sur les grands maîtres de l’histoire religieuse et profane, les historiens de la Gaule édités par les Bénédictins, les ouvrages de Mabillon, les grands auteurs de Numismatique et d’Archéologie, tous ouvrages familiers aux lettrés et aux amateurs éclairés d’Avignon, parmi lesquels il comptait plusieurs de ses anciens professeurs. Enfin, aux Ecoles de dessin du Gouvernement, il put mettre à ses premiers essais et ses premiers efforts, cette perfection qui en firent ce qu’il fut véritablement, un artiste et un homme de métier consommé.

Lorsqu’une année environ fut ainsi écoulée, M. Faillon revint vers sa mère, et lui déclara que ses idées étaient tout-à-fait fixées, qu’il pensait connaître la volonté de Dieu sur lui, et qu’il lui semblait certain qu’il était appelé à l’Etat ecclésiastique. Alors sa mère bénit Dieu, voyant ses propres idées confirmées, et les plus puissants désirs de son coeur comblés. Elle envisageait, il est vrai, avec quelque peine, les séparations que cette destinée si grave allait imposer à son coeur de mère, mais elle remerciait Dieu du bien qu’il accomplirait par son enfant. Plusieurs années après, elle aimait à s’entretenir de ces années d’épreuves, et elle bénissait toujours Dieu d’avoir accompli ses désirs, en voyant tous les fruits qui accompagnaient le ministère de son fils ; mais elle s’applaudissait de n’avoir pas cherché à prévenir les dispositions de la Providence.

M. Faillon entra au séminaire d’Aix vers 1815, et il commença sous la conduite de pieux Directeurs, cette vie du séminaire qu’il ne devait plus jamais abandonner et dont il pouvait si bien dire :

Ses premières études.

Hœo repaies mea in sæculum sæculi ;

Hic habitabo, quoniam elegi eam.

Cette vie de retraite, de recueillement convenait bien à son âme ; cet enseignement de la doctrine sainte lui paraissait bien supérieur aux essais de la science et de la philosophie humaines. Nous l’avons entendu plusieurs fois parler du bonheur qu’il avait éprouvé en comparant les notions si hautes et si précises que donnent les maîtres de la Théologie avec les assertions si vagues et parfois si inconsistantes des docteurs, même les mieux intentionnés, de la Philosophie humaine. Quand il était sur ce sujet, il était inépuisable en citations, en comparaisons, en arguments présentés avec une vivacité et une verve qui charmaient presqu’autant que la solidité de la critique qu’il savait si bien établir.

Enfin, dès les premiers jours, l’esprit du séminaire captiva tellement son coeur qu’il s’y appliqua tout entier, y trouvant constamment un nouvel aliment pour sa foi et sa piété.

Nous avons entendu raconter à un vénérable Directeur de Saint Sulpice, qui était alors à Aix, les commencements de M. Faillon au Séminaire. On peut dire que par sa piété, son amour des saintes règles, son esprit d’obéissance qui parurent alors, il jetta les premièrs bases de cette vie intérieure et de cet esprit ecclésiastique, qui firent l’admiration de tous ceux qui ont connu ce vénérable enfant de M. Olier.

Toujours simple et calme, recueilli et uni à Dieu, mais accessible en tout temps et à tous, fervent dans les pratiques de piété, il était dévoué au travail, y mettant le plus vif intérêt, sans jamais paraître absorbé ; au contraire, plein d’une douce gaieté, d’une aimable ouverture de coeur avec ses maîtres et ses confrères.

Cela venait de ce que dans ses études, il ne cherchait ni à paraître ni à profiter aux yeux du public de ce qu’il acquérait chaque jour. Il avait une si grande idée de l’étendue de la science ecclésiastique, qu’il était surtout frappé de ce qui lui manquait pour y arriver ; et il en a tou-

jours été ainsi, ne se reposant jamais sur le passé, mais tendant continuellement à agrandir le cercle de ses connaissances.

