‹ M. Gabriel DelessertChapitre 2 sur 5 · IS · texte numérisé non relu

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son écrou à la Conciergerie le signalai! « |K>ur être ennemi acharné de la révolution et pour avoir été le fauteur du despotisme; o M. Etienne Delesserl devait donc, comme tant d'autres victimes, porter sa tète à l'échafaud ; mais les événements politiques, qui marchaient d uo pas si rapide, entraînèrent ses persécuteurs dans l'abîme qu'ils avaient ouvert à la nation, et lui sauvèrent ainsi la vie. Robespierre tombé, la terreur disparut ; l'espérance revint, les prisons s'ouvrirent, et, après dix-huit mois d'une anxieuse et cruelle détention , M. Étienne Delessert recouvra sa liberté.

Bien qu'il fût à peine âgé de cinquante huit ans, les angoisses et les rigueurs de l'emprisonnement avaient encore a iïaibli le corps débile de M. Étienne Delessert; ses souffrances étaient devenues plus grandes et plus incessantes. 11 ne se sentit plus la force de porter seul le fardeau de ses affaires. 11 avait eu le malheur de perdre son fils aîné; il rappela près de lui son

(ils Benjamin, qui quitta la carrière des armes, où il s'était déjà fait distinguer, pour la carrière

— indu négoce et des affaires, dans laquelle, par son travail, par son mérite et par ses bienfaits, il" devait aussi s'illustrer et conquérir, un jour, comme son père et comme ses frères, l'estime et la vénération de ses concitoyens.

Le commerce était anéanti, les manufactures étaient ruinées, les villes industrielles ou de luxe avaient vu disparaître les arts et les travaux qui faisaient leurs richesses. Paris, les pieds dans le sang, avait vu s'enfuir la noblesse et l'opulence. Lyon, presque enseveli sons ses décombres et ses malheurs, ne connaissait plus le travail. La disette et la misère se montraient partout. La famille Delessert comprit alors tout le danger de la situation. Elle n'était pas, cette fois, de force à sauver l'État; elle attendit un sauveur. Bonaparte parut et s'empara du pouvoir au nom du salut de la France. L'anarchie fut vaincue, les partis se calmèrent, l'ordre et la sécurité se rétablirent ; mais les assignats avaient annihilé les capitaux, il fallait ramener la confiance pour ramener l'argent. Le premier Consul résolut d'y remédier.

Il appelle à lui tous les hommes pouvant par

voleurs talents, leur influence ou leur fortune, "relever le pays de sa ruine. La maison Delessert se présente, vient en aide au gouvernement avec quelques capitalistes, et lui fait une première avance de douze millions destine's à remplir un peu les coffres vides du Trésor public.

Quoique presque exclusivement occupés par leur maison de banque, MM. Étienne et Benjamin Delessert ne négligeaient cependant aucune occasion de contribuer par leur concours efficace au progrès des manufactures françaises, et surtout à la prospérité de leur pays. Pendant la guerre entre la France et l'Angleterre, au moment où cette puissance maritime capturait nos vaisseaux naviguant sur la foi des traités, la maison Delessert s'empressa, avec une ardeur toute nationale, d'affranchir sa patrie du tribut qu'elle payait à l'industrie étrangère. Ce fut à la satisfaction du premier Consul et aux applaudissements de la France qu'elle établit en 1801, à Passy, une fabrique de sucre de betterave où les meilleurs procédés et les perfectionnements les plus nouveaux furent habilement mis en

œuvre. Celle entreprise, suivie de beaucoup d'autres semblables en province, fut le présage heureux d'une révolution dans le commerce colonial el de l'amoindrissement, si ce n'est de la ruine entière, des sucreries de canne. On calcula que la balance du commerce français devait y gagner par an quarante-cinq millions que payait la France à l'étranger pour le sucre de canne, et que, l'Allemagne et les autres pays de l'Europe ayant déjà établi ou protégeant les fabrications de sucre indigène, la perle qui devait en résulter pour le commerce anglais s'élèverait au moins à deux cents millions de francs.

Bonaparte, voyant que l'Angleterre voulait à elle seule alimenter l'Europe des produits du nouveau monde et de ses propres produits, surtout pour le tissage et la filature des cotons, fit appel aux manufacturiers les plus en renom et consulta personnellement M. Benjamin Delessert sur les meilleurs moyens à prendre pour pouvoir se passer de l'intervention anglaise. M. Benjamin Delessert se prononça en faveur du commerce français, el, joignant le précepte à

l'exemple, Ut établir pour son compte une tilalure digne de servir de modèle à ses imitateurs. L'impulsion une fois donnée, les mu nu facturiers se mirent au travail, et la France s'enrichit une fois de plus, grâce à l'initiative et au patriotisme de son grand et généreux industriel.

M. Benjamin Delessert n'avait pas encore trente ans, lorsque l'importance de sa maison de banque, ses capacités tinaneières et l'honorabilité de sa personne le firent nommer aux fonctions de régent de la Banque de France, fonctions qu'il sut garder pendant près de cinquante ans. L'empereur Napoléon n'avait pas oublié les services rendus au premier Consul et à l'État par la famille Delessert ; il voulut la récompenser des nouveaux services qu'elle venait de lui rendre, en affranchissant la France des tributs payés depuis si longtemps à l'étranger; il visita donc, à Passy, le 9 janvier 1812, avec le célèbre ministre Chapial, la fabrique de sucre de betterave de M. Benjamin Delessert. Selon son habitude, l'Empereur examina tout en détail, et, après avoir été satisfait de tout, il complimenta son

hôte, et il le décora de sa propre croix d'honneur.

Si jadis les seigneurs ont eu seuls les blasons et les dignités, ils ont aussi presque seuls recueilli la gloire et l'admiration des peuples ; Napoléou I", qui comprenait son siècle, voulut qu'il en fût tout autrement sous son règne. Le commerce, l'industrie, la littérature, les beauxarts et l'armée s'étaient fails nobles eux-mêmes par leur génie, par leur prospérité, par leur grandeur et par leur courage ; l'Empereur voulut qu'ils se partageassent seuls, désormais, les nouveaux blasons du travail et du mérite. L'Empereur, dans cette intention, créa, quelques mois après l'avoir nommé chevalier, M. Benjamin Delessert baron de l'empire. Au jugement actuel de l'opiniou publique, la véritable noblesse n'est plus celle des aïeux, c'est celle de l'illustration personnelle, de l'illustration qui sert chaque jour au bien-être et à la prospérité de la nation comme à la grandeur et à la gloire du pays. Personne ne fut donc jamais plus noble que la famille Delessert; M. Gabriel Delessert est un de ses plus remarquables et plus dignes rejetons.

— Si —

M. Abraham-Gabricl-Margucrithc Delcssert, fils de M. Etienne Delessert, banquier, bourgeois de Cossonay, d'Aubonne et de Genève, et de madame Magdeleine -Catherine Boy de La Tour, est né à Paris, rue Coq-Héron, le 17 mars 1786; mais sa naissance, par une circonstance qui nous est inconnue, ne fut déclarée et inscrite que le 27 septembre de la même année sur le registre des naissances tenu à la chapelle des hautes puissances de Suisse et de Hollande, M. Gabriel Delessert devant appartenir, comme son père, à la religion protestante; quant à son baptême, il n'a été fait et mentionné que le 6 octobre suivant, dans le baptistère et sur le registre de la même chapelle.

Le jeune Gabriel fut élevé dans les principes d'une vie sobre et rigide. On lui apprit de bonne heure, comme dans toutes les familles protestantes, les précieux devoirs de la religion. Ses premières lectures furent celles de la Bible. Ses parents l'habituèrent a cette politesse bienveillante et réservée dont ils furent l'heureux modèle et dont il sut garder le bon exemple;

on stimula chez lui le désir de faire le bien. On lui apprit à être respectueux envers ses supérieurs, prévenant envers ses égaux et obligeant envers ses subordonnés. On le façonna à l'obéissance et au commandement. On lui inspira la facilité dans le commerce de la vie ; on lui enseigna le moyen d'avoir cette égalité dans le caractère, cette attention dans le mainlien, cette tenue simple et modeste dans l'extérieur, celte honnêteté dans les expressions, dans les manières qui font aussi bien l'admiration des autres que notre propre bonheur. Le jeune Gabriel se montra toujours attentif aux heureux enseignements de sa famille, et il sut toujours les mettre fidèlement en pratique. On s'appliqua surtout à fortifier son corps, à soigner sa santé morale, et, pour atteindre plus facilement ce double but, on convint de l'envoyer faire ses études bien loin de Paris.

Séduit par le souvenir de Genève qui l'avait reçu jadis avec tant de bonté dans ses murs; entraîné par sa sympathie pour les opinions religieuses et politiques de cette Athènes française,

el persuadé que l'air pur de ses montagnes, que les mœurs honnêtes de ses habitants devaient fortement agir sur les éludes el sur 1 éducation de son jeune fils, M. Etienne Delessert résolut de le mettre au collège académique de Genève.

Les chagrins du jeune écolier de six ans furent grands, au moment du départ. Il allait quitter une famille dont il était 1 adoration el au sein de laquelle il trouvait tous les plaisirs et toutes les joies; mais l'enfance est inconstante et l'amour des voyages et de la nouveauté la séduit toujours : les larmes de la séparation se séchèrent donc promptement. Le jeune Gabriel arriva, en 1 792, àGenève, alors encore constituée en république démocratique et comptant parmi les alliés des treize cantons de la Suisse, dont la plus grande partie des habitants étaient calvinistes, grâce au séjour deux fois fait dans celte ville par le réformateur Calvin ; grâce à sa persévérante énergie el à ses habiles el nombreuses prédications ; grâce aussi h ce collège académique qu'il fonda vers 1550, qui lui créa taul d'adhérents el où fut placé le jeune Gabriel.

On peut aujourd'hui regarder ce lycée comme une véritable académie, par le nombre des savants professeurs qu'il entretient et par la diversité des cours qui s'y tiennent. Un rhéloricien aurait eu du bonheur à visiter des lieux autrefois foulés par les pas de César et par ses armées victorieuses, révolutionnés par la présence de Calvin et de Théodore de Bèze, remplis par la voix de Luther, souillés par la mort de l'Espagnol Michel Servel et du réfugié napolitain Gentilli de Cosenza, tous deux victimes de leur résistance théologique et tous deux condamnés à périr par le feu. Un jeune touriste aurait trouvé de puissants charmes dans ses sites pittoresques; il aurait admiré la beauté du lac Léman; il aurait parcouru avec un intérêt enthousiaste toutes ses rues, tous ses sentiers, toutes ses montagnes, fréquentés naguère par Jean-Jacques Rousseau et encore tout pleins de son impérissable souvenir; mais un simple écolier de huitième ne pensa pas à porter ses regards si haut et si loin en arrière. 11 ne songea qu'à se lier promplement avec ses nouveaux camarades,

qu'à apprendre et à faire ses devoirs le mieux possible, qu'à se concilier Teslirae et l'amitié de ses maîtres. Le jeune Gabriel resta plus de deux ans dans ce collège, avec ses frères Alexandre et François, puis il passa deux autres années, celles 1794 et de 1795, dans une pension à Thoune, près de Berne. Il retourna ensuite à Genève, et fut confié aux soins habiles de M. le professeur Prévost, chez lequel il demeura encore deux ans. Après avoir ainsi terminé ses études en Suisse, le jeune Gabriel vint retrouver ses r.arenls à Paris. Ce fut un heureux jour pour lui que le jour où il put revoir sa famille et l'embrasser avec un indicible bonheur.

Alors, comme le fils d'un Spartiate, il fut formé ù tous les exercices du corps. Il s'adonna passionnément à la gymnastique, à la natation, à la danse, à l'équilation et aux armes. Il fut habile dans tous ces arts d'agrément. Il se plaisait dans tous les jeux où l'activité et l'adresse marchent de pair. Nous avons entendu de ses camarades d'enfance vanter sa force à la balle et au ballon; son nom retentit souvent eucore

dans le vieux jeu de paume du passage Sandrié, de même qu'il avait retenti précédemment dans l'antique jeu de paume de la rue Mazarine, où il s'était, pour la première fois, livré à cette salutaire et royale distraction, et M. Auvray, l'ancien proviseur du collège Henri IV, se rappelle toujours avec joie les fameuses parties de barres qu'il faisait à Passy, devant le Ranelagh, en compagnie du jeune Gabriel.

