M. FAILLON, DIRECTEUR A LA SOLITUDE
Ce fut à la fin de l’année 1837, que M. Faiïllon” fut nommé Directeur à la Solitude. M. Mollevant, accablé d’infirmités, vint à Paris pour se reposer, M. Cadue, devint le Supérieur et M. Faillon fut envoyé près de lui comme Directeur. Il en a rempli les fonctions pendant près de vingt ans, en comptant même on séjour en Amérique, pendant ses visites aux Séminaires de Montréal et de Baltimore.
En quittant Paris, il abandonnaït l’exposition de la Patrologie, et la direction des Catéchismes, enfin il s’éloignait du voisinage de ces grandes bibliothèques qu’il connaissait si bien, et où il savait trouver tant de trésors ; il lui fallait donc laisser une position pleine de satisfactions pour lui, mais s’il éprouva quelques regrets, nous n’avons pas à en parler car il ne s’est jamais plaint ; et voyant qu’il avait à préparer les novices de la compagnie, il remercia Dieu et ne songea plus qu’à leur faire connaître l'esprit de leur pieux fondateur.
D'ailleurs cette pieuse retraite était favorable à bien des dispositions de son cœur, et pour le comprendre, il est utile de ge représenter ce qu'était ce lieu de prière et de recueillement.
Pour le visiter, il faut, en sortant de la barrière de Vaugirard, traverser la longue zône des fortifications qui conduit aux premières maisons du village d’Issy. Après quelques minutes de chemin, on entre dans une enceinte presque toujours vouée au plus complet silence : c’est la maison des étudiants en Philosophie, et déjà en passant cette première porte on est frappé d’un contraste qui saisit l’âme, et lui fait éprouver une pro-
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160 Révérend Messire Faillon,
onde émotion ; on vient de quitter les derniers bruits de la grande ville et l’on trouve ici le silence et le désert, on trouve la Thébaïde.
Mais ce n’est que le commencement : on traverse une seconde enceinte, puis on arrive à une troisième dont on voit la porte au haut de plusieurs degrés, avec cette inscription si expressive de St. Bernard :
O Beata Solitudo, O sola Beatitudo :
Ici recueillez-vous, c’est là que M: Mollevant a exercé son saint ministère de Directeur des mes, et c’est du haut de ces degrés que M. de Ravignan fit ses derniers adieux aux amis de sa jeunesse, qui étaient venus lui exprimer leur surprise et leur douleur.
On avance quelques pas en montant vers cette maison si calme et si tranquille, et le contraste paraît encore plus grand, lorsqu’en se retournant on voit se lever devant s6i tout Paris dans le lointain, avec ses immenses faubourgs ct ses monuments qui se détachent sur l'horizon, mais Paris, sans une voix, silencieux dans le lointain, Paris qui apparaît comme une image immobile et muette ; et ici, la nature, recueillie, grave et sans bruit, mais où tout vous parle de Dieu.
C'est là que M. Faillon a consacré pendant l’espace de vingt années au moins, les efforts de son zèle dans la société continuelle de ces jeunes gens qui venaient se préparer aux fonctions sérieuses et dévouées du ministère des séminaires, près du vénérable M. Cadu:.
Nous ne pouvons rappeler ce nom si estimé, sans lui consacrer un souvenir qui répond aux sentiments les plus tendres, de tous ceux qui ont connu cé pieux Directeur de St. Sulpice.