Ce goût qu’il avait pour le travail, loin de songer à le mettre en lumière, il ne cherchait qu’à le surnaturaliser en l’offrant à Dieu pour le bien des âmes, et n’y voyait que la loi que Dieu a imposée à l’homme, loi d’épreuve et de souffrance. Embrassant avec bonheur la peine qui accompagne tout labeur sérieux et continu, disposition qu’il a portée jusqu’à l’héroïsme, il se montrait toujours de plus en plus infatigable, même lorsque l’âge et les infirmités lui avaient rendu le repos nécessaire.

Avec ces dispositions il conserva toujours une faible opinion de ce qu’il avait acquis, et cette opinion, il disposait les choses de manière à la faire partager aux autres. M. Faillon n’entrait dans aucune discussion, ne songeait pas à faire dominer ses idées, et il se comportait avec tous ses interlocuteurs de manière à laisser, même les moins instruits, libres de penser qu’ils étaient des puits de science en comparaison de lui.

Nous l’avons aussi entendu parler de ces premiers temps. Il avait rencontré au - séminaire d’Aix, parmi les Directeurs, d’anciens Confesseurs de la Foi, et il garda toujours pour eux une profonde vénération. Ces prêtres, qui avaient passé par les angoisses de la Révolution, avaient senti profondément les malheurs de l’irréligion, et avaient conservé de tristes souvenirs de ces terribles événements. Ils racontaient les persécutions qu’ils avaient eues à supporter, chassés, exilés de leur pays, obligés de quitter l’ancien séminaire d’Aix pour s’en aller sur une terre étrangère ; et entr’autres faits caractéristiques de l’esprit qui les animait, ils racontaient, nous dit M. Faillon, que pendant toute la durée de leur voyage, étant réunis au Supérieur que M. Emery leur avait donné, ils pratiquaient la règle comme s’ils avaient été au séminaire. Le supérieur réglait la durée du voyage de chaque jour, les villes où l’on devait s’arrêter, les hôtels où 1 on devait séjourner, le temps et le mode du trajet et du repos, sans que jamais un seul des Directeurs songea à faire non seulement aucune observation, mais même aucune suggestion, soit la veille

Ses 'premières études.

sur ce que l’on ferait le lendemain, soit le matin sur ce qui arriverait dans la journée. C’est ainsi que s’accomplit tout ce voyage, avec la même régularité qu’au séminaire et avec la même indifférence sur tout ce qui

pourrait s’y passer.

Avec les goûts qu’il manifestait pour l’étude, et les dispositions qu’il montrait pour la science, ses Maîtres pensèrent qu’il devait suivre les grands cours de Théologie ; il fut envoyé à Paris, vers l’année 1818.

Il est resté dans les papiers de M. Faillon un touchant souvenir de ce premier voyage^vers Paris. C’est un cahier de dessins qu’il faisait pendant son voyage ; on voit que son goût se révélait, il copiait, chemin faisant, les Eglises qu’il rencontrait et qui le frappaient vivement ; car dans le Midi, malgré le nombre de belles Eglises, il n’y a rien qui puisse entrer en comparaison avec les immenses et gigantesques cathédrales du Centre et du Noi’d de la France. Il passa par Vienne, Lyon, Dijon, Auxerre, Sens ; enfin il vit Paris, et il remarqua, comme il le disait ensuite lui-même, qu’au milieu de toutes les créations les plus riches des derniers siècles, il n’y a rien à comparer avec les monuments des Ages de Foi, comme Notre-Dame de Paris, St. Denis, St. Eustache, la Ste. Chapelle, St. Germain des Prés, St. Séverin, St. Germain-l’Auxerrois, St Leu, St. Merry, tous ces joyaux de l’art chrétien qui devaient être, si souvent plus tard, le but de ses pieuse visites.

