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pas peut-être une seule fois pendant les onze années qu'il passa à la préfecture de police.
Il se levait à sept heures du malin. Il prenait, presque aussitôt, deux ou trois tasses de thé avec du pain cl du beurre, et il s'installait, à sept heures et demie, dans son cabinet. Il lisait tous les rapports sur les événements arrivés dans la nuit et qui n'avaient pas nécessité une communication immédiate ; sur les opérations faites par les rondes de nuit et par la police de sûreté; sur les arreslations exécutées par les postes de la garde nationale, de la garde municipale et de la troupe de ligne ; il distribuait ou faisait remettre des secours en argent aux ouvriers sans ouvrage ou aux malheureux qui venaient implorer chaque jour sa charité. Il travaillait avec son secrétaire particulier, avec le chef du cabinet, avec le chef de la police municipale, avec le secrétaire général chargé, en plus de ses attributions ordinaires, du service important des agents secrets, et avec les chefs de division et les chefs des bureaux spéciaux. A onze heures, il montait h cheval et se rendait
chez le minisire de l'intérieur; il se présentait ensuite chez le roi ; puis il faisait une rapide tournée dans les rues de Paris, qu'il parcourait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et il tenait ainsi sans cesse en éveil ses agents, qu'il récompensa toujours si généreusement et qui surent si bien l'aimer. 11 était toujours rentré à une heure pour ses audiences. A deux heures, il lisait les rapports d'arrondissement ; il travaillait, de nouveau, avec les chefs de service; H recevait/tes pairs, les députés et les fonctionnaires qui avaient à lui parler, de même que toutes les personnes qui sollicitaient, par urgence, la faveur d'être entendues. Il allait alors, vers trois heures, au Conseil d'Etat ou à la Chambre des pairs. 11 revoyait souvent, à cinq heures, le ministre de l'intérieur, faisait des visites officielles, en voiture ou à cheval, et rentrait habituellement a six heures et demie. Il parcourait alors l'analyse générale de tous les journaux parus le matin ; puis, après s'être habillé, en moins de cinq minutes, des pieds a la tète, il se rendait dans son salon en grande toilette, c'est à-
dire en cravate blanche, en habit, en pantalon collant, en bas de soie et en escarpins. A table, il mangeait peu et il buvait encore inoins ; il causait avec beaucoup de réserve, sachant , mieux que qui que ce soit, par expérience, que les domestiques, curieux et bavards de leur nature, écoutent tout ce qu'on dit et répèlenl tout ce qu'ils entendent. Sa table était toujours confortablement servie; il avait, presque chaque soir, à dîner cinq à six invités appartenant à l'élite des savants, des littérateurs, des artistes, du barreau, de l'armée ou des hommes d'Etat, sans compter sa famille, son secrétaire particulier et le secrétaire de service, qui dînaient tous les jours chez lui. Après le dîner, on prenait le café dans le salon et Ton causait un peu de tout. Le café pris, les secrétaires se retiraient, et M. Gabriel Delessert faisait la sieste, pendant une demi-heure, sur un canapé de ce salon, au milieu de la conversation de sa famille et de ses amis. A neuf heures, il rentrait dans son cabinet et travaillait jusqu'à dix heures et demie ou onze heures. Il allait en soirée, et il rentrait à son cabinet, de minuit à
une heure du malin. Il travaillait avec le secrétaire général; il recevait quelques agents secrets, lisait et visait les pièces arrivées dans la journée et analysées par le secrétaire ; il signait et examinait toute la correspondance du cabinet et des divisions. Il écrivait son rapport journalier au roi, rapport qui avait toujours, en terme moyen, plus de deux pages in-folio ; il faisait sa correspondance particulière, pendant que le secrétaire transcrivait en double copie ce rapport pour le ministre de l'intérieur et pour le président du Conseil. Enfin, ces rapports expédiés, il les paraphait et il allait se coucher; il était toujours de trois à quatre heures du matin.
Bréguet aurait fait un pendule pour régler cette horloge administrative qu'il n'aurait pas été plus exact que M. Gabriel Delessert ne le fut, pendant près de douze ans, dans la distribution de son temps, dans la marche de ses travaux et dans l'exécution de toutes ses données presque mathématiques.
Ce que nous venons de dire, sur l'emploi du temps et sur le travail journalier de M. Gabriel
Delessert, se rapporte uniquement aux jours non fériés de l'année. Pour les jours de fêle ou les dimanches, c'était tout différent. Dans l'hiver, il travaillait jusqu'à trois heures de relevée, puis il sortait jusqu'au moment du dîner. Le soir, il revenait à son cabinet, vers dix heures, et se couchait avant deux heures du matin. Dans l'été, il partait à sept heures pour Passy, il y déjeunait et il revenait travailler à la préfecture, vers onze heures. Il retournait à Passy à deux heures, pour se promener à cheval avec ses enfants ou des amis, et il rentrait, le soir, de onze heures à minuit, et se couchait, de même, avant deux heures du matin. Cette diminution du lra> vail n'était pas la conséquence de sa propre volonté; mais la conséquence du repos, presque général, qui a lieu les dimanches et fêtes et qui fait que, les affaires étant beaucoup moins nombreuses ces jours-là dans la ville de Paris, elles le sont beaucoup moins aussi à la préfecture.
M. Gabriel Delessert n'oubliait jamais qu'il était préfet de police et que ses fonctions, comme le tonneau des Dan a ides, qu'il remplissait lou-
jours exactement, étaient toujours à remplir. Il était donc partout, sous la forme la plus séduisante et la plus chevaleresque de l'homme du monde, le magistrat attendant continuellement Tordre du devoir. Qu'il allât à la promenade, dîner en ville, en soirée ou au théâtre, M. G. Delessert non-seulement faisait connaître à son secrétaire de service où il se rendait, mais encore il lui indiquait, à dix minutes près, l'heure et les endroits où Ton devait le trouver, soit à cheval, soit en voiture. On l'a rencontré souvent se promenant, le dimanche, au bois de Boulogne, avec ses enfants ou des amis, et, en les voyant passer ainsi librement dans ce lieu de plaisir, on ne se doutait assurément pas que, comme un forçat qui traîne sa chaîne, M. Gabriel Delesserl avait aussi la sienne à porter, et qu'il n'aurait pas pu s'arrêter, nouveau Juif errant, dans le chemin qu'il s'était tracé, puisque tous les points de repères, indiqués avant de sortir de son hôtel, devaient se concorder avec toutes les fractions du temps qu'il passait hors de son cabinet. Aussi, M. Gabriel Delesserl était tellement ponctuel
dans son itinéraire, que tout agent ou tout garde municipal à cheval allant à sa rencontre était certain de ne pas l'attendre, plus de cinq minutes, aux stations convenues.
M. Gabriel Delessert ne s'en tenait pas à ces sages et utiles précautions, il poussait encore la prévoyance jusqu'à toujours avoir, dans le coffre de sa voilure, son costu me de préfet, de telle sorte qu'informé, dans Paris ou à Passy, d'un sinistre, d'un accident grave ou d'un commencement d'émeute, il pouvait se porter directement, en uniforme, à l'endroit du danger, y arriver, presque toujours, le premier, et faire voir ainsi aux habitants du département de la Seine que le préfet de police, qui doit savoir tout, n'ignorait rien, et qu'il savait aussi bien affronter le péril que montrer l'exemple du devoir et de l'abnégation personnelle.
Dans son testament politique, Richelieu conseille d'employer, de préférence aux gens vertueux, les gens de peu de considération, dont la conscience facile permet de les plier plus aisément à ses volontés et de les trouver toujours
prêts à tout faire. Richelieu a parlé comme l'aurail faillecardinal de la Balue, despote ministre du despote Louis XL Préfet du roi Louis -Philippe, M. Gabriel Delessert ne fut pas de Ta vis du ministre de Louis XIII ; il ne voulut donc pas plus suivre les errements faciles du lieutenant général de police, M. de Sartine, qui employa le premier, dans sa police de sûreté, des voleurs repentants, des forçats revenus de toute concupiscence, des prostituées sortant des prisons de l'État. Ce magistrat se persuadait que les importants services rendus par ces gens infâmes feraient oublier la source impure où il les prenait; aussi, pour persuader encore les autres, il répondait, avec plus de bonheur que de vérité, aux grands de la cour, qui lui reprochaient d'employer des êtres aussi dégradés pour faire la police de Paris : « Indiquez-moi, messieurs, les honnêtes gens qui voudraient se charger d'un semblable métier. »
Cependant, M. Gabriel Delessert fit rayer sans pitié, des contrôles officiels du service de sûreté, tous les hommes qui, par leur inconduile
avérée ou par leurs antécédents judiciaires, étaient indignes de servir plus longtemps dans une administration appelée à censurer et à redresser les torts et les actions des hommes; dans une administration qui, plus que toute autre, pour être respectable doit toujours être respectée. Toutefois, comme il est impossible de renoncer entièrement aux services de cette classe d'individus mêlés à la vie et aux habitudes des malfaiteurs, M. Gabriel Delessert permit qu'on les employât comme desimpies indicateurs bénévoles, payés au jour le jour, et se trouvant > complètement en dehors du cadre des agents de la sûreté. 11 sut même purifier la police dans son contact, dans ses rapports presque continuels avec les criminels les plus méprisables et les plus abjects, en exigeant de tous ces agents une bonne conduite et la moralité la meilleure possible. M. Gabriel Delessert rétorqua ainsi la réponse interrogative de M. de Sartine, à l'égard de la police de sûreté et de la police politique, et prouva que, si, en saine philosophie, il ne peut y avoir et il n'y a réellement qu'une bonne
et une mauvaise conduite, qu'une mauvaise et qu'une bonne moralité, il y a, cependant, en fait, . dans la société des hommes, une moralité et une conduite relative, selon les degrés plus ou moins élevés, plus ou moins bas que l'on parcourt sur l'échelle sociale, et que c'est a chacun de ces degrés qu'un préfet de police doit s'adresser pour obtenir les agents dont il a besoin. La police doit, en effet, se recruter partout ; dans tous les rangs de la société, depuis les plus élevés jusqu'aux plus infimes. Elle doit choisir ses agents parmi les meilleurs de chaque catégorie sociale. « Où prenez-vous vos secrets satellites? disait Louis XIV à Voyer d'Argenson. — Sire, répondait le lieutenant général de police, dans tous les états, mais surtout parmi les ducs et les laquais. 11 y a telles gens que je paie à raison de dix louis par heure et telles autres à raison de dix sous. »
L'immoralité a fait bien des progrès depuis le grand siècle, et la concurrence a bien fait baisser les prix ; mais la réponse de Voyer d'Argenson, pour être d'une liberté cynique, n'eu est
pas moins, encore aujourd'hui, une grande et trisle vérité.
Puisque la police de sûreté et la police secrète sont un ma) nécessaire dans tous les pays, une obligation indispensable pour la sécurité publique; puisqu'il faut avoir recours à des observateurs volontaires et à des gens qui font métier et marchandise de délation par vengeance, par besoin, par vice ou par passion, par esprit politique ou par goût, il faut faire de ces agents et de leurs polices un instrument protecteur pour la société, et jamais une agence de provocation contre elle, en faveur de quelques-uns. M. Caussidière a dit avec raison, dans ses mémoires : «La police de provocation est immorale; elle condamne à la baine et au mépris des citoyens le gouvernement qui l'emploie et tous ceux qui en font partie. » L'honorable M. Vivien avait dit avant lui : « La police politique, toujours recoramandablepar son but, peut encore êire estimable par ses moyens, quand elle se renferme scrupuleusement dans une observation passive; quand elle interdit sévèrement et punit sans pitié toute
provocation. Loin de déshonorer le magistrat qui la dirige, elle lui crée, après d'utiles et laborieux services, des titres incontestables à la reconnaissance publique. » M. Gabriel Delessert fut ce magistrat. Pour parvenir a ce but, pour triompher de tous les obstacles qui lui en empechaien t l'accès, il se multiplia chaque jour et chaque nuit, afin de surveiller par lui-même les ordres qu'il avait donnés et afin de suppléer, par une extrême vigilance, à ses agents ostensibles trop peu nombreux alors. Aussi, durant son préfectoral, la police sut, par-dessus tout, prévenir et moraliser. Nous avons vu des hommes, calligraphesémérites, venir proposer leur infernal talent de reproduction pour perdre des personnescompromises ; nous avons vu aussi des hommes venir offrir leur infâme courage pour frapper dans l'ombre ou pour faire disparaître, sous l'influence d'habiles toxiques, soit les adversaires, soit les ennemis importants du pouvoir. Mais nous n'étions plus au temps du moyen âge, au temps des célèbres empoisonnements du règne de Louis XIV et des criminel les débauches
de la régence. M. Gabriel Delessert chassa donc toujours ignominieusement de sa préfecture ces misérables pourvoyeurs de crimes elles menaça toujours, si jamais ils osaient lui renouveler leurs offres de service, de les livrer à toutes les rigueurs des lois. Si M. Gabriel Delessert ne fit jamais de la provocation, il fit encore bien moins de la police par le poison ou par le poignard. Sa police fut toujours honnête.
M. Gabriel Delessert reçut et écouta toujours avec une vive répugnance les agents secrets qui sont ainsi de deux sortes : 1° dénonciateurs bénévoles par vengeance ou par exaltation politique; 2° dénonciateurs salariés par suite de vices ou de convictions personnelles ; car son caractère franc et loyal se révoltait toujours à l'aspect et à la parole de ces caméléons, de ces prostitués politiques, bien que chacun, à l'entendre, fût toujours un bon citoyen, agissant dans l'intérêt général, et justifiât toujours pleinement sa conduite ou sa démarche à son point de vue particulier. Ainsi, Lucien de La Hodde dit à M. Gabriel Delessert, en lui demandant un em-
ploi : « La partie que je préférerais serait celle de la police secrète. Cette partie conviendrait à mon caractère et à l'activité de mon esprit, et les préjugés qui s'attachent à elle n'ont aucune puissance sur moi; car je crois que toute profession a sa moralité, et je ne pense pas que celle qui a pour objet d'assurer le repos du pays et des citoyens puisse être mésestimée des hommes sages qui ne regardent que la cause à travers les moyens. « Ainsi, Vidocq écrivait a M. Gisquet, préfet de police : « Lorsque vous m'avez honoré de votre confiance, vous m'avez accordé 1,000 francs par mois, étant resté seul pour vous servir. Vous avez réduit ce traitement h 750 francs. Aujourd'hui, je viens vous prier de vouloir bien avoir la bonté de me remettre comme par le passé. J'en suis vraiment digne. Pardonnez ma hardiesse; mais vous aimez la franchise, voilà mon excuse. »
Pour s'épargner le contact continuel de ses agents secrets, If. Gabriel Delessert les mit en rapport direct avec son secrétaire général et ne se réserva que l'audition des hommes les plus
importants. Qu'il nous soit permis de récrire, M. Gabriel Delcsserl eut tort d'agir ainsi, parce que tous les agents secrels se valent dans un moment donné; parce que nous avons vu souvent celui sur lequel on comptait le moins faire les dénonciations les plus vraies et les plus utiles; parce qu'un préfet de police doit recevoir luimême tous ses agents secrets, quelque confiance qu'il ail dans les fonctionnaires ou dans les employés qui l'entourent. En effet, un agent secret fera souvent au préfet une dénonciation qu'il ne fera pas à son délégué le plus intime; en effet, un regard, une intonation, un gesle, une question adressée à l'improviste et une réponse rendue sans réflexion, mettent souvent un préfet bien plus au courant de la vérité que tous les rapports revus et calculés qu'on lui adresse par la poste ou qu'on lui remet par un intermédiaire.
On a dit, avec autant de raison que de vérité : « La police de M. Gabriel Delessert a l'honneur d'avoir, non-seulemeut maintenu le calme des rues, depuis 1839, mais encore de l'avoir fait par les procédés les plus honorables.
11 était temps de mettre ordre à la manie furieuse des entrepreneurs de conspirations. C'était quelque chose d'odieux que le rôle de ces hommes leurrant d'espoirs impossibles de pauvres hères qui, un jour, sous le coup d'intluences diaboliques, se ruaient léle baissée sur la voie publique et s'y faisaient massacrer. Les affairesde juin 1842, les affaires de Lyon 1841 et 1844, les affaires de mai 1849, c'est toujours la même histoire : deux ou trois chefs jouant de leur personne , le reste s'éclipsant , et le peuple laissant par centaines sur le pavé les cadavres des siens. On parle de provocation, en était-il de plus impie? Imagine-t-on de piège plus sanglant que celui tendu à des ouvriers qu'un travail paisible avait rendus heureux, et que l'ambition de quelques forcenés poussait à la misère en attendant la prison ou la mitraille? Rien n'empêchait alors le gouvernement d'employer un système de douceur et de véritable conciliation, de faire preuve, même à l'égard de ses mortels ennemis, d'une politique toute d'humanité; rien n'empêchait d'essayer d'un système de police
digne d'un gouvernement paternel, c'est-à-dire de traiter l'anarchie par la méthode des dissolvants. M. Gabriel Delesserl le mit en pratique, et, depuis 1839 jusqu'en février 1848, celte horde de conspirateurs, levée par MM. Barbes, Blanqui et Martin Bernard, qui avait laissé tant de victimes sur le pavé ou dans las prisons, n'eut plus à regretter ni la vie ni la liberté d'un seul de ses membres *. »
M. Gabriel Delesserl voulut toujours que la police placée sous sa direction fût de prévoyance ; qu'elle s'attachât à prévenir les complots dès leur naissance, soit par des moyens persuasifs, soit par la répression immédiate, si c'était nécessaire; mais qu'on ne laissât point grossir, qu'on ne laissai poiut nourrir, comme on dit, une aiïaire, pour avoir la satisfaction et la gloire de prendre ensuite un plus grand nombre de conspirateurs. Si ses bonnes intentions, si ses rigides volontés n'ont pas toujours été complètement remplies comme il l'entendait, ce ne fut
1 Histoire des sociétés secrètes, par Lucien de La HoMe, in-8, page3î3 et 3S4.
assurément pas de sa faute. Il y apporta tous ses soins; mais il est bien difficile, malgré la plus giande attention, d'arriver toujours à temps pour retenir ou briser des agents qui veulent faire du zèle, et qui veulent quand même se mettre en évidence, dans le fol espoir d'être récompensés.
Il lui répugnait de punir, et il ne se soumettait à celte extrême nécessité qu'après avoir employé tous les moyens de conciliation que lui offraient son cœur et sa sagesse. Les hommes politiques, qu'en vertu de ses fonctions et de ses principes il a poursuivis, même avec le plus de vigueur, n'ont point oublié la bienveillance qu'il apportait dans l'exercice de ses devoirs, et toutes les faveurs qu'il leur accorda chaque fois qu'elles purent se concilier avec les exigences du service ou avec la sûreté de l'État. Sa confiance ne fut jamais trompée; leur reconnaissance et leur admiration lui furent toujours acquises; nous en avons eu des preuves irrécusables avant et après le 24 février 1848.
Mais, s'il n'aimait pas punir, il aimait, en re-
vanche, récompenser. Nous l'avons vu, pendant les premières années de son préfectoral, prendre un vif plaisir à distribuer, en présence des fonctionnaires de la préfecture et des nombreux amis des lauréats, les médailles d'honneur méritées par les courageux citoyens de son département. Ces distributions faites ainsi avec solennité, par le préfet en costume, rehaussaient encore la récompense accordée, et, tout en devenant une source d'émulation pour les spectateurs de ces touchantes cérémonies, elles popularisaient dignement, en outre, le nom du préfet de police et la magistrature austère dont il est revêtu. Ne craignons pas de l'avouer ; nous avons vu avec peine M. Gabriel Delessert renoncer, à cause de ses trop nombreuses occupations, à ces distributions ofûcielles et publiques, et les laisser accomplir par de simples chefs de bureau de la manière la plus modeste et la plus privée; car l'honneur commande l'honneur. Aussi nous avons la certitude que tout préfet qui continuerait l'œuvre commencée par M. Gabriel Delessert en retirerait considération, sympathie et re-
connaissance, parce que, quoi qu'on dise, le peuple, plus que loule autre classe de la société, a la mémoire du cœur.
Par son début de maître k la préfecture de police, M. Gabriel Delessert fit voir au roi qu'il était digne de l'auguste récompense dont il venait d'être l'objet et d'occuper longtemps le poste difficile qui lui avait été confié. Louis- Philippe, afin de seconder les intentions généreuses de son nouveau préfet et pour lui donner plus de poids et d'influence sur l'opinion publique, nomma, par ordonnance royale en date du 5 octobre 1836, M. Gabriel Delessert conseiller d'État en service extraordinaire, et l'autorisa à participer aux travaux des comités et aux délibérations du conseil pour les affaires concernant la ville de Paris et le département de la Seine.
Cette prompte distinction fut pour M. Gabriel Delessert un aiguillon de plus au travail. Il disait comme les hommes consciencieux : « Faveur oblige. » Aussi ne le vit-on jamais, ainsi que bien des gens, faire des hauts emplois qui lui furent conférés une honteuse et déplorable sinécure;
tout au contraire, il y consacra sans cesse son intelligence, son ardeur et ses forces.
Sans qu'il nous soit besoin de chercher dans les temps actuels, l'histoire nous fournit beaucoup de preuves de l'existence de ces magistrats fainéants. C'est grâce à la persévérante incurie de ses premiers édiles que la ville de Paris a eu à déplorer, pendant des siècles, les ravages des débordements de la Seine et ne leur a opposé que des processions de reliques, des prières et des bénédictions. Aussi, en 1206 et en 1296, des inondations extraordinaires abattent les ponts avec les maisons qu'ils portent et abîment les moulins qui les entourent ; le petit Châtelet est renversé par les eaux ; les maisons des rues de la Cité sont envahies jusqu'au deuxième étage; en 1408, l'inondation détruit encore le petit et le grand pont, le pont Neuf et le pont Saint- Bernard; ellecontrainlles membres du parlement à suspendre leurs séances au Palais et à les tenir à l'abbaye de Sainte-Geneviève; en 1616, les débordements de la Seine font encore de grands ravages, quoique, depuis longtemps déjà, Paris
possède quelques remparts élevés contre l'envahissement de ses eaux.
Les flots de la Seine semblent ne savoir pas plus que les habitants de Paris couler continuellement en paix une existence douce et tranquille, et avoir besoin, comme eux, de briser de temps en temps leurs entraves et de révolutionner le pays.