Lorsque les infirmites de M: Mollevant l’obligèrent de revenir à Paris, on ne vit personne qui put le remplacer plus dignement que M. Caduc, ni mieux continuer les saintes traditions de la Solitude, lui qui avait passé tant d’années dans sa société, et qui d'ailleurs connaissait si bien les obligations des Séminaires. Partout où il avait professé, il avait conquis
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Directeur à la Solitude. 161
l'affection par ses qualités admirables. Il édifiait les communautés par une piété éminente, il enseignait avec une science sûre et profonde, et il charmait les cœurs par une humilité parfaite et la bonté la plus tenlre. Combien inspirait-il de vénération lorsqu'on le voyait avec un tempérament délicat, épuisé par des études et des occupations accablantes, suivre tous les exercices de la maison, pénibles même pour les plus jeunes, et les suivre avec une assiduité constante et on peut dire héroïque dans son état de santé ; il avait à supporter chaque jour comme un pénible martyre, mais aussi il savait en faire fructifier les épreuves, au profit des jeunes élèves du sanctuaire, priant pour éux, considérant leurs besoins avéc ‘une sollicitude tendre et compatissante, s’offrant sans cesse en sacrifice et étant au milieu d'eux comme une image touchante de N. 8. sur la croix. Il méditait sans cesse sur les obligations de la vie du Séminaire, il connaissait les devoirs d'un vrai Directeur des élèves; la vie de recuéillément et de prière, l’oubli du monde et de soi-même, le renoncement aux inclinations propres et en même temps l'obligation du dévouement le plus complet. Il apprenaït aux solitaires cet art si grand et si puissant de se faire tout à tous. Il leur montrait à ramener les cœurs à un même esprit, tout en sachant tenir compte des différences de dispositions et de caractères et de la diversité des vocations.
Ainsi ce que M. Faillon découvrait dans les écrits de M. Olier, il le voyait réalisé dans le bon Supérieur qui, de son côté, attachait tout intérêt à ces pieuses découvertes de chaque jour.
M. Füaillon, profitant des grâces de la vie de cette retraite continuelle, s’appliqua désormais avec un zèle nouveau aux saintes obligations de la prière et de l’étude. Toute la journée il semblait attentif à la sainte présence de Dieu, auquel il ramenait toutes ses actions. Il paraissait à la prière simple, mais constant en ses témoignages de dévotion, calme, recueilli et comme vivant dans un monde surnaturel, et il portait avec lui cette impression, tout le reste du jour.
A la sainte messe, on aimait à le voir si complètement séparé de
162 Révérend Messire Faillon,
toute impression extérieure, s’entretenant avec son Dieu, lisant chaque parole de l'office et du canon comme une révélation immédiate, et remplissant son îmo avec une douce satisfaction des trésors de la doctrine divine. Uomuhien il recueillait alors le fruit de ses pieuses études et de ses longues méditations dans la lumière des Pères, comprenant si pa.faitement les mystères déposés par l'esprit divin dans l’office de chaque jour, et goûtantsi bien ces paroles profondes et mystérieuses du canon et des prières quotidiennes du Missel ; connaissant l’enchaînement et la disposition de ces merveilles de la foi, ayant longtemvs étudié le sens et la raison de chaque mot et ayant là-dessus tant de lumières que tout ce qu’il disait dans la conversation, et où il semblait intarissable, n'était que comme un faible rayon, ou quelques gouttes de cet océan de clartés que l’étude et la prière avaient, jour par jour, depuis tant d'années, déposé en lui.
Mais en toutes ses pieuses occupations, il comptait peu sur lui: il aimait à se rappeler sans cesse qu'il avait tout à attendre de N.S$. et après lui de la Très-Ste. Vierge ; dé là ses réflexions continuelles sur le sens de ces paroles si grandes qu'il trouvait au canon et qu’il appliquait à toutes choses : per ipsum, cum ipso et in ipso; et ces autres paroles per quem omnia, etc., etc., et ces formules, ces terminaisons sacramentelles per Dominum Nostrum Jesum Christum ; et ses commentaires sur le propter nos et propter nostram Salutem, s’attachant à ces sens avec une affection douce, aisée, mais céleste, profonde, pleine de simplicité mais aussi de grandeur et d’une vraie majesté ; de là aussi ses messes dans l'intention de
la Très-Ste. Vierge et tout ce qu’il voyait en ces paroles des saintes Litanies de l'Eglise :
Vas insigne devotionis, Ora pro nobis.
Ce recours vers la Très-Ste. Vierge, dont il était toujours occupé il cherchait à en répandre la dévotion ; nous avons vu plusieurs personnes auxquelles il en avait parlé avec tant de zèle et de persuasion, qu’elles n'avaient plus d'autre pensée.