II avait rêvé longtemps, à Genève, aux plaisirs de Paris. De retour dans la capitale, il crut qu'il allait pouvoir tout à lait en jouir; mais, par bonheur, il n'en fut pas ainsi pour lui. Se ressouvenant que son ami Franklin a dit : a Le travail est le père de toutes les vertus, comme l'oisiveté est la mère de tous les vices, » et craignant que ces plaisirs si convoités ne vinssent subitement changer les élans d'une si bonne et si belle nature, M. Etienne Delesserl fit entrer dans ses bureaux, puis associa, quelque temps après, à ses affaires ou plutôt à celles de ses fds Benjamin et François, son 'jeune étudiant genevois. Il lui fit aimer le travail et lui en

Ht partager largement les produits. Le jeune Gabriel se livra d'abord de tout eœur aux incessants labeurs du banquier; mais, disons-le aussi, il céda peu à peu plus facilement que ses frères aux entraînements et aux séductions du monde, qu'il aima et dont il fut tendrement aimé.

A une époque où l'on ne voyageait guère encore, en 1808, M. Gabriel Delessert voyagea beaucoup. Il parcourut loule l'Italie avec l'ardeur et l'intérêt d'un jeune homme de vingt ans. Il vit avec passion ses précieux monuments, ses sites pittoresques et ses vestiges antiques, qui impressionnent si vivement le regard et l'esprit, qui évoquent sans cesse les faits du temps passé, et qui inspirent souvent aussi d'amers regrets sur le temps présent. Il visita l'Angleterre et 1'Écosse, ces deux pays si différents par leur nature, par leurs mœurs et par le caractère de leurs habitants : l'Angleterre , celte cité ouvrière où tout est mercantile, où tout se vend et s'achète, où la liberté semble être partout et où elle n'est nulle part, mais où l'on trouve, en

revanche, le patriotisme dans tout son éclat, l'affection dans toute sa sincérité, le dévouement dans tout son sang-froid ; l'Écosse, cette demeure des brouillards, des bardes et de la poésie rêveuse, ce berceau des frères de nos aïeux, ce séjour de l'ancienne alliance française, ce sanctuaire de l'honneur et de l'austérité.

Plus tard, de 1816 à 1830, il visita deux fois la Suisse. La première fois, désireux de revoir les lieux où il avait passé son enfance , il alla h Genève et à Thoune. Dans ce délicieux voyage, il obtint la faveur d'être présenté à la reine Hortense, et il reçut dans son modeste asile l'hospitalité la plus sympathique et la plus touchante. La seconde fois, il parcourut l'ouest et le nord de l'Helvétie ; il visita les cantons de Neuchâtel, de Soleure, de Zug, d'Argovie, de Zurich et de Thurgovie. Alors le jeune touriste s'était fait homme. Il ne vit pas seulement la grande et belle nature, il fit plus, il la comprit. 11 admira le travail et la persévérance de ces peuples qui ont triomphé des obstacles d'un sol ingrat et d'une température rigoureuse: il ad-

mira partout l'art aux prises avec la création, conquérant, pied à pied, de vastes espaces, jusque sur la pente des précipices; il admira des demeures humaines construites jusqu'à la place du nid des aigles, à des hauteurs qui paraissaient inaccessibles et inhabitables. Enfin, il ne put voir sans élonnement et sans effroi, ainsi que ledit lui-même Jean- Jacques Rousseau, «des manufactures dans dos abîmes, et des ateliers sur des torrents. » De ce voyage, M. Gabriel Delessert rapporta des observations justes et vraies. Les mœurs simples, libérales et fortes des habitants de la Suisse firent une vive impression sur son âme et y ensemencèrent de nouveau les germes de ses habitudes honnêtes, loyales et pures, qui se fortifièrent en lui et qu'il conserva toute sa vie. En s'approchantdu lac de Constance, M. Gabriel Delessert n'oublia pas que le vieux château d'Arenenberg était alors habité par la reine Hortense, qui l'avait si bien reçu dans ses premières courses en Suisse ; il fit une seconde visite à cette auguste et malheureuse exilée, et il sut toujours garder, de sa cordiale et bienveillante réception, le

plus aimable et le plus charmant des souvenirs.

Grand, bien fait, doué d'un physique aussi noble qu'agréable, habile, comme il l'était, dans tous les exercices du corps, dans tous les arts d'agrément, M. Gabriel Delesserl devint bientôt, sans le vouloir, le héros de touies les courses, de toutes les chasses, de toutes les soirées, de tous les bals, de toutes les fêtes qui se donnaient à Paris. 11 devint le type heureux de l'homme élégant, de l'homme de bon ton et de bonne société. Ce type, il faut l'avouer, s'est presque perdu de nos jours, en passant, à travers la fumée du cigare, par les bals Mabille et des Fleurs, par les cafés, par les restaurants dorés et même par les cercles.

La France commençait a voir s'obscurcir sa glorieuse étoile, lorsque l'empereur Napoléon, qui trop longtemps avait négligé les services de la garde nationale, sentit la nécessité de recourir à son appui, à son dévouement. La garde nationale ne lui garda pas rancune et répondit courageusement à son tardif appel. M. Gabriel Dclessert se présenta l'un des premiers. Le

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8 janvier 1814, il fut nommé capitaine adjoint de la garde nationale de Paris, et, un peu plus lard, il fut élevé au grade d'adjudant commandant, sous les ordres du général Durosnel et des maréchaux Moncey et Masséna. On sait l'héroïque et glorieuse défense de l'armée, de la garde nationale et des élèves des écoles à la hataille qui eut lieu falalemeut aux portes de Paris, le 30 mars 1814, contre les puissances coalisées; M. Gahriel Delesserl y prit une part des plus brillantes.- Aussi, désireux de se concilier l'opinion publique dans un moment où les partis étaient ardents, et où le pouvoir nouveau avait besoin de se consolider en se faisant aimer, le comte d'Artois, colonel général des gardes nationales du royaume, distribua, le 12 décembre de la même année, les décorations accordées par l'art. 3 de l'ordonnance royale du 3 mai précèdent, aux officiers, sous-ofliciers, grenadiers et chasseurs de la garde nationale de Paris, qui avaient été blessés dans le combat du 30 mars, et qui avaient donné des preuves de courage et de dévouement dans cotte mémorable journée,

ainsi que dans les autres affaires difficiles, pendant la défense de la capitale. M. Gabriel Delessert fut compris dans la distribution de ces croix; il fut même porté le cinquième sur la liste royale des gardes nationaux nommés chevaliers de la Légion d'honneur. M. Gabriel Delessert se fit encore distinguer par ses honorables et courageux services aux événements militaires qui suivirent la bataille de Waterloo et qui précédèrent, au commencement de juillet 1815, l'entrée des armées étrangères;! Paris. Après la seconde abdication de Napoléon , M. Gabriel Delessert signa avec le baron Benjamin Delessert, son frère, colonel de la 3 e légion de la garde nationale parisienne, la proiestalion suivante, au sujet de l'injonction faite à la garde nationale de reprendre la cocarde blanche qu'elle avait déjà commence à porter, le 10 mars 1814: « Les soussignés, en réponse à Tordre du jour du 6 juillet 1815, ont l'honneur de déclarer à M le maréchal Masséna, prince d'Esling, commandant en chef, qu'ils tiendront à honneur de conserver à jamais les couleurs

nationales, qui ne pourraient être abandonnées sans danger. Ils osent affirmer que lenr opinion individuelle est celle de la très-grande majorité de leurs frères d'armes. En conséquence, ils ont l'honneur de prier M. le maréchal de mettre celte déclaration sous les yeux des membres de la commission du gouvernement, et de les inviter à lui faire donner la plus grande publicité, afin de prévenir les désordres qui pourraient résulter de la moindre incertitude à cet égard.»

Celle protestation fut considérée comme une hostilité au gouvernement de Louis XVHI et obligea MM. Benjamin et Gabriel Dclesscrtà se retirer de la garde nationale. Leur éloignement ne fut pas de longue durée. Louis XVIII, mieux conseillé, rétablit, par ordonnance du 7 juillet 181 S, dans leurs fonctions respectives, les commandants et les officiers de la garde nationale qui étaient en activité de service le 4 ,r mars précédent. M. Gabriel Delesscrt se trouva donc ainsi réintégré dans ses fonctionsdadjudant commandant de Tétat-major de la garde nationale.

Ses devoirs de citoyen ne l'empêchèrent ja-

mais de remplir avec dévouement ses devoirs de banquier et surtout ceux de bon iils. Chaque jour, M. Gabriel Delessert visitait son excellent père et retrempait ainsi au foyer paternel ses sentiments d'honneur, de probité et de civisme; mais ces inspirations du cœur , cette joie de la famille ne devaient plus durer longtemps.

M. Etienne Delessert était parvenu , maigre sa chétive santé, à l'âge de quatre-vingt ot un ans. 11 devait être bientôt soumis par l'inexorable Providence aux lois fatales de la nature. 11 mourut, le 18 juin 1816, dans son hôtel de la rue Coq-Héron. La mort lui fut douce et facile, car, sa longue existence ayant été pleine de bonnes actions et de saintes vertus, il put, en ses derniers instants, se consoler de son arrêt par le souvenir d'une belle vie. C'est en vain qu'on veut se préparer aux volontés de Dieu et qu'on veut, selon les paroles de Montaigne, « oster à la mort son estrangeté et la domestiquer à force d'y penser ; » elle nous surprend toujours et nous cause toujours de nouvelles et poignantes douleurs quand nous perdons un père ou un ami. La mort de

M. Kl if une Delessert lui pour sis fils un coup terrible, un deuil profond el durable. Les pauvres firent aussi une grande perle dans la personne de M. Etienne Delessert; il ne les avait pas oubliés de son vivant, il ne les oublia pas après sa mort. 11 les laissa en legs a ses fils, qui ont accepté avec bonheur la pieuse donation de leur père el qui onl toujours ainsi prouvé que dans leur famille la bienfaisance est un trésor héréditaire.

Mais ce n'était pas assez pour MM. Benjamin, François et Gabriel Delessert de faire l'aumône à l'indigent et de secourir, en secret, le malheur involontaire ; ils voulurent encore devenir utiles à l'ouvrier laborieux el honnête, au laboureur ménager de son salaire, au domestique prévoyant , au petit rentier économe el sage, en concourant, dès le mois de septembre 1818, avec les maisons de banque el de commerce les plus respectables de Paris, a rétablissement, dans la capitale, d'une caisse d'épargne qui devait moraliser la classe la plus nombreuse de la société el lui apprendre a sauve-

garder le présent et à songer a l'avenir. « En effet, a dit M. de Cormenin, la caisse d'épargne est la mère de l'économie, le trésor des artisans, la salle d'asile du pauvre, le remède de la mendicité, le reproducleur des capitaux et le levier du crédit national. Elle est la Providence des classes manufacturières, c'est leur maison de refuge , c'est leur bâton de vieillesse, i Dès son début, celle institution fut utile et féconde en heureux résultats, et elle s'est accrue, chaque année, dans des proportions telles, qu'aujourd'hui elle est devenue l'un des premiers établissements philanthropiques de l'Europe. La création de la caisse d'épargne a fait le plus grand honneur à MM. Benjamin, François et Gabriel Delessert, et a constitué un de leurs titres les plus glorieux a la reconnaissance des classes ouvrières et bourgeoises, comme aux sympathies et aux applaudissements des hommes les plus éminents de la France et de l'Europe.

Tout en s'occupant de sa maison de banque, des travaux de la caisse d'épargne et de ses plaisirs, M. Gabriel Delessert ne négligeait pas le

soin de secourir l'infortune et de répandre ses bienfaits autour de lui. Semblable au chasseur qui se met a l'affût pour prendre le gibier qu'il convoite, M. Gabriel Delesserl épiait, à tout moment et partout, l'occasion d'accomplir une bonne action et de faire de bonnes œuvres.