Au mois de décembre 1836, la crue soudaine de la Marne et de la Seine jette la désolation dans plusieurs quartiers riverains du fleuve. Les quais n'étant pas partout encore, comme ils le sont aujourd'hui, une digue presque assurée
contre l'inondation, les eaux envahissent les rues, les maisons et les chantiers; les grands bateaux, qu'on n'a pas eu le temps de garer, menacent de couler à fond ou, en venant se jeter sur les piles des ponts, de les obstruer et de les abattre. M. Gabriel Delessert se hâte de visiter les différents points de Paris que la Seine a remplis de ses eaux orageuses. 11 précède partout les inspecteurs de la navigation et les commissaires de police; il leur apprend à braver
le danger, par l'exemple qu'il leur donne, en marchant calme dans les endroits les plus périlleux. Tanlôl il apparaît Iraversant à cheval des quais où il y a plus de quatre pieds d'eau, tantôt on le voit, en bateau, abordant des fenêtres au premier élage de beaucoup de maisons pour porter des secours aux malheureux inondés. Partout il ordonne, il encourage, il récompense. Sa présence est de tous côtés saluée comme un bienfait, et s'il ne peut pas, ainsi que Moïse, commander aux flots en courroux de se retirer devant lui, par les mesures efficaces qu'il prescrit, par les ordres utiles et prompts qu'il donne, il arrête du moins l'envahissement des eaux et diminue les dangers que présente partout cet effroyable fléau.
M. Gabriel Delessert ne s'en tint pas dans cette circonstance à faire acte de dévouement et de courage, il fil aussi preuve de bon administrateur en excitant son collègue, le préfet de la Seine, a continuer avec persévérance et promptitude la construction des quais et des parapets qui manquaient aux rives du fleuve et qui étaient
sollicités si vivement par les habitants voisins.
La tentalive avortée île Strasbourg mit encore en lumière la fermeté du magistrat qui remplit fidèlemen t son devoir et le caractère de l'homme du monde qui sait tempérer la rigueur de sa mission par l'urbanité de ses manières, par la forme de ses procédés. M. Gabriel Delessert fut un modèle en ce genre. Il ne sépara jamais ces deux puissants moyens d'action qui font la véritable force du préfet de police, et qui, en rehaussant ses pénibles fonctions aux yeux du public, le rehaussent aussi dans la pensée de ses amis comme dans l'opinion de ses adversaires politiques.
On sait qu'enfermé dans la citadelle de Strasbourg aussitôt après celle malheureuse tentative, le prince Louis-Napoléon attendait l'instant où il devait comparaître devant les tribunaux, lorsqu'une voiture s'arrêta, le 9 décembre 1836, au soir, pour l'emmener et le conduire à une destination inconnue. Le prince a décrit les phases diverses de ce transfèrement de Strasbourg à Lorient, dans une lettre qu'il adressa a la reine Hottense, sa mère. Ces détails sont un
véritable document historique. Le prince rapporte qu'on le prévint seulement qu'il allait êlre conduit dans une autre prison; qu'il sortit de sa chambre, et qu'il trouva dans une pièce voisine le général commandant 1* division et le préfet du Bas-Rhin, qui remmenèrent dans leur voilure sans lui dire où on le conduisait. Le prince insista pour qu'on le laissât avec les compagnons de son entreprise, mais ce fut en vain. Les ordres du gouvernement étaient formels ; il n'y avait qu'à obéir. Il dut se résigner à son sort. Arrivé à l'hôtel de la préfecture de Strasbourg, le prince trouva deux chaises de poste; il monta dans l'une avec M. Cuinat, commandant de la gendarmerie de la Seine, et avec M. le lieutenant Tbiboutot. Dans l'autre voiture, il y avait quatre sous- officiers de l'arme. Les deux officiers étaient deux soldats de l'Empire; ils eurent toutes sortes d'égards pour le prince pendant son voyage vers la capitale. Le 11 décembre, àdeux heures du matin, le prince Louis- Napoléon arriva dans la cour de la préfecture de police. M. Gabriel Delessert l'attendait. La
réception fut froide, mais bienveillante. Le préfet appril au prince qu'il allait repartir dans deux heures pour Lorient, et que de là il passerait aux Étals-Unis sur une frégate française. Le prince fit connaître à M. Gabriel Delessert le désespoir qu'il avait de ne pas pouvoir partager le sort de ses compagnons d'infortune. 11 se plaignit de ce qu'on l'avait enlevé de Strasbourg sans lui avoir fait subir un interrogatoire général, et de ce qu'on lui ôtait ainsi les moyens de déposer de faits favorables aux accusés de sa cause; mais M. Gabriel Delessert ayant des ordres ponctuels à exécuter et les protestations du prince ayant dû échouer aussi forcément à Paris qu'à Strasbourg, le prince Louis -Napoléon prit la résolution d'écrire au roi Louis-Philippe et demanda au préfet de vouloir bien se charger de faire parvenir ses doléances au souverain. M. Delessert y consentit volontiers, et, comme toujours, il tint, le lendemain matin, sa parole.
Une collation avait été servie pour le prince, dans la grande salle à manger de la préfecture, dans cette même salle où, presque tous les ma-
lins, M ,u Cécile et M. Edouard Delesseri, jeunes enfants du préfet, venaient s'ébattre et prendre avec M"* Eugénie de Montijo, leur amie, des leçons de gymnastique sous l'habile direction de M. Delestrée, alors sous-officier au bataillon des sapeurs- pompiers de Paris et aujourd'hui capitaine au même corps.
Le prince ne voulut point accepter celte collation. Il ne prit que quelques biscuits et un verre de vin de Champagne qui lui furent apportés dans le salon rouge 1 de la préfecture, où il attendit patiemment le moment de son départ.
Après deux heures de repos pris ainsi dans le salon du préfet, le prince quitta la capitale et fut conduit à Lorient sous bonne escorte.
L'importante et délicate mission que M. Gabriel Delessert accomplit en celte mémorable circonstance lui fut doublement douloureuse : fc magistrat, il venait d'exercer ses sévères fonctions contre le neveu de l'Empereur, dont le
• * Ce salon, ainsi appelé a cause «le la couleur de sa tenlure et
de son ameublement, précédait le cabinet du pn'Tet el venait après le sabn d'attente. Il n'en reste plus de traies 5 présent.
Digitizet
nom seul est le symbole de la grandeur de la France moderne; citoyen, il venait de revoir dans la condition extrême de prisonnier le fils d'une reine qui l'avait accueilli autrefois dans ses voyages avec une exquise et rare bienveillance, ce fils qu'il avait connu tout enfant et pour lequel il avait eu de si douces et de si gracieuses paroles, de si tendres et de si bons sentiments.
M. Gabriel Delessert n'en était qu'à la première épreuve que le destin lui avait imposée.
La descente du prince Louis-Napoléon dans la petite anse de Wimereux, près de Boulognesur-Mer, qui eut lieu le 6 août 1840, et la fâcheuse échauffourée qui s'en suivit, offrirent à M. Gabriel Delessert la nouvelle occasion de faire connaître au prince la noblesse de son caractère, et au gouvernement l'intelligente habileté du préfet.
Effectivement, le 12 août 1840, entre minuit et une heure du malin, deux berlines de voyage attelées chacune de quatre chevaux de poste, et escortées de huit gendarmes de la Seine, arrivèrent par le quai des Orfèvres à la préfecture
de police; elles venaient de la citadelle de Un m. Dans la première de ces voilures se trouvaient le prince Louis-Napoléon, M. Lardenois, lieutenant-colonel de la garde municipale, et deux gardes du même corps. Le prince paraissait triste et abattu ; le sort de ses compagnons politiques le préoccupait bien plus que sa propre fortune. M. Gabriel Delessert l'attendait celte fois encore. A peine descendu dans la cour de la préfecture, le prince lui fut présenté et se félicita de retrouver, pour préfet en exercice, le fonctionnaire si juste et si bienveillant dans l'accomplissement de ses devoirs, l'ami de sa famille, qui savait ne point oublier le temps passé tout en sachant si bien remplir, avec fermeté et droiture, les sévères exigences du temps présent. Après quelques paroles ainsi échangées, le prince fut conduit à la Conciergerie, par la voie de communication qui existait alors entre les cours de la préfecture de police et celte maison de justice '. Le prince fut placé dans la meilleure
Le prince Louis-Napoléon est eniré le 42 août 4840 à la Conciergerie, il en est sorti le 26 septembre suivant.
chambre de la prison, dans la chambre de l'inspectrice du quartier des femmes, et il y demeura tout le temps de sa détention. Le comle de Saint- Leu, père du prince Louis-Napoléon, se plaignit à cette époque, par une lettre publiée dans les journaux, du choix fait de cette chambre qui avait été précédemment affectée à l'assassin Fieschi. M. Gabriel Delessert fut très-ému de ces plaintes. Il en fut d'autant plus vivement peiné qu'il avait toujours conservé pour le nom de Napoléon un culte religieux et une admiralion profonde. Il ne pouvait donc pas entrer dans sa pensée de vouloir flétrir ce nom par un triste rapprochement, quand il venait de contribuer par son influence dans les conseils du roi à la glorieuse décision qui faisait revenir en France les cendres de l'Empereur.
M. Gabriel Delessert répondit le 2 septembre 1840, dans le Moniteur universel, que la pièce où. était détenu à la maison de justice le prince Louis- Bonaparte avait effectivement servi à Fieschi, mais que c'était bien à tort qu'on cherchait dans cette fâcheuse coïncidence un reproche à adresser
à 1 autorité; que l'ancien ne chambre de Fieschi avait subi depuis quelques mois une transformation complète; qu'elle avait été donnée, comme le logement le plus salubre et le plus convenable, à l'inspectrice du quartier des femmes, et que c'était seulement sous ce double rapport que cette inspectrice en avait été dépossédée à l'arrivée du prince. On a dit qu'une considération bien acquise est un bouclier sur lequel s'émoussent les traits de la calomnie et des passions. La vie de M. Gabriel Delessert est une nouvelle preuve de cette vérité. Sa justification fut unanimement accueillie par l'opinion publique.
Dans les deux circonstances critiques qui amenèrent le prince Louis-Napoléon à la préfecture de police, M. Gabriel Delessert sacrifia ses anciens souvenirs et ses sentiments personnels aux exigences de son opinion et aux obligations de sa place. 11 savait, par son cœur et par sa mémoire celte pensée morale de son frère Benjamin : « Celui qui accomplit entièrement ses devoirs, quelques sacrifices qu'ils paraissent exiger, trouve toujours en lui-même sa juste
récompense. » M. Gabriel Delessert fut constamment fidèle à cette maxime, et il fut sans cesse soumis aux bons exemples et aux sages leçons de ce frère bien -aimé.
Puissent tous les fonctionnaires, nous disait dernièrement M. le comte de Morny, ressembler à H. Gabriel Delessert, et savoir dans de telles occasions accomplir, de même que lui, leur pénible mission avec cet esprit de bienveillance, de juslice et de fermeté qu'il sut toujours si bien allier! puissent-ils, ainsi que lui, se montrer avec ce caractère chevaleresque et cette noblesse de langage et de forme dont son existence administrative restera comme le véritable et parfait modèle!
À celte époque, le préfet de police n'avait pas le temps de jouir des douceurs de la villégiature ou de se complaire dans un doux et paisible repos. Le parti républicain conspirait sans cesse, et la préfecture le surveillait sans cesse activement pour déjouer ses terribles menées. M. Gabriel Delessert était presque continuellement sur pied et les employés de son cabinet se couchaient rarement aussi dans leur lit. Le Ira-
vail était incessant et encore fallait-il l'accomplir au milieu d'émotions toujours graves et presque toujours nouvelles. Tanlôt des agents venaient annoncer qu'on allait mettre le feu aux quatre coins de Paris, que la garde nationale, se rendant en armes aux mairies serait assassinée isolément, et que, dans l'épouvante générale, la préfecture de police serait prise d'assaut et brûlée ; tantôt les rapports apprenaient que le préfet devait être enlevé sur la voie publique au moment où il ferait sa tournée quotidienne dans les rues de Paris ; tanlôt des dénonciations précises faisaient savoir que tel jour, à telle heure, le préfet et les employés du cabinet devaient être poignardés , les employés sur la voie publique en se rendant à leurs bureaux, et le préfet dans ses appartements mêmes, par un hardi affîdé.
On se préoccupait d'abord un peu de ces menaces politiques, mais, entraîné par le travail et dominé par l'exemple que donnait M. Gabriel Delessert, on les oubliait aisément. En effet, il ne continuait pas moins à sortir à pied ou à cheval dans Paris, à veiller ou à dormir dans son
hôtel sans aucune précaution pour sa personne.
Les coryphées des partis ne s'en tenaient pas seulement à vouloir inquiéter par des on-dit et par desourdes rumeurs la préfecture depolice, ils s'amusaient encore,comme des enfants terribles, à faire toutes sortes de niches au pouvoir ou au préfet. Un jour on adressait des lettres à M. Gabriel Delessert pour lui seul, contenant de petits pétards fulminants et qui faisaient explosion quand on ouvrait ces lettres; ou bien c'était un dessin sous enveloppe représentant un homme pendu à une potence et ayant pour légende : Tu seras ainsi demain; un autre jour, c'était une machine infernale qu'on avait découverte, et que M. Delessert voulait avoir le périlleux honneur de démonter sans la faire partir; ou bien c'était une caisse offerte au roi ; et que le baron Athalin renvoyait prudemment au préfet de police. Nous nous rappelons parfaitement cette caisse; elle avait poursuscription : Au Roi... à lui-même, et la lettre qui l'accompagnait annonçait l'envoi d'une couronne enrichie de diamants trouvée en pays étranger : on priait le roi d'ouvrir lui-
même ce coffre, pour qu'il eut toul le plaisir de la surprise. A l'aide d'un ciseau, d'un tournevis et d'un marteau, M. Gabriel Delessert sépara les planches du couvercle, et trouva, au lieu d'une couronne en pierreries, des serpents à sonnettes engourdis et couchés dans une couverture. Que signifiait cet envoi? Etait-ce une simple mystification ? Était-ce un nouveau genre d'attentat dirigé contre le souverain? Était-ce le symbole dcsEuménides, rappeléà Louis Philippe pour l'engager à devenir un roi vengeur? On ne le sut pas. M. Gabriel Delessert, après avoir examiné à loisir les dangereux dormeurs, replaça les ais enlevés, et fit envoyer cette redoutable caisse aux administrateurs du Jardin des Plantes. Il s'occupa peu de connaître les auteurs de ces pasquinades politiques; il avait mieux à faire, il avait à surveiller les véritables conspirateurs.
M. Gabriel Delessert eut le rare privilège, h une époque où la presse était une redoutable puissance , d'échapper , plus que tout autre homme d'État, à la censure et aux attaques des journaux. D'abord, parce que sa conduite poli-
tique et son caractère privé n'y prêtaient point, et, ensuite, parce que, toujours fort de son droit lorsque, par hasard, on l'attaquait, il s'empressait de répondre à ses détracteurs avec toute la bienveillance et toute la franchise qu'inspire la vérité. Nous ne pouvons nous empêcher de citer la lettre que M. Gabriel Delessert écrivait, le 1" avril 1837, au rédacteur en chef du journal le Courrier Français, tant cette lettre peint le cœur de l'homme, la déférence du fonctionnaire pour la liberté de la presse et la crainte et le respect du citoyen pour l'opinion publique.
« Monsieur le Rédacteur , « Un journal a rendu compte d'une manière inexacte d'un accident occasionné, mercredi, par ma voilure, dans la rue Montmartre. D'abord, je n'ai pas cru devoir répondre à cette allégation isolée; mais différentes feuilles reproduisant aujourd'hui le même récit avec des circonstances également inexactes, je viens réclamer de votre impartialité l'insertion des explications suivantes, qui rétablissent l'exactitude des faits.
a II est vrai que ma voilure, dans laquelle je ne me trouvais pas alors et malgré la récommandation constante faîte à mon cocher de conduire doucement ses chevaux, a renversé un homme qui se trouvait sur son passage, et qui avoue lui-même ne pas avoir fait attention aux avertissements de mon domestique; mais cet homme n'a pas eu heureusement la jambe cassée ; il n'a pas môme été blessé. Il a seulement éprouvé une contusion qui n'aura aucune suite. C'est à tort que l'on prétend qu'il a fallu l'intervention de la foule pour empêcher mon cocher de continuer sa route. La personne qui se trouvait dans ma voiture 1 a immédiatement donné l'ordre au cocher de s'arrêter, et elle n'a eu qu'à se louer des égards que lui ont témoignés les spectateurs de cet accident. Elle a fait prodiguer à l'homme qui avait été renversé tous les soins que réclamait cette triste circonstance et elle l'a fait aussitôt reconduire a son domicile.
C'éuil M*« Gtbri. l Deleswrl.
« Hier, en allant elle-même visiter le ma* Jade, celle personne a eu le contenlemenl d'apprendre qu'il se trouvait dans un état complètement satisfaisant. Il se nomme M. Perreau, et il demeure rue du faubourg Saint-Martin* n° 41.
« Voilà, Monsieur le Rédacteur, le récit exact de ce qui s'est passé* J'éprouve déjà un chagrin trop véritable du fait en lui-même pour que je ne voie pas encore avec peine qu'on cherche à en exagérer les conséquences et h lui donner une couleur fâcheuse.
« C'est ce motif qui me fait insister pour l'insertion de ma lettre, et je l'attends de votre loyauté*
« Agréez, etc.,
« Le Conseiller d'État, Préfet de Police ,
c Gabriel Delesserl. »
Celte lettre arrêta les plaintes systématiques des journaux , et en confondant le mensonge de leurs rédacteurs mit encore en relief le carac*
1ère loyal et bon de M. Gabriel Delessert. Dans une circonstance bien autrement importante et dont les conséquences furent des plus cruelles et des plus déplorables, M. Gabriel Delessert avait eu déjà à souffrir les attaques et les récriminations de la presse. Cette fois, il eut une peine tellement vive du malheur qui venait de frapper quelques-uns de ses concitoyens et des articles malveillants qui déversèrent tous les torts sur son administration, que pendant près d'une semaine il en perdit l'appétit, et que tous les récits des journaux, qu'il eut néanmoins le' courage de lire, lui torturèrent longtemps le cœur et l'esprit. Nous voulons parler de l'événement qui eut lieu à l'occasion du mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin, célébré le 30 mai 1839, à Fontainebleau, et qui se produisit si funestemenl le jour de la fêle donnée à Paris, le 14 juin suivant.
On se rappelle l'enthousiasme et l'éclat de cette fête ; on sait dans quel ordre admirable elle se passa jusqu'à onze heures du soir ; mais
ce qu'on ne sait pas ce sont toutes les conférences les plus minutieuses que M. Gabriel Delessert eut avec le ministre de 1'inlérieur elle préfet de la Seine pour répandre la foule sur les divers points de la capitale en disséminant les réjouissances publiques à la barrière du Trône, aux Tuileries, aux Champs-Elysées et au Champ de Mars. Toutes les mesures d'ordre, toutes les dispositions dans l'intérêt de la sûreté publique avaient été longuement calculées et prises.
Partout les agents de l'autorité veillaient avec un soin et un zèle infatigables. M. Gabriel Delessert, ainsi qu'un chef d'armée qui, le jour d'une grande affaire, a fait prendre position à toutes ses troupes, attendait avec confiance, mais cependant avec une vive émotion, l'issue des deux feux d'artifice et la fin de la fêle. Les rapports qui lui arrivaient, de quart d'heure en quart d'heure, lui annonçaient que tout se passait sans trouble et sans accident et lui faisaient espérer que la journée se terminerait aussi bien qu'elle avait commencé, lorsqu'un peu après onze heures du soir, il apprend, par
des agents accourus en toute hâte, que la foule qui remplissait le Champ de Mars et qui avait constamment applaudi au spectacle du feu d'artifice s est portée en masse vers une des grilles avoisinant l'École militaire, que la voie a été trop resserrée, que l'entassement du public a été effroyable, qu'une femme s'est évanouie dans celte affreuse mêlée, et que plusieurs personnes, s'étanl heurtées sur son corps tombé à terre, ont été écrasées ou asphyxiées par un torrent de monde.
M. Gahriel Delessert fut au désespoir quand il connut ce désastre, quand il sut que 24 personnes avaient été étouffées et que 20 autres avaient été blessées dans cet étroit passage. 11 se rendit aussitôt à l'École militaire et à l'hôpital de la rue Saint-Dominique, où avaient été transportés les blessés, pour leur offrir des secours et des consolations, et il alla ensuite ren*» dre compte au roi de ce lamentable événement. C'est en versant des larmes que le roi Louis- Philippe et le prince royal apprirent cet affreux malheur, c'est aussi avec une profoudeel dou-
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loureuse émotion que madame la duchesse d'Orléans reçut la nouvelle de cet événement. Elle vit dans cette catastrophe, arrivée à l'occasion de son mariage, un funeste rapprochement avec le déplorable sinistre qui avait eu lieu lors du mariage de Marie-Antoinette et du Dauphin; et de celte similitude d'accidents, elle en tira pour elle un lugubre et fatal pronostic que la Providence, dans ses impénétrables décrets, s'est chargée de justifier : le duc d'Orléans est mort accidentellement en 1842; le comte de Paris a perdu, en 1 848, la couronne de France, et la duchesse d'Orléans, cette femme respectée et honorée par tous les partis 1 , vient de mourir, jeune encore, dans l'exil î
Les journaux politiques exploitèrent ce grave événement et le présentèrent sous les couleurs
1 En 4 849, îles agents avaient trouvô, dans une perquisition faite chez un individu, six cartons remplis de lettres adressées a madame la duchesse d'Orléans et voléea dans le sac des Tuileries Ces lettres étaient des protestations hyperboliques d'admiration, de reconnaissance et de dévouement jusqu'à la mort pour la famille d'Orléans et la révolution de Juillet, écrites par un grand nombre de hauts personnages français de tous les états, et qui avaient oublié leurs promesses et leurs serments à l'apparition de la Ré-
les plus fausses et les plus noires. Les uns portèrent le nombre des morts à 100 ; les autres à 135 et de plus crédules ou de moins véridiques à 300. On reprocha au préfet de police l'article xu de son ordonnance du 1 2 juin 1837, au sujet de cette fête ; on prélendit que la plupart des agents avaient été concentrés sur les Tuileries, et que les autres points avaient été presque dégarnis de troupes et de sergents de ville ; on prétendit que la garde municipale n'avait pas fait son devoir ; on prétendit que des malfaiteurs avaient arraché les bijoux et les vêtements des femmes compromises dans ce tumulte, et que celles qui avaient été renversées sur le sol avaient été grossièrement insultées ; on prétendit, enfin, que les personnes qui avaient péri portaient des traces de strangulation, qu'elles
publique. Elles étaient des plus curieuses. H. Rébittol, préfet de police, fil annoncer a M. Asseline, ancien secrétaire des commandement de madame la duchesse d'Orléans, qu'il tenait ces cartons à la disposition de la duebesse, et il le pria de vouloir bien lui demander ce qu'il devait en faire. La réponse de la duchesse d'Or-
éans fut aussi courte que noble : « Rrùlcz Imites ces lettres ; ne montrons pas au monde un tel scan laie ; pardonnez-leur comme je
eur pardonne. ■
avaient eu les oreilles arrachées et qu'elles avaient eu les doigts coupés.