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Directeur à la Solitude. 163
‘ Ah! qu’il disait bien la Sainte Messe, ” nous ont dit souvent des prêtres vénérables, modèles eux-mêmes de la plus grande dévotion.
‘ Ah! qu’il nous inspirait la piété, quand nous le contemplions au Saint Autel, ” nous ont dit des âmes d'élite, dans le monde, dans le clergé, dans le cloître, dans la vie religieuse.
Tous ceux qui l'ont connu, l’ont considéré comme un de ces doux saints, que le ciel a donnés à la terre, dans ses jours de bénédiction, ou comme l’un de ces pieux docteurs pleins de lumière et de grâce, du temps passé, et enfin, si nous osions répéter ce que nous avons entendu dire à bien des âmes éclairées, “ comme un autre Jésus-Christ, ” ce qui né nous à pas surpris en songeant qu’on l’a dit de prêtres qui ne l’emportaient pas sur lui en piété, en zèle et en œuvres dans l'Eglise.
Dans ces premiers instants il était occupé des saints exercices de la piété, comme s’il devait y consacrer exclusivement toute la journée ; il n’avait plus d'autre pensée ni d'autre préoccupation que d’honorer N. 8. suivant le cours des saints mystères et dans les intentions de l’Eglise Universelle ; et ensuite, il était tellement rempli de ces premières impressions que dans ses occupations, il voyait Dieu en tout ; Dieu dans la suite des siècles, dans la vie etles œuvres de ses serviteurs, et c’est ce qui paraît, on peut dire svrabondamment, dans tous les travaux qu'il à accomplis.
Il se levait assez matin pour que vers sept heures il put commencer à se mettre à l'étude, après trois heures entièrement données aux grands intérêts de la vie spirituelle ; et alors il trouvait à peu près six ou sept heures d'étude jusqu’au soir ; et c’est dans ce laps de temps, distrait de ses autres occupations et continué pendant vingt années qu'il a accompli et préparé des travaux si considérables : Les documents pour la vie de M. Emery, les Monuments inédits sur Ste. Marie Madeleine, presque tous ses ouvrages sur le Canada, de plus la revision et la classification de toutes les œuvres de M. Olier ; enfin une vie de la Très-Ste. Vierge et une vie de St. Joseph, une
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164 Révérend Messire Faillon,
histoire générale de la Religion d’après les écrits de M. Olier. Nous ne devons pas omettre sux les origines des Eglises des Gaules, un travail considérable, presqu’éntièrement terminé,
Quand on entrait dans sa chambre, on le trouvait toujours dans là,
prière ou dans l’étude, plongé sur ses livres avec une attention constante et soutenue, poursuivant avec force la suite de ses recherches, n’oubliant rien de ce qu’il avait envisagé une seule fois, et à mesure de son travail, réunissant continuellement dans son esprit l’ensemble des faits et des vérités qu’il avait déjà rencontrés, Ses tables et les murs de sa chambre étaient garnis de livres qu’il avait à consulter et auxquels il savait d'avance qu’il avait à recourir, Enfin il avait fait fabriquer pour son usage un pupitre gigantesque en forme de lutrin de Cathédrale, qui lui rendait, disait-il, des services inappréciables ; les étrangers qui le visitaient étaient tous frappés des dimensions de cette immense construction dont il se plaisait à expliquer le mécanisme. Un double ou triple pupitre pouvant porter plusieurs infolios, ensuite différents compartiments, des tiroirs, des casiers formant. un ensemble qui joignait l’utilité à Ja plus coraplète solidité. C: pupitre avait tellement frappé les visiteurs que l’on nous a dit en exister des reproductions en plusieurs maisons religieuses, et nous en avons même vu dans un presbytère à deux mille lieues de la France.
Cette vie d’études pieuses et de saintes prières, se complettait ainsi d’elle-même ; l’esprit d’oraison l’animait en toutes ses recherches où il n’avait qu’un but : faire connaître Dieu, ses œuvres, et glorifierson nom et son action continuelle au milieu du monde, mais si l’esprit de prière lo soutenait dans l'étude, celle-ci aussi animait sa prière et son union continuelle, douce et constante à Dieu, elle lui révélait chaque jour ses gran-
. deurs, ses perfections et de nouveaux titres à notre admiration, à notre affection, à notre reconnaissance.