Ainsi, en niai 1819, le brick français la Sophie se perd sur la côte occidenlale d'Afrique, en allant au Brésil. Une partie de l'équipage se jette dans une embarcation et parvient, après bien des périls, à atteindre le rivage. Mais à peiue ces naufragés ont-ils mis pied a terre que les Arabes du grand désert les attaquent et les font prisonniers. Us sont bientôt soumis à des traitements horribles. Vaincus par les souffrances et par les plus cruelles privations, plusieurs d'entre eux succombent dans le Sahara. Depuis cinq mois les malheureux naufragés de la Sophie étaient plongés dans un affreux esclavage, que la liai ne du nom chrétien rendait chaque jour plus effroyable encore. Ils se croyaient à jamais ignorés et perdus; mais, au moment même où ils ne conservaient plus l'espérance de

revoir leur patrie, M. Gabriel Delessert, informé du naufrage et du sort de ses compatriotes, se sent ému de compassion et de charité. Il ne veut pas laisser au gouvernement le soin de faire un acte de bonne et généreuse politique. Il court à sa caisse et il envoie immédiatement aux consuls de France et de Portugal à Tanger les sommes nécessaires pour le rachat de ces braves prisonniers. La belle conduite de M. Gabriel Delessert fut secondée par le plus heureux succès. En effet, vers la fin de la même année, les naufragés de la Sophie arrivaient au lazaret de Marseille, et, quelques jours après, ils revoyaient leurs familles, et bénissaient mille fois avec elles le nom révéré de leur sauveur.

Les Grecs avaient reconnu les dangers des mariages prématurés. Aussi Hésiode et Platon voulaient-ils que l'homme ne se mariât pas avant trente ans, et Arislote, encore plus sévère que son illustre maître et que le vieux poëte d'Àscra, disait que l'homme doit avoir trente-sept ans quand il contracte mariage. Saus y songer, assurément, M. Gabriel Delessert s'est conformé

aux vœux de ces t mis philosophes, et s'est même montré plus sage qu'eux en se mariant, le t* r juin 1824, à l'âge de trente-huit ans. M. Gabriel Delessert a épousé mademoiselle Valentine de Laborde, fille de madame la comtesse de Laborde, née de Cabre, ancienne dame d'honneur de l'impératrice Joséphine et de M. le comte Alexandre de Laborde, colonel d elat-major de la garde nationale de Paris et membre de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres. M. Gabriel Delessert ne pouvait former un plus heureux choix. Mademoiselle de Laborde était jeune, elle était bonne, elle était belle, et elle réunissait à la beauté et à la grâce l'esprit et le talent. Madame Gabriel Delessert a confirmé la réputation de mademoiselle de Laborde. Elle a été la joie et l'orgueil de son époux. Elle a su, par l'élégance de ses manières, par le charme de sa conversation et par son amour pour les beaux-arts, faire de son salon un des premiers salons de Paris.

Jusqu'à l'année 1830, M. Gabriel Delessert vécut tout a fait dans la vie privée, ne voulant

rien solliciter ni rien recevoir d'un gouvernement qui devenait de plus en plus contraire à ses principes libéraux, et qui chaque jour trahissait les promesses de la Restauration et mentait à son programme, garanti par la Charte.

Mais, quand éclata la révolution de Juillet, M. Gabriel Delessert se rattacha, ainsi que ses frères, à la constitution et à la dynastie nouvelle émanée du vœu national. 11 vil, dans l'avénement du régime constitutionnel et d'un roi citoyen, la consécration des principes d'ordre, de progrès et de liberté qu'il avait depuis longtemps désirés et que M. Benjamin Delessert défendit, |>endant les quinze années des règnes précédents, soit dans ses salons, soit à la tribune de la Chambre.

MM. Benjamin, François et Gabriel Delessert, ainsi que nous le dit avec raison une biographie, se firent distinguer alors dans leurs opinions par un libéralisme intelligent et modéré, par un sentiment profond des principes de stabilité et de conservation qui font la force et la vie des gouvernements et des sociétés, par un désir

ardent et sincère de provoquer ou de soutenir la réalisation de toutes les améliorations matérielles, morales et politiques, nécessaires poulie bonheur et la prospérité de leur pays.

M. Gabriel Delessert fut nommé maire de Passy, le 1 er août 1830, en remplacement de M. Augé de Fleury, et il ne cessa de remplir ces honorables fonctions que le 12 février 1834, pour aller prendre possession de la préfecture de l'Aude. Dévoué à la Charte et à la monarchie de Juillet, M. Gabriel Delessert vit bientôt avec effroi se créer celle formidable opposilion qui voulait ruiuer le irône par des attaques systématiques et perverses. Fort de ses convictions, il ne craignit pas de demander, avec ses frères, des lois ayant pour but de régler les associations, de limiter , par une pénalité graduelle et modérée, la libel lé licencieuse et mensongère de la presse ; enfin, d'appuyer toutes les mesures d'ordre qui devaient consolider les institutions et le pouvoir établis. Voyant les partis s entendre et se relever, les haines se déchaîner, l'émeute bondir et se ruer dans la

rue, il sollicita l'honneur dangereux de rentrer dans les cadres de la garde nationale, car alors la garde nationale n'était pas un vain nom ; elle n'avait pas seulement à remplir un simple service d'ordre et de paix, elle avait encore à combattre P insurrection armée et à se montrer aussi courageuse et aussi persévérante au feu que les troupes les mieux aguerries.

On connaissait déjà la bravoure de M. Gabriel Delessert. On le mit, cette fois, au premier rang : il fut nommé, au commencement d'août 1830, aide-major général du général Lafayette, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine. A quelques jours de là, le 17 du môme mois, comme il était aussi froid et aussi habile dans le conseil qu'il était hardi et chaud dans l'action , le ministre de l'intérieur le nomma membre de la commission chargée de préparer un projet de loi sur l'organisation générale des gardes nationales du royaume: cette commission était composée de M. le duc de Choiseul, président; de M. Benjamin-Constant, député; du comte d'Argout et de M. Laujuinais, pairs de

France ; du général Dumas j du général Pajol ; de M. Allent, conseiller d'État ; et de M. Joubcrt, secrétaire. M. Gabriel Dclessert ne pouvait pas désirer de se trouver en meilleure compagnie. Son début fut donc une bonne fortune. Il fil preuve, au seiu de celte connyission, d'un babilo jugement et d'un esprit sage cl juste. Il éclaira souvent de son expérience spéciale la discussion de ce projet de loi, alorsdune haute importance, au milieu de la fermentation des partis et de l'effervescence des passions politiques, et il sut se concilier à la fois et les sympalbies et les suffrages de ses savants collègues.

M. Gabriel Delessert ne larda pas à quitter la théorie pour la pratique, et à changer la plume du législateur conlre 1 epée du général. Depuis longtemps déjà, les clubistes trônaient dans Paris; ils empêchaient la tranquillité de se rétablir et le commerce de reprendre son essor. Le 25 septembre 1830, des gardes nationaux boutiquiers se décident à y mettre bon ordre et envahissent , rue du Faubourg-Montmartre , le manège Pellier, que la société des Amis du

peuple a changé en salle de club. Ils somment les bruyants patriotes de se retirer ; ils trouvent une vive résistance; mais ils persistent tellement dans leurs résolutions, que les clubistes abandonnent la place. Les amis du peuple ne renoncent pas pour cela à leurs projets révolutionnaires ; ils transforment les clubs publics en sociétés secrètes, et ils font si bien agir ces sociétés sur la classe ouvrière de Paris et des déparlements, que le procès des ex-ministres, qui va commencer, doit servir ù leurs criminels projets.

Le 1 7 octobre, des membres des Amis du peuple et de l'Ordre et du Progrès marchent à la tète de nombreux émeu tiers en criant : « A bas les ministres! mort aux ministres! » Ils arrivent sous les fenêtres du Palais-Royal, et veulent en passant, si l'occasion s'en présente, égorger Louis- Philippe lui -même. La garde nationale, là comme partout, intervient immédiatement et chasse les éineutiers. Ils se portent, le lendemain, sur Viucenneset somment le général Dauinesnil de leur livrer ses détenus politiques. Le brave gé-

aérai se présente seul à celte horde furieuse, il la menace ; elle a peur ; elle se débande et revient à Paris; la garde nationale l'attend au faubourg Saint-Antoine; elle la bat et lui fait 136 prisonniers. Pendant le cours du procès des ministres, une foule compac te et rugissante se lient dans les rues adjacentes au palais du Luxembourg ; elle demande à grands cris la tete des ministres prévarica leurs, et fait entendre ses volontés jusque dans le tribunal chargé de prononcer sur leur sort. La garde nationale, par des manœuvres habiles et par une courageuse volonté, parvient à repousser celte foule jusqu'aux carrefours Saint-Michel, de l'Odéon, de Buci et de Saint-Sulpice. I.e jour du jugement, le 21 décembre, la garde nationale est encore sur pied ; elle se multiplie et se porle de tous côtés. On la voit au Ixuivrc pour empêcher l'artillerie parisienne de livrer ses pièces à l'insurrection. On la trouve au Luxembourg, devant le palais Médicis, pour repousser la société des Amis du peuple et la société de ? Ordre et du Progrès, qui veulent tenter , avec leurs adhérents . l'enlè-

vement et l'assassinat des ministres; elle se tient aussi au Palais-Royal, pour prévenir les projets de meurtre qui existent encore contre la personne du roi. Dans l'intention habituelle de détruire ce qui est, de faire ce qui n'est pas, le mauvais peuple voulut dépaver les rues, élever des barricades, forcer les grilles, démolir le palais du Luxembourg et incendier le Palais-Royal ; la garde nationale ainsi que la troupe de ligne, par sa fermeté, sa patience, son courage et sa modération, sut éloigner les curieux, lasser les turbulents et vaincre les criminels. Par son admirable dévouement, la garde nationale sut, comme une digue puissante, infranchissable, se placer entre le palais de la Cour des pairs et les tlols irrités du peuple, demandant à grands cris la mort de ceux qui, quatre mois auparavant, l'avaient fait massacrer dans Paris; la garde nationale, par sa mâle énergie, sut enfin proléger les juges contre les fureurs de la multitude, les condamnés contre la vengeance de leurs ennemis, le roi contre la jalousie et la haine des partis.

L'histoire ne manquera pas de dire combien fut magnanime la conduite de ces citoyens armés qui sacrifièrent si noblement leurs ressentiments personnels envers les ex-ministres, à la loi et à l'intérêt public qu'ils étaient chargés de protéger et de défendre; elle dira que c'est à l'entraînement, à l'énergie et au courage de M. Gabriel Delessert, qui commandait la garde nationale sous les ordres du général Lafayelte; du colonel Feislhamel , qui commandait l'intérieur du palais du Luxembourg ; du général Fabyier, qui commandait la troupe de ligne, que la France doit les heureux succès de ces tristes journées et que la capitale dut, pendant quelque temps encore, l'ordre et la paix dont son commerce attendait avec impatience les brillants et fructueux résultats.

En tenant ainsi tète à l'émeute, en faisant ainsi l'abnégation complète de sa vie, M. Gabriel Delessert maintint l'ordre dans Paris et sauva les ministres de la mort dont on les menaçait. Il eut l'honneur d'avoir entîn, par son énergie, affermi le pouvoir du gouvernement et d'avoir

épargné au peuple une faute inutile ainsi qu'un cruel remords.

Le roi Louis-Philippe récompensa les services et le courage de M. Gabriel Delessert en le nommant, le 7 janvier 1832, officier de la Légion d'honneur. Dans le cours de la même année, il fut nommé général de brigade de la garde nationale du département de la Seine. Ce nouveau titre devait naturellement le conduire encore devant l'émeute républicaine.

Les journées des 5 et 6 juin 1832 furent pour M. Gabriel Delessert une seconde occasion de * combattre les ennemis de l'ordre et de se signaler a la reconnaissance publique. La descente, à Marseille, de madame la duchesse de Berry, vers la fin du mois d'avril précédent, elle commencement d'insurrection qui s'ensuivit dans les départements de l'Ouest, engagèrent les sociétés populaires de Paris à précipiter un mouvement depuis longtemps désiré et devenu imminent.