Nous avons trouvé, dans le même cahier, des spécimens des études que M. Faillon faisait dans ces lieux de pêlérinages: des esquisses d’arcades, de fenêtres, de portes, de chapiteaux et de piliers ; mais surtout une collection complète de nervures, de profils étudiés avec le plus grand soin. On peut voir combien il avait compris que ce qui caractérise l’architecture religieuse, et ce qui en montre le génie, ce n’est pas tant la forme des arcades ogivales, et des faisceaux de colonnes, que l’étude des profils et le détail de l’ornementation. C’est ce qu’il a ensuite si bien montré en trois chefsd’œuvre élevés sur ses plans : La Chapelle de la solitude à îssy, près

Paris, l’Eglise des Visitandines à Tarascon et la Chapelle du Séminaire de Baltimore.

Nous signalons ce point parce qu’il sert à faire connaître M. Faillon. A l’attrait qu’il avait pour la piété et la science religieuse, il faut joindre l’amour qu’il avait pour les constructions ecclésiastiques des siècles de foi. Il aimait l’église dans la forme inspirée que lui ont donnée les Saints Moines du Moyen-Age. Cette forme parlait à son âme, elle avait un langage qu’il savait comprendre et qui le ravissait : ses proportions élancées, la richesse de sa décoration, l’élégance et la majesté de sa disposition, tout avait un sens pour lui. Quoique les circonstances ne l’eussent pas mis en rapportavec les grands Apologistes du Christianisme de notre siècle, il avait tous leurs sentiments, et il était inspiré de ce soufle de résurrection [qui avait animé les défenseurs de l’Eglise, les avait remplis d’indignation contre les barbares démolisseurs des chefs-d’œuvre de la Foi pendant le siècle précédent, et leur avait fait comprendre le génie incomparable des artistes Chrétiens des anciens âges.

HAPITRE

ECOND.

SON SEJOUR AU GRAND SEMINAIRE DE PARIS — SES PREMIERS TRAVAUX LES CATECHISMES — SES APTITUDES POUR L’ETUDE — LE CARACTÈRE DE SA PIÉTÉ.

M. Faillon entra à St. Sulpice vers 1820, et il trouva parmi les directeurs, les élèves et les amis de cette Maison, une réunion d’âmes d’élite, qui pouvaient lui être si utiles, et lui donner de puissants enseignements pour la piété et pour la science ecclésiastique.

Il fut témoin, pendant son premier séjour au Séminaire, de quelques-unes de ces vocations extraordinaires qui devaient avoir une si grande influence sur le progrès de la religion en France. Ainsi, c’est vers ce temps que Mr. le duc de Rohan-Chabot, officier des Gardes du Roi, réservé aux plus hautes fonctions de la diplomatie et de la politique, quitta le monde pour aller chercher, dans St. Sulpice, la consolation à une grande douleur. On sait qu’avant d’être appelé au Siège Archépiscopal de Besançon, il exerça à Paris un ministère actif, près de la jeunesse, où il fit le plus grand bien, et eut une part considérable à l’entrée de M. de Ravignan et de M. Lacordaire dans l’état Ecclésiastique.

Ce fut aussi, pendant ces années, que M. de Ravignan, avocat général à la Cour de Paris, quitta les rangs de la Magistrature, et vint à St. Sulpice où il affermit sa vocation pour la Compagnie de Jésus. Il en est de même pour M. Lacordaire qui entra au Séminaire de Paris peu après le passage de M. de Ravignan, précédé par de grands succès qui en pouvaient faire présager d’autres bien plus glorieux dans le saint Etat qu’il allait embrasser.

Révérend Messire Faillon.

Enfin Mgr. Dupanloup, dont on doit la vocation aux catéchismes de St. Sulpice, ainsi qu’il l’a si bien raconté lui-même, et qui devait être plus tard un si brillant auxiliaire des premiers travaux de M. Faillon dans les Catéchismes, comme nous le verrons bientôt.

Rien n’était plus propre à frapper l’esprit de M. Faillon que la composition des Supérieurs et Directeurs du Séminaire à cette époque : M. Duclaux, M. Carbon, M. Garnier, M. de St. Félix, M. Boyer, M.Mollevaut, M. Gosselin, M. Carrière, M. Hamon. Les quatre premiers avaient été confesseurs de la Foi pendant la révolution, contemporains et disciples de M. Emerv, dont l’esprit admirable était vivant dans leur cœur et dans toutes leurs actions.