Ses sujets d'oraison, ses sermons, ses explications en classe, étaient remplis de cette grande science qu’il augmentait chaque jour avec une
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Directeur à la Solitude. 165
application infatigable, qu’il possédait si bien comme en ayant fait la
rechercie ‘le coute sa vie, l’exposant avec une abondance et une vie, un sntéré: qui captivaient ses auditeurs et les gagnaïit à ses idées et à ges pr nations incessantes.
Et ü « vit donner un tel intérêt à sus lectures et à ses découvertes de chuque ‘ur, que le temps même des classes ne suffisait pas à combler l'avi t dos nouveaux disciples qu’il avait conquis à M. Ofier; aussi pendant la récréation il se formait chaque jour autour de lui an groupe nombreux d’auditeurs qui linterrogeaient, avec la plus vive insistance, sur tout ce qu’il avait pu découvrir encor dans ses dernières recherches. ‘ C'était, nous dit un des Solitaires de ce temps, un feu “ roulant de questions, d’interrogations sur ce qu'avait encore révélé le “ maître vénéré, l’oracle aimé,” et on peut comprendre comme cet empressement pouvait plaire à M. Faillon. Enfin, cet intérêt lui rendait le plus grand service et quand il voyait l'impression qu'avait produite telle ou telle vérité, il s’y appliquait avec une nouvelle ardeur, et il n’en fallait pas d'avantage pour lui inspirer un redoublement de zèle pour ses chères études.
Il avait aussi l’occasion de communiquer le fruit de ses recherches lorsque d’éminents prélats et de vénérables prêtres venaient passer quelques jours à la Solitude, et c’était avec plus entière déférence, qu’il s’inspiraît de :eurs observations,et de l'impression que ces fragments avaient fait sur eux. Souvent aussi la chambre voisine de la sienne était occupée par quelque solitaire qui venait prendre connaissance de ces recueils, si flaborieusement amassés et qui trouvait près de lui, une bienveillance inépuisable. Voici les paroles que nous avons recueillies des lèvres même d’un digne Evêque qui, vers cette époque, passa un temps considérable à la Solitude. “Au bout de quelques jours, ayant souvent entendu parler de M. Olier et de sa doctrine, je fus frappé de la grandeuret de l'élévation de ces pensées, et je demandai avec instance à M. Faillon de prendre connaissance de ces écrits admirables. Pendant près d’une année que j'ai passée à la
166 Révérend Messire Faillon,
Solitude, je profitais de tous les instants que je pouvais trouver pour m'en aller consulter ce trésor, et c’est 1à que j'ai puisé l’estime profonde que j'ai toujours gardée pour M. Olier et ses œuvres, et qui m’a donné la plus vive admiration pour cet homme aussi extraordinaire par ses lumières que par ses vertus. Jusque là j'avais lu, parmi les auteurs spirituels, ceux que l’on regarde comme les plus habiles, mais en parcourant M. Olier il me semblait trouver des lumières encore plus vives, et une élévation plus grande. Je me suis souvent demandé si mon admiration ne venait pas de l’opportunité que j'avais de pouvoir ainsi me nourrir de ses œuvres et d’entendre journellement les lumi-
neuses interprétations de : M. Faiïllon, mais depuis lors, mes occu-
pations m'ont souvent amené à parcourir d’autres auteurs de piété de différentes nationalités; j'ai lu presque tous les auteurs italiens et allemands dont on a donné la traduction ; j'ai du lire aussi presque tous ces auteurs éminents qui ont répandu un si grand éclat sur l’Aglise Catholique en Angleterre dans les derniers temps, et tout en ayant une profonde estime pour les plus illustres, comme le Cardinal Wiseman, Mer. Manning, M. Newman et le P. Faber, si je suis vraiment fidèle à mon irpression personnelle, je puis dire qu’il y a encore plus dans M. Olier, de cette science mystique qui est en rapport avec la sainte et auguste tradition d’une part, et de l’autre avec les besoins sans cesse nouveaux des âmes de tous les temps. Voilà ce que j’ai dans la plus intime conviction ; quant aux auteurs Français, nul plus que moi n’admire l’élévation de Bossuet, le génie de Fénélon, la richesse et l’exactitude de Bourdaloue, mais je suis persuadé que lorsque les écrits de M. Olier auront été édités suivant le travail préparé par M. Faillon, que l’on partagera le culte qu’il lui a voué, et qu'il savait si admirablement nous communiquer.”