Les chefs ne trouvaient pas ce moment alors opportun; tout au contraire, les soldats des barricades, toujours avides de combattre, le trou-

vaient des plus favorables, et ne voulaient plus temporiser. Ils choisirent donc le 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon, pour relever le drapeau démocratique; mais la police intervint, et le soulèvement dégénéra presque aussitôt en simple échauflburée. Le comité des Amis du peuple ne se considéra pas comme défait ; une réunion des principaux membres eut lieu le 7 mai, et l'insurrection y fut celle fois officiellement décidée. L'enterrement de M. Gallois, républicain bien connu et tué en duel vers la fin du même mois, servit de prétexte à la prise d'armes. Le 2 juin, on se rend à la maison moi-* tuaire, on se compte, on se serre, on est fort nombreux; mais, pendant que le cortège est en marche, un contre-ordre arrive; l'attaque et le combat sont remis à une autre date. Le décès du général Lainarque vient bientôt la donner. Cette circonstance devant être beaucoup plus favorable au développement des forces du parti et à renlrainemenl de la classe ouvrière, Tinsurreclion est irrévocablement arrêtée pour le 5 juin, jour des funérailles de l'illustre général.

On règle alors les dispositions de la bataille et l'on assigne les points de rendez- vous suivants aux diverses sociétés : les Amis du peuple se rendent place du Louvre; les Réfugiés politiques, rue Taranne ; les Condamnés politiques , place de la Madeleine; Y Artillerie parisienne, place du Palais - Royal, et les étudiants, place de l'Odéon. Les sociétés Gauloise, Aide-toi, de VUnion, des Réclamants de juillet et beaucoup d'autres, embrigadées pour la circonstance, ont aussi leur lieu de stationnement. Leurs forces réunies formaient a peu près un chiffre de trois mille hommes, et de quatre mille en ajoutant les fauteurs recrutés au moment du combat. Les émouvantes et nombreuses péripéties de celle insurrection sont connues. On sait que la capitale a été à moitié envahie par les insurgés; on sait quelle fut la vive résistance des assaillants et quelles furent les courageuses attaques de la troupe de ligne et de la - garde nationale; on sait, enfin, quelle lutte désespérée eut lieu dans les rues Montmartre, du Cadran et Monlorgueil, au marché des Innocents, et surtout au clohre Sainl-Merry. La garde nalio-

nale el les troupes de ligne montrèrent partout une vive résolution et payèrent de leur personne avec la plus grande intrépidité. H y eut de part el d'autre de nombreuses victimes de leur sublime dévouement à Tordre, de leur inébranlable opiniâtreté pour une utopie sociale et politique.

M. Gabriel Delessert lut chargé, comme général de brigade de la garde nationale, par le maréchal comte Lobau, du commandement militaire des troupes stationnées place des Victoires; le général Schramm, des troupes postées place de la Bastille, et le général Tiburce Sébasliani, des troupes campées place de l'Hôtel-dc- Ville.

M. Gabriel Delessert va d'abord nous faire connaître tout ce que firent la garde nationale et

, les corps de ligne mis sous ses ordres ; et M. le général Jacqueminol, chef d'état-major des gar-

* des nationales de la Seine, nous signalera ensuite tout ce que fireul, dans ces déplorables journées, les trois officiers généraux en qui le gouvernement avait placé sa confiance.

Le 8 juin 1832, M. Gabriel Delessert adressa au maréchal Lobau, commandant en chef des gardes nationales, son rapport sur l'ensemble des événements ayant eu lieu dans la circonscription qui lui avait été dévolue. Dans ce rapport, il disait : « Je ne puis assez, monsieur le Maréchal, rendre hommage à la valeur, au sangfroid, à la discipline et à l'obéissance toute militaire des braves gardes nationaux que vous m'avez fait l'honneur de mettre sous mon commandement. Il me serait impossible d'exprimer toute l'admiration que mérite tant de dévouement et d'amour pour son pays. Pas un homme n'a hésité dans l'accomplissement de ce glorieux devoir. L'apparence du danger animait même encore la valeur de ces dignes citoyens. L'excellente troupe de ligue était partout en rivalité d'enthousiasme avec nos gardes nationaux qui voulaient, à l'envi de ces braves frères d'armes, leur montrer ce que peuvent des soldats citoyens combattant, pour l'ordre, contre le brigandage. *

Et il ajoutait un peu plus loin : « Parmi les

rebelles arrêtes étaient un élève de PEcole polytechnique, dos artilleurs de la garde nationale et quelques gardes nationaux; un grand nombre d'armes furent saisies ainsi que des munitions, et, entre autres, plusieurs livres de lingots, dont ces misérables se servaient pour rendre les blessures plus dangereuses. On eut beaucoup de peine à empêcher les gardes nationaux et la troupe de ligne a se faire immédiatement justice de cette bande de brigands, etc. » Ce rapport, inséré tout entier dans le Moniteur universel du 15 juin 1832, souleva, comme nous le verrons tout à l'heure, la colère et l'indignation du parti républicain.

I^î 12 juin 18 12, le général Jacqueminot écrivit au ministre de l'intérieur la lettre ci-jointe :

« Monsieur le Ministre, je rassemble en ce moment les éléments d'un rapport général sur les faits militaires auxquels ont pris part les gardes nationales et les troupes de ligne placées sous mon commandement supérieur, j>endant les journées des 5 et 6 juin

« Le premier rapport, sous le n" I, a été fait

par M. Gabriel Dclcsscrt, qui commandait à la place des Victoires; M. le général Schramm m'a fait parvenir, sous le n° 2, le rapport de l'affaire dans laquelle il a dispersé les rebelles à la Bastille et dans le faubourg Saint-Antoine; sous le n° 3, j'ai reçu de M. le général Tiburce Sébastiani le précis des opérations qu'il a dirigées à l'Hôtel-de-Ville et dans les rues des Arcis et Saint-Martin.

« Ces rapports, monsieur le Ministre , vous donneront une première idée de la résistance que firent les factieux et de la résolution que montrèrent les gardes nationales et la ligne.

« La conduite de MM. les généraux Schramm,.

Laydet et Sébastiani a été telle qu'on devait l'attendre d'officiers aussi distingués et aussi dévoués au gouvernement de Juillet.

a M. Gabriel Delessert, qui était né militaire, a, dans celte circonstance, ajouté encore à cette réputation de sang-froid, d'habileté et de courage qu'il a constamment méritée, etc. »

L'insurrection de juin avait jeté une grande perturbation dans le commerce et dansj'indus-

trie de Paris. Les travaux avaient presque cessé et les ouvriers se trouvaient conséquemment sans ouvrage et sans pain. Le gouvernement fut frappé de la gêne et de la misère qui sévissaient alors parmi la population pauvre de la capitale; il résolut d'y remédier le plus tôt possible, en faisant répandre sur elle les bienfaits si nécessaires du Trésor public. Par décision en date du 18 juin 1832, le ministre de l'intérieur forma une commission de secours pour le département de la Seine. M. le comte de Dondy, pair de France, préfet de la Seine, fut nommé président et M. Gabriel Delessert fut nommé viceprésident de cette commission. Les combattants blessés de la garde nationale et de la troupe de ligne, ainsi que les nombreuses familles ouvrières, sentirent bientôt leurs maux diminuer et adressèrent des paroles «le reconnaissance et des bénédictions aux honorables et généreux délégués du ministère, pour leur activité, leur bienfaisance et leur paternelle sollicitude.

Pendant que M. Gabriel Delessert s'occupait, en son propre nom comme au nom du roi, de

soulager tant de misères dignes d'un meilleur sorl, M. Guinard, homme des plus honorables du parli républicain et capitaine de l'artillerie parisienne, demandait raison à M. Gabriel Delesscrl des paroles offensantes qu'il avait prononcées sur ce corps d'artillerie, dans son rapport au maréchal Lobau , en dalc du 8 juin, et qui venaient d'être publiées dans le Moniteur. M. Gabriel Delessert accepta le cartel de M. Guinard et la rencontre eut lieu le 21 juin, au matin. Les témoins de M. Gabriel Delessert furent les généraux de Flahaut et Carbon nel ; ceux de M. Guinard furent le colonel Gallois et M. Godefroy Cavaignac. L'arme choisie fut le pistolet. Les deux combattants marchèrent l'un sur l'autre. M. Guinard tira le premier; mais son pistolet ayant fait long feu, M. Gabriel Delessert invita son adversaire à réamorcer son arme et à tirer de nouveau. M. Guinard tira une seconde fois; M. Gabriel Delessert ne fut pas atteint; il éleva alors son arme et tira en l'air. M. Guinard protesta contre cet acte de courtoise générosité ; mais, malgré les instances réitérées de son ad-

versaire, M. Gabriel Delessert refusa de tirer sur lui, et déclara d'ailleurs qu'il était prêt h essuyer le feu de M. Guinard autant de fois qu'il le voudrait. Dans celte situation du duel, M. Gabriel Delessert répondit, sur la proposition que lui faisait M. Guinard de continuer le combat à lépée, qu'il l'acceptait si cette nouvelle passe d'armes lui paraissait nécessaire; mais qu'il ne se départirait pas de la résolution qu'il avait prise et qu'il n'agirait pas autrement avec l'épée qu'il venait d'agir avec le pistolet.

Les témoins , satisfaits de ce tournoi de cou-

rage et d'esprit chevaleresque, jugèrent unanimement celte affaire d'honneur terminée, et félicitèrent les deux champions qui venaient de montrer autant de hardiesse que de sang-froid et de magnanimité. M. Gabriel Delessert déclara alors à M. Guinard qu'il n'avait eu l'intention d'offenser personnellement, dans son rapport, aucun des citoyens appartenant à Partillerie de la garde nationale, quelle que fut leur opinion publique. M. Guinard remercia M. Gabriel Delessert de ses bonnes et bienveillantes pa-

rôles pour lui, el chacun des témoins se relira heureux de ce que la Providence avait ainsi épargné la vie de deux hommes honorables.

En allant à ce duel, M. Gabriel Delessert s'était sans doute ressouvenu de cette maxime de La Rochefoucauld : « Se venger d'une offense, c'est se mettre au niveau de son ennemi; la lui pardonner, c'est s'élever au-dessus de lui. » En revenant de ce combat, M. Guinard se rappela assurément aussi les paroles de Henri IV, qui disait que le meilleur moyen de se défaire d'un ennemi c'était de s^en faire un ami; car on remarqua que, depuis cette époque et pendant tout le temps que M. Gabriel Delessert fut préfet de police, le journal le National n'attaqua jamais dans ses colonnes la conduite politique de cet homme de bien.

Si M. Gabriel Delessert échappa ainsi deux fois miraculeusement à la mort, sa famille n'eut pas, à quelque temps de là, le bonheur qu'il venait d'avoir dans ce combat singulier : M. Gabriel Delessert perdit sou frère Alexandre, le 27 novembre 1833, à Pàge de cinquante-sept

ans. Ce frère avait élé un des actifs soutiens de la maison de banque de M. Élicnne Delesserl. 11 avait aussi reçu de son père tous les principes austères de la plus pure honnêteté, comme il avait reçu de lui tous les bons exemples de la plus noble bienfaisance. Il est allé rendre compte à Dieu de ses bonnes actions sur la terre, il est allé recueillir au ciel la récompense du juste.

M. Gabriel Delesserl fut vivement affecté de la mort de ce fidèle ami, enlevé sitôt à son affection, et sa douleur eût été longtemps aussi vive que profonde si elle n'eût clé tempérée et distraite par les soins et les préoccupations que lui causa sa nomination de préfet du département de l'Aude. En effet, M. Gabriel Delessert, général de brigade de la garde nationale de Paris, fut nommé préfet de ce département par ordonnance royale en date du 12 février 1834. C'était déjà une forte lâche à remplir. Il allait avoir sous sa surveillance un territoire dont la superficie est de 631 ,C67 hectares, et pour administrés 270,125 habitant?. M. Gabriel Delessert était bien maire de Passy

depuis 1830, mais alors le territoire de cette commune comprenait à peine 355 hectares, et le chiffre de sa population ne représentait pas plus de 5,000 habitants. Cette élévation subite à une préfecture en sortant d'une mairie d'aussi peu d'importance ne l'effraya pas. Son début fut un coup de maître.