Toutes ces assertions étaient mensongères et malveillantes; il n'y avait pas eu de délit ou de crime commis ; les agents avaient rempli fidèlement et patiemment leur longue et pénible mission; la garde municipale avait fait habilement et ponctuellement son devoir, et M. Gabriel Delessert, moins que tout autre, n'avait point failli dans le sien. Mais tout est hasard avec la multitude dans les fêtes publiques ; aussi les meilleurs préfets de police ne peuvent pas plus, ces jours-là, commander à la foule et promettre de garantir leur ville et leurs administrés contre ses brusques et subites bourrasques, que les meilleurs capitaines de vaisseau ne peuvent commander à la mer et promettre de garantir leurs navires et leurs matelots contre ses vagues courroucées et ses périlleuses tempêtes. M. Gabriel Delessert n'eut rien à se reprocher dans cette triste journée. Seulement la fortune ne le seconda pas, cette fois, dans son zèle et dans son habileté.
Si M, Gabriel Delessert parcourait ions les ' jours à pied ou à cheval la plupart des rues de la capitale pour savoir au juste ce qui se passait dans Paris et ce que la grande ville pouvait désirer, soit en sûreté, soit en propreté, soit en clarté, c'est qu'il ne s'en rapportait pas complètement au zèle, à l'intelligence et à la véracité do ses agents, c'est qu'il voulait voir tout par lui-même, c'est qu'il voulait que tout service eût son contrôle, c'est qu'il croyait, avec raison, que le sien valait encore mieux que celui des autres. Aussi rien n'échappait à son coup d'œil, à son examen. Son attention se portait tour à tour sur l'éclairage, sur l'arrosement, spr le bris des glaces, sur l'enlèvement des neiges et des boues, sur les rondes de nuit et de jour. L'hygiène publique fut l'objet de ses soins tout particuliers; il porta sa constante sollicitude sur les sophistications nombreuses des objets de première nécessité et dont la classe ouvrière fait, plus que toute autre, un usage habituel. 11 fut le premier préfet de police qui commença à sévir régulièrement et
sévèrement contre les délinquants en matière de falsification, et qui fit mentionner, après les jugements, leur nom et leur adresse dans les journaux. Les exemples suivants serviront d'appui aux assertions que nous venons d'avancer.
Au commencement de l'hiver rigoureux de 1836, des vols et des attaques nombreux sont commis dans les rues de Paris, et les journaux étiraient encore la population parisienne par leurs récits exagérés. M. Gabriel Deiessert résout, pour empêcher la continuation de ces attaques et de ces vols, et pour calmer les appréhensions du public , d'organiser des rondes spéciales de nuit. De nouveaux sergents de ville sont aussitôt institués à cet effet, Secondés par les agents du service de sûreté et par de fortes brigades de la garde municipale, ils font, à partir du 16 janvier 1837, des patrouilles combinées de telle sorte que, toutes les demi-heures, l'une ou l'autre de ces patrouilles peut passer sur les voies les plus désertes et les plus exceutriques de Paris. Ces rondes arrêtèrent, en moins d'un
mois, un grand nombre de malfaiteurs, el la capitale fut promptement rendue à la tranquillité. M. Gabriel Delesserl sut ainsi, dès son enlrée à la préfecture de police, s'attirer le contentement général et se bien poser dans l'esprit de toutes les classes de la société.
Le 6 janvier 1837, la glace et la neige couvraient toute la surface de Paris 1 . M. Gabriel Delessert appelle à lui les moyens les plus sûrs pourrenlèvementdeceseauxglacées.Plusdebuit cenls tombereaux et plus de trois mille ouvriers sont occupés, jour et nuit, au bris et au transport des glaces et des neiges ; mais il reconnaît tout de suite que les dépôts immenses qui en sont fails sur les quais, sur les boulevards el sur les voies spacieuses, et que tous les détritus
« Depuis «830, il n'était jamais tombé autant de neige a Pans. On reconnut qu'il y en avait six pouces de hauteur, et Ton calcula qu'en réduisant même à un décimètre ces six pouces de neige, et l'étendue de la capitale en rues, places, quais, etc, produisant plus de 3 millions de mètres carrés, il y avait encore une mris-e de 300,000 mètres cubes de neige à enlever. On supputa aussi que, chaque tombereau cubant, en terme moyen, un mèire 13 centimètres, et faisant quatre voyages dans une journée, il aurait fallu 68,000 voilures pour faire cet enlèvement en un jour.
qu'ils contiennent sont encore des causes permanentes d'insalubrité, ainsi que des éléments fâcheux de malpropreté. Il fait alors essayer une machine déversoir qu'on lui propose, et qui précipite en quelques secondes dans la Seine les glaces et les neiges que lui apportent directement les tombereaux. Celte machine, reproduite sur divers points des deux rives du fleuve, rend les meilleurs services par son emploi rapide, et remet comme par enchantement les rues de Paris dans leur état normal. On félicita M. Gabriel Delessert de son heureuse initiative, on félicita aussi, pour son ingénieuse invention, M. Andraud, alors inspecteur général du nettoiement de Paris, et aujourd'hui ingénieur distingué, sur les plans duquel le nouveau pont Saint-Michel vient d'être si rapidement et si habilement reconstruit. .
Dans une de ses tournées nocturnes, il remarque que l'éclairage de la ville laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l'intensité de la lumière, et surtout du nombre des becs éclairants. 11 ordonne une prompte étude et un
protnpt remède pour parer à ces imperfections. Le rapport demandé ne se fait pas attendre.
t ii mis, jusqu'à ce jour, ou n'allumait, dans les rues de Paris, qu'une lanterne sur deux. L'éclairage des voies publiques très-larges, telles que les quais, les places et les boulevards, était presque généralement suspendu ; mais il arrivait souvent que, la lumière céleste étant subitement interceptée, soit par les nuages, soit par le brouillard, une partie de la ville restait dans l'obscurité. M. Gabriel Delessert, qui avait remarqué ce grave inconvénient, le fait cesser en ordonnant, le 1 er janvier 1838, que, pendant les deux premiers et les deux derniers mois de Tannée, sans distinction des jours de lune, toutes les lanternes seront désormais allumées dans les rues et sur les boulevards du centre, et que, de deux lanternes, on en allumera une sur les autres boulevards et sur les places et les quais éloigné» du grand foyer de la circulation parisienne. Cette utile amélioration fut un bienfait pour les habitants de la capitale et un
Dans les temps de lune, et sauf quelques excep-
obstacle de plus aux crimes et aux déprédations des malfaiteurs.
On lui signale la maison de santé du faubourg Saint-Denis, dite hospice Dubois, comme offrant dans son ensemble un caractère d'insalubrité capable de compromettre la vie des malades.
M. Gabriel Delessert s'y rend immédiatement avec plusieurs membres du conseil municipal du département, et avec des fonctionnaires de l'administration supérieure des hôpitaux. Il visite celte maison dans tous ses «Mails, et il se convainc que la plainte qui lui a été adressée est calomnieuse, que cet établissement philanthropique est on ne peut mieux tenu sous le triple rapport de l'hygiène, du traitement et de la nourriture des malades.
On lui parle des moulins à farine qui viennent d'être construits sur la chute des eaux du canal de Saint-Maur, près Paris, comme pouvant entraver la marche des eaux nécessaires à la consommation de Paris ; il monte h cheval et va juger par lui-même du danger que présente cette usine : il n'en trouve aucun; il reconnaît
qu'on l'a irompé, et, bien loin d'adresser des reproches aux propriétaires de cette meunerie, il est heureux, après l'avoir visitée dans tous ses détails, de pouvoir les féliciter sur leur bel établissement et sur les services qu'il doit rendre à la boulangerie et à la consommation du déparlement de la Seine.
Des plaintes sout adressées au préfet de police sur le mauvais étal de quelques bains froids établis sur la Seine. Le lendemain même de l'envoi de ces dénonciations, M. Gabriel Delessert visite, avec M. Rieublanc, chef de la deuxième division de la préfecture, et avec M. Dumoulin, inspecteur général de la navigation, tous les bains froids, depuis Bercy jusqu'au pont de la Concorde. Il s'assure ainsi que ces utiles établissements sont bien lenus, et qu'ils olfrent pour les baigneurs tous les avantages et toutes les précautions qui leur sont nécessaires.
Pendant les forles chaleurs de l'été de 1842, M. Gabriel Delessert passe, un malin, sur le quai du Jardin des Plantes. Il sent les odeurs
poignantes et fétides produites par le séjour des bêtes fauves et des animaux féroces enfermés dans ce parc. Il questionne un habitant du quartier, et il apprend de lui que non-seulement ces odeurs inquiètent et indisposent tous les voisins de ces hôtes incommodes, mais encore que l'on craint l'exhalaison des cadavres qui servent aux études des élèves en médecine et au cours d'anatomie professé au Jardin des Plantes par M. Serre, membre de l'Institut et médecin en chef de l'hôpital de la Pitié. Rentré dans son cabinet, M. Gabriel Delessert donne des ordres pour que les loges et les fosses des animaux soient tous les jours nettoyées et lavées, et que les études anatomiques, ainsi que le cours qui en est l'objet, soient suspendus pendant tout le temps des chaleurs.
Un autre jour, passant dans un quartier populeux, M. Gabriel Delessert voit venir à lui une pauvre femme qui porte un pain sous son bras. Elle lui paraît malheureuse et elle lui inspire un vif intérêt ; il l'interroge sur sa situalion et sur sa famille, et il lui remet un secours;
puis, jclant son regard sur le pain qu'elle vient d'acheter, il lui demande si son boulanger est bienveillant pour la classe ouvrière ot s'il vend à bon poids. La pauvre femme lui dit la trop exacte vérité : ce boulanger trompait ses acheteurs. Le lendemain de cette rencontre, tous les boulangers de Paris étaient visités exlraordinairement par les commissaires, et plusieurs d'entre eux étaient mis en contravention.
EnGn, le petit chien d'une dame de sa connaissance mord à la jambe un de ses amis. On fait venir un médecin, une des sommités delà science ; on le consulte, et il dit que cette morsure n'offre aucun danger ; cependant, il prescrit quelques médicaments propres à la cir* constance. M. Gabriel Delessert, qui voit ce médecin dans ses visites, cause avec lui et apprend que la rage peut se produire chez les animaux et chez l'homme aussi bien en hiver qu'en été. Il appelle aussitôt sur cette grave question le sérieux examen du conseil de salubrité. L'opinion du doctenr est reconnue par ce conseil pour très-juste et très-vraie, et, quelques
jours après, une ordonnance de police prescrit des mesures de précaution afin de prévenir la rage des animaux, causée par les grands froids comme par les grandes chaleurs.
Ainsi, en tout temps et partout, M. Gabriel Delessert était l'homme de l'observation, le magistrat songeant sans cesse à ses fonctions préfectorales, et se faisant toujours un devoir de faire tourner au profit de ses administrés les améliorations utiles de l'expérience comme les progrès de l'esprit humain.
Malgré tous ses travaux extraordinaires, M. Gabriel Delessert donnait tous les jours audience à un grand nombre de personnes de tout rang et de toutes qualités. Il savait qu'un préfet de police doit, pour bien faire et pour tout connaître, recevoir, en hommes et en femmes, tout ce qu'il y a de plus mauvais et tout ce qu'il y a de meilleur; il savait avoir un visage différent et des manières diverses selon la valeur de chaque individu ; mais il savait entendre avec la même patience, avec le même air bienveillant, les divagalious les plus fatigantes
ou les* réclamations les plus justes, les plaintes les plus ruai fondées ou les éloges les plus flatteurs, les dénonciations les plus perverses ou les recommandations les plus hautes et les mieux méritées. Qu'il accordât ou qu'il dût refuser, tout le monde le quittait content, soit de la grâce qu'il avait mise dans son refus d'une faveur, soit de la bienveillance qu'il avait montrée dans l'octroi d'une juste demande. Que de fois, par sa prompte et bonne justice, il a terminé des désaccords entre des fonctionnaires, des familles ou des amis ! Que de fois, dans ses audiences, il a donné aux uns des secours immédiats et aux autres de bons conseils, qui souvent valent encore plus que de l'argent ! Un jour, une dame belge se présente devant le préfet et lui déclare qu'on lui a volé, sur la voie publique, sa bourse contenant cinq cents francs en or. Le préfet lui donne peu d'espoir de retrouver cette somme ; mais il lui promet toutefois de s'occuper de ce vol et l'engage à revenir le voir. À quelques jours de là, M. Gabriel Delessert reçoit celte dame. Il lui prouve que le
vol n'a pas été commis, et que sa démarche auprès de lui n'a eu lieu que pour persuader à son mari absent que l'argent qu'elle a dissipé dans de folles dépenses lui a été soustrait et doit lui être rendu. La dame belge est confondue; elle rougit, elle pleure, el elle avoue son stratagème. M. Gabriel Delessert lui fit voir ainsi qu'il avait trouvé le voleur, et qu'il était plus facile encore de tromper un mari qu'un préfet de police.
Quelquefois aussi, il était obligé de blâmer et de sévir dans ses audiences. C'étaient les mauvais jours de sa vie. En voici une preuve. M. Gabriel Delessert, qui était le type par excellence de la droiture et de l'honnêteté, voulait que tous les fonctionnaires, que tous les employés sous ses ordres fussent tous aussi irréprochables que lui. Non-seulement il ne fixait son choix que sur les individus qu'il croyait les plus honorables, quand il était appelé à nommer à des emplois ressortissant à sa préfecture, mais encore il portait constamment son attention sur la conduite de ses subordonnés, et savait la reprendre
sévèrement, lorsqu'elle venait à se relâcher.
Informé un jour que le sieur X., commissaire de police, a contracté des dettes par défaut d'ordre, M. Gabriel Delessert le fait venir et lui adresse des reproches tout paternels. Au lieu de s'excuser humblement et d'avouer franchement ses torts, ce fonctionnaire, d'un caractère tout méridional, veut justifier ses écarts, s'anime et élève fortement la voix. Surpris de l'audace du sieur X.. M. Gabriel Delessert lui impose vivement silence, et lui ordonne de sortir de son cabinet. Cette scène s'était passée sans témoins. Le secrétaire de service, placé dans une pièce voisine, l'avait seulement entendue. Néanmoins, connaissant la juste sévérité du préfet et tout son rigorisme pour la hiérarchie, le secrétaire était bien convaincu que M. Gabriel Delessert allait ou révoquer ou mettre à pied ce magistrat insurgé. Cependant il n'en fut rien. L'au-
dace même du sieur X. le sauva. Rentré chez lui, il écrit au préfet qu'il a été chassé comme un valet, que le fonctionnaire a été méconnu, que l'homme a été insulté dans son honneur.
Il demande donc une réparation comme homme à M. 6. Delessert de l'outrage qu'il lui a fait, et il l'invite à lui faire connaître son heure et le lieu du combat. M. G. Delessert, ainsi qu'on doit le penser, fut très-surpris à la réception de ce cartel ; toutefois, il ne s'en émut pas. Il réfléchit seulement un peu; puis, grand et généreux, il écrivit sur la lettre de provocation du sieur X. : « J'ai de nouveau examine cette affaire ; M. X. a eu tort dans le fond et dans la forme ; mais, comme étant son supérieur, j'ai eu tort aussi de m'eraporler; ne rien faire et classer! »
M. G. Delessert s'était rappelé cette maxime de Caton : Minori parce, « pardonne h tes inférieurs. » Le sieur X. resta en place, mais il ne tint pas compte des conseils qui lui avaient été donnés; il oublia la grâce spéciale dont il avait été l'objet. A quelque temps de là, de* plaintes ayant été portées sur sa conduite, le sieur X. fut obligé de résigner ses fonctions.
M. Gabriel Delessert apporlait une sérieuse attention aux lettres, aux réclamations ou aux demandes qui lui arrivaient chaque jour en
masse à la préfecture, et qui lui élaienl presque toutes analysées par son secrétaire de service. Il y apposait son visa ou il y mettait ses prescriptions; son seul visa attestait que le préfet avait vu la pièce, et contraignait les employés à s'en occuper promptemenl. Il avait aussi contracté une habitude fort bonne en elle-même et qui offrait des résultats toujours favorables aux intérêts de ses administrés; c'était de prendre note de certaines affaires qui lui étaient soumises et de les rappeler, au bout d'une dizaine de jours, aux chefs dans les attributions desquels elles se trouvaient. On s'étonnait dans les bureaux de la mémoire du préfet; on craignait son habile souvenir; chacun faisait alors exactement son devoir pour ne pas donner prise au rappel du maître, pour éviter ses observations ou son blâme.
Il apportait de même tous ses soins et toute son application à la lecture de la correspondance qu'on soumettait à sa signature, ou aux arrêtés pour lesquels on lui demandait une décision. Nous avons vu souvent, dans des dos-
siers, ses ratures ou ses prescriptions rectifier les erreurs des bureaux et changer l'appréciation de ses rédacteurs. Il savait que la confiance, dans une préfecture aussi importante que la sienne, ne doit pas être illimitée ; aussi voulait-il voir, le plus possible, par lui* même tout ce qui se faisait dans son administration et tout ce qui se passait dans le ressort de son département. Cependant, tout en faisant sérieusement son devoir, tout en remplissant ses fonctions avec autant de scrupule que de zèle, avec autant de dévouement que de sévérité, il savait se faire chérir, au dedans, par ses employés, et estimer, au-dehors, par ses administrés et par les habitants de la France.
Le meilleur moyen pour remplir facilement les fonctions difficiles de préfet de police, c'est d'avoir une réputation honorable et de se faire aimer; le pire est de ne savoir que se faire craindre et d'être précédé d'une mauvaise renommée. En effet, l'affection et le respect de ses semblables sont la force la plus certaine des actions de ce magistrat, et la garde la plus
fidèle de sa puissance. La menace, la terreur et de mauvais antécédents sont, au contraire, aux yeux des peuples, une mauvaise escorte, et ils protègent et défendent mal le pouvoir et les lois. M. Gabriel Delesserl le savait mieux que personne. Il n'oublia jamais que la bonté doit faire le fond de nos cœurs et doit être en même temps le premier attrait du préfet de police pour gagner la sympatbie des hommes. 11 cherchait les occasions de se faire aimer et de faire le bien ; il était heureux lorsque ceux qui l'entouraient les lui présentaient. Quelquefois les occasions s'offraient ainsi d'elles-mêmes. M. Gabriel Delessert reçoit de la Bretagne une lettre conçue de la sorte :
A M. Delessert, préfet de police, à Paris, « Mon cher Monsieur,
« On me dit partout, dans le pays, tant de bien de vous, que je me décide a mettre la plume à la main pour vous demander un petit service. J'ai trois mille francs à placer ; mais
comme je ne connais personne dans votre grande ville, je viens vous prier de m'envoyer le nom et l'adresse d'un honnête homme qui me gardera sûrement et me fera bien rapporter mon argent.
« Pardonnez-moi. mon cher Monsieur, ce petit dérangement, et adressez-moi le plus tôt possible votre estimable réponse. Je compte sur vous.
a Votre bien dévoué serviteur,
M. Gabriel Delessert fut charmé de la confiance et de la bonhomie de son correspondant ; il écrivit, le même jour, la lettre suivante au paysan capitaliste :
a Mon cher Monsieur,
« Je m'empresse de répondre à la lettre que vous venez de m'adresser, et par laquelle vous me priez de vous faire connaître h Paris un honnête homme chez lequel vous puissiez placer en toute sécurité trois mille francs. Mon
frère est banquier. Je ne connais pas de plus honnête homme que lui. Envoyez-moi doue votre argent. Je le remettrai à mon frère, et je suis cerlain que vous serez satisfait de vous être adressé à moi.
a Recevez, mon cher Monsieur, tous mes remerciements pour la confiance que je vous ai inspirée, et croyez à l'assurance de ma parfaite considération.
« Le Conseiller d'État, Préfet de police,
L'heureux Breton envoya son argent, et nous sommes convaincu qu'en s'adressanl ainsi à M. Gabriel Delessert, il a fait un bon et sûr placement.
Il y avait à craindre que toute la ville, informée de la bienveillance du préfet de police, ne lui adressât et ne lui confiât aussi toutes ses économies, mais le brave paysan fut discret ; il n'eut pas d'imitateur.
Plus tard, M. Gabriel Delessert reçut une lettre toute différente de celle -ci par la forme et
par le fond, mais qui prouve semblablemeut qu'il sut se faire aimer, même par ceux contre lesquels il était appelé à sévir le plus ; qu'en 1837 comme en 1841, sa bienveillance était restée la même; et qu'on savait reconnaître, en Bretagne comme à la Nouvelle-Orléans, les bontés de son cœur et la noblesse de son caractère.
Personne n'a oublié les nombreux assassinats politiques tentés contre le roi Louis-Philippe ou sa famille, et commis depuis Fieschi, le 28 juillet 1835, jusqu'à Henri, le 29 juillet 1846.
Après Alibaud, Champion, Meunier et Darmès, vint Quénisset. Cet homme n'était pas un démocrate, c'était un pauvre scieur de long qui ne s'occupait que de gagner sa vie et qui ne pensait nullement à réformer la politique ou l'État. Par malheur, il avait l'esprit faible et une tète que le vin exaltait et troublait facilement. Condamné et mis à Sainte-Pélagie, par suite d'une rixe survenue dans l'ivresse, Quénisset se trouva avec des communistes exaltés et captifs comme lui. Ses codétenus remarquèrent en lui du courage et de l'amour-propre ;
ils résolurent donc de faire de cet homme un instrument criminel. Peu de temps après sa sortie de Sainte-Pélagie, Quénissel était devenu leur fervent adepte ; il avait juré de tuer le roi ou ses fils, et, à cet effet, il avait reçu deux pistolets chargés.