Quant aux autres Directeurs, M. Mollevaut, M. Gosselin, M. Carrière, M. Carbon, on peut dire qu’ils avaient déjà toute l’estime et la considération dont ils ont joui, ajuste titre, jusqu’aux derniers jours de leur longue existence.

Les anciens élèves venaient continuellement au Séminaire pour se pénétrer de plus en plus de l’esprit de piété de leur vénérés Directeurs, et les élèves avaient beaucoup à gagner à ces pieuses visites.

C’étaient Mgr. de Frayssinous, Mgr. de Quelen. M. l’abbé de Rohan- Chabot, M. Borderies, vicaire général de Paris, M. de Forbin Janson, depuis Evêque de Nancy, M. de Rauzan et M. Levasseur, M\l. de Salinis et de Scorbiac, fondateurs de communautés et prédicateurs éminents ; de plus Mgr. Mathieu, depuis Cardinal Archevêque de Besançon, M. Feutrier, depuis Evêque de Beauvais, et bien d’autres.

Enfin parmi les séminaristes, on distinguait dès lors des sujets qui ont rendu les services les plus signalés à l’Eglise : Mgr. Dupuch, depuis Evêque d’Alger, M. Olivier, depuis Evêque d’Evreux, Mgr. d’Arcimoles, Archevêque d’Aix, M. Chalandon son successeur à Aix, M. Du Pont des Loges, Evêque actuel de Metz, M. Pététot qui a rétabli l’ordre des Oratoriens, M. de Charbonnel, depuis Evêque de Toronto, etc., etc.

Ce qui toucha le plus M. Faillon dans cette réunion si édifiante et si

Son premier séjour à Paris.

remarquable, fut ce qui se rapportait à la piété, au recueillement, à l’esprit de dévouement au service de l’Eglise et au bien des âmes. Il ne trouva sans doute à Paris autre chose que ce qu’il avait vu à Aix ; mais dans une réunion plus nombreuse d’âmes animées d’un même sentiment, son coeur fut impressionné d’une émotion encore plus profonde.

Tous ces esprits éminents, oublieux d’eux-mêmes, sans chercher à préjuger les fonctions qu’ils auraient à remplir plus tard, ne songeaient qu’à profiter de leur séjour au Séminaire, pour avancer dans la vertu, n’envisageant que les devoirs impérieux du sacerdoce redoutable auquel ils aspiraient. Ceux qui ont parcouru les biographies de P. du Ravignan, du P. Lacordaire, et les souvenirs intimes de Mgr. Dupanloup peuvent avoir une idée de ce qu’était alors la vie du Séminaire, et des grands enseigne ments que recevaient les élèves du sanctuaire.

Nous aimons à rappeler cette parole de M. Mollevaut, annonçant aux Séminaristes d’Issy, le départ de M. de Ravignan pour le noviciat des Jésuites :

“ Messieurs, j’ai à vous faire les adieux de M. de Ravignan, il avait “ soif d’obéissance, il est allé se rassasier chez les R. R. P. P. Jésuites.”

Nous pouvons aussi mentionner cette réflexion du P. Lacordaire à l’un de ses amis, qui se destinait au sacerdoce, mais qui ne pouvait se plier aux obligations de la vie du Séminaire, “ Mon cher ami, croyez-moi, celui “ qui n’aura pas voulu passer par le Séminaire, n’aura jamais l’esprit “ ecclésiastique.”

Enfin tout le but de ces coeurs généreux était l’union à Dieu, l’étude, l’avancement dans la vertu — Ceux que l’on considérait le plus dans la maison n’étaient pas ceux qui étaient distingués par la fortune, les familles haut placées, ni même les grands talents ; mais principalement ceux qui s’attachaient le plus ardemment à l’acquisition des vertus sacerdotales. Ainsi au milieu de toutes ces illustrations, celui que l’on remarquait le plus, était un humble séminariste venu de province, consumé par une maladie qui devait bientôt l’emporter, mais qui, en quelques mois, a laissé un sou-

20 ' Révérend Messire Faillon. *

Tenir qui ne s’effacera jamais du Séminaire de Paris, c’était Calixte Frèze dont on a écrit une vie si édifiante.