Avant de se séparer de leur maire affectionné, les habitants de Passy voulurent témoigner a M. Gabriel Delessert leur attachement, leur reconnaissance, ainsi que leurs regrets pour l'administrateur habile , plein de zèle et de charité qu'ils avaient depuis quatre ans et qu'ils allaient malheureusement perdre. Ils lui adressèrent donc une nombreuse députation composée de l'élite de la garde nationale, des bourgeois et de la classe ouvrière. Les adieux tes plus touchants et les plus sincères furent vivement échangés, et si cette journée ne fut pas tout a fait pour les habitants une journée de deuil, c'est que M. Gabriel Delessert rappela à leurs délégués que ses frères Benjamin et François restaient avec eux, et que leur affection comme leur

bienfaisant concours ne leur ferait pas défaut.

Les départements étaient alors agités par les sociétés secrètes, et quelques sourdes rumeurs faisaient craindre que le parti républicain ne voulût se montrer ouvertement dans le déparlement de l'Aude. A peine arrivé à Carcassonne, M. Gabriel Delessert décide d'arrêter cet élan perturbateur en faisant connaître, par une proclamation vigoureuse à ses administré, quels sont ses principes, sa résolution et son but. Dans cette proclamation, adressée aux souspréfets et aux maires des arrondissements et des communes de ce département, on remarque ces passages :

« J'arrive, messieurs, animé du désir de concourir avec vous au bien public ; c'est en me dévouant de tout cœur aux intérêts du département que je servirai bien le gouvernement du roi ; car c'est en lui faisant des amis qu'on sert bien le pouvoir.

« Mes opinions sont le dévouement le plus inébranlable à la inonarebie constitutionnelle émanée de la révolution de Juillet, et hors de

laquelle il n'existerait pour la Fiance qu'anarchie et misère.

« La loi sera toujours la règle de mon administration. Peu m'importent les opinions qui ne la blessent pas; mais , sachez-le, je suis parfaitement décidé à la faire respecter toutes les fois qu'elle sera menacée. »

Cette circulaire produisit l'effet qu'en attendait M. Gabriel Delessert : les sociétés, surveillées de près, restèrent silencieuses, et le déparlement ne fut pas troublé.

Satisfait de l'administration de M. Gabriel Delessert, le gouvernement résolut de le placer à la tète d'une préfecture plus importante que celle qu'il dirigeait, et, le 28 septembre 1834, le roi, par ordonnance royale, nomma M. Gabriel Delessert préfet du déparlement d'Eure-et-Loir, en remplacement de M. Pompei.

M. Gabriel Delessert éprouva un double contentement en apprenant sa nomination à ce nouveau poste. 11 se félicita d'abord d'avoir mérité plus profondément laconfiauce du roi, et eisuite, d'avoir reçu, pour récompense de ses

premiers services, un chef-lieu renommé qui se trouvait presque aux portes de Paris. M . Gabriel Delessert administra ce département avec un zèle, avec une intelligence et avec un dévouement sans bornes. Il en donna une preuve tout exceptionnelle dans un événement que n'ont point oublié les amis des arts et dont le souvenir vit encore palpitant d'émotion et de reconnaissance dans le cœur des habitants de Chartres. Nous voulons parler de l'incendie de la cathédrale de celle ville, qui eut lieu le 4 juin 1836.

La cathédrale de Chartres n'en était pas à ses débuts dans le malheur : elle a été quatre lois la proie des flammes. Elle fut brûlée, en 858, par les Normands ; aux x* et xi e siècles, par la foudre et, celle fois, par accident. La cause assignée au désastre de celle église, l'un des plus beaux monuments de l'architeclure gothique que l'Europe possède, est due à l'incurie de deux ouvriers plombiers. Occupés à faire des soudures dans les galeries du comble, ces ouvriers laissèrent un réchaud allumé, pendant quelque temps, sans surveillance; le vent je(a des étincelles de ce

foyer ardent au milieu de l'immense charpente appelée la forêt de châtaigniers, qui soutenait tout le comble avec tant d'élégance et tant d'art. Les chaleurs étaient extrêmement fortes, le bois prit facilement feu. Les ouvriers plombiers, effrayés de leur faute, voulurent la réparer sans appeler du secours. Ils firent de nombreux efforts; leurs leutalivcs furent inutiles. Us donnèrent alors l'alarme, à six heures du soir; mais l'incendie s'était déclaré, en ce moment, avec une telle violence que le mal parut sans remède. Cependant les secours arrivèrent promptement de tous côtés. On parvint d'abord à isoler le feu ; puis, enfin, à se rendre maître de cet effroyable incendie. La perle de l'immense charpente et les graves dégâts causés k cet édifice furent évalués à près de trois millions. *

Nous ne croyons pas pouvoir mieux faire, pour donner une idée de l'importance de cet événement et de la courageuse conduite de M. Gabriel Delesserl en cette circonstance, que de citer la lettre de M. le marquis de la Roche-

jaquelein, publiée à ce sujet , le 7 juin 1 836, dans le journal la Gazelle de France. L'intérêt que cette lettre présente et les éloges quelle accorde à M. Gabriel Delessert nous feront pardonner, nous en avons la certitude, l'étendue de notre citation.

« A M. le rédacteur en chef du journal la Gazelle de France :

« Vous savez déjà l'affreux événement qui vient d'arriver à Chartres, mais je pense que vous serez empressé d'en connaître les détails. Un des plus beaux monuments de France, un des plus anciens de la chrétienté vient d'être la proie des flammes. C'est ici vraiment que l'on peut en appeler au véritable patriotisme de tous ceux pour qui les grandes conceptions de nos pères sont un litre de gloire que nous devons tous revendiquer. Comme monument religieux, comme monument d'arl, comme gloire du pays, la cathédrale de Chartres rappelle les plus grands souvenirs et parle h toutes les sympathies. Les ravages que vient d'y occasionner l'in • cendie, qui fume encore, pourraient faire crain-

dre que des idées étroites d'économie anlifrançaises ne cherchassent à se faire jour. Le zèle, le courago déployés dans cette malheureuse circonstance par les gens de toutes classes, de toutes les opinions, répond, d'avance et mieux que tous les raisonnements, à tout ce que l'on pourrait vouloir faire pour empêcher des réparations qui sont considérables, mais qui sont unanimement demandées déjà, et, je Va voue à l'honneur du pays, unanimement attendues.

« Le feu, que Ton attribue à l'imprudence de deux ouvriers plombiers, qui s'en accusent euxmêmes, s'est déclaré, subitement, avec une violence telle que l'on put juger, tout de suite, des conséquences affreuses que l'on avait à redouter; il commença dans la charpente, à la jonction d'un des bras de la croix fermée par les côtés de la nef. Le tocsin sonna immédiatement ; il était six heures et demie du soir. A l'instant, toute la population fut sur pied; on essaya de faire agir les pompes; mais la toiture étant en plomb, tous les efforts furent inutiles. Le feu se communiqua avec une telle rapidité qu'il fallut

renoncer à occuper plus longtemps la galerie extérieure du haut de la nef.

« Dans ccl instant si critique, il se passa une des scènes les plus honorables que l'on puisse citer à la gloire d'un administrateur. M. Gabriel Delessert, préfet d'Eure-et-Loir, avait été un des premiers à s'exposer aux plus grands dangers. 11 donne l'ordre d'évacuer la galerie. Plusieurs personnes qui l'entourent veulent, par un zèle louable, l'arracher, avant elles, à une mort inévitable; mais il ne veut se retirer que le dernier. Alors on cherche à l'entraîner ; il se débarrasse avec peine de ceux qui le tiennent embrassé ; enfin, il est obligé de mettre, avec la plus vive énergie, la main sur la garde de son épée pour qu'on soit forcé de le laisser le dernier à son poste. Cette noble lutte se passait sous des toits enflammés, où le plomb coulait sur ceux qui en étaient acteurs. L'effroi de la foule qui contemplait cette scène de dévouement et de courage, les cris mille fois répétés : Sauvezvous ! sauvez-vous î tout ensemble était d'un effet que rien ne peut rendre, et, en vous écri-

vant, je suis encore sous l'impression profonde qui s'est produite sur moi. Bientôt après la charpente était en feu. Les flammes atteignent le magnifique clocher de droite ; la cathédrale est menacée d'une entière destruction.

a Les ordres, habilement donnés par M. Gabriel Delessert, par le général Fleury et par les autres autorités placées sous leurs ordres, font établir un service de pompes aussi actif que bien dirigé. De six lieues à la ronde, arrivent en poste les compagnies de pompiers organisées dans tous les villages de la Beauce. On enlève de l'intérieur de l'église tout ce qui est précieux, tout ce qui est transportable. Les mesures sont prises pour préserver les maisons qui entourent malheureusement de trop près l'édifice en feu. Les flammes se communiquent aux bas-côtés. L'intérieur du chœur et la nef sont remplis de tisons enflammés qui tombent a travers les trous faits dans la voûte. Le plomb en fusion y pénètre de toutes parts. Enfin, le soir, le feu, qui avait épargné le vieux clocher, y pénètre et répand encore l'alarme dans la population. L'hôpital, adjacent à

cette partie de la cathédrale, est aussitôt évacué. Une pluie de feu, poussée par un vent violent, se projette sur un côté de la ville. On ne conçoit pas, en vérité, comment elle a pu échapper à une ruine qui paraissait certaine. Un seul bâtiment a commencé à brûler; mais, en peu d'instants, on s'est rendu maître des flammes.

« Ce matin, à trois heures, il ne restait plus en feu que la charpente du vieux clocher. Elle s'est affaissée, tout d'un coup, sur une voûte qui a dû céder en partie à un choc aussi terrible ; une voûte inférieure a arrêté les pièces de bois qui avaient traversé. Les eiîorts les plus incroyables ont été faits pour monter les pompes sur les voûtes qui soutenaient, il y a peu d'heures, la plus belle charpente connue. On voit encore des charbons qui se consument; mais il n'y a plus rien à craindre. Tout le vaisseau reste entier dans sa magnificence; les admirables vitraux n'ont pas souffert. Quelle aura été l'action du feu sur les cloches? J'en ai vu les effets ; je n'oserais me prononcer sur leurs conséquences. La ville entière, les populations, qui accoureut,

sont dans la douleur et la consternation ; les sentiments qui dominent sont la certitude que l'on a de voir se rétablir ce superbe édifice et la justice que chacun rend à M. Gabriel Delessert, au général Fleury, à la magistrature, au clergé et aux gardes nationaux qui faisaient le service ; au trente-huitième de ligne , dont un bataillon est en garnison ici; à la gendarmerie, qui s'est bien conduite; aux différents corps de pompiers et à tous ceux qui ont eu à prouver leur zèle ou leur courage.

« Il n'y a rien d'exagéré dans mes éloges; vous savez assez que je les donnerais plus volontiers dans un autre temps et à d'autres personnes; mais quand on les mérite aussi pleinement et dans une occasion pareille, il n'y a plus pour moi que des hommes qui se conduisent, pour leur pays, pour leurs semblables, avec le courage, le sang-froid et l'intelligence les plus dignes d'admiration.

. 5 juin 4836.

« Marquis de la Rochejaqdelein. »

Dans une lettre adressée, le 8 juin de la même

année, au Journal des Débals, M. Chasles, maire de Chartres, s'exprime ainsi :

« Vos lecteurs apprendront, sans doute, avec une grande satisfaction, que ce désastre était bien moins considérable qu'on ne l'avait d'abord annoncé. La magnifique cathédrale de Chartres, l'un des plus beaux monuments gothiques de l'Europe, ne sera point détruite. Nos deux belles tours sont sauvées. Ni les vitraux peints, ni les admirables arabesques du pourtour du chœur, ni les innombrables sculptures qui décorent ce beau monument n'ont été endommamagés.

« La couverture en plomb, la forêt de châtaigniers qui la supportait, la charpente des deux clochers et les cloches ont été détruites ; Mais ce désastre est réparable à prix d'argent. Tout ce dont la perte eût été à jamais regrettable est sauvé.

o Comme maire de Chartres, je me fais ici un devoir et un honneur d'exprimer, à mon tour, la gratitude et l'admiration de tous mes conci-

toyens pour le courage et le dévouement de notre préfet, M. Gabriel Delessert.