Le 13 septembre 1841, il se rendit rue du Faubourg Saint-Antoine, à l'entrée de la rue de Montreuil, et là, voyant s'avancer le régiment du 17" léger, qui revenait d'Afrique, avec son colonel, le duc d'Aumale, et avec les ducs d'Orléans et de Nemours, qui avaient voulu faire escorte à leur frère, il attendit que les princes fussent bien a portée de son arme pour tirer sur eux. La balle de son pistolet, dirigée au hasard, n'atteignit personne. Alors ses compagnons d'assassinat s'enfuirent, abandonnant ainsi leur malheureuse victime. Saisi d'horreur à l'idée de son forfait et se reconnaissant l'objet d'une infernale machination, Quénissel avoua ses complices, demanda protection pour sa maîtresse et son enfant, et s'abandonna aux rigueurs de la loi. La Chambre des pairs le
condamna à la peine de mort ; mais le roi lui fit grâce de la vie. Quénisset fui donc déporté à la Nouvelle-Orléans. Par la bienveillante intervention de M. Gabriel Delessert, il obtint la faveur de pouvoir emmener avec lui sa maîtresse et son enfant sur le bâtiment de l'État chargé de son transport, à la condition qu'arrivés à la Louisiane ils répareraient leur première faute en se mariant tous deux Au bout d'un an environ, M. Gabriel Delessert reçut de la Louisiane une lettre à peu près ainsi conçue :
« Monsieur le préfet,
« Mon cœur reconnaissant ne vous a pas oublié. Je suis maintenant marié. Ma femme el moi nous prions sans cesse Dieu pour votre bonheur et pour celui de votre famille. Nous nous portons toujours bien, et nous nous habituons le mieux possible à notre affreux malheur. Mille fois merci, Monsieur le préfet, de vos bontés pour nous. Ma, femme est accouchée dernièrement d'un garçon; j'ai voulu que cet enfant s'appelât Gabriel, en souvenir de votre
nom et de toute votre bienveillance à notre égard. J'ai pensé que celle atlenlion de ma part vous serait agréable, et j'ai pensé aussi que le nom d'un bon ange, d'un homme tel que vous, porterait bonheur à mon fils, et, en lui inspirant les sentiments d'un honnête citoyen, lui ferait aimer sa patrie et son roi.
« Veuillez bien, Monsieur le préfet, recevoir, avec tous mes vœux pour vous, l'assurance de l'enlier dévouement de votre très-humble serviteur.
« Quénisset. »
M. Gabriel Delessert fut aussi louché que surpris du contenu de celle lettre, et il ne sut ce dont il devait s'étonner le plus, ou de l'expression de reconnaissance de ce malheureux assassin, relégué de l'autre côté des mers, ou de la simplicité de son esprit, qui lui faisait croire qu'en donnant à son fils le prénom du préfet de police, il honorerait ce magistrat et lui causerait un vif plaisir.
Quoi qu'il en soit, à quelques jours de là,
M. Gabriel Delesserl, n'ayant pas épuisé la bourse de ses aumônes habituelles, envoya un secours à Gabriel Quénisset, au fils de ce pauvre scieur de long, de ce malheureux fou, peutêtre encore bien plus à plaindre que réellement coupable.
Depuis longtemps et a maintes reprises, la préfecture de police avait signalé au gouvernement les graves inconvénients qui résultaient, pour la moralité et la sûreté publique, du transport des forçats par le service des chaînes ; mais ses plaintes jusqu'alors n'avaient point été favorablement accueillies et le départ de ces condamnés s'effectuait toujours de la môme manière. A son arrivée a la préfecture, M. Gabriel Delessert, qui n'était étranger à rien de ce qui concernait le régime des prisons, prend tout de suite à cœur de faire disparaître ce mode si cruellement vicieux, et de le remplacer par un système plus sûr, plus humain et plus moral.
Ses incessantes démarches sont bientôt couronnées de succès. Le 9 décembre 1836, M. de Gasparln, ministre de l'inlérieur, présente a la si-
gnalure du roi une ordonnance qui prescrilque le service des chaînes pour le transport des forçais aux bagnes de Brest, de Rochefort cl de Toulon, sera supprimé à compter du l* r juin 1837. L'approbation royale de celle ordonnance fui une victoire pour M. Gabriel Delesserl, un bienfait pour cetle classe de criminels et un bonheur pour la morale publique.
Nous nous rappelons, avec autant de dégoût que d'effroi, les mesures de précaution employées pour la conduite de ces criminels, dans les divers ports qui leur élaient affectés. En même temps que M Georges Sand, nous avons assisté, à Bicètre, aux minutieuses visites faites sur ces hommes dépouillés de tous vêtements et à cette opération du ferrement qui précédait leur départ. C'était tout ce qu'il y a de plus navrant a voir. L'inspection de ces corps humains une fois terminée, on rivait au cou de chaque forçat un collier de fer ; une chaîne suspendue à ce collier le rattachait à une autre chaîne plus longue et plus pesante qui, placée horizontalement, séparait en deux files environ
trente personnes. Ces hommes ainsi accouplés ne semblaient plus être des hommes; on les aurait pris pour des bêles féroces ou pour des animaux immondes. Cette horrible seclion de condamnés s appelait un cordon. Quatre, cinq ou six cordons formaient une chaîne. Ainsi réunis l'un à l'autre, ces criminels étaient lanlôt placés sur de longues charrettes, tanlôl mis en marche, à pied, sous la surveillance d'argousins, et traver* saient de la sorte une partie de la France, exposés aux regards de la multitude accourue sur leur passage. Celle exposition prolongée ne faisait qu'endurcir les forçats dans la voie du mal et que donner un iriste et scandaleux spectacle aux populations étonnées du cynisme et de l'incorrigibilité de ces êtres dépravés.
M. Gabriel Delesscrt, en demandant la suppression de ces chaînes, n'avait pas oublié le vœu de la loi et le vœu public. 11 savait que les peines doivent avoir un caractère sévère et quelquefois même terrible; mais qu'elles ne doivent jamais aussi présenter un aspect hideux, cruel et démoralisant ; qu'elles ne doivent jamais eu-
courager à l'impudeur, à la révolte; et qu'elles doivent encore moins exciter dans le public, soit une curiosité corruptrice qui mène à l'insensibilité, soit une imprudente compassion qui conduit a l'indulgence et à la faiblesse. En obtenant celle utile et sage réforme, M. Gabriel Delessert a magnifiquement aussi inauguré son entrée à la préfecture de police et a rendu un éminent service à la société.
Paris est assurément la capitale d'Europe qui, depuis soixante ans, change avec le plus de facilité de modes et de gouvernement , et cependant, c'est peut-être la ville qui lient le plus encore à ses principes, à ses habitudes et à ses usages, quand elle ne les change pas volontairement elle-même. Elle aime bien à avoir ses volontés, mais elle n'aime pas que l'autorité, même dans son propre intérêt, en ait une seule pour elle. Elle aime bien à donner des avis au pouvoir, mais elle n'aime point à en recevoir de lui. M. Gabriel Delessert le savait. Aussi, quand il voulut faire adopter aux Parisiens l'utile habitude de prendre leur droite dans les
rues de Paris, il employa les moyens les plus habiles et les plus persuasifs pour arriver à ses fins. Après bien des précautions oratoires et des preuves d'urgente nécessité, M. Gabriel Delessert disait, dans son avis au public, publié en février 1837 : t C'est dans ce but que l'administration croit qu'il importe de rappeler aux habitants de la capitale que la chaussée des rues doit être exclusivement réservée aux voilures, et qu'il est à désirer que les piétons s'abstiennent de circuler au milieu des rues et adoptent par préférence les trottoirs ou le côté des maisons, en ayant soin de prendre toujours la droite sur chaque trottoir. Si cet usage, qui existe depuis longtemps à Londres, entrait dans les habitudes de la population de Paris, il est hors de doute que la circulation deviendrait plus facile, et que, par suite, le nombre des accidents diminuerait progressivement. » Les intentions de M. Gabriel Delessert étaient excellentes, et furent favorablement accueillies par le public intelligent ; mais la population en général, malgré la preuve qui lui élait donnée que
cette mesure était tout à fait dans son intérêt particulier, s'en tint à sa propre volonté, et continua, comme par le passé, ses anciens et fâcheux errements.
Depuis longtemps on parlait avec dégoût dans Paris des combats de chiens et de taureaux qui avaient lieu, chaque semaine, à une des portes de la capitale; on racontait avec effroi des scènes de carnage et de cruautés qui se passaient trop souvent dans ces spectacles fréquentés par la classe la plus abjecte de la société. L'opinion publique s'en était plusieurs fois révoltée, et avait plusieurs fois aussi demandé la fermeture de cette arène sanglante. Presque aussitôt après son arrivée à la préfecture, M. Gabriel Delessert satisfit aux vœux honnêtes de la population. En effet, par arrêté pris le 27 février 1837, il supprima définitivement ce spectacle situé à tlelleville, près la barrière du Combat, et défendit d'en établir de semblables partout ailleurs. M. Gabriel Delessert rendit un grand service aux habitants de Paris en interdisanl ce genre de spectacle, qui était en lui-
même vicieux et immoral, souvent dangereux pour les assistants, et qui, par son caractère sanguinaire et cruel, se trouvait en flagrante contradiction avec les mœurs et lés habitudes du peuple parisien.
M. Gabriel Delessert venait à peine de faire cesser ces hideux combats, dernières traces des cruautés du moyen âge, etdedonner texte, pour ainsi dire, à la loi qui, quelques années plus tard, offrit protection aux animaux contre la méchancelé dos hommes, qu'après avoir combattu l'amour du sang, il dut combattre encore l'amour du jeu. De sa première entreprise il sortit facilement vainqueur; car il n'avait eu contre lui que la populace qui se plaît aux émotions basses et violentes, aux batteries cruelles et aux troubles ensanglantés; mais pour sa seconde mission, quoiqu'il fût soutenu par une loi qui venait d'être promulguée, il rencontra bien d'autres difficultés et une opposition bien plus nombreuse et bien plus puissante. Toutes les classes delà société s'y trouvaient intéressées. Il ne savait pas se décourager quand il s'agissait de faire le bien,
il uc se découragea donc pas; car, durant (oui le cours de son administration, il n'eut peut-être pas une seconde fois à accomplir un devoir plus grand, plus utile à la société, et plus favorable aux bonnes mœurs.
Un jour à jamais néfaste pour les joueurs fut le 18 juillet 1836. En effet, la loi qui d'une manière absolue prohibait, à dater du 1" janvier 1838, les maisons publiques de jeux dans toute la France fut publiée ce jour-là. Désolés du double succès que cette loi venait d'obtenir a la Chambre des députés et à la Chambre des pairs, des hommes influents et même de grands personnages se leurrèrent de l'espérance de voir bientôt le gouvernement retirer celle loi ou du moins d'en voir une nouvelle proroger, pour quelques années, l'ancien état de choses. Ils tentèrent de sourdes et nombreuses démarches auprès des autorités les plus faciles pour arriver à leur but, mais ils avaient compté sans le préfet de police.
Promptemenl in formé deleurs sollicitations et de leurs projets, M. Gabriel Delessert se promit de déjouer leurs intrigues, de paralyser leurs
efforts et de faire maintenir l'adoption d'une loi si salutaire à la morale, et demandée depuis si longtemps par les familles. Du reste, ce n'était qu'un heureux retour vers le passé :
l'ancienne législation de la France avait prohibé les jeux publics, et punissait même les joueurs pris en flagrant délit. L'Assemblée constituante avait maintenu la prohibition et sévissait contre les propriétaires des maisons où les jeux étaient ouverts, et contre les individus qui dirigeaient ces jeux; elle avait seulement affranchi les joueurs de toute pénalité. Le décret du 24 juin 1 806 prohiba aussi les maisons de jeux dans Tétendue du territoire français; cependant il autorisa d'une manière restrictive et subreptice le ministre de la police à faire, pour les lieux où il existait des eaux minérales pendant la saison des bains seulement, et en tout temps pour la ville deParis, des règlementsde tolérance relatifs à l'établissement des maisons de jeux : c'est donc en vertu de cette seule restriction que. plusieurs de ces maisons furent créées dans la capitale et en France avec l'autorisation du gouverne-
ment, et nonobstant la prohibition fondamentale de la loi. Une ordonnance royale du 5 août 1818 régularisa dans Paris l'exploitation des maisons de jeux, et concéda à la ville, moyennant certaines redevances, la faveur d'en toucher les produits. Enfin, l'article 20 du 19 juillet 1820 confirma ce honteux privilège.
Par sa constante surveillance, par sa parole honnête et persuasive, par son honorable influence dans les conseils de l'État, II. Gabriel Delessert sut faire avorter toutes ces hardies et puissantes tentatives. Toutefois, ses convictions, ses résistances bien connues n'empêchèrent pas les joueurs éplorés et leurs empressés patrons d'espérer, jusqu'au dernier moment , un sursis ou un retrait de la loi do 1836. Mais ce dernier moment arriva, et ils virent que l'autorité n'avait pas tenu compte de leurs folles prétentions et de leurs audacieuses clameurs.
Le 31 décembre 1838, dès trois heures aprèsmidi, M. Gabriel Delessert fit ouvrir au public les nombreuses maisons de jeux existant dans Paris. La foule s'y présenta partout; mais elle
fut bien plus grande encore dans la maison n* H3, galerie de Valois, au Palais-Royal. Le fermier des jeux et le préfet de police furent avertis en même temps que des désordres devaient être commis dans celte maison, et qu'on devait en proûter pour tenter de soustraire les caisses. À cet avis, M. Gabriel Delessert fait cesser les jeux. Un rassemblement de plus de cinq cents personnes se forme alors dans le jardin et dans la galerie du Palais-Royal audevant du numéro 113; mais les joueurs et les désœuvrés, apprenant que les autres maisons de jeux ne seront fermées qu'à minuit, se portent bientôt dans chacun de ces établissements. A dix heures, la maison Frascati, rue de Richelieu, est envahie par des milliers d'individus qui veulent une dernière fois tenter fortune. La rue, la cour, les escaliers et les salons sont remplis de visiteurs turbulents. On commence aussi à craindre en cet endroit quelques désordres.
M. Gabriel Delessert avait tout prévu : une brigade de sergents de ville placée non loin de là, et commandée par un officier de paix, arrive
instantanément avec un fort détachement de troupe municipale. Elle expulse de la cour et des escaliers tous ceux qui s'y trouvent, et garde les portes en faisant autour de la maison un cordon prolecteur. La présence de la force armée a attiré la foule dans la rue. À minuit, celte foule est compacte ; elle ne veut plus jouer, elle veut simplement voir sortir les joueurs. A minuit, selon le vœu de la loi, les jeux ayant dû cesser, on fait évacuer les salons. Alors des cris burlesques, des quolibets moqueurs, des huées formidables accueillent sur la voie publique les joueurs, et surtout les joueuses et les [K>ursuivent presque jusqu'à leur domicile.
Sauf ce petit scandale, qui pouvait passer pour une sévère leçon donnée aux amateurs des maisons de jeux et pour des applaudissements aux mesures de l'autorité, tout se termina dans cette mémorable journée sans que le préfet de police eût eu le moindre accident à déplorer. Félicitons la mémoire de M. Gabriel Delesserl de la fermeté et de la persévérance qu'il mit à faire exécuter la loi sur la
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fermeture des maisons des jeux en France, et plaignons le magistrat qui aura le malheur, si jamais ce malheur arrive, de solliciter ou de protéger la réouverture de ces infâmes maisons, car celte restauration des jeux deviendra pour son nom un opprobre éternel.
La ville de Paris marchait de progrès en progrès. Elle s'efforçait de combattre sous toutes les faces les mauvais sentiments et les mauvaises mœurs. Par son arrêté du 25 janvier 1837, le Conseil général des hospices changea, dans ce but, les mesures prises jusqu'alors au sujet de l'admission des femmes enceintes dans les hôpitaux, ainsi qu'à l'égard de la réception des enfants trouvés et des orphelins du déparlement de la Seine. La préfecture de police fut appelée à donner son concours dans l'exécution du nouveau système adopté. M. Gabriel Delessert s'y prêta avec toute Fardeur de sa conviction, et seconda de tous ses moyens ce règlement d'ordre et de morale publics.
On s'était convaincu que, depuis plus d'un siècle, le nombre des enfants trouvés, abandonnés
ou orphelins pauvres admis à l'hospice de Paris était hors de loute proportion avec la population de cette ville et du département de la Seine, et l'on avait acquis la certitude que cet établissement hospitalier recevait d'un grand nombre de départements de la France des enfants dont les parents cherchaient à dissimuler la véritable origine. On s'était même assuré que beaucoup d'autorités départementales favorisaient celle illégale émigration vers la capitale. Ces abus avaient pris naissance à la faveur de la tolérance qui avait permis de supprimer les tours créés pour recevoir les enfants abandonnés dans beaucoup de chefs-lieux de département, tandis que, dans les grands centres de population, ils demeuraient toujours ouverts.
Le Conseil général de l'administration des hospices décida donc pour remédier à cet état de choses, qu'il fallait supprimer les tours, rétablir le dépôt des enfauts dans l'hospice, s'enquérir de l'étal civil de ces enfants, et réorganiser la surveillance déjà exercée à l'égard des expositions des enfants sur la voie publique,
non-seulement afin de conserver par des déclarations de naissance l'état civil des enfants, de parvenir h connaître leurs parents et de prévenir les suppressions d élai, mais encore afin de régénérer la moralité et les sentiments des fillesmères, afin de mettre un obstacle sérieux au dépôt clandestin d'un grand nombre d'enfants nés dans les départements, et même à l'étranger.
Les deux tiers des enfants abandonnés dans la maison d'accouchement appartenant à des femmes venues des départements à Paris pour y faire leurs couches, et qui n'avaient souvent que quelques mois, quelques semaines, et même quelques jours de résidence dans la capitale, le Conseil décida qu'il convenait, pour empêcher ces femmes d'arriver clans le département de la Seine, d'apporter des restrictions aux conditions actuelles d'admission à la maison d'accouchement et à la Clinique, il exigea un temps de gestation plus avancé et un an, au moins, de séjour à Paris. II voulut que, pour prévenir les abandons des enfants par les femmes qui venaient d'accoucher dans les établissements
publics de Paris , que, pour conserver ainsi des enfants à leur famille, on continuât d'imposer à ces femmes l'obligation de nourrir j>endant quelques jours et d'emporter, à leur sortie, l'enfant dont elles étaient devenues mères. Il reconnut, enfin, qu'il était important d'accorder des encouragements et des secours aux femmes pauvres qui prendraient soin de leurs enfants nouveau-nés.
En conséquence de ces décisions, le préfet . de police fut prié de faire exercer aux environs des hospices, des tours, et sur la voie publique, par des agents placés sous sa direction, la surveillance nécessaire pour prévenir les abandons et les abus signalés. Non-seulement M. Gabriel Delessert se chargea de celte délicate mission, et s'en acquitta avec une sage ardeur et une persévérance toute paternelle, mais encore, par une circulaire adressée aux Commissaires de police, le 27 octobre 1837, il les initia aux nouveaux devoirs qu'ils avaient à remplir avec adresse, prudence et fermeté. Le 25 novembre de la même année, il transmit aux maitresses sages-femmes de Paris une lettre circu-
laire qui est tout à la fois l'œuvre d'un homme de volonté et de eœur. Cependant les journaux d'opposition s'efforcèrent de former et de répandre dans le public une opinion erronée sur la part et sur le mode d'action de la police au sujet de cette mesure, pour laquelle elle était appelée à concourir. M. Gabriel Delesserl, quoique fort de sa conduite, se crut obligé, dans son rapport du 21 mars t838au ministre de l'intérieur, sur les mesures prises pour l'admission dans les hospices des enfants trouvés, de répondre à leurs injustes plaintes et a leurs critiques amères. Il rappela que son intervention avait été vigilante, il est vrai, mais pleine de mansuétude et de prudence, bien loin d'être, connue on semblait le dire, rigide, emportée et inquisilorialc. Il fît voir que l'heureux résultat des nouvelles mesures prises par l'administration générale des hospices, que la diminution du nombre des enfants abandonnés méritaient d'autant plus l'attention des hommes impartiaux qu'ils étaient dus à la sollicitude des commissaires de police des divers quartiers de Paris ;
au zèle intelligent et aux bons et persuasifs conseils du commissaire de police chargé spécialement des constatations du dépôt des enfants dans la maison d'accouchement; il démontra que ces améliorations avaient été obtenues sans secousses, sans contrainte et sans autres efforts que ceux d'un dévouement éclairé et soutenu et par la force même des choses; il prouva que, pour arriver a ce résultat désiré depuis si longtemps, il avait suffi de mettre quelques entraves, trèslégales d'ailleurs, à l'abandon des enfants nouveau-nés et dans l'intérêt même de ces jeunes et malheureuses créatures; de réveiller àchaque occasion dans le cœur des mères qui voulaient s'en séparer le sentiment attiédi de la nature; et de donner à celles dont l'étal d'indigence le réclamait des vêlements ou des secours en argent.
M. Gabriel Delessert confondit ainsi facilement la calomnie de quelques journalistes, et s'attira de nouveau les sympathies el les éloges du véritable public.
Il tenait à savoir tout ce qui se passait dans Paris, soit en crimes, soit en délits, soit en con-
travenlions , soit aussi en événements quelconques. Il disait avec raison qu'un préfet de police doit tout connaître, et il s'élait arrangé pour ne rien ignorer. Il avait prescrit, dans ce but, aux officiers de paix des douze arrondissements de Paris d'envoyer trois fois par jour des rapports très • succincts sur tous les faits intéressant la sûrelé, la tranquillité et la salubrité de la capitale. Ces rapports lui arrivaient ponctuellement, le malin à neuf heures, à deux heures de l'après-midi, et le soir à huit heures. Ils étaient classés par ordre d'arrondissement. En cinq minutes, on savait ainsi tout ce qui s'élait produit d'illicite ou de dangereux dans Paris. Aussi M. Gabriel Delessert ne manquait jamais, avant d'aller chez le roi ou chez le ministre de l'intérieur, de consulter ce précieux journal a la main. Il consultait de même les deux autres numéros du jour avant d'aller à la Chambre des pairs ou en soirée. De la sorte, M. Gabriel Delessert était invulnérable. Si quelqu'un lui parlait d'un événement arrivé deux heures à peine auparavant, il en terminait le
récit et prouvait par des détails qu'il était au courant de tout, et qu'il était digne par sa vigilance d'être le premier édile de la ville de Paris.
M. Gabriel Delessert remplissait largement les devoirs de sa haute position; il donnait souvent à dîner aux fonctionnaires élevés de l'État et des cours étrangères, et ses repas étaient toujours dignes de sa puissante magistrature.
Un jour, dans un de ses grands dîners, M. Delessert eut occasion de citer les rapports de la police municipale. Voici dans quelle cii*constance. On dînait à l'hôtel de la préfecture de police à sept heures précises. Tout le monde le savait; tout le monde : chef d'office, convives et préfet étaient tous ponctuels. Ce soir, par extraordinaire, un invité manque à l'heure dite. C'est M. X., pair de France. On ne peut s'empêcher d'attendre un collègue ; on l'attend un quart d'heure, vingt minutes ; mais M. X. ne vient pas. M. Delessert donne alors l'ordre d'annoncer que madame est servie. L'annonce est faite et l'on va se mettre à table. M. X. arrive enfin, dix minutes après, tout confus de son retard.