M. Faillon continua ses cours avec zèle, il profita des enseignements de M. Carrière, de M. Boyer, de M. ïïamon, et enfin il étudia assidûment les travaux de M. Garnier sur l’Ecriture Sainte.

A cette époque de renouvellement des études ecclésiastiques, on s’occupait beaucoup des Pères. M. l’abbé Guillon en faisait l’objet de ses leçons à la Sorbonne, et donnait des traductions et des explications qui attiraient l’attention. Des Sociétés d’ecclésiastiques publiaient des extraits des Pères pour les prêtres, et même des traductions pour les laïques qui pouvaient devenir, pour leur piété, un aliment plus substantiel que celui que l’on trouve en bien de publications modernes.

Enfin, celui qui se faisait le plus remarquer était M. Villemain qui, vers ce temps, donnait ces leçons remarquables sur le sPères du IYe siècle, qui depuis ont été résumées et réunies en un volume si bien écrit et si plein d’intérêt.

M. Faillon, enfermé dans sa retraite et dans le cercle de ses occupations, n’était peut-être pas au courant de ce mouvement extérieur ; mais il pouvait trouver encore plus pour des études approfondies, dans la méthode rigoureuse que lui donnaient les maîtres savants qui l’entouraient, dont plusieurs étaient élèves et dépositaires des traditions de l’ancienne Sorbonne.

Comme il était encore très-jeune, après avoir terminé son cours élémentaire, il profita laborieusement des années qui le séparaient du sacerdoce ; il suivait les grands cours, lisait les Pères et les théologiens, et enfin ayant été chargé d’aider le Bibliothécaire de la maison, à ranger et à classer tous les livres conservés et acquis par M. Emery pendant la révolution, il prit dès lors les éléments d’une connaissance qui put tant lui servir plus tard, et qu’il développa si largement en parcourant les grandes bibliothèques publiques de la Capitale. Il connaissait ainsi les auteurs ecclésiastiques de chaque siècle, les historiens, les théologiens, les auteurs mystiques et enfin les biographies particulières des Saints.

Son premier séjour à Paris.

C’est à cette époque que M. Faillon fut appelé à l’oeuvre des Catéchismes de la Paroisse, et d’après le compte-rendu qui nous est donné dans les souvenirs intimes de Mgr. Dupanloup, on peut juger de quel crédit jouissait M. Faillon, puisqu’il fut mis dès le commencement à la tête de cette oeuvre, où travaillaient les plus éminents sujets du Séminaire.

M. Faillon en 1828 était chef du Catéchisme de première communion des demoiselles ; et à la fin de l’année, il fut chef du catéchisme de préparation immédiate à la première communion. L’année suivante il devint chet de la Persévérance des demoiselles, ayant sous sa direction des séminaristes du premier mérite dont Mgr. Dupanloup nous a conservé les noms :

M. Jacquemet, depuis Evêque de Nantes, M. Pététot, des Oratoriens, M. Dupuch,M. de la Hailandière depuis Evêque missionnaire, M. Des Garets depuis chanoine de Lyon célèbre par la publication d’un remarquable pamphlet contre l’Université, et enfin Mgr. Dupanloup lui-même. Nous pouvons, pour donner une idée de cette œuvre, rapporter les paroles mêmes des souvenirs intimes: u En 1828, dit Mgr. Dupanloup, je quittai le catéchisme “ des garçons, et on m’envoya à la Persévérance des filles dont M. Faillon “ fut le chef, j’étais là avec M. Dupuch, M. Pététot, M. Boniver, M. de la “ Hailandière.

“ Dans cet admirable catéchisme, on comptait quatre ou cinq cents “ jeunes personnes de toute condition, qui persévéraient à y venir après “ leur première communion, pour s’instruire plus à fond de notre sainte reli- “ gion, pendant deux, trois, quatre, huit et dix ans, et même généralement “ jusqu’à l’époque où elles entraient dans le monde, et se mariaient, ou le “ quittaient pour se faire religieuses.”