“ Aussi si nous admirions M. Olier, quelle estime n'avions-nous pas pour l’homme éminent si rempli de la doctrine des Pères et qui aurait pu, s’il avait voulu, dire tant de choses de lui-même, mais qui semblait entièrement s’oublier pour porter la lumière dans ces trésors déposés depuis tant d'années, dans les archives de Saint Sulpice.”
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Directeur à la Solitude. 167
Pendant son séjour à la Solitude, la maison fut considérablement aggrandie et mise en rapport avec les exigences d’une vie de communauté. M. Faillon fut chargé de s'occuper de ces détails et il y mit cet esprit pratique qui accompagnait ses autres qualités. Il disposa les différentes Cuumbres de manière à ce qu’elles ayent la forme de cellules religieuses ; il y ménagea une place convenable pour le prie-Dieu etla table de travail. Enfin il réserva l’endroit le plus en vue dans chaque chambre pour le Crucifix, et la Sainte Vierge qu’il plaça dans un petit Oratoire, où il eut grand soin de donner une place d’honneur à la Sainte Bible: afin que chaque Solitaire fut rappelé continuellement aux grandes pensées de respect et de vénération profonde qui doivent occuper sa vie tout entière pour le Verbe de Dieu communiqué par Marie, et sous le voile des Saintes Ecritures.
La maison des Solitaires devint donc assez grande, commode mais sans aucun luxe. Enfin tous les soins furent pris pour que la chapelle fut aussi belle et aussi digne que possible de sa pieuse destination ; c’est alors surtout que M. Faillon révéla des qualités éminentes dont il n’avait jamais fait montre, et qui prouvèrent qu’il y avait en lui non seulement un architecte compétent, mais aussi un exécutant des plus habiles.
Comne Archéologue, il n’avait rien oublié de ce qu’il avait appris à Avignon ; dans ses travaux aux Bibliothèques et ses voyages aux principaux sanctuaires, il avait recueilli une foule de notions ; il avait bien compris l’utilité qu’il y à à saisir le rapport existant entre les événements et les monuments de chaque âge, et de même que pour ses recherches historiques, il s’aidait de la diplomatique qu'il avait étudiée à fond ; il savait aussi donner sa place à cette grande et indispensable science de l’archéologie.
Il savait qu’il y avait en ce moment dans Paris un grand mouvement d'études archéologiques qui avait déjà produit des ouvrages considérables ; il consultait ces travaux eb comprenait le parti qu’il pouvait en tirer pour ses recherches ; or il travaillait aux monuments de Ste. Marie
168 Révérend Messire Faillon,
Madeleine et il réunissait déjà des matériaux pour les origines des Eglises des Gaules. |
Il n’eut pas l’occasion de se mettre cn rapport avec les savants qui s’occupaient de ces travaux, mais il savait apprécier leurs efforts et il puisait aux mêmes sources. Plus tard il visita les RR. PP. Cahier et À. Martin lorsqu'ils préparaient la grande Monographie des vitraux de Bourges, et il s’inspira de leurs conseils pour les vitraux de la chapelle de la Solitude, et il se soumit entièrement à leur haute expérience.
Nous l’avons entendu parler des visites qu’il avait faites aux RR. PP. ebnous nous souvenons comme il admirait le zèle qu’ils déployaient pour la rénovation de l’art religieux en France, et comme l’on disait à M. Faillon qu’il aurait pu lui-même contribuer à ce mouvement salutaire, il se récriait très fortement en disant qu’il avait assez de ses obligations de Directeur de la Solitude.