Mais, au lieu d aller inaperçu prendre sa place, il s'excuse lout haut el commence un nouveau récildeThéramène. Ses chevaux s'étaientalmtus sur le Pont-Neuf... Sa voiture s était brisée et l'intrépide cocher... M. Delessert, plus qu'incrédule, l'arrête lout court en lui disant : « Remettez-vous, cher collègue; nous prenons bien part à cet événement ; mais ne vous donnez pas la peine de nous le raconter; mes rapports, lout à l'heure, nous en donneront les détails. » M. X. comprit; il alla s'asseoir et parut jurer, quoiqu'un peu tard, qu'on ne le prendrait plus en flagrant délit de mensonge chez le préfet de police. Nous n'avons pas besoin de dire que le rapport du XI' arrondissement ne faisait pas mention de cet incident de voiture, et qu'à dix heures du soir, l'huissier de service criait dans l'antichambre : «La voiture de M. X. est avancée. » M. Delessert, qui ne riait guère, rit beaucoup le lendemain, à table, de l'infortune et des mécomptes de son honorable collègue.
Cependant s'il savait tout ce qui se passait dans Paris, il ignorait quelquefois ce qui se
passait dans ses cuisines. On n'était plus au temps des lois sompluaires où le nombre des repas était réglé, où le nombre des mets était fixé par ordre du roi, où les cuisiniers étaient responsables des excès de table., où les agents du prévôt de Paris étaient autorisés a venir et à stationner dans les salles à manger, aux heures prescrites pour les repas, afin de s'assurer par les yeux et par l'odorat que les citoyens se conformaient exactement aux prescriptions légales et ne recélaient pas chez eux des ragoûts prohibés. Les officiers de paix chargés des petits rapports n'a vaieut donc pas plus l'habitude de faire visiter ses fourneaux que de faire inspecter ses dressoirs. Un jour, quelque temps après la fermeture de la chasse, il invile à dîner chez lui une quarantaine de personnes. L'heure venue, on se met à table et M. Gabriel Delessert paraît être de bonne humeur; mais à peine le potage est-il servi que nous voyons la figure du préfet s'allonger et prendre un caractère visible de mécontentement. Nous cherchons du regard ce qui a pu produire ce changement subit. C'est en vain; nous
ne découvrons rien et nous ne devinons pas. Un domestique, quelques instants après, en nous présentant un plat, nous mit bientôt au courant de tout. M. Delessert avait aperçu sur sa table des perdrix truffées et un filet de chevreuil; et nous étions en temps de chasse prohibée ! Le len • demain matin, M. Gabriel Delessert fit comparaître devant lui son chef d'office. 11 lui dit que le préfet de police, qui rendait des ordonnances, devait être le premier à s'y conformer, et lui promit, si jamais il retombait en pareille faute, de le renvoyer immédiatement. . Comme on le pense bien, le chef d'office ne recommença pas, caria place était bonne à garder.
Toutes les fois que M. Gabriel Delessert était obligé d'intervenir dans les affaires les plus délicates des familles, il y apportait le scrupule le plus honnête et le tact le plus exquis. On y reconnaissait toujours le cachet du galant homme et les façons les plus prévenantes de l'homme du monde. Que sa prudence paternelle a su éviter de tristes scandales ! Que son habile indulgence a soustrait de malheureuses victimes
de leur étourderie ou de leurs passions à la honle d'un procès, au mépris de l'opinion publique
M. de Sartine, lieutenant général de police, dont on a fait à tort un puissant génie, et dont on a souvent vanté la (inesse et l'habileté dans les drames, dans les vaudevilles et dans des ouvrages modernes, se tint longtemps en crédit auprès de Louis XV et de sa cour, en les menant chaque soir au courant des scandales d'intérieur qu'enfantait, encore plus à cette époque que de nos jours, l'immense et licencieuse population de Paris. M. Gabriel Delessert ne fil jamais comme M. de Sartine, il n'employa jamais le pouvoir scrutateur dont il était investi pour la satisfaction de sa curiosité personnelle ou pour le honteux amusement des autres, à la connaissance inutile des infortunes conjugales, des scènes domestiques et des malheurs de famille. Quand ces intrigues venaient forcément jusqu'à lui, il avait, au contraire, le soin de les rendre secrètes le plus possible, bien loin de vouloir les divulguer à la cour ou les ébruiter dans les salons de la capitale. Un soir, à minuit, le com-
raissairc du quartier du Palais-Royal envoie au préfet de police une dépèche urgente et pour laquelle il fait demander une réponse immédiate. Cette dépèche disait à peu près: «Monsieur le préfet, la femme d'un grand personnage, oubliant ses devoirs d'épouse et sa propre considération, s'est laissé entraîner par un jeune homme dans une maison qu'elle croyait un hôtel garni, et qui n'est qu'une mauvaise maison. Une ronde de police vient d'arrêter ces deux amants dans ce triste lieu. Ils sont en ce moment dans mon bureau. Le jeune homme est lout éperdu , la dame verse d'abondantes larmes et elle implore votre clémence. Veuillez, monsieur le préfet, m'indiquer ce que je dois faire à leur égard. »>
M. Gabriel Delessert répondit : «Vous connaissez ma manière de voir; mettez tout de suite, en liberté celte pauvre femme. Elle est assez punie par l'affront qu'elle vient de recevoir. Quant à son amant, pour l'avoir ainsi compromise, ce ne peut être qu'un malhonnête homme; il ne mérite donc pas de ménagement. Blâmezle ouvertement et faites-lui sentir toute l'indi-
gnilô de sa conduite. N'inscrivez le nom de cette femme nulle part et ne le prononcez à personne ; venez cependant, demain matin, me le dire, puisqu'il faut malheureusement que je n'ignore rien de ce qui se passe dans Paris. »
Ce que M. Gabriel Delessert faisait pour les femmes de la haute société, il le faisait aussi bien pour tout le monde, pour les femmes de la classe ouvrière et de la bourgeoisie, pour les hommes faibles ou puissants, malheureux ou riches, car il n'avait pas deux poids et deux mesures ; car le Lévilique lui avait dit: «Vous ne ferez rien contre l'équité et vous ne jugerez pas injustement; dans vos jugements vous n'aurez point égard à la personne du pauvre et vous ne respecterez point le visage indigne de l'homme puissant. Vous ne connaîtrez point de distance entre les personnes ; vous écoulerez également le petit et le grand et vous ne ferez attention à la qualité de qui que ce soit, parce que c'est la volonté de Dieu. » Chaque fois même qu'il pouvait user d'indulgence dans les nombreuses contraventions ou dans les petits délits que la police
est continuellement chargée de réprimer, il était heureux de se servir du pouvoir discrétionnaire que la loi accorde au préfet de police pour gracier ceux qui par leurs antécédents honorables et leur bonne conduite lui paraissaient dignes de pardon. Quand le délit commis était un outrage à un agent dans l'exercice de ses fonctions, M. Gabriel Delessert, avant de faire grâce, examinait d'abord si le caractère de cet agent avait été compromis devant un nombreux public, puis il faisait comparaître l'offensé et lui demandait si, dans le cas où des excuses lui seraient faites, il consentait à renoncer à toutes poursuites. Sur la réponse presque toujours bienveillante de l'agent , M. Delessert faisait mettre en liberté le malheureux délinquant.
Cette honorable et paternelle manière de procéder a sauvé, à bien des pères et à bien des mères, à bien des jeunes fdles et à bien des jeunes gens, la honte de la prison et la tache, quoique légère, d'une condamnation en police correctionnelle. Si la jeunesse savait combien il
y a peu de degrés à descendre pour passer du bien au mal, combien il y a peu de pas à faire pour marcher du licite dans l'illicite , elle serait plus attentive à ses actes et elle se tiendrait bien plus en garde contre ses faiblesses, ses entraînements ou ses passions. Un soir de carnaval, un jeune homme fait un bon diner avec quelques amis ; le repas se prolonge lard ; on fume et Ton boit jusqu'au moment de l'ouverture du bal de l'Opéra. Minuit sonne, on part et l'on arrive dans le lieu de perdition. Bientôt la chaleur du bal a rendu ivre le malheureux jeune homme. Il a besoin d'air et il n'y voit plus; il sort un instant avec ses complices. A peine est-il hors du théâtre que le froid le grise encore plus, qu'il s'approche, sans le savoir, d'un sergent de ville, qu'il l'insulte de la manière la plus grave, qu'il est arrêté et mis au violon. Le lendemain, sa mère apprend, d'abord, que son fils n'est pas rentré chez lui, et ensuite, par une lettre de regrets et de repentir, qu'il est incarcéré au dépôt de la préfecture. La pauvre mère voit le préfet ; le sergent de ville
est entendu; tout est expliqué et tout est pardonné. Le jeune élourdi jura de mieux se conduire à l'avenir, et il a tenu grandement sa parole. Grâce à l'indulgente bonté de M. Delessert, ce jeune homme n'a pas eu son avenir flétri même par une légère condamnation ; il s'est élevé graduellement et par son mérile dans la diplomatie ; il représenie aujourd'hui dignement la France en pays étranger.
Une des grandes questions humanitaires qui occupa le plus M. Gabriel Delessert fut la question pénitentiaire.
« L'autorité conférée au préfet de police sur les prisons, dit M. Vivien, lui permet de contribuer efficacement à la solution des problèmes posés par la science, et de choisir avec certitude les applications les plus sages et les plus vraies. Investi d'une autorité qui s'élend sur une population moyenne de cinq mille détenus, il peut exercer une influence marquée sur les mœurs publiques et la santé de la capitale, et déployer au profit commun, non cette philanthropie bâtarde et inintelligente qui flalte les
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détenus et leur rend la prison préférable à leur propre demeure, mais cctle discipline humaine, quoique rigoureuse, bienveillante, quoique inflexible, qui fait apparaître aux yeux du condamné la justice humaine comme l'austère et impartiale gardienne de la morale et de l'ordre. »
M. Gabriel Delessert, ainsi que ses frères, MM. Benjamin et François Delessert, bien avant son entrée à la préfecture de police, s'était sérieusement intéressé au régime des prisons. Il s'était convaincu que nos maisons de détention punissaient mal et ne corrigeaient pas, et il s'était bien promis, si jamais il était appelé, par sa position dans l'Etat, h régir les prisonniers, de ramener le système pénitentiaire à son but primitif, au seul qu'il doit avoir : punir et corriger.
Devenu préfet de police, M. Gabriel Delessert s'est mis immédiatement à l'œuvre et s'est efforcé de régénérer tout à fait le régime des prisons. Avant lui, on employait dans les prisons une pression douloureuse à dire sur les malfaiteurs récalcitrants, soit parce qu'ils cachaient leur
véritable état civil, soit parce qu'ils ne voulaient point entrer dans un système de révélations propre a éclairer l'administration sur leurs complices ou sur d'autres affaires à l'étude, et encore enveloppées de ténèbres. Sous son préfectoral, il voulut que sa parole loyale, que ses promesses toujours fidèlement tenues fussent la seule influence qui agit sur les détenus, et comme ces hommes surent bientôt , dans les visites que M. Gabriel Delessert leur faisait, en vertu des articles 611, 612 et 01 3 du Code d'instruction criminelle, qu'ils pouvaient se fier en toute assurance à sa parole ou à ses promesses, ils lui tirent des révélations qu'aucun préfet peut-être n'aurait pu leur arracher par la plus redoutable correction morale ou corporelle.
Tous les mois, il visitait les prisons, tantôt seul et a l'improvisle, tantôt accompagné de fonctionnaires de son administration, tantôt accompagné de M. Demetz, conseiller à la Cour royale de Paris et fondateur de l'asile de Mettray. Nous avons vu peu de préfets remplir aussi fidèlement le vœu de la loi.
Il y avait alors, dans le département de la Seine, onze prisons : le Dépôt près de la Préfecture, la maison d arrêt dile la Force, la Conciergerie ou Maison de Jnstice, le Dépôt des condamnés, Sainte-Pélagie, les Madelonnettes, Saint-Lazare, la maison des jeunes détenus, la prison pour dettes, la maison hospitalière et de répression de Saint-Denis, enfin le dépôt de mendicité de Villers-Cotlerels, qui, bien que situé dans le département de l'Aisne, appartient au département de la Seine.
Le Dépôt près de la Préfecture, où sont amenés en premier lieu les prévenus des deux sexes, était resserré et malsain; il a subi d'importantes améliorations sous M. Gabriel Delcsserl : on sépara les enfants, les adultes et les femmes; on fit de même dans la section des hommes; on suréleva le bâtiment ; les pièces furent mieux distribuées et ventilées; la surveillance fut mieux faite ; la santé et la moralité y gagnèrent. Hais ce n'était pas encore assez; il eût fallu abattre, s'étendre et reconstruire. M. Gabriel Delesserl ne le put pas. 11 fut renvoyé à l'époque
de la reconstruction générale de la Préfecture et d'une partie du Palais de Justice. On commence aujourd'hui seulement la nouvelle prison, et l'on va réédifier la Préfecture de police. La Conciergerie subit aussi de nouvelles distributions et de notables changements, favorables, soit aux détenus, soit au personnel de la prison.
La Force, qui ne pouvait plus justifier son nom, et qui tombait de toutes parts en ruine, fut l'objet de l'attention toute particulière du préfet de police; et, comme celte maison ne pouvait plus rendre que de mauvais services, M. Gabriel Delessert demanda son remplacement par une autre prison cellulaire. La prison Mazas fut ainsi créée.
La maisou de Saint-Lazare, consacrée uniquement aux filles et aux femmes de mauvaise vie, et aux femmes prévenues et condamnées, était loin de répondre au programme que s'élait imposé le nouveau préfet de police : punir et corriger. M. Gabriel Delessert y établit des sections, des catégories et un régime disciplinaire
bien cnlendu ; il mit sous la surveillance des femmes et des sœurs cette maison, qui jusqu'alors avait été régie par des hommes, et conserva seulement à sa tête un directeur, pour pouvoir imprimer tout à la fois au service l'énergie, l'ensemble et la sagesse qui lui étaient nécessaires. L'ordre le plus parfait y fut introduit. Des ateliers de travail furent formés et soumis à une discipline sévère, quoique cependant la règle du silence n'y fût point imposée. L'essai de l'emprisonnement cellulaire fut établi, seulement pour la nuit, dans le quartier des jeunes filles. Les heureux travaux et les persévérantes éludes de M. Gabriel Delessert sur le nouveau système pénitentiaire tirent voir à combien de sages réformes une administration sérieuse et amie du progrès pouvait étendre le régime des prisons.
Assurément, M. Gabriel Delessert a rendu de grands services à la morale et a l'humanité, en améliorant les diverses prisons de Paris, en rendant meilleurs le pain et le coucher des détenus, en amendant, comme il l'a fait, le Dé-
jMjt près de la Préfecture, ainsi que la maison de Saint-Lazare ; aussi, la Yille de Paris lui en a-t-elle été fort reconnaissante ; mais ce qui lui a surtout mérité les éloges les plus flatteurs et les plus universels, c'est la constitution nouvelle de la maison des jeunes détenus.
Au moment où toute l'Europe était encore divisée en deux camps pour débattre la question de savoir si le régime cellulaire était bon ou mauvais, M. Gabriel Delessert n'a pas craint d'en faire immédiatement l'application , au risque de déchaîner contre lui les adversaires nombreux de ce nouveau système de détention. Secondé par les heureuses inspirations de M. de Tocqueville et par les doctes avis de la commission de surveillance, dont l'honorable et bon M. Béranger était le président; par le zèle et le talent d'habiles architectes pour les moyens pratiques de l'exécution, il a appliqué la claustration cellulaire de jour et de nuit, et il a su concilier cette vie de séparé avec l'instruction, avec les exercices religieux et avec les nécessités voulues par les travaux de chaque enfant.
Celte détention cellulaire, plus douce que celle d'Amérique et mieux coordonnée que celle d'Êcosse, bien loin d'exercer comme on Ta craint, comme beaucoup de personnes même l'ont dit, une intluence fâcheuse sur la santé ou sur le moral des jeunes détenus, a prouvé, au contraire, que les enfants se portaient mieux qu'auparavant et que, ne participant plus aux dangers et aux vices de la vie commune, ils s'étaient mieux conduits et avaient fait descendre a un chiffre très-bas l'échelle des récidives.
Pour obtenir un tel résultat, M. Gabriel Delessert supprima la cantine et le denier de poche en usage depuis un temps immémorial, et remplaça ces institutions vicieuses sous tant de rapports par des moyens d'émulation puisés à une source plus pure et plus généreuse. Il institua une table d'honneur; il donna des prix et des récompenses pour le bon travail et la bonne conduite. 11 voulut que l'enfant en entrant dans sa cellule ne fût plus connu que sous un numéro d'ordre et que les gardiens mêmes ignorassent
ainsi son nom. Il voulut que la règle première fût le silence absolu, que la règle seconde fût l'obligation d'une occupation constante ; mais il voulut aussi que les détenus pussent voir leurs parents une fois par semaine, après cependant les avoir privés, durant un mois, de ce bonheur désiré, afin que, dans le début de l'encellulement , l'empêchement de tous rapports avec la famille causât tout d'abord sur leur âme un puissant elfet d'intimidation et de repentir. M. Gabriel Delessert fit encore plus. H voulut, pour que l'effet produit par l'emprisonnement cellulaire sur l'état moral et les facultés intellectuelles des détenus n'amenât aucune influence défavorable ou fâcheuse, que les parents, que les employéssupérieurs de l'établissement, que les personnes préposées à leur surveillance, à leur éducation industrielle ou au service nécessaire h leur subsistance, pussent les visiter chaque jour, et que l'isolement, qui dans le système pensylvanien est toujours de rigueur, n'existât réellement dans son système mixte que des uns à l'égard des autres, et ne
pût avoir ainsi sur le moral et sur le physique des détenus aucune action dangereuse. Le gouvernement n'a pas permis, avec raison, que le système complet de Philadelphie, qui produisait la terreur du châtiment plutôt qu'il ne corrigeait, fût adopté. 11 a donné la préférence au système de M. Gabriel Delessert. Ce système français, en prévenant l'inoculation réciproque des penchants vicieux et en permettant d'exercer sur chaque détenu une action individuelle qu'aucune force nuisible de l'extérieur ne combat, a réuni tous les avantages les plus vrais de la méthode américaine, sans en avoir les graves et funestes inconvénients.
En 1840, 439 jeunes garçons frappés par les dispositions des articles 66 et 67 du Code pénal étaient soumis à la séquestration cellulaire. Us s'en sont tous bien trouvés. L'incognito, le silence, le travail, bases de la discipline, étaient rigoureusement pratiqués. La promenade, le parloir, les bons points, la table d'honneur et les prix, bases de la récompense, obtinrent un entier succès. On se convainquit bientôt, par
l'inspection des chiffres, des excellents effets du confinement solitaire sur la santé des détenus. On remarqua, enlre autres particularités, que la séquestration fut non-seulenient un moyen préventif, mais encore un agent de guérison dans une épidémie qui a sévi gravement, à celte époque, sur ce pénitencier. Enfin, en 1847, M. Gabriel Delessert constata, comme résultat des plus concluants pour son régime cellulaire, que 16 enfants détenus en commun sont morts en 1837, que 27 sont morts en 1838, et que 40 sont morts en 1839. Tandis qu'au contraire, pendant la période de 1840 à 1846, les décès des enfants détenus par le régime cellulaire ont diminué de 40 jusqu'à 1 1 .
Après avoir pensé à l'amélioration du jeune détenu dans le pénitencier, M. Gabriel Delessert a encore songé à cet enfant au moment où il sort de prison. Sans doute c'était beaucoup déjà de l'avoir élevé selon le vœu de la loi et l'esprit bienfaisant du christianisme , mais ce n'était pas encore assez. Il fallait encore penser au jour de la libération. Qu'allait devenir un enfant jeté dans
le tourbillon de Paris, sans protection, quelquefois même sans parents, n'ayant pas complètement achevé, dans sa cellule, un état ou un métier qui pût lui permettre de gagner à l'avenir honorablement sa vie? Quelle qu'ait été, sur cet enfant, l'influence des principes de morale et de religion reçus en prison, il était à craindre qu'il ne retombât, seul et sans expérience, dans les mômes fautes, dans les mômes écarts. Il fallait donc, avec l'action de la détention et sous un régime perfectionné, combiner l'action d'un instrument dont la force se développerait à l'instant môme où cette détention viendrait à cesser. Cet instrument fut l'emploi immédiat de la Société pour le patronage des jeunes libérés du déparlement de la Seine, créée en 1833, par M. François Delessert. Depuis cette époque, cette institution a offert à ces jeunes enfants une sorte de tutelle officieuse, active et bienveillante. Elle veille encore aujourd'hui avec la môme ferveur sur les pas du jeune libéré ; elle lui procure de l'ouvrage ; elle le soutient quand il eu manque, et elle l'aide à en trouver
de nouveau. Par une charité persévérante, changeant de forme et se multipliant par son activité, elle le met à même de s'ouvrir et de suivre une honorable carrière. Voilà ce que M. Gabriel Delessert a si bien fait pour les prisons et les prisonniers du département de la Seine, et ce qu'il a déduit devant l'opinion publique, avec autant de mesure que de vérité et avec autant d'intérêt que de bonheur, dans sept rapports imprimés et adressés à cette époque au ministre de l'intérieur.
Le courage et le dévouement que M. Gabriel Delessert avait montrés com me ci toye net com m e préfet du département d'Eure-et-Loir dans l'incendie de la cathédrale de Chartres ne furent pas oubliés parles habitants et le conseil municipal de cette ville. Son éloignement du lieu de ses exploits, bien loin d'endormir leur souvenir reconnaissant, ne fit qu'augmenter les regrets de sa perte, que grandir en eux la mémoire de ses hautes qualités, de sa bonne administration et de ses services rendus. Comme preuve de ce que nous avançons, nous citerons la lettre
suivante, insérée dans le Moniteur du 2 septembre 1 837 :
« Témoins du fatal incendie qui, le 4 juin 1836, faillit consumer la cathédrale de Chartres, nous fûmes les premjers à publier, sous l'impression de ce que nous avions vu, les principaux épisodes de ce funeste événement, et à provoquer le concours de la France pour réparer les effets de la dévastation de ce monument. »
« Nous écrivions alors à la louange de M. Gabriel Delessert, préfet d'Eure-et-Loir, qu'il n'a voulu quitter la galerie extérieure de l'édifice que le dernier.
« M. Gabriel Delessert s'occupait avec une activité rare de la restauration de notre église, lorsqu'il fut appelé à la direction de la préfecture de police. Le conseil municipal lui vota des remercîments et décida qu'une médaille, formée du métal des cloches fondues, serait frappée en son honneur. L'exécution de cette médaille, qui a été confiée au talent de M. Barre, graveur de la Monnaie de Paris, vient d'être achevée. D'un côté elle représente la cathédrale de Chartres ;
rien n'est plus exact que les détails dans lesquels le célèbre artiste est entré ; sur l'autre face de la médaille, on lit :
A M. Gabriel Delessert, La ville de Chartres reconnaissante. »
Unedéputation du conseil municipal de Chartres et des notables habitants de cette ville vint, quelques jours après la date do cette lettre, trouver M. Gabriel Delessert à la préfecture de police et lui offrit un exemplaire de cette médaille. La modestie de M. Gabriel Delessert se montra, en celle occasion comme en tant d'autres, si parfaite et si noble, et il sut si bien reporter aux autorités de son ancien département* au zèle, et au concours des citoyens et des troupes» tout le courage et tout l'enthousiasme qui se dépensèrent dans celte immense calastrophe, qu'on eût cru que tout l'honneur de cette journée revenait aux députés de Chartres et à leurs commettants, et que M. Gabriel Delessert, bien loin d'avoir à recueillir leurs nouveaux éloges, avait été chargé par le roi
de les féliciter lous sur leur belle conduite.