.8 juin 4836.

a Ad. Chasles, maire de Chartres. »

M. Gabriel Delessert provoque immédiatement l'attention particulière du roi et du ministre de la justice et des cultes sur cet immense malheur, qui peut encore se réparer. Son appel et celui de M. de la Kochejaquelein sont entendus. Le surlendemain de l'incendie, le ministre, accompagné de M. Smith, maître des requêtes, chef de division du ministère, et de MM. Huvé, Debret et Grillon, architectes, arriva à Chartres pour apprécier les désastres causés dans la cathédrale et pour aviser aux moyens d'y remédier. La restauration de cette église fut conûée à la consciencieuse et savante habileté d'un jeune architecte détalent, M. Lassus, qui fut aussi depuis chargé des travaux de la Sainte- Chapelle et de l'église Notre-Dame de Paris, et qu'une mort trop prématurée a enlevé, il y a

un an, à notre amitié et aux vives sympathies des arlistes français.

M. Gahriel Delesserl s'occupait, avec une rare aelivité, de la restauration de la cathédrale de Chartres, lorsqu'il fut appelé, par ordonnance royale du 10 septembre 1836, à la direction de la préfecture de police, en remplacement de M. Gisquet, dont la démission venait d'être acceptée.

En confiant à M. Gabriel Delesserl, dans un moment difficile, des fonctions aussi importantes que celles de préfet de police, le roi Louis-Philippe donnait tout ù la fois satisfaction a l'opinion publique, qui venait d'applaudir au zèle et au dévouement du préfet d'Eure-et-Loir, et aux habitants de Paris, qui avaient su, depuis 1814, apprécier les services, les bienfaits et le dévouement de M. Gabriel Delesserl. Personne n'hésita dans le conseil des ministres pour désigner ce fonctionnaire à la confiance du roi; M. Gabriel Delesserl hésita seul pour accepter la responsabilité d'une charge si lourde el si grande. Sa défiance de lui-même causa d'abord son hési-

la lion. Quelques amis, aussi, voulurent l'on détourner, en lui rappelant que la police se mèlo à tant de choses impures, mystérieuses et méprisées, que l'opinion, souvent si injuste, a souvent même flétri les non.s les plus révérés des magistrats qu'elle a eus à sa tôle; mais les instances du gouvernement, mais son respect pour le désir du roi , mais son amour pour son pays, mais la conscience de son honorabilité passée, mais sa ferme volonté, pour l'avenir, d'une conduite toujours droite et pure, finirent par le déterminer à se ranger de l'avis de tout le monde et à accueillir avec déférence les offres qui lui étaient si puissamment faites. Après une longue conférence, que M. Gabriel Delessert eut avec le roi, l'ordonnance royale qui le nommait préfet de police fut signée, et il alla prendre possession, rue de Jérusalem, du vieil hôtel du bailliage, des premiers présidents et des préfets de police.

Avant de faire brièvement connaître les rouages nombreux et compliqués de cette bienfaisante et redoutable machine qu'on nomme la préfecture de police, et qu'un homme seul est

appelé à faire incessamment mouvoir, comme le rocher de Sisyphe; avant d'énumérer l'immensité de la lâche du chef de celte administration si ulile, si mal connue, si mal jugée, et malheureusement si souvent décriée, nous dirons quelques mots sur l'origine de la police et de ses préfets.

On ne saurait mieux comparer la police qu'à la fameuse langue dont nous parle Esope. C'est, en effet, ce qu'il y a de meilleur ou de plus mauvais pour un pays. Tout dépend de la manière de s'en servir.

La police, en France, remonte aux premiers temps de l'histoire. Elle a toujours été le corollaire obligé de la justice. Comme elle, tantôt elle s'est montrée inique, arbitraire et cruelle ; tantôt elle s'est fait voir honnêle, prévenlive et bonne. Elle a suivi la marche des diverses époques de nosanuales; elle a partagé les bons et mauvais jours de notre monarchie. La police fut, d'abord et longtemps, sans unité. Elle ne relevait pas du souverain. Chacun, dans son propre intérêt, la pratiquait sur son voisin, comme

membre de la même société. Les seigneurs qui, dans leurs duchés ou dans leurs comtés, rendaient la justice, selon leur bon plaisir, à leurs nombreux et misérables vassaux, exerçaient aussi sur eux une police qui les mettait au courant de leur conduite, de leur dévouement ou de leur félonie. La police était alors multiple. Elle avait presque autant de moyens de procéder qu'elle avait de maîtres et de directeurs. La loi naturelle enseignait bien, partout, a peu près les mêmes sentiments et les mêmes principes de justice et d'équité; mais elle n'avait pas partout la même influence. Ses interprétations étaient fort différentes, non-seulement à cause des lois et des coutumes des hommes, qui changeaient presque entièrement, selon chaque région de la France morcelée ; mais encore à cause du caractère plus ou moins barbare, plus ou moins bienveillantdesfeudatairesoudesseigncurssuzerains.

Dans le onzième siècle, Philippe T créa la charge de prévôt de Paris. Sa magistrature fut tout à la fois judiciaire, fiscale et militaire. En 1321, Philippe V mit, sous les ordres du

prévôt de Paris, un lieutenant civil, et, en 1343, Philippe VI plaça un lieutenant criminel. Les assesseurs du prévôt de Paris, après l'avoir aidé dans ses importantes fonctions, furent ensuite investis, chacun, des affaires qu'ilsavaient faites au xiliai rement : le lieutenant civil présida les assemblées du Châtelet et connut de toutes les causes civiles; le lieutenant criminel exerça sa juridiction sur tous les prévenus de crimes et de délits commis dans la prévôté de Paris, et il fut principalement chargé de la sûreté de la ville.

Etienne Boislesve ou Boileau, prévôt de Paris sous Louis IX, s'occupa sérieusement d'améliorer la police, en l'asseyant sur des bases meilleures et plus stables. Il réunit en un corps complet, intitulé : le Livre des métiers, les ordonnances qu'il avait rendues sur la police, et ce code resta en usage pendant près d'un siècle.

Plus tard, l'administration de la justice, de la police et du gouvernement du pays, mise, entièrement et à jamais, dans les mains de l'autorité royale par la sage et patiente habileté de Charles V, par l'opiniâtreté novatrice et despo-

tique de Louis XI, par l'influence loyale et populaire de Louis XII, a complètement détruit la puissance féodale et a fait naître sous un nouveau jour la police moderne. Louis XI, le rot soupçonneux et cruel, lui donne une importance plus forte et plus redoutable. Il l'appelle Tristan et fait du bourreau le grand policier de son royaume. Pour mieux connaître les secrets des familles, pour en abuser plus'promptement, il invente les postes, et il favorise ainsi les courses rapides de ses espions et leurs rapports en France et à l'étranger. François I er et Catherine de Médicis font presque officiellement entrer la police jusque dans leurs palais royaux. Ils ne se contentent pas des produits ordinaires de l'espionnage et de la dénonciation, ils chargent les prêtres et les filles d'honneur de la cour de leur apprendre, par leurs intrigues amoureuses et par leur influence dans la confession, les pensées, les paroles et les actions de leurs amants et de leurs pénitentes. Catherine de Médicis, qui a rapporté d'Italie l'astuce, le mensonge et la fourberie, ne craint pas d'écrire elle-

même, pour son fils Charles IX, des instructions sur la police de sa cour et de son Etal. Durant les guerres civiles et pendant la ligue, la police se montre, en France et dans Paris, soupçonneuse, vindicative et cruelle; on la voit, s'asseoir au foyer de chaque réformé et de chaque catholique. Elle lue le patriotisme et la famille. Sous Henri IV, elle se vend el se livre, puis elle devient moins haletante, plus tempérée et plus douce. Sous Louis XIII, elle paraît plus prude et plus honnête ; mais, cependant, son allure est rouée, sa conduite est perverse et son regard, comme sa main, est terrible. Elle se nomme alors, tour à tour, Marie de Médicis, le père Joseph el Richelieu. Mazarin, qui s'est fait roi, s'en serl comme d'une épée à deux tranchants, pour frapper le peuple et la cour ; et Louis XIV, qui a repris sa couronne, lui donne plus de grandeur plus de force et plus d'unité; mais il la fait l'humble servante de son pouvoir discrétionnaire et l'ennemie jurée des parlements. Sous Louis XV, le cardinal Dubois, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, qui leur succède

comme premier ministre, la rendent inutilement curieuse, tracassière et méprisable; elle se prêle à toutes les débauches de la régence et à toutes les faiblesses du roi. Pendant le règne de Louis XVI, on la voit plus tolérante, plus calme et plus honnête. Sous la première République, elle se prostitue aux séides du jour, elle se fait lâche, criminelle et sanguinaire. Sous le premier Empire, elle devient humble et soumise, mais provocatrice et vengeresse. Sous la Restauration, elle se fait dévote, acerbe, aristocrate et menteuse. Sous le gouvernement de Juillet, elle se montre d'abord hargneuse et hardie, puis, habile et honnête. Enfin, sous la seconde République elle fait de l'ordre avec du désordre, elle s'habille en patriote ; mais elle est sans humeur et sans fiel, sans vengeance et sans rancune.

Bien que la police émanât depuis longtemps déjà du pouvoir royal, elle était encore, en 1 660, répartie, sous la haute surveillance du parlement, entre deux magistrats : le prévôt de Paris et le prévôt des marchands. Des conflits, aussi nombreux que funestes pour la tranquillité pu-

blique, nés au sein de ces deux autorités rivales par suite de leurs attributions assez mal définies, nécessitèrent souvent l'intervention du parlement et le concours d'un conseil de police appelé à se prononcer sur les empiétements ou les contestations des deux prévôts. Le parlement, après de longues et mûres délibérations, provoqua de la sagesse éclairée de Louis XIV le célèbre édit du 15 mars 1667, par lequel les attributions de police furent retirées aux deux lieutenants au Chàtelel et conûées à un seul magistrat, à un magistral tout entier qui, sous le nom de lieutenant général de police, réunit dans ses attributions toutes les lois du royaume et tous les arrêts concernant la police, jusqu'alors conférés exclusivement au Châtelet de Paris. Un nouvel édit, celui du 11 juin 1700, réglementa de nouveau la juridiction du lieutenant général de police et du prévôt des marebands, pour remédier aux inconvénients que causaient les conflits toujours contraires au bien de la justice, à l'ordre public et à la dignité des magistrats qui sont obligés d'y prendre part.

Tout marcha assez bien pendant de longues années; mais, comme l edit de 1667 avait permis au prévôt des marchands et aux échevins de la ville de Paris de connaître de certains faits de police, ainsi qu'ils auraient pu s'en occuper auparavant ; comme celui de 1700 concédait encore certaine juridiction de police à la prévôté des marchands, peu à peu l'esprit d'envahissement s'empara du bureau de ville, sous les lieutenants généraux de police, de même qu'il s'était emparé du prévôt des marchands, au temps du prévôt de Paris. De graves conflits s'engendrèrent et donnèrent lieu, entre autres événements déplorables, à l'affreux malheur arrivé, le 30 mai 1770, au feu d'artifice tiré à l'occasion du mariage du Dauphin (depuis Louis XVI) avec l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche. Par suite d'un défaut d'ensemble dans les mesures prises pour prévenir les accidents que pouvait causer l'agglomération d'une grande partie de la population de Paris sur un seul point, plus de 300 individus furent blessés sur la place Louis XV et près de 140 per-

sonnes y perdirent la vie. Ce funeste événement éclaira le gouvernement, et les pouvoirs du lieutenant général de police s'accrurent, de ce jour, aux dépens de ceux du prévôt des marchands. Ainsi que toujours, on fit beaucoup, mais on ne fit pas encore assez. Pendant les orages de la révolution de 89, la municipalité de Paris, reconnaissant l'utilité d'une direction spéciale de police pour remplir les fonctions du lieutenant général de police, qui venait d'être supprimé, détacha de l'hôtel de ville et installa à l'hôtel de la présidence, occupé depuis par les préfets, une administration spéciale de police dont elle fournit les membres les plus importants. Le Directoire investit de toutes les attributions actuelles de la police le bureau central organisé par Merlin. La municipalité de Paris et le Directoire continuèrent ainsi les errements de leurs devanciers.