Il reconnaissait donc avec toute conviction la supériorité des RR. PP. et il déclarait n'être près d’eux qu’un élève, mais tanuis qu’il n’avait jamais cherché à faire montre de ses connaissances, sa réputation était telle chez les érudits de Paris, que lorsque des éditeurs entreprenants commencèrent à publier le grand ouvrage de M. Louis Perret sur {es Catacombes de Home, sous la direction d’une commission composée de MM. Ampère, Ingres, Mérimée et Vitet, on vint proposer à M. Faillon d’en rédiger le texte. Plusieurs personnes influentes avaient lu ses dissertations sur les tombeaux de Ste. Madeleine, Ste. Marthe St, Lazare, St. Maximin et les comparaisons qu'il avait si bien établies avec les sépultures des Catacombes, etelles avaient déclaré qu'ils ne connaissaient personne qui pourrait remplir cette tache comme le modeste et savant sulpicien. M. Faillon se défendit beaucoup d’entrepreadre un travail si considérable, et l'éditeur n'ayant pu vaincre ses résista ces, se retira bien assuré qu’il n’obtiendrait rien, mais non aussi convaincu qu'il s'était mal adressé.
En effet l’ouvrage fut édité avec le plus grand soin, il fut illustré par
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Directeur à la Solitude. 169
M. Perret avec des planches remarquables, "dont on ne peut trop admirer l'exactitude et l’élégance, maïs en le parcourant on ne peut s'empêcher de regretter que M. Faillon n'ait pas voulu consacrer à un si beau vers les ressources de ses talents d'érudit, et d’historien.
Quant à” - chitecture il la connaissait bien ; il avait vu les couswuvtions romaines du :aidi de la France, et ensuite tes basiliques principales des siècles de foi ; il avait étudié lesunes et les autres et il savait les apprécier.
Or de même que l'admiration qu’il avait conçue pour les auteurs de l’Antiquité, ne l’avait pas empêché de découvrir ee qu'il y a de beau dans les Pères et les Docteurs, de même l'estime qu’il avait pour les chef-d'œuvre:
de l’antiquité monumentale, ne l’avait pas rendu incapable de découvrir ce
qu’il y a de vraiment admirable, dans les monuments que la pensée chrétienne a semés avec une telle richesse et une telle profusion.
I] avait l'intelligence et le cœur ouverts largement aux beartés de l’art, etsonadmiration n’était pas épuisée, comme pour certains esprits, par un seul genre de grandeur. À ses hautes facultés d'érudit, il joignait à un degré très élevé le sentiment de l'art. Enfin quant à la sculpture i! l’avait pratiquée et même il était un exécutant assez habile. Rien n’était intéressant comme de l’entendlre exposer le fruit de ses observations ; il s’étonnait qu’au nom de lArchitecture payenne, on réprouvat celle qui à illustré les siècles de foi et vu’on la reléguat à un rang inférieur : ‘* elles ne se ressemblent pas, disaït-il, mais elles ont chacune leurs beautés ” et il ajoutait : “il en est ainsi des œuvres de la nature.” Il blamait qu'on attachât pen d'importance à ces bel!15 formes du culte qui viénnent toutes, disait-il, de l'Esprit Saint, et il ajoutait “ ce n’est pas l’homme jui à inventé ces merveilles, ras plus qu'ii n’a inventé son lanyage”” Iln’aimait pas qu’on attribuât absolument aux Grecs le mérite des magnifiques monuments qu'ils ont élevés, il disait “ ce que les Grecs ont cu de plus beau ils l’ont emprunté à la Bible ét aux rapports qu'ils svéiont avec les Juifs.” “% Ehquoi ! dit un €: c:3 interlocuteurs en uotre présence même l'Architecture ? ‘* imaïe gans doute,” reprit M. Faillon ‘ils connaissaient bien le temple de Jérusalem.”