Ces occupations extérieures ne faisaient pas perdre à M. Faillon le but principal du Séminaire ; on admirait déjà ses aptituddes remarquables pour la science, mais on avait surtout à reconnaître ses progrès dans la vertu, et sa ferme application aux obligations ecclésiastiques.

Tous ceux qui l’ont connu alors, étaient édifiés de son recueillement et de cet esprit de foi, qui animait ses actions et ses rapports avec ses maîtres et

Révérend M essire Faillon.

ses confrères. C’était sa piété que l’on avait le plus à admirer en lui ; il apparaissait dans les exercices, comme s’il n’avait pas d’autre occupation que le soin de la sanctification de son âme ; il sortait de l’oraison si pénétré du sentiment des grandeurs et de la présence de Dieu, qu’il en restait accompagné ensuite tout le jour. C’est ce que l’on apercevait même dans sa conversation, tandis que, en lisant ses écrits, on voit si clairement une âme inclinée à s’édifier de tout, à remonter à Dieu comme la cause première de chaque chose, et à reconnaître ses lumières, sa providence et sa conduite en chaque evenement.

Sans prétendre expliquer le secret de ses aptitudes si remarquables, on peut conjecturer que cette grande disposition du recueillement, de l’union à Dieu, de la séparation des choses extérieures, a eu beaucoup d’influence sur la faculté qui l’a surtout distingue, et qui a ete comme la source de ses autres qualités intellectuelles. Cette faculté, c’est le don d’attention et d’application qu’il a porté au suprême degré. Quand il était occupé d’une étude, il semblait qu’il n’y eut pour lui rien autre chose au monde ; il y rapportait complètement ses pensées avec une force, une intensité, une continuité et une persistance, dont on ne peut se faire d’idee qu’à moins d’en avoir été témoin.

Bien différent de ces tempéraments ordinaires d’étude, qui réclament impérieusement la nécessité de se reposer d’un travail soutenu, au moins par un changement salutaire d’occupation, lorsque M. Faillon avait commencé une oeuvre , il ne connaissait plus de relâche , la poursuivait dans ses détails, l’approfondissait jusque dans ses dernières limites. Et là où d’autres esprits se seraient arrêtés, épuisés, et comme rebutés par les épreuves insurmontables de la monotonie, il continuait avec un nouvel attrait et avec un nouveau courage, trouvant son repos dans l’esprit de foi qui l’animait, et enfin dans la jouissance qu’il avait de voir s’élargir, et s’illuminer de plus en plus devant lui, l’horizon qu’il poursuivait de ses recherches.

Voici l’une des paroles qu’il aimait à répéter et qui, sans qu’il y mit la

Son premier séjour à Paris. 23

moindre prétention, donnait l’idée de la force extraordinaire qui caractérisait son esprit :

“ Quand vous travaillez à quelque chose, disait-il à un ecclésiastique, il “ faut laisser de côté non-seulement toute autre occupation, mais même “ toute distraction. Ainsi il faut bien se garder de lire assidûment lesnou- “ velles du jour, parce que la tête est d’une dimension très-limitée et très- “ restreinte, et qu’il ne lui faut pas beaucoup de chose pour l’occuper et “ la remplir. C’est comme un vase où vous voudriez mettre une liqueur ;

“ vous prendriez bien soin d’abord, de le vider complètement de tout ce “ qui pourrait y occuper quelque place.”

Cette application qui le rendait bientôt maître d’un sujet, ne lui faisait pas oublier les faiblesses et les imperfections de l’intelligence ; aussi il lisait presque toujours la plume à la main, et il n’abandonnait pas un * ouvrage sans en conserver la substance par des analyses, des notes et même des extraits, pour ce qui lui semblait devoir lui servir plus tard.