M. Gabriel Delesseri savait de quelle animadversion est habituellement entouré le titre de préfet de police, aussi s'efforça-l-il par lous les moyens en son pouvoir de faire revenir le public sur sa déplorable manière de juger ce magistrat, sur son parti pris si sévèrement à son égard et depuis tant d années. Il voulait que l'on sût que si le préfet de police est souvent contraint, dans l'intérêt général, de sévir contre certains individus ennemis déclarés de la société, l'homme revêtu de ses fonctions savait aussi faire le bien, secourir le malheur, se montrer l'ami et le protecteur des honnêtes gens, et contre-balancer toujours ainsi la sévérité de ses pénibles attributions. Faisait-il un achat ; il payait sans marchander. Prenait-il un fiacre à la course ; il donnait vingt francs au cocher. Souscrivait-il à des quêtes faites en faveur d'incendiés, d'inondés ou de toutes autres victimes ; il s'inscrivait pour cinq cents francs ou pour mille francs. Passaitil dans les quartiers populeux et où la misère court les rues ; il faisait des aumônes de telle
sorte que, sorti avec cent francs dans sa poche, il rentrait presque toujours avec sa bourse vide.
Si M. Gabriel Delessert ne ressembla point par son extérieur et par ses manières distinguées, par ses habitudes tout à la fois aristocratiques et puritaines, à M. de Crosne, le quinzième lieutenant général de police, s'il n'eut pas ses imperfections , ses ridicules et ses défauts, il lui ressembla du moins par ses bonnes qualités et il fut surtout, comme lui, bon, généreux et libéral. M. de Crosne distribuait chaque jour, âvec sa femme, d'abondantes et généreuses aumônes aux pauvres de Paris. Pendant son séjour à la Préfecture de police, M. Gabriel Delessert distribuait de même de nombreux secours aux pauvres de la capitale, et M"" et M"' Delessert, dans le costume le plus simple et le plus modeste, se rendaient presque tous les matins chez les nécessiteux de leur arrondissement pour leur porter leurs consolations et leur remettre leurs offrandes. Celle famille semblait avoir toujours présente à l'esprit et au cœur la maxime orientale qui dit : < Ne re-
mettez point à demain la bonne action que vous pouvez faire aujourd'hui. » Aussi bien des infortunes momentanées lui doivent leur prompt relèvement , et bien des pauvres malades lui doivent leur résurrection inespérée. M. de Crosne protégeait les sciences et les arts, les savants et les artistes. M. et M"" Gabriel Delessert firent encore comme le lieutenant général de police, et leur protection aussi intelligente qu'habile se répandit sur beaucoup d'hommes de talent et de conduite avec celte délicatesse, avec cette modestie qui diminuent l'importance de celui qui donne et qui augmentent le prix de l'objet donné pour celui qui reçoit. M. Gabriel Delessert savait toujours, par d'honorables mensonges, tromper celui qu'il obligeait, de manière que son obligé pût jouir du bienfait sans en connaître l'auteur et qu'il trouvât même plutôt qu'il nele reçût l'allégement dont il avait besoin. Il récompensait toujours avec une bienveillance et une générosité remarquables les employés qui lui offraient un travail habilement inspiré. Il apportait une grâce par-
faite dans ses dons chaque (ois qu'un bon commis, pour un motif aussi sérieux que respeclable, venait réclamer son assistance.
Nous nous rappelons ce fait : un employé du cabinet, M. F...., a la malheureuse idée de vouloir se rendre à Lima, avec sa jeune femme, pour y tenter fortune. M. Gabriel Delessert est bientôt informé de ce projet. Il fait venir M. F.... et lui fait voir de la manière la plus persuasive et la plus paternelle toutes les mauvaises chances de ce voyage. 11 l'engage a y renoncer et lui promet de l'avancement s'il veut rester dans ses bureaux. L'employé, qui a été excité par un collègue jaloux et haineux, persiste dans sa fatale résolution et sort de chez le préfet sans avoir été convaincu. Quelques jours avant son départ, M. F.... est encore mandé par M. Gabriel Delessert. Ce n'est plus cette fois pour lui donner de nouveaux conseils ; c'est pour lui être utile à Lima ; c'est pour l'aider à faire moins péniblement sa longue traversée : il lui remet une lettre de recommandation auprès du consul de France et il lui fait cadeau d une somme de trois mille
francs ! Qu'il nous soil permis do le dire, nous ne connaissons pas d'autre préfet qui se soil jamais montré aussi bon, aussi grand el aussi généreux pour ses employés que M. Gabriel Delessert.
C'est surtout dans ses rapports intimes avec les officiers de la garde municipale et des sapeurs-pompiers , qu'il regardait comme ses amis, comme ses enfants, qu'il savait dissimuler, sous de séduisantes formes de langage et sous d'ingénieuses inventions de son cœur, les bienfaits qu'il était heureux de pouvoir leur accorder sur sa propre caisse. M. Gabriel Delessert s'enquérail souvent auprès du colonel de la garde municipale, auprès du commandant des sapeurs-pompiers, qui venaient tous les jours prendre ses ordres, de la conduite de leurs officiers et de leur situation pécuniaire. Aussitôt qu'un de ces braves militaires lui était signalé comme ayant de la peine à soutenir honorablement sa position, soil à cause de sa nombreuse famille, soil à cause de maladies qui avaient épuisé les réserves du ménage, il mandait cet olficier daus son cabinet sous un prétexte
spécieux de devoir militaire, et après l'avoir entretenu des affaires du service, il lui parlait de sa famille et de ses besoins. Entraîné par taut de bonté et d abandon, l'officier faisait toujours connaître la gène réelle de son intérieur; alors le préfet lui offrait humblement, au nom du roi, et par d'adroits détours, une somme importante; ou il l'obligeait à devenir son débiteur, son dépositaire jusqu'au moment où, ayant besoin lui* même d'argent, il le lui réclamerait. Nous n'avons pas besoin de dire que M. Gabriel Delessert fut toujours assez riche et assez généreux pour ne point réclamer ce qu'il avait si bien prêté en le donnant si bien. L'honorable M. de Salvandy répondait à un écrivain pauvre et fier qui lui renvoyait une gratification qu'il n'avait pas demandée au ministre : « Vous vous êtes trompé, monsieur, ce n'est pas le ministre qui vous l'a transmise, c'est le simple prêt d'un homme de lettres a un homme de lettres. » M. Gabriel Delessert répondait, lui aussi, à ses protégés: . « Vous ne pouvez pas me refuser, messieurs,
vous avez promis obéissance an roi; » ou s'il paris
lait eu son propre nom : « C'est l'humble prêt d'un père de famille à un père de famille ; acceptez , mais à charge de revanche. » La forme fut ainsi différente chez ces deux hommes de cœur; mais le fond fut le même, fond aussi large que grand, fond aussi noble que généreux ! M. Gabriel Delessert ne voulait point que sa main gauche sût, en fait de bonnes actions, ce que faisait sa main droite ; il voulait à plus forte raison que ses bienfaits restassent cachés. Il demandait donc toujours à ses obligés un entier secret sur ses actes et ce secret était toujours promis; mais l'effusion de la reconnaissance ne put pas toujours permettre de le garder, et c'est ainsi que nous avons connu souvent l'occulte bienfaisance du préfet de police.
Le rapport que M. Gabriel Delessert faisait tous les soirs au roi, et dont M. Taschereau a donné des spécimens dans sa Revue rétrospective, doit avoir pris naissance, si ce n'est avec les lieutenants généraux de police, du moins avec le premier préfet de police, car à la date du 5 ventôse an X (24 février 1802), nous avons
trouvé celle phrase dans une lettre de Bonaparte consul : « \# préfet «le police, qui me rend compte tous les soirs de la situation de Paris, ne doit jamais relâcher un individu arrêté |K)ur raisons politiques sans m en avoir rendu compte, et à plus forte raison dans des cas compliqués comme ceux-ci, etc. » Le préfet de police était donc continuellement en relation directe avec le chef de l'Étal, non-seulement par ce travail quotidien , mais encore par les visites qu'il lui faisait chaque jour; nous en trouvons aussi la preuve dans une autre lettre de Bonaparte, écrite en 1802 : « Le rétablissement de la paix avec les puissances me mettant à même de m'occuper plus particulièrement de la police, je désire être instruit de tout dans le plus grand détail et travailler avec vous au moins une et souvent deux fois par jour, lorsque cela est nécessaire. Les heures qui me sont les plus commodes sont le malin et le soir, à onze heures.» Nous avons dit précédemment h quel moment de la journée M. Gabriel Delessert faisait ses visites à Louis-Philippe, nous allons faire connaître,
celte fois, une petite anecdote qui se rapporte à ses entrevues avec le roi, et que nous lui avons entendu raconter un soir à la Préfecture.
Les longs travaux de jour et dç nuit auxquels s'astreignait M. Gabriel Delessert lui avaient affaibli la vue et l'obligeaient à se servir habituellement de lunettes pour lire et pour écrire. Un soir, après dîner, qu'on vantait les avantages précieux d'une bonne vue, M. Gabriel Delessert nous dit : « Tenez, en voilà une preuve : dernièrement je vais chez le roi, aux Tuileries; nous parlons de différentes choses, et, à l'appui de l'une d'elles, je soumets à Sa Majesté un rapport sur des faits qui m'étaient parvenus dans la journée. Le roi me rend celte pièce et me dit : « Lisez. » Je cherche mes lunettes ; mais ne les trouvant pas dans ma poche, je commence ma lecture. Le roi s'aperçoit que j'hésite et que je lis mal; il me reprend mon rapport et il ajoute d'un air narquois : Comment ! un préfet de police qui ne «voit pas clair! c'est curieux. Tenez, vous allez c m' entendre, moi. Je n'ai pas besoin de lunettes. » roi lut effectivement très-vile et très-bien le
rapporl. J'étais contrarié de son observation; niais dès qu'il eut terminé t.a lecture, le roi reprit d'un air gracieux et tin, en me rendant mon |>apier : « Si je vous ai dit tout à l'heure que vous aviez la vue courte, je change d'avis et je vousdis maintenant : je vois que vous avez la vue longue; ce rapporl est très-vrai et très-bien. » M. Gabriel Delesserl n'en conclut pas moins, malgré les félicitations du roi et de son auditoire, qu'il était fort ennuyeux d'être obligé de se servir de lunettes.
Bien que M. Gabriel Delesserl remplît si laborieusement ses journées que nous n'avons pas vu un seul préfet pouvoir en faire autant; bien qu'il se couchât, chaque jour, au plus tôt à trois heures du matin, il était toujours prêt à recevoir pendant la nuit ses fonctionnaires, ses agents et le public, toutes les fois que la nécessité le commandait. M. de Sartine avait dit à tous ceux qui relevaient de ses attributions qu'il était toujours disposé à les écouter la nuit, le jour, en toute circonstance et à toute heure. Le premier magistral de la police de Paris, ajoutait
à co sujet M. de San me, ne doit pas, comme la statue de Memnon, ne rendre ses oracles qu'à la clarté du soleil. M. Gabriel Dclesserl ne le céda en rien pour son activité, son intelligence et son courage, à ce lieutenant général de police; il disait, lui, à ceux qui l'engageaient à prendre plus de repos et a mieux ménager sa santé: « Je ne puis pas faire autrement. La préfecture de police doit remplir tous les devoirs d'une bonne mère de famille; elle doit comme elle veiller sur ses enfants jour et nuit, et elle a, je vous l'assure, de nombreux et turbulents enfants à régir.
M. Gabriel Delessert ne sut jamais ce que c'était que la peur, et sa conscience était toujours si pure et son honorabilité lui faisait si peu craindre ses adversaires politiques que, soit en temps ordinaire, soit en temps de trouble, il ne s'enferma jamais pendant les heures de son sommeil. L'entrée de son cabinet, voisin do sa chambre à coucher, n'était toujours gardée/au dehors, sous le vestibule, que par un planton de la garde municipale, et au dedans par un seul garçon de bureau. M. Gabriel Delessert était
l'homme d'Horace : le ciel fût tombé à ses pieds qu'il n'en eût pas été effrayé.
Il nous est impossible de citer tous les traits d'intrépidité et de sang -froid par lesquels M. Gabriel Delessert s'est signalé dans les grands incendies qui ont eu lieu pendant son long préfectoral, mais il nous est impossible aussi de ne pas imiter tous les spectateurs de ces immenses catastrophes en rendant publiquement hommage à ce courageux magistral. Le 17 juillet 1838, se déclare l'incendie du théâtre du Vaudeville. On voit partout, sur les points les plus brûlants et les plus dangereux, M. Gabriel Delessert donner des ordres et porter des secours. I^e 8 mars 1839, il est présent au feu du Diorama. H dirige les travailleurs, et il les encourage par la voix et par l'exemple. Aussi bon et aussi charitable que courageux, M. Gabriel Delessert va, quelques jours après cet événement visiierà l'hôpital Saint-Louis un caporal des sapeurs-pompiers qui, dans cet incendie, s'est cassé une jambe en deux endroits. 11 lui donne des consolations et il lui accorde une gra-
tificalion. Le 16 décembre 1844, un incendie éclate dans l'église Saint-Eiislache, il prend naissance dans les orgues. Les pompiers de tous les postes environnants arrivent au pasde course. La garde nationale, les troupes de ligne et la garde municipale sont aussi, en quelques instants, rendus au centre du sinistre. On s'étonne de ne pas voir encore au milieu du danger le préfet de police; mais au même moment qu'on apprend que M. Gabriel Delessert est allé constater le grave événement arrivé le même jour, à une heure, sur le chemin de fer de la rive gauche, entre Chaville et Sèvres, on le voit accourir à cheval et venir, selon son habitude, prendre sa part du commandement et du péril àcc feu qui menace la toiture de l'église. Toutes les troupes sontélectrisées par sa présence. Ou . redouble d'ardeur et de courage, et l'édiOce est bientôt préservé d'un désastre complet. Dans la même année, à 1 incendie de l'usine à gaz située près de la barrière de Courcelles, on voit M. Gabriel Delessert s'exposer au plus imminent danger en montant sur une partie du gazomètre pour
mieux donner des ordres et afin de mieux combiner des moyens de secours avec les sapeurspompiers. Euûn,en 1845, dans le violent incendie des scieries mécaniques établies boulevard Beaumarchais, M. Gabriel Delessort s'expose tellement au feu, en même temps qu'un grand nombre de pompiers et de courageux citoyens auxquels il a montré l'exemple, qu'il revient avec son uniforme brûlé en plusieurs endroits, et avec son pantalon déchiré et tout mouillé. M. Gabriel Delesserl ne fut pas de ces pacifiques fonctionnaires qui semblent n'aller aux incendies que pour obtenir le facile honneur d'être cité le lendemain dans un journal. 11 voulut toujours mériter les éloges qu'on lui donna ; il sut toujours être digne des récompenses qui lui furent accordées.
Le 28 décembre 1839, en témoignage de toute sa satisfaction pour ses bons et courageux services, le roi nomma M. Gabriel Delessert commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur.
Il portait son attention sur les moindres détails de la hiérarchie et du protocole. Il répétait
avec raison que ne pas faire respecter ses droits, c'est commencer à ne pas les reconnaître, et il savait par expérience que bien des gens ne se font grands que parce qu'on ne les oblige pas à demeurer petits; il voulait donc que chacun restât h sa place, et pour mettre en pratique sa juste théorie, il savait se défendre et rester fièrement dans sa position. Nous avons de M. Gabriel Delessert une note par laquelle il dit a un expéditionnaire qui s'était trompé dans la salutation d'une lettre : « Rappelez- vous que je ne donne « pas du respect aux lieutenants généraux, « mais bien seulement de la haute considéra- « tion. » Le soin que M. Gabriel Delessert mettait dans l'observation des nuances les plus délicates du protocole, il l'apportait à plus forte raison et avec bien plus' de vigueur dans les questions autrement importantes de compétence, de droits ou d'attributions.
Par courtoisie, comme par témoignage d'extrême bienveillance, M. Gabriel Delessert avait l'habitude d'offrir, tous les mois, au préfet de la Seine quelques coupons des loges que le pré-
fet de police a dans les théâlres de Paris, en vertu de la loi des 13 et 19 janvier 1791 et de l'arrêté ministériel du 25 avril 1807, suivant le décret impérial du 8 juin 1806. Un jour, M. Gabriel Delessert apprend que son collègue, qui a mis en action la fable de la Lice et sa Compagne, a fait imprimer des coupons portant:
toge de M. le Préfet de la Seine ; qu'il signe ces coupons et qu'il les distribue à ses amis et connaissances comme étant sa propriété. M. Gabriel Delessert s'indigne de cette usurpation de titre, et ordonne immédiatement aux commissaires de police et aux officiers de paix de service dans les théâtres de s'opposer à l'entrée dans ses loges des porteurs de coupons du préfet de la Seine. L'ordre fut ponctuellement exécuté et le mal fut ainsi coupé dans sa racine. Le préfet de la Seine, se voyant débouté dans ses prétentions sur les spectacles de Paris, et voulant au moins conserver la jouissance à laquelle l'avait habitué l'obligeance du préfet de police, fit faire des excuses à M.Gabriel Delessert. Il cacha son amour d'empiétement sous le fait d'une erreur invo-
loutaire commise par un subalterne et complet temenl en dehors de sa volonté. M. Gabriel Delessert accepta l'excuse : son droit avait été maintenu. Le préfet de la Seine continua donc à jouir d'une insigne faveur à laquelle sa conduite un peu révolutionnaire semblait devoir lui refuser à l'avenir le moindre titre à la bienveillance de son collègue. M. Delessert sut ainsi confirmer une fois de plus ce vieil adage : L'homme fort est toujours généreux.
Deux mois après son entrée à la Préfecture de police, M. Gabriel Delessert savait déjà que la passion des empiétements et des conflits était innée dans les bureaux ^le l'Hôtel-de-Ville, depuis la vieille corporation des marchands de l'eau de Paris jusqu'à l'édilité contemporaine du préfet de la Seine. Il n'ignorait pas que les membres du Parloir au bourgeois, sous prétexte de veiller à la conservation de leurs anciens privilèges touchant le commerce par eau sur la Seine, s'étaient arrogé, en 1213, la police de ce fleuve et s'étaient même opposes aux constructions que les riverains élevaient sur ses bords ;
que donnant trop d'extension à leurs prérogatives, le Parlement avait été oblige plusieurs fois, et entre aulres en 1277, d'intervenir et de casser leurs arrêts irréguliers et envahisseurs.
Il se rappelait qu'en 1618 et 1619, le parlement avait déclaré les officiers de l'Hôtel-de- Ville incompétents en matière de simple police, môme sur la Seine, leur antique domaine ; que, fatigué des empiétements continuels du prévôt des marchands, Louis XIV avait créé en 1667 un lieutenant général de police, et qu'en réglant sa juridiction, il avait diminué les privilèges de la ville et presque substitué le pouvoir royal, c'est-à-dire le pouvoir de son lieutenant, aux prérogatives ambitieuses de la municipalité de Paris. Il savait encore que, malgré son édit de 1667, Louis XIV, pour prévenir tout conflit de juridiction entre le lieutenant général de police et le prévôt des marchands, fut forcé de donner, au mois de juin 1700, un nouveau règlement en 12 articles où les droits de chacun sont encore plus exactement exprimés. Enfin, M. Gabriel Delessert n'avait pas oublié qu'une
ambition démesurée de charges, d'honneurs et de pouvoir, qu'un amour effréné d'une criminelle popularité, avaient fait tourner la tête à quatre prévois des marchands : à Etienne Marcel, en 1357 et 1358 ; a Garnier de Sainl-Yvon, en 1422 ; à la Chapelle-Marteau, en 1588; et à Pierre Brousse), en 1650. Aussi, M. Gabriel Déliasser t se défendait toujours, dans l'intérêt de sa préfecture comme dans celui de son souverain, avec une vigueur, avec un empressement remarquables, contre tous les empiétements commis, contre tous les conflits soulevés par son collègue le préfet de la Seine. Il ne lui passa jamais les moindres prétentions d'envahissement; il ne laissa jamais sans appel au Conseil d'État et au roi les plus petites démonstrations d'accaparement de ses attributions. M. Gabriel Delessert fut sans cesse inexorable dans ces fâcheux débats. Sa loyauté, son honnêteté s'irritaient, se révoltaient de ces querelles injustes, de ces guerres bureaucratiques, et il ne se trouvait calme et satisfait que lorsque son droit avait prévalu, lorsque le roi lui avait donné raison en
lui rendant justice, lorsque tout était rentré dans l'ordre, lorsque la préfecture de police était restée intacte.
En 1826, les loueurs de voitures proposèrent au préfet de police de verser, tous les ans, dans la caisse de la préfecture une somme de cinq cents francs pour récompenser les cochers honnêtes qui, chaque année, se seraient rendus le plus dignes d'intérêt en déposant fidèlement les objets abandonnés dans leurs voilures. Leur offre fut acceptée, et quelques cochers reçurent des gratifications. Mais ce versement n'ayant pas été continué quelques années après par les loueurs de voitures, la préfecture suspendit la distribution de ces récompenses pécuniaires.
Frappé de l'utilité de la mesure adoptée précédemment par les entrepreneurs de ces voitures publiques, et désireux de pouvoir récompenser de nouveau la probité de tant de braves gens, M. Gabriel Delessert résolut de rétablir plus largement ces primes. Il décida donc qu'à l'avenir, ce serait la préfecture qui en supporterait la dépense. Il demanda, à cel effet, les sommes né-
cessaires au conseil municipal de Paris; les fonds furent votés en 1840. Depuis le 15 janvier 1841, les cochers les plus méritants de la ville de Parisobiiennenl, chaque année, des gratiGcalions assez importantes, et voieut publier leurs noms dans les journaux et sur tous les bureaux des inspecteurs du service des voilures de place. Ainsi, grâce à l'heureuse initiative de M. Gabriel Delessert et a son amour pour faire et pour encourager le bien, une généreuse idée dont le germe appartient aux loueurs de voitures de la capitale a été reprise et fécondée par la préfecture de police. Les résultais en sont aussi favorables à la moralité respective des cochers qu'aux intérêts particuliers du public.