170 Révérend Messire Faillon,
Il faisait remarquer en plaisantant doucement, que les nouveaux constructeurs, imitateurs prétendus de l'Architecture Grecque ou Romaine, n'avaient le plus souvent élevé que des monuments empreints d’un caractère de lourdeur et de mauvais goût, qui les rendait bien différents des anciens monuments qui nous frappent par leur grandeur et leur grâce, leur majesté et leur élégance. Il indiquait sans se tromper d’où venait le mai en affirmant que les monuments modernes ont été élevés, d’après les prescriptions fautives de certains théoriciens qui n’étaient pas architectes, qui n’avaient jamais mis la main à l’œuvre, tandis qu'on aurait du recourir à l’étude attentive et intelligente des modèles admirables de l’antiquité.
Il disait aussi que beaucoup de constructeurs d’Eglise depuis les derniers temps avaient attiré le plus grand discrédit sur l’art gothique, parce qu’ils n’avaient pas su reconnaître les grandes époques, et de plus qu’ils n’avaient pas pris la peine d’étudier les modèles qu'ils se proposaient de reproduire: de là il en était résulté qu’ils avaient donné comme types, des œuvres de transition ou de décadence, ensuite qu’ils mêlaient les âges sans discernement, faute d’attention et d’études suffisantes, ei que pour la même raison ils n’attachaient pas d’importance à reproduire l'harmonie des différents éléments de la construction, se contentant d’à-peu-près qui pouvaient gâter même les plus beaux modèles, et n’aboutissaient qu’à des traductions tellement infidèles, qu’elles étaient souverainement déplaisantes.
Il faisait encore remarquer comme les grands Architectes des siècles de foi avaient bien compris les exigences de l’optique, de l’acoustique et de la perspective. Quant à l’optique, sachant placer leurs fenêtres au haut des travées de manière à éclairer le sommet des voûtes d’une clarté vive et douce, qui de là se répandait dans tout l'édifice. Construisant des édifices immenses eten même temps si sonores ; sachant de plus, d’après les lois de la perspective, donner tant de caractère à leurs différents plans dans l’intérieur des nef ; et tirant un si juste parti du contraste des dimensions, qu’iis observaient si bien, tandis que beaucoup de constructeurs modernes, ont
uX CONS- Romaine, aractère anciens majesté mali en prescriptes, qui recourir quité.
les derothique, s, et de qu'ils se it donné u’ils méfisantes, à reprontentant n’about souve-
iècles de et dela jaut des vive et édifices ois de la s l’inté- 8, qu’ils nes, oné
Directeur à la Solitude. 171
détruit l’effet imposant de la hauteur et de la profondeur de leurs nefs, en exagérant inconsidérément les dimensions de la largeur.
Quand il en vint à l’exécution de la chapelle, on peut au moins rendre cette justice à M. Faillon, qu’il mit tous ses soins pour ne pas tomber dans ces différents défauts qu’il avait su si bien signaler depuis longtemps, Il choisit d’abord l’époque regardée comr. l'apogée de l’art religieux et il ne se mit à l’œuvre qu'après avoir completé avec le plus grand soin les études qu’il avait faites sur les monuments du XIII siècle qu’il avait pu contempler à Paris.
Avec les ressources dont il pouvait disposer, il ne put faire autrement que de prendre ses ouvriers à Issy, or comme ils n'étaient pas des plus capables et qu'ils n'avaient jamais travaillé qu’à des constructions du style le plus simple, il eut à les former, comme à jes diriger pendant tout le temps du travail.
Il exécuta donc le nlan de tous les détails avec la plus grande exactitude. il ft les modèles des bases, des chapiteaux, des nervures, recourant
ela aux règles les plus exactes.
prend place un trait que nous ne devons pas passer sous silence, cu: il est assez caractéristique.
Les ouvriers éprouvèrent d’abord la plus vive admiration en le voyant à l’œuvre, dessinant ses modèles, les moulant lui-même et donnant toutes les instructions nécessaires ; et en travaillant ils lui faisaient souvent cette réflexion :
‘ Maïs, monsieur, comment ge fait-il que le bon Dieu donne de tels ‘* talents à des gens comme vous qui n’en avez pas besoin pour vivre, tandis “ qu’il les à refusés à nous qui pourrions si bien en tirer profit, et à qui ‘ ils seraient si utiles.”