De là une mémoire extraordinaire de ce qu’il avait lu ; il semblait n’avoir rien oublié, et ce qu’il avait mis une fois sur le papier, était comme gravé en même temps dans sa tête. M. Mollevaut, Supérieur de la Solitude, qui avait connu dans le monde bien des hommes d’un grand talent et d’une grande science, disait “ qu’il n’en avait pas rencontré de plus remarquable en ce genre.” Il ajoutait “ que sa tête était comme un casier où tout était non-seulement conservé, mais ordonné comme en une multitude de tiroirs, où il pouvait recourir suivant les besoins de ses travaux,” et dont on avait d’ailleurs un échantillon remarquable, dans ses conversations et dans les moments d’abandon de la récréation.

On sait que cette puissance de mémoire, quand elle ne fait pas obstruction, et qu’elle obéit à la volonté, a été le propre des plus grands esprits. . Et comme l’a très-bien dit un célèbre publiciste : u Plus le casier est plein, plus les tiroirs sont nombreux et séparés par des cloisons minces, mais impénétrables et prêtes à se mouvoir indépendamment les unes des autres^ plus on peut dire que la tête est bien organisée.”

Révérend Mess-ire Faiilon.

Cette puissance était même poussée si loin que, lorsqu’un professeur, pour -exposer une doctrine, avait besoin de quelques textes des Pères de l’Eglise, il pouvait recourir à M. Faiilon, qui lui disait après un instant de recollection : “ Vous trouverez ce qu’il vous faut dans tels et tels auteurs, à tel volume,” et quelquefois même à tel endroit du volume, sans presque jamais courir risque de se tromper. Mgr. Baudry, mort évêque de Périgueux, professeur du grand cours pendant plusieurs années, à St. Sulpice, a rapporté plusieurs fois que lorsqu’il étudiait quelque nouveau Traité, ou qu’il était en recherche d’arguments, il trouvait toujours M. Faiilon inépuisable sur chaque sujet, et comme au courant de toutes les branches qu’il semblait n’avoir jamais eu occasion d’étudier.

Mgr. de Charbonnel, ancien évêque de Toronto, nous a raconté qu’ayant été invité, dans le cours de ses fonctions, à prononcer le discours d’inauguration d’une grande Université qui, depuis ce temp3, a rendu de si grands services en Amérique, il vit M. Faiilon à son passage à Montréal et lui exprima le regret d’avoir accepté cet honneur, ne sachant ce qu’il avait à dire sur un sujet si nouveau pour lui. Aussitôt M. Faiilon se mit à lui raconter de point en point tout ce qui se rapporte à la fondation et à l’oeuvre des Universités dans l’Eglise, lui citant les dates, les noms des principaux fondateurs, l’encouragement des Souverains Pontifes, les services rendus par les différentes Universités, et l’immense influence qu’elles ont eue sur le progrès des lettres et des sciences en Europe, avec autant de précision et d’abondance que s’il venait d’en faire l’objet de ses études.

M. Faiilon n’était ainsi jamais pris au dépourvu ; et au sujet de cette application extraordinaire, on peut citer deux mots aimables, comme il savait en trouver dans les charmes de cette conversation calme, gaie et si remplie de traits, de citations, de récits naturellement amenés.

On lui reprochait un jour de passer trop de temps à l’étude, et de compromettre par là sa santé, par des journées entières de travail. On a remarqué, lui disait-on, que vous avez donné jusqu’à quinze heures à vos occupations studieuses :

Son premier séjour à Paris.

*<■ Quinze heures, dit-il, ah ! sans doute bien moins ; mais quand cela serait, ce n’est pas abuser, ce n’est pas travailler comme ceux qui ne vivent que pour l’étude. Ainsi M. *** de l’Institut ne prend jamais de repos dans la journée, et se donne à peine le temps de dîner ; et quand il étouffe dans sa chambre, il ouvre un guichet sur son jardin, et après avoir pris l’air quelques minutes , il se remet aussitôt à l’œuvre. Voilà ce qu’on appelle travailler ; mais nous ici, avec les différents exercices de la maison, il n’j a aucun danger que nous dépassions jamais la mesure de nos forces. ”