Il appartenait à Bonaparte de faire autrement et de faire mieux. Le Consulat, dit M. Vivien 1 ,

1 Etwlc* administratives : Le Préfel de police, par M. Vivien. Paris, 1812.

ou plutôt l'homme de génie en qui il se personniGait, reconnut la situation exceptionnelle d'une ville où se décident incessamment les destinées de l'Etat, et la plaça sous l'autorité de deux magistrats nommés par le pouvoir central lui-même; il voulut qu'ils se partageassent, tous deux, l'administration de la ville de Paris et du déparlement de la Seine. Il investit donc l'un, le préfet de la Seine, de l'administration proprement dite, et l'autre préfet, de l'administration de la police.

La préfecture de police a été créée par la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) concernant la division du territoire de la France en départements, arrondissements et municipalités.

Le premier préfet de police, M. Dubois, a été nommé le 17 ventôse an VIII (1 \ mars 1800), et les pouvoirs et les attributions du préfet de police ont été déterminées par les arrêtés du 12 messidoranVIII(1"juillet 1800) eldu 3 brumaire an IX (2 octobre 1800), par la décision du ministre de la police, en date du 25 fructidor an IX (12 septembre 1801), par l'arrêté du 1" messidor

an X (20 juin 1802) et par lé décret du 21 messidor an XII (10 juillet 1804). L'article I* de la 1 re section de l'arrêté du 1 2 messidor an VIII porte que le préfet de police exerce ses fonctions sous l'autorité immédiate des ministres ; qu'il correspondra directement avec eux pour les objets qui dépendent de leurs départements respectifs; qu'il pourra publier dorénavant les lois et règlements de police et rendre les ordonnances tendant à en assurer l'exécution.

La politique de Napoléon I", dit encore M. Vivien, toujours sensée comme le génie, tendit sans relâche a relever les fonctions du préfet de police qu'avaient créées les consuls de la République, sous l'heureuse et puissante inspiration de Bonaparte. L'Empereur entretenait avec ce premier magistrat des rapports directs et journaliers; il s'attachait à étendre ses attributions et à le placer très-haut dans l'opinion publique , soit en le nommant conseiller d'Élat, soit en le qualifiant de directeur général préfet. Dans tous les conflits d'altribuiionsavecson collègue, le préfet de la Seine,

l'Empereur lui accordait sa juste et puissante intervention, sachant que leurs deux administrations, rivales, quoique sœurs, étaient, par

leur contrôle mutuel, un bien pour la ville de Paris et une sécurité de plus pour le gouvernement. Napoléon ne craignait pasl'eclosion, dans la capitale, d'un nouveau maire du palais ou d'un Etienne Marcel ; cependant il maintint toujours l'équilibre le plus juste entre les pouvoirs du préfet de police et du préfet de la Seine, afin de leur ôter même toute idée de renouveler, soit à leur profit, soit à celui de leurs partisans, les premiers temps de l'histoire de France ou la révolte du prévôt des marchands contre l'autorité du roi Jean II. La Restauration, dans le même esprit d'équité et de bonne politique, conféra au préfet de police le titre de ministre d'Étal ; enfin le gouvernement de juillet suivit les mêmes errements que ses prédécesseurs : il éleva le préfet de police jusqu'aux dignités de conseiller d'État, de pair de France et de grand'eroix de la Légion d'honneur.

Pour pouvoir bien apprécier si M. Gabriel

Delessert a rempli toutes les conditions exigées du préfet de police, nous allons d'abord retracer les attributions imposées à ce magistrat supérieur; nous dirons ensuite les devoirs qu'il a a remplir et les obligations auxquelles il doit être soumis.

Le préfet de police est chargé des passe-ports, visa, cartes do sûreté, secours de roule aux indigents sans travail ; des permis de séjour, des ports d'armes ; des règlements sur la chasse; des livrets d'ouvriers; des médailles des commissionnaires sur la voie publique ; des brocanteurs ; des chiffonniers ; des hôtels meublés et des logeurs ; des malfaiteurs et des criminels ; de la mendicité ; des vagabonds ; des accidents ; des suicides; des morts accidentelles; du transport des malades dans les hôpitaux ; des contraventions concernant la garantie des matières d'or et d'argent; des coalitions des maîtres et des ouvriers ; des loteries, des maisons de jeux ; de l'exécution des mandats de comparution, d'amener, de dépôt et d'arrêt ; des ordonnances d'extradition ; de la surveillance des condamnés

libérés, des forçais réclusionnaires et autres; des demandes de réhabilitation; de la police intérieure des prisons du département de la Seine ; des prostituées, dans l'intérêt de l'ordre et de la sûreté publique ; de la surveillance de leurs maisons et de tout ce qui dépend de l'attribution des mœurs ; de la répression des outrages à la morale publique; des aliénés; des idiots ; des enfants trouvés ; des orphelins, des nourrices et des nourrissons ; des théâtres, des bals ; des concerts ; des directions théâtrales et des salles de spectacle ; des billards ; des réunions publiques ; de l'exécution des lois et règlements concernant l'imprimerie et la librairie ; des affiches, des afficheurs ; des distributeurs d'imprimés; des saltimbanques, devins, musiciens et chanteurs ambulants ; de l'exécution des lois relatives aux cultes ; des fêles et des cérémonies publiques; des revues; des courses de chevaux ; des postes militaires ; des sapeurspompiers; du recrutement; des déserteurs; des insoumis ; des marins ; des armes de guerre ; du mouvement commercial des armes de luxe.

Le préfet de police est aussi chargé des subsistances et des approvisionnements en comestibles; de la police des halles et marchés, des foires et des marchands forains ; des colporteurs et des revendeurs ; de l'observation des taxes légalement faites ; des cours des denrées de première nécessité ; de la surveillance des perceptions municipales ; du pesage public ; de la tenue et de la surveillance des marchés de la banlieue relatifs h l'approvisionnement de Paris ; des boucheries et des charcuteries; des boulangeries; des pâtisseries; des magasins de fourrage ; de la Bourse ; des agents de change ; des facteurs et des ouvriers des halles ; des poids et mesures ; de la navigation sur la Marne, la Seine et les canaux dans le ressort de la préfecture de police; des inondations, des débordements, des débâcles et des mesures de précaution à leur sujet ; des secours aux noyés ; des ports et des

chemins de halage; des chantiers de bois; de la vente du charbon ; des marchands de vin ; des boissons falsifiées ou nuisibles; des bâtiments en péril ; des démolitions, barrières et échafau-

linges; de la surveillance des monuments publics; delà circulation et de la liberté de la voie publique ; des dégradations du sol et des travaux de pavage; de l'exploitation des carrières; des vidanges et des fosses d'aisances ; des saillies sur la voie publique ; des gouttières ; des auvents ; des inscriptions des rues; des étalagistes; des voilures de place et bourgeoises ; des cochers ; des porteurs d'eau ; des conducteursde voilures; de la police de roulage; de la salubrité en général ; des épidémies ; des épizooties; des maladies contagieuses; de l'éclairage; du balayage, du nettoiement, de l'arrosement, des puits, des fontaines, des incendies ; de l'exécution des lois concernant la médecine et la pharmacie ; des médecins ; des sages- femmes ; des remèdes secrets; des amphithéâtres de dissection; des cimelières et des exhumations; des établissements dangereux, insalubres ou incommodes; des tirs d'armes à feu ; des poudres et salpêtres; des feux d'artifice - f de la Morgue et des secours publics.

Le préfet de police est encore chargé des

mesures de sûreté générale pour prévenir ou dissiper les attroupements ; des réunions tumultueuses ou menaçant la tranquillité publique ; des affaires politiques; de la police et des lois relatives aux émigrés } des certificats de résidence.

Pour l'exécution de ses fonctions et des atlributions qui lui sont dévolues, le préfet de police a sous ses ordres ou peut requérir et employer : les commissaires de police; les officiers de paix; le commissaire spécial de police de la Bourse ; le commissaire chargé de la petite voirie ; les commissaires- inspecteurs des halles et marchés; les inspecteurs des ports ; la garde nationale ; la gendarmerie ; la force armée en activité ; enfin, le préfet de police et % ses agents peuvent faire saisir et traduire aux tribunaux de police correctionnelle les personnes prévenues de délits du ressort de ces tribunaux . ils peuvent faire saisir et remettre aux officiers chargés de l'administration delà justice criminelle les individus surpris en flagrant délit, arrêtés à la clameur publique ou prévenus de délits qui sont de leur ressort.

La juridiction du préfet de police n'embrasse que le département de la Seine et les communes de Saint-Cloud, Sèvres et Meudon.

Cependant aucune portion du royaume ne renferme, dans un territoire aussi restreint, une population aussi nombreuse, aussi pressée, aussi active, aussi turbulente et aussi prompte à s'enthousiasmer et a se plaindre, à se révolter et à se soumettre. Les attributions du préfet de police sont plus complexes, plus détaillées, plus délicates, plus épineuses, plus graves que celles d'aucun ministre. Un seul oubli, une seule faute peuvent compromettre la sûreté de l'Etat et même l'existence du gouvernement. Aussi le préfet de police n'a-t-il pas un seul moment à perdre, aussi doit-il toute son aptitude, tout son temps à son souverain et à la chose publique.

En effet, le préfet de police est appelé à assurer l'ordre et à entretenir la sécurité dans un département dont la superficie est seulement, il est vrai, de 475 kilomètres ou de 47,500 hectares; mais dont la population dépasse

1,150,728 âmes 1 ; où les complots, les conspirations, les émeutes, les insurrections el les attentats contre la vie du roi sont presque en permanence; où, comme représentant le pouvoir politique, ainsi que l'ancien prévôt de Paris, il répond des jours du souverain el de la sûreté de son gouvernement ; où, comme le prévôt encore, il remplit les fonctions judiciaires voulues par les lois; où, comme administrateur du département, ainsi que le préfet de la Seine, il est chargé, au nom du ministre de l'intérieur, des prisons, des aliénés, des poids et mesures, etc.; où, comme seul dépositaire à Paris de l'autorité municipale, partout ailleurs confiée aux soins des maires, il exerce toutes les attributions de police que lui confèrent le Code d'instruction criminelle, le Code pénal et les autres lois restées en vigueur; où plus de 300,000 ouvriers se trouvent agglomérés; où les passions les plus vives, les plus nobles, les plus abjectes et les plus désordonnées sont sans cesse en jeu et en

1 Ces chiffres, ainsi que les chiffres suivants, sont pris dans les budgets et dons les travaux publics pour les années I84G et 4847.

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fermentation ; où les malfaiteurs, les criminels et les repris de justice les plus redoutables arrivent de toutes parts ; où, enfin, plus de 30,000 individus se réveillent, chaque matin, sans savoir comment ils vivront dans la journée et dans quel lieu ils coucheront le soir.

Le préfet de police doit surveiller surtout les sociétés secrètes, les partis politiques, l'opinion publique qui, chaque jour, se fait plus ou moins bien connaître par les nombreux journaux servant d'aliment quotidien à la capitale, a la France et à l'Europe; il doit aussi tenir constamment en observation ces journaux , qui ont la liberté de tout penser, de tout écrire, en bien ou en mal, pour ou contre le souverain, le gouvernement et le pays.

Le préfet de police a mission de maintenir l'ordre et la liberté de circulation sur plus de 2,200 voies publiques parcourues par plus de 27,600 voitures, soit bourgeoises, soit de place, soit diligences, omnibus, tapissières et charrettes; il doit faire exécuter le balayage des rues, l'enlèvement des boues, le curage des égouts, l'arrosemcnt de Paris et du bois de Bou-

logne, dont tes dépenses annuelles donnent un lolalde 1,116,732 francs. Il doit entretenir et surveiller l'éclairage au gaz et a l'huile, coûtant 1,642,426 francs par an; il doit combattre et détruire les éléments nombreux d'insalubrité causés par un foyer permanent de 6,000 industries plus ou moins insalubres, nuisibles ou dangereuses, par de vieilles et malsaines habitations, par environ 220,000 individus malheureux entassés dans d'étroites demeures. Il doit, chaque jour et chaque nuit, protéger les arrivages, par terre et par eau, de toutes les denrées et de tous les liquides nécessaires à l'existence d'une population gargantualesque comme celle de Paris, habituée au bien-être de la vie et consommant, chaque année, à peu près, pour 65,353,500 francs de pain; pour 64,487,200 francs de viande de boucherie; pour 18,843,800 francs do viande de porc et de charcuterie; pour 20,082,300 francs de volaille et de gibier; pour 14,746,500 francs de poissons de toute sorte; pour 31,920,400 francs de légumes frais et secs; pour 59,402,700 francs de fruits

de lout genre; pour 9,068,500 francs d'oeufs; pour 22,951 ,000 francs de lait ; pour 26,897,800 francs de beurre; pour 15,047,300 francs d'caux-de-vie et d'alcools ; pour 82,817,900 francs de vins de toutes provenances*.