Plus tard ils changèrent de langage, et après plusieurs mois ayant été formés par M. Faïllcn et commencant à devenir assez habiles, il lui représentaient qu’il serait bien convenable qu’il les augmentat de prix comme des ouvriers de premjer ordre.
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172 Révérend Messire Faillon,
M. Faillon ne voulut pas accéder à ces demandes, et comme pour le contraindre ils lui annoncèrent qu'ils ne voulaient plus travailler : il les congédia et en prit d’autres qu’il rendit suffisamment habiles en peu de temps.
M. Faillon avait choisi l'éposae du XIII siècle comme la plus parfaite ; il y avait encore une autre raison, c’est que cette époque nous offre plusieurs excellents modèles d’édifices de petite dimension qui sont de vrais chefs d'oeuvres, comme la Chapelle de Paris, la Chapelle du Chateau de Saint Germain et la Chapelle du Chateau de Vincennes,ete. On peut dire que la Chapelle de la Solitude est une réduction parfaitement entendue de l’admirable Oratoire de Saint Louis, qui, suivant les artistes les plus compétents, est assurément la plus belle Chapelle Palsiine qui existe en France. Cette réduction si ingénieuse a été exécutée avec une habilité parfaite, et a excité l'admiration des plus grands Artistes.
Les dimensions sont à peu près la moitié de la Ste. Chapelle qui a 10 mètres de largeur, 30 mètres de longueur et 20 mètres de hauteurs,du moins en dessus du soubassement ; la Chapelle de la Solitude a à peu près la moitié de ces dimensions.
Comme à la Ste. Chapelle on entre d’abord dans un porche dont la partie supérieure est occupée par un petit oratoire qui sert aussi de tribune à la chapelle principale. Le porche sert de communication avec l'intérieur de la maison. Lorsqu’on pénètre dans la nef, comme dans la Ste. Chapelle, on est frappé de la justesse des proportions et de l’élégance de toute la construction : il y a trois travées jusqu'à l’arc doubleau du sanctuaire et chacune des travées a 8m 50 de largeur sur dix mètres environ de hauteur ; les fenêtres ont 1 mètre 50 de largeur et vont jusqu’ausommet de l’arcade suivant les vrais principes ; elles sont encadrées, comme les arcades avec des nervures, les plus élégantes, les plus variées et les plus justement appropriées à leur objet. Co détail si important est admirablement exécuté et fait un ensemble de lignes qui s’élandent, retombent, s’entrelacent, avec la plus juste proportion. Tomme à la Ste. Chapelle, les Statues des douze apôtres portées sur des soubas-
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Directeur à la Solitude. 178
sements et surmontées de pinacles sont adossées à chaque pilier. Autour de la nef règne une suite de petites arcades élégantes ornées de statues des principaux Saints, ce détail rappelle l'effet du Triforium dans les anciennes Eglises. A l'extrémité de la Chapelle se trouve placé l'autel et audessus une niche qui renferme une Statue de la Très-Ste. Vierge, portant l'enfant Jésus, d’une assez bonne exécution.
Telle est cette œuvre à laquelle M. Faillon consacra tous ses soins et dont il dut faire lui-même les principaux modèles. On peut admirer la délicatesse des nervures, la variété et la richesse des chapiteaux, les détails des pendentifs et des culs de lampe, la pureté dustyle etla délicatesse de l’exécution, et on doit d'autant plus lui en rapporter le mérite, que le tout a été exécuté non-seulement sur ses dessins mais sur des modèles faits par lui. Il dessinait ses ornements, il faisait ensuite les modèles il en tirait les moules.
Nous n’en dirons pas plus sur ce sujot des travaux de M. Faillon à la Solitude, nous complèterons ce que nous avons à faire remarquer sur ses aptitudes pour l’art religieux, lorsque nous parlerons des travaux qu'il a exécutés lors de ses voyages en Amérique, à Montréal et à Baltimore.
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