On sait tous les soins, toutes les mesures que prit M. Gabriel Delessert pour rendre honnêtes et probes les agents de la police municipale et les entourer le plus possible de la considération publique. Il crut donc que ce qu'il avait fait si bien pour ces agents, il devait le faire à plus forte raison pour les hommes appelés à leur commander etqui se trouventchaqucjouren contact continuel
avec la population parisienne. Il prit dans celle intention, le 20 lévrier 1841, un arrêté qui prescrivit que les ofliciers de paix porteraient un costume officiel. Celte mesure réglementaire fut accueillie avec une satisfaction générale. M. Gabriel Delessert voulut que le costume des officiers de paix fût en harmonie avec l'importance de leurs fonctions ; il voulut qu'ils le portassent continuellement; car il savait, comme le lieutenant général de police Albert, que la loi est souvent un mot vide do sens pour le peuple, et qu'un uniforme connu parle bien mieux qu'un code; car il était aussi d'avis qu'il est toujours préférable de faire maintenir la loi par le respect et la crainte d'un habit que par la force des baïonnettes.
On sut gré au préfet de police de cette détermination donnant un caractère toujours patent, toujours avoué à des fonctionnaires qui dès lors seraient plus honorables à leurs propres yeux et qui seraient aussi plus respectés aux yeux du public. Le corps des officiers de paix a été créé par décret de l'Assemblée nationale, en date du
21 septembre 1791 , el il a conlinué ses fonctions, de celle époque jusqu'à ce jour, sans aucune interruption. Depuis 1830 surtout, il a fait preuve d'une habile activité et d'un grand dévouement. Il a rendu de véritables services à la ville de Paris ainsi qu'au pays.
M. Gabriel Delesserl ne s'en tint pas à celle amélioration : il fit quelque temps après pour les commissaires de police de son département ce qu'il avait fait pour les officiers de paix de la ville de Paris. Par arrêté, en date du 26 août 1842, il réglementa le costume de ces fonctionnaires si utiles, si dévoués, el dont la mission, quand elle est bien comprise, est plutôt celle d'un bon père de famille, d'un équitable juge de paix que celle d'un accusateur public, d'un sévère et rigoureux magistrat. Par ce règlement, il ramena à l'uniformité l'habit officiel des commissaires de police, exigé par l'arrêté du gouvernement en date du 17 floréal an VIII et la circulaire ministérielle du 21 septembre 1830, tout en conservant l'aspect sévère et la simplicité que le législateur avait voulu donner àce costume. Il le mo
difia cependant de manière a ce qu'on ne pût le confondre avec celui adopté alors pour les agents de certains services publics.
Le roi, voulant rehausser encore dans la*personne de M. Gabriel Delessert la place de préfet de police et voulant donner tout à la fois satisfaction aux vœux manifestés par M. Vivien dans sa monographie, et à l'opinion publique si favorableàson édile préféré, éleva, le 4 mai 1844, ce haut fonctionnaire à la dignité de pair de France, et le nomma, le 27 avril 1845, grand officier de la Légion d'honneur. Ces deux récompenses étaient bien dues à un des plus nobles caractères et à une des carrières politiques les plus utiles et les mieux remplies de notre temps. M. Gabriel Delessert était déjà préfet de police depuis près de dix ans quand il obtint ce double honneur. Il s'était toujours montré administrateur intègre et éclairé, et magistrat tout à la fois modéré et ferme dans tous les postes auxquels il avait été appelé. Il avait sans cesse justifié la confiance du gouvernement, et il avait su mériter par les plus importants services
l'estime et la reconnaissance de son pays. Dans la séance de la Chambre dos pairs du jeudi 28 mars, M. Gabriel Delessert fut admis à prêter serment comme pair de France, et, dès ce jour, à prendre part aux délibérations. Il fut introduit et présenté par M. le grand référendaire, par M. Frank-Carré, premier président de la Cour, royale de Rouen, et par M. Odier, régent de la Banque de France. M. Gabriel Delessert parla pour la première fois à la Chambre des pairs le to juillet suivant, dans la discussion du projet de loi relatif aux crédits supplémentaires et extraordinaires des exercices de 1843 et 184i, au sujet de la détention de M. Charbonnier de la Guesnerie, et à l'égard des perquisitions faites chez M. le prince de Robec et chez M. le duc d'Escars.Sans être orateur, M.Gabriel Delessert eut l'heureux privilège de captiver l'intérêt de la Chambre, et mieux encore de mériter, dès son début, l'estime et les sympathies de ses collègues par la droiture de son caractère comme par la franchise de sa parole. M. le vicomte Dubouchage ayant demandé au
gouvernement pourquoi un prévenu politique âgé de soixante ans, souffrant d'un rhumatisme aigu, et amené à Paris de près de quatre-vingts lieues, avait été jeté cruellement dans un cachot humide, et s'il ne se trouvait pas dans les prisons de la capitale une chambre plus salubre et aussi sûre, M. Gabriel Delessert répondit qu'il s'étonnait de ces plaintes adressées au nom de M. de la Guesnerie; que toutes les mesures d'humanité avaient été prises et accomplies avec tout le soin possible ; que ce détenu avait été amené d'Angers à Paris en voiture, par des gendarmes, parce qu'il n'y a pas encore d'autres moyens de faire accompagner les personnes arrêtées; qu'arrivé dans la capitale, il avait été mis au dépôt près de la préfecture de police, pendant quelques heures seulement, et jusqu'à ce qu'un juge d'instruction pût l'interroger; que la chambre où M. de la Guesnerie avait été placé était une chambre-pistole ; et que, par conséquent, il avait été aussi bien qu'on peut être en prison. M. Gabriel Delessert ajouta qu'aussitôt son transfèrement à la Conciergerie,
M. de la Guesnerie avait été mis dans une chambre de quatre mètres de long sur trois mètres de large, exposée au midi et habilée depuis deux ans par M. Lehon, sans que cet ancien notaire s'en fût jamais plaint. Enfin, M. Gabriel Delesserl fit remarquer à ses honorables collègues que M. de la Guesnerie ayant encore trouvé pour lui cette chambre malsaine, on fit transférer à Saint-Lazare les femmes enfermées à la Conciergerie, et qu'on donna à ce vieillard, non pas la chambre d'une détenue, mais celle d'une gardienne qui avait bien voulu la céder. M. Gabriel Delessert termina sa défense en disant que M. Charbonnier de la Guesnerie n'avait plus exprimé de plaintes, que la préfecture de police avait fait plus que son devoir en celte circonstance, et qu'il était surpris du blâme que M. le vicomte Dubouchage venait de jeter sur l'administration, qui ne méritait, à son avis, que de véritables éloges.
M. le marquis de Boissy, le Jupiter tonnant de la Chambre des pairs, déclara que, d'après les franches explications de M. Gabriel Delessert,
il était satisfait, et qu'il ne pouvait plus rester aucun doute sur la manière convenable dont M. de la Guesnerie était traité en prison. Mais, si M. le marquis de Boissy fit bon marché de cette affaire au préfet de police, dans son amour de parler, il s'empressa de lui reprocher, d'après la lettre publiée par M. de Montmorency, les actes brutaux commis par ses agents dans les perquisitions opérées chez M. le prince de Robec et chez M. le duc d'Escars.
« Je n'ai pas besoin, dit-il, d'affirmer que pour mon compte, je suis convaincu que les ordres donnés par M. le préfet de police n'enjoignaient pas de semblables procédés; au contraire, je suis convaincu que tous ces ordres ont été donnés en prescrivant tout ce qui est compatible avec les usages judiciaires, et avec ce qui est commandé par une bonne administration ; mais, comme toujours, les agents n'ont pas exécuté les sages injonctions de leur chef. » M. Gabriel Delessert monta aussitôt à la tribune pour rectifier l'erreur dans laquelle M. de Boissy avait été évidemment entraîné. Il affirma que,
dans cette circonstance particulière, il avait fait choix d'hommes calmes, réservés, et qui apportent constamment dans l'accomplissement de leurs fonctions toute la modération désirable ; il assura que les deux commissaires envoyés chez M. le prince de Robec étaient les hommes les plus civils qu'on pût rencontrer, et que ces commissaires avaient rempli leur devoir avec des formes de politesse telles qu'au moment de leur départ, M. le duc de Brissac les avait complimentés en leur disant qu'il était impossible de mettre dans celte pénible opération plus d'égards et de meilleurs procédés. M. Gabriel Delessert assura encore à la Chambre que les mêmes faits s'étaient passés de la même manière dans la perquisition qui avait eu lieu chez M. le duc d'Escars, et que ce personnage l'avait également reconnu, en exprimant sa gratitude au commissaire qui avait opéré chez lui, au sujet de la parfaite convenance qu'il avait apportée dans l'exécution de son mandat. Enfin, M. Gabriel Delessert dit en terminant : « Messieurs, je viensdc rétablir les faits telsqu'ilsse sont
passés, et j'en appelle h l'impartialité de la Chambre pour qu'elle veuille reconnaître que tout le monde en cette occasion a bien fait son devoir. » La Chambre donna son assentiment aux véridiques paroles de M. Gabriel Delessert, et M. de Boissy lui-même accepta pleinement la justification du préfet, en rappelant qu'au commencement de son interpellation il avait eu le soin d'annoncer qu'il ne garantissait en rien les plaintes portées contre l'administration et les agents de la police.
Dans la discussion sur les livrets des ouvriers 1 , M. Gabriel Delessert prit la parole au sujet de l'article IV pour répondre à M. le comte Daru qui disait que le livret de l'ouvrier n'était pas autre chose qu'une garantie des engagements réciproques des maîtres et des travailleurs. Il affirma que le livret était cependant autre chose que cette garantie, puisqu'il donnait à l'ouvrier l'avantage de pouvoir circuler librement dans toute la France avec le seul visa de l'autorité municipale; que c'était là un trèsgrand avantage, un des plus grands avantages
• Séance du U février 1846.
de cette loi qui était une loi bienfaisante pour Pouvrier, et que telle seulement avait été l'intention du gouvernement en changeant le vœu de l'ancienne législation, Il ajouta que le but paternel que l'on se proposait par l'institution du livret, c'était aussi d'affranchir l'ouvrier de la nécessité du passe-port qui lui coûte deux francs tous les ans, tandis que le livret ne lui coûterait que vingt-cinq centimes.
M. Gabriel Delessert répondit encore à M . le comte Daru, qui venait de faire un tableau assez sombre des relations des maîtres avec les ouvriers, qu'il croyait que son honorable collègue était mal informé quand il disait qu'il y avait désunion entre les patrons et les travailleurs. 11 s'empressa toutefois de reconnaître qu'il y avait bien quelquefois désaccord entre eux, comme dans toutes les transactions humaines; mais qu'en général il y avait bon concours entre les ouvriers et les maîtres. «Je parle toujours, disait M. Gabriel Delessert, des ouvriers honnêtes et de bonne conduite, qu'on ne peut assez estimer, dont je me déclare l'ami, et ils le savent bien,
quoique je sois appelé quelquefois par mes fonctions à sévir contre certains de leurs camarades. Quant à l'exécution de la loi, j'ai cru m'apercevoir que quelques-uns de nos honorables collègues paraissent redouter beaucoup de difficultés dans son exécution. Eh bien ! je déclare qu'à mon sens la loi n'est pas difficile à exécuter. Peut-être envisage-t-on cette exécution comme difficile, parce qu'on se préoccupe de mesures draconiennes, de pénalités toujours menaçantes. Non, il n'en sera point ainsi ! tous ceux qui ont été appelés à faire exécuter ces sortes de loi savent que c'est toujours avec douceur, insensiblement, et peu à peu qu'on a substitué le régime de la loi à l'habitude et en n'usant jamais de la sanction pénale, que lorsque tous les autres moyens sont épuisés. On a aussi parlé de loi de police. Non, cette loi que nous demandons ici n'est pas une loi de police. Elle ne pourra devenir une loi de police que par le bienfait qui en résultera pour l'ouvrier de pouvoir circuler dans le royaume au moyen de son livret remplaçant pour lui le passe-port. C'est sous ce point
de vue seulement que je la considère et que je l'accepte comme loi de police; car, autrement, nous n'avons nullement besoin de moyens arbitraires pour son exécution. Tout au contraire, ce sera par les moyens légaux, et non par des tracasseries que je repousse de toutes mes forces, et qui ne sont plus en usage dans la |>olice actuelle. »
M. Gabriel Delessert était de ceux qu'on écoute, qu'on estime et qu'on honore, et dont le langage persuasif et sincère convainc et convertit. 11 persuada facilement à la Chambre que cet article IV était un bienfait pour la classe ouvrière et non pas une nasse perfide tendue à sa bonne foi et à sa liberté. II rappela que sa police n'était pas une police de piège et de provocation, mais bien une police honnête et sage. L'article IV fut adopté. M. Gabriel Delessert savait d'autant mieux entraîner ses auditeurs à ses convictions qu'il savait toujours leur dire la vérité et leur avouer franchement ses erreurs dès qu'il les avait reconnues. Ainsi nous l'avons entendu dire une fois à la Chambre 1 : & M. le
' Séance du H février 4 846.
Digiti2ed
ministre me demandait, il y a deux jours, mon opinion sur les résultats qu'avait obtenus l'introduction récente de la loi des prud'hommes à Paris. Eh bien ! je déclare, ici, en toute sincérité, que j'ai été couttaire, il y a trois ans, à l'introduction de la loi des prud'hommes, et je déclare qu'alors je m'étais trompé ; je déclare aussi que, mieux éclairé par la pratique, je verrai avec satisfaction la juridiction des prud'hommes s'étendre à d'autres corps d'état que celui des ouvriers en métaux qui jouissent seuls actuellement, à Paris, de cette bienfaisante institution. »
M. Gabriel Delessert, rapporteur sur le projet de loi relatif à l'établissement d'une ligne télégraphique électrique de Paris à Lille, déposa, dans la séance du 26 juin 1846, le rapport de la commission chargée de l'examen de ce projet de loi. Il en fit ressortir tous les avantages dans un résumé scientifique sans pédanterie, avec une lucidité et un goût remarquables. Il fut favorablement écouté, et il put à bon droit se réjouir d'avoir contribué à l'adoption de cette
loi qui, depuis, a doté la France d'un grand nombre de ces nouveaux télégraphes, agiles composteurs de la pensée et fidèles échos de la parole écrite.
Dans la discussion générale du budget des dépenses à l'égard du budget particulier de l'agriculture et du commerce, M. le baron Charles Dupin demande 1 avec toute l'autorité de son talent, qu'on rende à la boulangerie et au commerce une partie des farines mises en réserve au grenier d'abondance de Paris, persuadé que c'est un moyen prompt et facile de faire diminuer le prix du pain si cher, en ce moment, dans la capitale. M. Gabriel Delessert qui se voit ainsi directement interpellé, répond que la taxe du pain, telle qu'elle est fondée dans le département de la Seine, n'est pas une taxe si juste que l'administration doive désirer de la voir maintenir ; que, depuis quelques années, le gouvernement a parfaitement senti qu'il y avait plus que quelque chose à faire pour modifier cette taxe qui laisse trop lacilemeut exercer sur elle
r Séance «lu 3 aoiU 1817.
l udion de certaines influences dont l'effet est de maintenir le prix du pain à un taux plus élevé que le taux naturel résultant des mercuriales des marchés du rayonnement de rapprovisionnement de Paris. Il dit que le gouvernement du roi et que le ministre du commerce sont entrés dans ces idées favorables; que le ministre s'en est vivement occupé; que de nombreuses commissions ont été réunies, mais que des questions si graves n'ont pas encore été complètement résolues et qu'elles étaient sur le point de l'être lorsque la cherté du pain s'est déclarée et a empêché de loucher, en ce moment, à des théories qui devaient êlre et qui, après la crise que I on subit 1 , seront nécessairement réalisées dans la pratique.
Quant au grenier d'abondance , répond encore M. Gabriel Delessert, on garde et on ne livre point à la boulangerie et à la consommation les réserves des farines par une raison toute simple, c'est que, si l'administration le faisait, on manquerait à l'ordonnance de
' Si ance du 3 août <K47.
1811, qui est la charte de la boulangerie; c'est qu'on enlèverait à la population de Paris, la certitude que ces réserves lui offrent des approvisionnements capables de nourrir la capitale pendant cinquante jours, et que cette assurance morale est une sécurité tellement grande qu'il faut bien se garder de toucher à ce qui a contribué à la faire naître. Le préfet de police, ajoute M. Gabriel Delessert, ferait, d'ailleurs, un acte blâmable, attendu que c'est à l'exacte loyauté qu'il apporte à n'employer aucun moyen artificiel pour amener une baisse de prix , que c'est à cette loyauté qu'il doit l'empressement constant et sans inquiétude du commerce à diriger, en tout temps, de grandes quantités de farines sur Paris, et, par suite, à répandre sur
cet immense centre de consommation une grande et forte abondance. Le commerce sait qu'il sera toujours protégé contre les moyens qui auraient quelque chose d'artificiel pour en faire baisser le prix, et qu'il peut en toute sécurité envoyer sur les marchés de la capitale une très-grande quantité de farines. En effet, le jour où
le préfet de police pourrait influer sur les cours d'une manière factice, le commerce s'inquiéterait, s'éloignerait et se retirerait pour longtemps du déparlement de la Seine.
L'existence parlementaire de M. Gabriel Delessert fut de courte durée. 11 parla peu à la Chambre des pairs, et il eut le bon esprit de ne se faire entendre que sur des questions qu'il avait étudiées depuis longtemps et sur lesquelles il était assuré de ne dire que des choses utiles et sages. Aussi, chaque fois qu'il monta à la trihune, il sut captiver l'altenlion de ses honorables collègues et mériter sans cesse leur vive sympathie, leur entière confiance et leur complet assentiment. Pair de France, il ressembla à ces honnêtes et savants avocats qui plaident peu au Palais, mais qui, lorsqu'ils plaident, ont toujours l'oreille de leurs juges et gagnent toujours leurs procès.
A la date du 3 avril 1844, on lit, dans le Moniteur universel, ce simple article rectificatif : « Plusieurs journaux répètent encore, ce qui a été déjà dit plusieurs fois, que M. Gabriel
DeLessert passait à la préfecture de la Seine. Ce bruit est, comme précédemment, dénué de fondement. >• M. Gabriel Delessert fit insérer cet avis pour éclairer l'opinion publique sur la vérité de sa situation personnelle ; mais ce qu'il ne fit pas connaître dans ce journal et ce que nous savons pertinemment, c'est qu'il se trouva très-contrarié de la publication de cette nouvelle, aussi mensongère qu'en opposition avec ses désirs et sa pensée.
M. Gabriel Delessert considérait la magistrature du préfet de police bien au-dessus de celle du préfet de la Seine, soit par son importance politique dans le gouvernement, soit par les services utiles qu'elle rend aux citoyens et au pays, soit, enfin, par les relations qu'elle lui impose continuellement avec le chef de l'État. Il n'avait pas non plus oublié qu'il était le successeur direct du prévôt de Paris, que ce prévôt ne relevait que du roi, qu'il exerçait en son lieu et place, qu'il présidait en robe au Chàtelet, qu'il portait l'épée à la tète des troupes dont il avait le commandement, qu'enfin il rendait des ordonnances en
l'absence et au nom du souverain, el que ses ordonnances étaient obligatoires pour la France entière.
M. Gabriel Delessert disait plaisamment à ce sujet qu'il n'était pas encore assez vieux pour prendre les invalides et^assez jeune pour faire une folie, regardant les travaux de la préfecture de la Seine, comparativement à ceux de la préfecture de police, comme exigeant moins d'activité, moins d'ardeur et moins d ; énergie, et comme n'allant point avec son caractère sérieux, puritain el magistral. Ainsi que M. Vivien, il reconnaissait que le préfet de la Seine a la part la plus brillante et la plus enviée, et que le préfet de police a les attributions les plus pénibles et les moins applaudies. Mais s'il savait que Paris, privé des avantages que lui procure l'administration du préfet de la Seine, languirait dans un douloureux abaissement et cesserait d'être à la tète du monde civilisé, il savait aussi qu'il survivrait encore à sa splendeur perdue par l'ordre et parla paix; mais que, si Paris était en proie à tous les maux qu'éloigne une
police infatigable et vigilante, il périrait bientôt dans les convulsions de l'anarchie. Aussi , comme M. Vivien, il disait encore, avec l'intime conscience de lui-même, que, si l'honneur est le prix du péril et grandit avec lui, si la dignité et l'importance d'une fonction se mesurent sur les services qu'elle rend, le préfet de police est le premier magistrat de la capitale.
M. le général Jacqueminot a dit que M. Gabriel Delessert était né militaire. C'est une incontestable vérité. Par ses goûts, par son allure chevaleresque, par son courage éprouvé, par son costume habituel, par sa parole froide et brève, par son concis commandement, il a montré qu'il avait tout ce qu'il fallait pour faire un officier distingué. On ne sera donc pas étonné quand nous dirons que M. Gabriel Delessert aimait la garde municipale comme un père sait aimer ses enfants, comme un vieux militaire aime a raconter ses batailles. Il était parvenu à en faire uu corps d'élite sans pareil et à la faire favorablement accueillir par la population parisienne, bien que cette garde fût instituée pour
maintenir Tordre dans la capitale, el pour sévir contre les délinquants, les criminels et les fauteurs de désordre. Il tenait tant à l'uniforme de cette troupe, si bien amélioré par ses soins, qu'une fois nous l'avons entendu s'écrier : « Si jamais les faiseurs d'innovations conseillent au ministre de changer les buffleteries françaises de la garde municipale contre des ceinturons russes ou prussiens, et si le ministre prend une pareille décision, je donnerai plutôt dix fois ma démission que de jamais me soumettre à une telle mesure!» M.Gabriel Delessert lit connaître si bien et si haut à la Préfecture et aux Tuileries sa façon de penser et sa résoluliôn, qu'on n'osa point changer les buffleteries de la garde municipale, qu'elle les conserva seule dans l'armée, et qu'elle les a encore aujourd'hui sous le titre de : Garde de Paris.
M. Gabriel Delessert était si fier de commander à cet admirable corps, bon à faire voir aux amis de la France ainsi qu'à ses ennemis, qu'il voulut le montrer dans tout son éclat aux chefs arabes amenés en 1848 à Paris. Le 21 janvier de cette
année, une revue fut ordonnée en leur honneur, el elle fut passée en leur présence par M. le lieutenant-général Tiburce Sébastiani, par M. le maréchal de camp Carbonnel, chef d'état-major de la garde nationale, et par M. Gabriel Delessert, préfet de police. Les chefs arabes furent émerveillés de la tenue martiale, de l'ensemble des manœuvres el du brillant uniforme des gardes à pied et des gardes à cheval, et M. Gabriel Delessert fut heureux plus que personne du succès et des applaudissements que sa garde municipale reçut en cette occasion des nouveaux sujets de la France, ainsi que des deux généraux qui étaient venus l'inspecter.