Enfin, c'est seulement avec 317 commis et chefs dans les bureaux intérieurs de la préfecture; c'est seulement avec 54 commissaires de police spéciaux ou de quartier et 25 officiers de paix : c'est seulement avec 330 sergents de ville ou brigadiers; avec 1 81 inspecteurs de police; c'est seulement avec 510 directeur, inspecteurs généraux et principaux, médecins, experts, architectes, secrétaires, écrivains, inspecteurs et agents de toute sorte compris dans les services extérieurs, qui donnent seulement pour lolal général: 1 ,4 1 7employéset agenls,que le préfet de police administre et surveille Paris et le déparlement de la Seine; qu'il exerce et qu'il remplit des attributions si diverses, si compliquées, si graves et si di fficilesl

Ajoutons toutefois que le préfet de police a aussi sous ses ordres immédiats, et marchant à

•V, a l'ami. «846, Ut Consomm itloM de Paria, par A. Hiisson.

sa première réquisition, une garde municipale qui comple plus de 2,500 fantassins et 400 cavaliers; un bataillon de sapeurs- pompiers fort de 800 hommes', et qu'il est le général et l'intendant en chef de ces deux corps.

Mais, malgré ce personnel encore important, pour ne pas rester au-dessous de ses nombreuses et graves fonctions, pour les remplir avec exactitude, avec zèle, avec intelligence, avec habileté, il faut que celui qui doit ètrepiéfet de police y soit préparé de longue main, ou qu'il soit doué de ces dons heureux de la nature qui suppléent à tout et qui font que les choses les plus difficiles et les plus extraordinaires deviennent les choses les plus simples et les plus faciles du monde. Il ne faut pas qu'il croie que le premier mérite d'un préfet de police soit d'avoir l'air sombre et dur; d'avoir l'abord sec, hautain et scrutateur:, que ses qualités habituelles doivent être un esprit hargneux, mécontent et vindicatif; qu'il lui est nécessaire d'avoir, à toute heure et à tout propos, un caractère bilieux et des mœurs d'un puritanisme pédanlesque; qft'il

1 Tous coi diiffre3 se rapportent ausni à l'année 4846.

importe que l'urbanité des formes lui manque et que l'élégance des manières lui soit interdite. Il ne faut pas qu'il se modèle inconsidérément sur les anciens lieutenants généraux de police ou sur ses prédécesseurs directs; ainsi, il ne faut pas qu'il emprunte à Teschereau de Linières, ses arrogances et sa sévérité; à Marc Voyer d'Argenson, sa partialité dans ses jugements et ses complicités dans le mal ; à Ravot d'Ombreval, ses utopies et ses réformes ridicules ; à Berryer de Ravenoville, ses presses odieuses et cruelles sur le peuple; à Berlin de Bellisle, ses complaisances court isanesques et son bonheur à divulguer les secrets de ménage ; à Sartine même, ses indécisions et ses négligences si déplorables; à Thiroux de Crosne, sa faiblesse et sa médiocrité; au comte Angles, ses revirements et ses défections politiques, ses embûches et ses jongleries policières; enfin, à M. Delaveau, sa marche tortueuse, son esprit inquisitorial et sa fausse dévotion.

A notre avis, pour être un bon, un véritable préfet de police, non-seulement de nom, mais encore de fait, voilà ce qu'il faut être ;

Le préfet de police doit être né à Paris ou, du moins, y avoir longtemps demeuré pour pouvoir être bien pénétré des mœurs, des usages, des passions, des habitudes, du caractère des trèsnombreux habitants de la capitale; pour pouvoir connaître son Paris physique, moral et politique presque par arrondissement, par section et par rue, comme un ingénieur topographe connaît son plan territorial et terrier. 11 doit être dans l'âge viril, fort et vigoureux, aGn de pouvoir supporter les longues fatigues de sa place; il doit être actif, laborieux, intelligent ; doué d'un jugement prompt, droit et sûr ; sérieux, observateur et fin; il doit être froid, réfléchi, sévère, mais aussi bienveillant, humain, tolérant et bon ; il doit être intègre et probe; il doit être toujours franc, toujours loyal; il doit peu promettre, mais, quand il a promis, il doit être esclave de sa parole; il doit être toujours juste, toujours prêt à sévir, mais encore bien plus prêt à pardonner; il doit être charitable envers les pauvres, bienfaisant pour la classe ouvrière, affable et généreux a l'égard de ses employés, toujours digne et libéral envers ses agents; il doit voir

(oui par lui-même, souvent, et à toute heure de jour et de nuit. 11 doit se méfier de tout le monde et cependant avoir l'air de ne se méfier de personne ; il doit donner de nombreuses audiences; il doit être, nuit et jour, facilement accessible aux hommes et aux femmes, aux grands et aux petits, aux bons ou aux mauvais; il doit parler peu et beaucoup écouter; il doit toujours accepter avec reconnaissance les plaintes et les dénonciations, mais il doit toujours les faire contrôler deux fois plutôt qu'une, avant de s'en servir contre ceux qu'elles concernent; il doit toujours savoir entendre la vérité et surtout savoir toujours la dire au ministre et au souverain ; il doit être persévérant dans le bien et dans le juste jusqu'à l'exaltation, et courageux dans le danger jusqu'à l'abnégation de lui-même; il doit arriver à son poste avec des antécédents honorables et purs, et précédé des sympathies publiques. Enfin, soit au moment où il prend ses fonctions, soit au moment où il les quitte, le préfet de police doit toujours être un honnête homme, estimé de ses ennemis comme de ses amis.

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On l'a dit, à part quelques critiques de détail quelques améliorations possibles, l'organisation de la préfecture de police est bonne et laisse peu à désirer. Successivement perfectionnée, elle est le produit de l'expérience et non d'une vaine théorie : c'est ainsi que se forment les institutions solides, les administrations régulières, les établissements qui doivent durer. Mais ce n'est pas de la préfecture que nous voulons parler, c'est de son préfet par excellence, de M. Gabriel Delesserl, que nous parlons.

Le jour même de son entrée à la préfecture de police, M. Gabriel Delessert voulut recevoir les employés de son cabinet et leur demander leur concours plein de zèle et de dévouement pour l'œuvre difficile qu'il allait entreprendre. Son air aimable et distingué, ses paroles gracieuses et modestes lui attirèrent toutes les sympathies, et il n'eut qu'à se louer, pendant douze ans qu'il est resté à la préfecture, de l'assiduité et du travail de ses collaborateurs

Après avoir reçu ses employés, M. Gabriel

» M. Gabriel Delesserl se plaçait à donner ce nom aux employés de son cabinel .

Delessert leur rendit, inopinément et au bout de quelques instants, une visite dans leurs bureaux. Voyant qu'un employé lisait le Moniteur universel, il s'approcha de lui et lui dit d'une voix charmante : « Si vous le voulez bien, monsieur, je - lirai le Moniteur après vous. » L'employé crut que le préfet lui donnait une leçon de travail en lui faisant celte demande; il rougit jusqu'aux oreilles et il s'empressa d'offrir à son nouveau chef le malencontreux journal. M. Gabriel Delessert s'aperçut de l'embarras du pauvre commis et lui répondit : « Mais, monsieur, vous vous êtes mépris sur mes intentions. Devant tous nous occuper de politique, nous devons tous nous mettre au courant de ce qu'impriment les journaux. Ce que vous faisiez est bien; continuez donc. » L'employé continua; mais, assurément, il lut mal le reste des nouvelles et dut encore moins se les rappeler.

Arrivé au bureau d'ordre où sont classés tous les dossiers politiques, qui, à celte époque, étaient au nombre de plus de vingt-cinq mille, M. Gabriel Delessert entra dans une première pièce, dans une seconde, puis dans une troisième,

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enfin dans une quatrième. A chaque pièce qu'il parcourait il était étonné du nombre des cartons qu'il voyait et du soin avec lequel ils étaient tous placés et numérotés. M. Gabriel Delessert nous prouva par sa surprise que les archives politiques des départements de l'Aude et d' Eure-et- Loir n'étaient pas aussi importantes que celles du déparlement de la Seine, et qu'il était loin de s'attendre à trouver tant de papiers aussi bien classés dans des combles si peu convenables. l.e commis d'ordre reçut les compliments du préfet, et, voulant lui prouverqu'il les méritait tout à fait, il pria M. Gabriel Delessert de tirer, au hasard, uu uom dans les soixante mille bulletins individuels rangés par ordre alphabétique. M. Gabriel Delessert chercha le nom d'un de ses amis; il fut bien surpris de le trouver au nombre de ses clients politiques : quant au dossier il lui fut immédiatement remis. M. Gabriel Delessert se félicita alors d'entrer dans une administration oii tout était si bien tenu et où les employés savaient si bien s'acquitter de leurs devoirs. M. Gabriel Delessert prit dès ce jour l'habi-

lude d'aller souvent dans ses bureaux; il la conserva el il fil bien, car c'en était une bonne, et lous les administrateurs devraient la suivre. La" Fontaine nous a montré dans une de ses fables que l'œil du maître n'est jamais de trop, et personne ne l'ignore, la fable, sous sa plume, est toujours une vérité.

M. Gabriel Delessert lit peu de changements dans le personnel de sa nouvelle préfecture. Il trouva dans son cabinet des employés honnêtes, intelligents, habitués, par M. Gisquet et par les circonstances politiques, à travailler la nuit et le jour, ayant passé par toutes les épreuves difficiles et et périlleuses de 1831 a 1836, dévoués tout entiers à leurs devoirs et sachant les accomplir comme de braves soldats jusque sur la brèche. Il les garda et il eut raison ; car il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire d'improviser des employés pour une spécialité aussi grave et aussi confidentielle que celle du cabinet du préfet de police. Une simple indiscrétion, une simple négligence peut compromettre la tranquillité du pays, faire connaître les se-

crets les plus pénibles des familles el soulever la moitié de Paris contre l'autre. M. Gabriel "Delessert remplaça seulement une partie des employés du cabinet particulier, qui avaient suivi dans sa disgrâce son habile et courageux prédécesseur.

Par son sang-froid, par son coupd'œil, par sa connaissance du cœur humain, il sut vaincre les grandes difficultés de toutes sortes dont un préfet de police est entouré k son début el que beaucoup de personnes, souvent dans le honteux dessein de se faire remarquer et de se rendre indispensables, augmentent et grossissent à plaisir. Il sut éconduire tous ces brouillons, tous ces esprits obséquieux qui, sous les dehors empressés d'un sincère dévouement public, viennent offrir leur concours soi-disant utile, leur soi-disant savante expérience au pouvoir nouveau, et qui, presque toujours, sous le prétexte de le diriger dans la bonne voie, s'efforcent de le faire tomber dans les précipices cachés qu'ils lui tiennent perfidement ouverts.

Pour bien faire marcher tous les rouages de la

grande machine qui venait de lui être confiée, M. Gabriel Delessert suivit ses propres inspiralions et s'en rapporta à son tact et a son jugement. Il ne s amouracha de personne; il étudia les caractères, il sonda les capacités, il alla audevant des hommes honnêtes et modestes qui ne viennent jamais à vous de leur propre mouvement. Il tint ses employés et ses agents à distance et resta toujours maître de la situation comme il sut toujours rester mallre de luimême. C'est un grand point pour un préfet de police de ne jamais dépendre de qui que ce soit ; c'est même le seul moyen, en toute occasion, d'avoir sa liberté de penser et d'agir.

Après avoir passé quelques jours à étudier ses divers services, à expérimenter ses heures de travail, de signatures, d'audiences et de réceptions, M. Gabriel Delessert régla uniformément toutes ses journées de semaine. Nous dirons comment, chaque jour, il employait son temps; car il nous semble curieux de faire connaître par ces petits détails le labeur incessant que ce préfet s'était imposé, et dont il ne se départît

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