Dans une autre circonstance, un ecclésiastique du clergé de Paris le voyant, dans sa chambre, entouré de la collection bénédictine des Pères, et plongé dans une lecture assidue, lui disait qu’il ne comprenait pas qu’il put ainsi parcourir ces immenses volumes, sans être épuisé. M. Faillon reprit en souriant : “ mais, mon cher ami, c’est une idée que l’on se fait, car dans le monde, vous lisez vous aussi continuellement des in folios et comme son interlocuteur se récriait : — “ mais sans doute, ajouta-t-il, vous lisez le journal, or n’est-ce pas un in folio ? ”

Pour compléter ce que nous venons de dire sur la mémoire et la force d’application de M. Faillon à l’étude, nous devons ajouter que grâce à cette faculté si puissante de mémoire, il avait à un haut point l’esprit d’ordre et de méthode. Il avait tout tellement présent qu’il savait co-ordonner, réunir et disposer tous les faits qu’il possédait ; les comparant et en en voyant aussitôt la suite, 1 importance et 1 enchaînement, de telle sorte que quand il écrivait ou qu il dictait, il voyait aussitôt comment il devait ordonner son sujet, le diviser, poser ses principes, les développer, puis en tirer les conséquences. C’est pour cela qu’il rédigeait avec une si grande facilité, et en même temps avec une si grande précision, qu’il avait à peine besoin de revoir sa première rédaction, et qu’elle avait, dès le premier jet, toute la perfection qu’il voulait y mettre.

Il écrivait de ce grand style, large, simple et plein de force qui comporte peu d’ornements et dont la grande beauté, comme dans les bons écrivains

Révérend Messire Faïllon.

du XYIIe siècle, est dans la suite et la continuité de la trame. C’est là le vrai style de l’historien qui ne doit pas occuper son lecteur par la multiplicité des ornements, mais qui doit le conduire fortement et puissamment à son but.

Du leste, sa santé se prêtait tres-bien a suivre des inclinations si mar¬

quées pour l’étude. Il se levait chaque jour sans peine, à 3 heures i du matin, faisait ses exercices de piété, et ensuite se mettait à l’étude qu’il n interrompait pas avant midi, ayant renoncé à déjeuner pour avoir plus de temps et n’en ressentant aucune fatigue. Ce ne fut que plus tard, et l’age étant arrivé, que le médecin lui prescrivit de se remettre à l’obligation de prendre quelque nourriture dans la matinée.

Nous ne terminerons pas la première période de cette vie si laborieuse,, sans citer un trait assez caractéristique de ses dispositions. Quand il se trouvait encore au Séminaire de Paris, ayant été ordonné prêtre, continuant ses études et cherchant à connaître les dispositions de Dieu à son égard, il fut Prié un j°ur d’aller remplacer le prêtre desservant de la Chapelle des Carmes, près du Séminaire de St. Sulpice. Il s’y rendit ponctuellement, dit la Ste Messe à l’heure fixée, et comme il se disposait à partir après son action de grâces, le sacristain vint lui dire qu’une bonne dame habituée de la chapelle, et se confessant ordinairement au chapelain, demandait à se confesser ; il se hâte de se rendre au confessional où il lui fallut passer un temps assez considérable, pour qu’en sortant de là il vit avec effroi qu’il était près de midi. Ce retard le fit beaucoup réfléchir, et il apprécia davantage l’attrait qui le portait vers la Compagnie de Saint Sulpice, où il pourrait ^suivre plus aisément ses goûts pour les études ecclésiastiques, et se dévouer tout entier à'l’oeuvre de M. Olier qui lui paraissait tous les jours plus admirable. Son Directeur ne put que le confirmer dans ces dispositions; et c’est ainsi qu’il entra à la Solitude, dans l’année 1825. Nous avons rapporté le jugement de M. Mollevaut sur ses facultés pour l’étude ; tout le monde sait combien il fut frappé

des qualités encore plus précieuses qui caractérisaient sa foi et son esprit ecclésiastique. v

HAPITRE

ROISIEME,

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