Depuis longtemps, le conseil municipal de Paris avait prononcé son arrêt fatal sur les anciennes constructions de l'hôtel des premiers présidents devenu la résidence habituelle des préfets de police ; un grand événement pour la préfecture allait donc se passer dans ses dépendances. L'État avait déjà cédé à la Ville l'hôtel de la Cour des comptes pour être affecté , comme nouvelle habitation, à l'édile de la rue
de Jérusalem. La vieille demeure des préfets et des premiers présidents allait être abattue, et d'immenses travaux de reconstruction allaient être commencés. M. Huyot venait de mourir, ses magnifiques plans étaient abandonnés, et MM. Duc et Doramey, architectes, étaient choisis par la ville pour le remplacer dans cette importante entreprise. Ces deux savants artistes vinrent, un jour, présenter à M. Gabriel Delesscrt les plans de leur nouvelle Préfecture et le prier de vouloir bien, après les avoir examinés, appuyer leurs projets de toute son influence dans le conseil municipal de Paris et au conseil général des bâtiments civils. M. Gabriel Delessert leur promit un examen attentif et son active intervention ; mais il leur fit remarquer que son examen et que ses démarches auraient plutôt pour but de servir les intérêts de la préfecture que ses propres intérêts, attendu, leur dit-il, qu'il était convaincu que, tout en exerçant uu long préfectorat, il aurait depuis longtemps quitté ses fonctions lorsqu'on commencerait cette nouvelle Préfecture. M. Gabriel Delessert
ne se trompa point. 11 a quille la rue de Jérusalem en 1848, et l'on vient seulement de commencer les fondations des bâtiments nouveaux.
On ne saurait croire tous les ennuis, toutes les contrariétés, toutes les démarches que causèrent ces malheureux plans à M. Gabriel Delessert, à sa famille et à ses amis influents. Les projets de MM. Duc et Dommey renfermaient, ainsi qu'on peut s'en convaincre, à cette heure, dans une enceinte étroite et lourde, l'admirable et précieux joyau de la Sainte-Chapelle, et limitaient à l'ancienne rue de Nazareth la nouvelle enceinte du Palais-de-Justice et le tracé de la Préfecture de police. M. Gabriel Delesseçfdemanda vainement le changement de ces plans; on lui refusa de porter les limites des nouvelles constructions jusqu'au quai des Orfèvres, de manière à y mettre en bordure une partie du palais et le jardin du préfet de police, de manière aussi à dégager le côté méridional de la Sainte- Chapelle, à lui donner de l'air et à laisser apercevoir, du pont Saint-Michel et du quai des Àuguslins, son élégante et hardie structure.
Le préfet de la Seine s'y opposa sourdement par une mesquine jalousie de prépondérance.
Il ne voulut pas que son collègue eût comme lui pignon et jardin sur quai, et le conseil municipal ne voulut pas, à son tour, par une économie mal entendue, consacrer quelques millions de plus à des projets qui eussent grandement satisfait la magistrature et le préfet de police, qui eussent été dignes de Paris, et qui eussent mis au grand jour le plus beau monument gothique de la capitale, la chapelle de prédilection du saint roi.
Dans le cours de l'été de 1857, en visitant avec M. Hittorff les travaux de l'hôtel de Cluny et le boulevard de Sébastopol , rive gauche, l'Empereur remarqua que l'élégant clocher de la Sainte-Chapelle se trouvait juste dans l'axe de ce boulevard ; mais il remarqua aussi que d'ignobles maisons cachaient le corps si svelte, si élancé de cet admirable monument ; et il parla de faire abattre toutes ces masures. On fit observer à l'Empereur que, derrière ces maisons, se trouvaient les bâtiments neufs et lourds où les
tribunaux de police correctionnelle sont si ma! installés, et que ces bâtiments étaient toujours le désespoir de M. Gabriel Delessert et de M. Lassus, l'habile restaurateur de la Sainte-Chapelle. L'Empereur s'associa aux regrets et aux espérances de ces deux hommes éminents, et il se promit de réaliser un jour tous leurs vœux. A quelque temps de là, MM. Lassus et Gabriel Delessert furent informés des intentions de l'Empereur, et ils se réjouirent vivement de son auguste résolution. Par malheur, ces deux amis éclairés de l'art ne verront pas s'effectuer leurs grandioses projets ; ils sont, aujourd'hui, tous les deux dans la tombe !
Le 1" novembre 1844, M. Gabriel Delessert prit possession de l'ancien hôtel de la Cour des comptes; mais en quittant la vieille et sombre demeure des premiers présidents et des préfets de police, en sortant de cet hôtel, témoin discret de tant de faits privés et de tant d'événements politiques, remarquable par son style de brique et de pierre et curieux par ses portraits historiques, il ne voulut point laisser dis-
paraître de Paris ces étranges bâtiments sans en avoir fait conserver auparavant le souvenir par la lithographie et par un texte habile. Il chargea de celte tâche difficile M. Labat, archiviste de la préfecture, dont il savait apprécier depuis longtemps le caractère honorable et les savants travaux, et qui, par son esprit d'investigation et par son profond savoir comme par les documents et par les faits historiques qu'elle renferme, sut faire de cette monographie un travail aussi intéressant que curieux K
M. Gabriel Delessert ne s'en tint point à faire paraître l'histoire monumentale de la Préfecture de police, il fit encore publier par M. Labat, en quatre volumes in-8°, la collection des ordonnances et des règlements de police rendus depuis la formation de la préfecture, de 1800 jusqu'en 1844. Nous avons dit que les pouvoirs du prévôt de Paris étaient immenses, et que ce haut fonctionnaire ne relevait que du roi, qu'il exerçait en son lieu et place, qu'il avait le droit
1 Hôtel de la Présidence, actuellement hôlcl de la Préfecture de Police. (Recherches historiques, par M. E. Labat. Paris 1844.)
d'adresser directement des ordres aux magistrats des provinces. Nous ajouterons que jusqu'à François I er , les ordonnances du prévôt de Paris furent obligatoires pour la France entière, et que delà est venu assurément l'usage qui se continue toujours de donner le titre d'ordonnances aux actes publics et les plus importants du magistrat chargé d'exercer à Paris la police municipale et politique. Nous ne mentionnerons point les ordonnances capitales de l'administration de M. Gabriel Delessert à la préfecture de police ; nous ne parlerons point des créations heureuses qu'il a faites pour le bien-être des habitants de Paris ; nous passerons aussi sous silence les innovations utiles qu'il a introduites dans l'intérêt de la sûreté, de la clarté et de la salubrité du département de la Seine; mais nous ne pouvons nous empêcher de provoquer l'attention des hommes sérieux et jaloux de la prospérité et de la tranquillité de leur pays sur les principales ordonnances sans précédent rendues pendant le long cours de son édililé, contenues dans celle remarquable collection et
appelées à tenir un rang important dans l'histoire de nos habitudes et de nos besoins, comme dans les fastes de nos mœurs, de notre luxe et de notre civilisation parisienne.
Un nouveau malheur de famille vient frapper, le T r mars 1847, M. Gabriel Delessert. Ce frère qui l'aimait tant et qu'il avait tant aimé, qui l'avait si bien guidé dans la vie en se donnant à lui pour modèle, meurt dans son hôtel, rue Montmartre, à l'âge de soixante-quatorze ans. M. Benjamin Delessert, dont nous avons esquissé la conduite privée et politique, s'est encore distingué par ses grandes connaissances en botanique et en conchyliologie. 11 s'est acquis à jamais par ses œuvres philanthropiques la vive reconnaissance de ses concitoyens, et il a su mériter le plus beau titre qu'un homme puisse ambitionner :
celui de bienfaiteur de l'humanité. En mourant, M. Benjamin Delessert a laissé à sa famille une immense fortune. M. Gabriel Delessert nous a semblé, par le trait suivant, avoir voulu consacrer le premier usage des biens dont il venait d'hériter au service de la cause de Juillet.
Voyant l'horizon politique se rembrunir chaque jour davantage, M. Gabriel Delessert résolut, avec son frère François et quelques amis dévoués au gouvernement, de fonder par actions un journal quotidien, politique et littéraire, sous le titre de : le Conservateur y aûn de combattre la mauvaise presse, qui devenait de plus en plus hostile, et pour soutenir le gouvernement, qui commençait à perdre de sou influence dans l'opinion des masses. Ce journal parut en juillet 1847. Les souscripteurs d actions se présentèrent en assez grand nombre, mais ils n'étaient pas sérieux, et les hauts fonctionnaires, sur lesquels les fondateurs croyaient devoir le plus compter, ûrent presque généralement défaut. Les abonnements purs et simples se présentèrent aussi mal. Le Conservateur ne put donc pas même se conserver; il cessa bientôt de paraître. M. Gabriel Delessert en fut quitte pour une trentaine de mille francs. Ce n'était pas une spéculation, c'était un nouvel acte de dévouement au pouvoir qu'avait voulu faire M. Gabriel Efelesserl. Il ne regretta pas la perte de ses fonds, il était
de ceux qui savent faire des sacrifices pour le soutien de leur cause, et qui, bien loin, comme tant d'autres, de la ruiner par leur honteuse conduite et par leurs déprédations, s'efforcent de la relever par l'apport de leur honnêteté, de leur talent, de leur dévouement et de leur fortune. Ce journal, ainsi que les journaux ministériels, portait trop, dans sa rédaction revue et expurgée, la trace de sa servitude, et manquait trop aussi de cette liberté d'esprit et de pensée qui peut ne pas être la licence, et sans laquelle les œuvres de l'intelligence comme celles de l'industrie ne peuvent avoir ni de portée ni de succès.
Le 8 novembre 1847, le bruit courait dans Paris quun crime commis dans des circon- # stances extraordinaires venait de jeter le deuil et le désespoir au sein de deux familles éminentes et justement honorées. On parlait d'un pair de France mis en état d'arrestation ; on disait que ce dignitaire, que M. le comte • Mortier, ambassadeur français à Turin, avait, dans un accès de fureur extrême, donné la mort à ses deux enfants; mais on sut bientôt que ce
bruit avait pris sa source dans un événement, sans doute bien douloureux, puisqu'il s'agissait d'aliénation mentale, mais qui n'avait aucun des caractères de criminalité que lui avaient donnés les exagérations de la clameur publique.
La vérité était que déjà depuis quelque temps la santé de M. le comte Mortier, neveu de l'illustre maréchal duc de Trévise, présentait tous les symptômes d'une surexcitation nerveuse ; que, il y avait un mois, à Bruges, dans l'hôtel de sa mère, M. le comte Mortier s'était levé brusquement au milieu de la nuit, et qu'en proie à une fureur inexplicable, il s'était élancé vers madame la comtesse Mortier, sa femme, et avait •agité longtemps au-dessus de sa tête la lame d'un rasoir, en prononçant contre elle toutes sortes d'imprécations et de menaces. On savait encore que, l'exaltation du comte Mortier croissant toujours quand on lui faisait entendre le nom de sa femme, sa mère avait jugé prudent de l'éloigner de lui et de la faire partir pour Paris. Enfin, on sayait que M. le comte Mortier avait lui-même quitté Bruges, il y avait huit
jours, et qu'il était venu s'établir avec ses enfants dans la capitale, à l'hôtel Chatam, rue Neuve-Saint-Auguslin, n # 57.
Cette triste affaire en était là, lorsque, le dimanche 7 novembre, M roe la comtesse Mortier reçoit de son mari une lettre qui commençait par ces mots : « Quand cette lettre vous parviendra, moi et mes deux enfants, nous serons morts. » A cet avis, M"' la comtesse Mortier court à l'hôtel Chatam ; M. Chaixd'Est-Ange, son conseil, se rend chez M. le duc Pasquier, grand chancelier de France. On requiert M. I oyeux, commissaire de police du quartier et l'on prévient en toute hâte le préfet de police. M. Pasquier, M. Gabriel Delessert et M. Loyeux arrivent presque en même temps.
M. le comte Mortier était enfermé dans sa chambre avec ses deux enfants. Sa porte était barricadée, un silence de mort régnait dans l'intérieur. M. Pasquier frappe à la porte. M. le comte Mortier demande qui est là. — C'est le chancelier de France, lui répond-il ; au nom de la Chambre des pairs, ouvrez! — Je n'ouvrirai h
personne, réplique M. le comte Mortier. M. Gabriel Delessert fait à peu près une semblable demande, et il obtient une pareille réponse. Pendant plus d'une heure, celte affreuse situation se prolonge; on craint, en pénétrant de vive force dans l'appartement, de précipiter un horrible crime; et l'on espère, au contraire, en lassant l'attention du malheureux insensé, de chasser peu à peu de son esprit la pensée homicide qui le possède. Enfin, la voix de M. le comte Mortier semble s'adoucir ; ses refus d'oùvrir ont moins de résolution ; il se détermine à dire : « Eh bien ! entrez. » On entre, il tient un rasoir ouvert à la main; près de lui sont ses deux enfanls : un garçon de dix ans et une fille de huit ans. Tous deux sont pâles et muets de terreur. Aussitôt M. le comte Mortier apostrophe vivement M. Gabriel Delessert sur son abus de pouvoir, au sujet de la violation de son domicile. Tout en répondant à ses accusations, M. Pasquieret M. Gabriel Delessert se rapprochent des enfants, les prennent, les passent aux agents, et leur font ainsi quitter l'appartement
où ils couraient tant de dangers. M. le comte Morlier s'aperçoit de cetle liabile soustraction, mais il ne dit rien. Toute sa pensée, toutes ses paroles sont pour récriminer contre M. Pasquier, et surtout contre M. Gabriel Delessert. Puis s'arrètant aussitôt, mais tenant toujours à la main la lame de son rasoir placée près de son cou, il demande le renvoi des agents qui sont à l'entrée de son appartement, et qui épient tous ses gestes. « Je veux, dit-il, que tous ces hommes sortent d'ici ; je veux rester seul avec M. le préfet de police. » M. Pasquier, le commissaire de police et les agents ne veulent point abandonner M. Gabriel Delessert à la fureur de cet insensé. Au contraire, M. Gabriel Delessert voit dans cette proposition un péril de plus pour lui, et il l'accepte avec empressement. 11 donne donc aussitôt l'ordre au commissaire et aux agents de s'éloigner. M. Pasquier, sur ses instances réitérées , consent aussi à le laisser seul avec M. le comte Mortier. M. Gabriel Delessert reste donc en face de ce fou, brandissant toujours son rasoir. Il le retient par son calme, par son sang-froid
et par son énergie. M. le comte Mortier proteste de nouveau, avec une grande exaltation, sur l'intervention de l'autorité, et déclare qu'il écrira au ministre de la justice pour se plaindre de sa conduite. M. Gabriel Delessert l'invite à faire immédiatement sa lettre. M. le comte Mortier, devenu plus calme, s'assied, l'écrit et l'envoie par un domestique. Alors M. Pasquier et M. Gabriel Delessert se retirent de l'hôtel. Le garde des sceaux prévenu de ce qui se passe, répond à M. le comte Mortier qu'il l'attend, afin de recevoir ses explications. Le comte s'empresse de se rendre chez M. Hébert, et c'est au moment où il sort de l'hôtel Chatam pour aller au ministère que le comte Mortier est arrêté par les agents, et conduit dans la maison de santé de M. le docteur Mitivié.
Un mois après cet événement, à la première Chambre du tribunal civil de la Seine, présidée par M. de Belleyme, et dans une plaidoirie aussi vraie que brillante, M. Chaix-d'Est-Ange rendait ainsi un hommage public à la belle conduite de M. le duc Pasquier et de M. Gabriel Delessert :
« J'ai entendu blâmer l'autorité; j'ai entendu dire qu'on avait commis là un acte arbitraire : rendons, au contraire, justice à qui de droit. J'ai été un des artisans de cette scène; j'ai imploré l'autorité publique : qu'il ine soit permis de lui adresser tous les remercimenls et tous les éloges qu'elle mérite.
« Il s'est rencontré là deux hommes dont la conduite a été admirable. Le chancelier d'abord. Il aurait pu se renfermer dans sa dignité, dans son âge, dans son repos ; laisser les choses s'accomplir et dire : « Je suis le président de la Chambre des pairs; si un crime est commis, j'en serai saisi et je le jugerai plus tard.
« Ah ! misère, s'il avait tenu un pareil langage! Ah ! misère, si lui, qui porte si bien le poids des années, en avait senti le fardeau ; s'il avait senti sa démarche alourdie, son esprit fatigué des soins qu'on venait lui confier ! Non, je l'ai vu là retrouvant sa jeunesse» usant de sa force, avec une présence d'esprit qui ne s'est pas démentie un instant ; incapable de sentir la fatigue, allant par des routes où nul autre n'au-
rait osé pénétrer, avec cette autorité qui lui appartient, avec cette connaissance du coeur humain qu'il possède si bien, sachant ainsi ouvrir la voie et parvenir a ce qui semblait le plus inaccessible à l'homme. Grâces lui soient rendues ! car c'est à lui peut-être que M"** Mortier doit ses enfants.
t Puis, j'ai vu le préfet de police, quand le comte Mortier était là, le rasoir ouvert constamment appuyé sur son cou, prêt à se frapper, le calmer et lui dire : « Quittez cette arme. » J'ai vu M. Delessert à la demande du comte ne , pas hésiter à renvoyer ses agents et à rester seul avec lui. Il n'a pas été un moment inquiet et troublé. H s'est assis auprès de l'insensé, livrant ainsi sa vie aux brusqueries, aux fureurs de cet homme armé d'un rasoir ; et sans trouble, sans obstacle, seul avec lui, il a cherché à l'apaiser. Il ne pouvait pas le désarmer; caria moindre tentative était un signal de mort : le suicide ou un meurtre eût été accompli.
« L'accès durait encore dans toute sa force.
Le comte était fou, complètement fou et le pré-
fet de police jouait sa vie pour accomplir plus que son devoir.
c Voilà ce qu'a fait l'autorité. En agissant ainsi, je ne dirai pas qu'elle a usé de son droit, mais qu'elle a rempli son devoir; et je dois le dire encore, en agissant comme elle l'a fait, l'autorité a excité dans l'opinion publique une reconnaissance indicible et un respect profond.»
M. Gabriel Delessert a prouvé, dans cette périlleuse circonstance, qu'il était l'homme de tous les dangers et de tous les courages. Ainsi, nous l'avons vu devant les balles de l'émeute, devant le feu de M. Guinard, devant les fureurs de l'inondation, devant les flammes des incendies ; nous venons de le voir devant le rasoir d'un fou furieux,et nous le verrons encore, tout à l'heure, devant l'étang glacé de la reine Blanche.
Chose aussi extraordinaire que digne de remarque ! trois préfets de police sont intervenus dans cette lugubre affaire : deux comme témoins et un comme juge ; deux remplacés depuis longtemps et un en exercice ; deux siégeant à la Chambre des pairs et un présidant au palais de
justice ; enfin, un distingué dans ce procès par la droiture et l'habileté de sa parole, et deux par leur énergique entreprise comme par leur dévouement si courageux et si brillamment proclamé.
Les événements politiques qui se passèrent durant le long séjour de M. Gabriel Delessert à la préfecture furent aussi graves que nombreux et méritent d'être succinctement rappelés. Ils feront voir les travaux incessants que lui créèrent les menées des partis, tous les obstacles qu'il eut à combattre et tous les dangers dont il eut à sauver le gouvernement de Louis- Philippe jusqu'au jour du 24 février 1848, où le trône de Juillet s'écroula, peut-être plus encore sous le poids de ses fautes que sous les coups redoublés de ses ennemis politiques.
Si M. Gisquet sut écraser par une constante énergie toutes les séditions qui se produisirent pendant le temps de son administration, M. Gabriel Delessert sut par son tact, par son habileté, les prévenir, les arrêter ou les vaincre chaque fois qu'elles osèrent relever la tête.
Di
Leurs moyens furent différents, mais leur but resta le même : maintenir le plus possible le trône et la société dans un état normal et prospère. Leur résultat fut semblable et couronné d'un aussi grand succès. Mais la manière de procéder de M. Gabriel Delessert fut plus humaine, plus morale, et par conséquent plus louable que celle de son prédécesseur.
A son arrivée à la préfecture de police, M. Gabriel Delessert trouve les sociétés secrètes toutes bouleversées. La loi du 9 septembre 1835 était venue en aide à la foudroyante activité de M. Gisquet , et avait porté un coup presque mortel aux adeptes de la république, ainsi qu'à leurs conciliabules secrets. Cette loi était énergique et violente ; elle souleva les colères de la Montagne et des journaux démocratiques ; on l'appela draconienne : elle l'était, sans doute, mais elle était malheureusement nécessaire alors pour arrêter les rapides progrès du socialisme. En effet, on voit bientôt les réunions secrètes frappées de stupeur. La Société des droits de ï homme, qui compte jusqu'à qualre mille corn-
battanls, n ose plus se réunir, et en quelques mois la plupart de ses membres l'abandonnent pour la vie douce et paisible. L'augmentation du cautionnement des journaux oblige aussi un grand nombre de feuilles démagogiques a cesser de paraître. Dans le moment, la panique est grande et la défection paraît presque générale; mais peu à peu le parti républicain reprend courage et la Société des Familles recueille les membres audacieux de la Société des droits de l'homme, qui vient de se dissoudre.
A cette époque, l'on voit se former aussi les Légions révolutionnaires, qui sont des bandes organisées d'assassins, de régicides, d'exterminateurs de tous les hommes contraires à la république démocratique et sociale. Cette société doit avoir vingt à vingt-cinq mille membres, mais on sait heureusement l'arrêter dès son début. La France est sauvée. Rendons justice à M. Gisquet, il eut tout à la fois l'honneur de l'entreprise et la gloire âe la réussite.
Bu 1836, la Société des Familles compte un millier d'hommes; ses membres emploient tous
les moyens pour se procurer de la poudre et des armes. Tantôt ils circonviennent les soldats et les excitent à leur donner ou à leur vendre des cartouches, tantôt ils achètent de la poudre chez les débitants et ils en fabriquent, aussi, sous l'inspection de leur chef, M. Bianqui. En mars de cette même année, on saisit des dépôts de munitions rue de l'Ourcine, rue Dauphine et rue de Beaune. On s'empare de quinze cents balles, de cent trente livres de poudre, de caisses remplies de fusils, de carabines et de pistolets d'arçon; on arrête MiM. Bianqui et Barbes, ainsi qu'un grand nombre de républicains chez qui l'on trouve des munitions de tout genre.
Ces arrestations n'empêchent pas la Société des Familles de vouloir attenter a la vie du roi, le 29 juillet 1836, jour de l'inauguration de l'arc de triomphe de l'Étoile, et d'organiser un peu plus tard un plan de régicide qui doit être exécuté avec dessous-officiers de l'armée. L'intervention de l'autorité dérange tous les projets. La revue de la garde nationale et de la troupe de ligne pour
l'inauguration n'a pas lieu, et les sous-officiers compromis sont envoyés en Afrique. Vers la lin du mois d'août 1836, le préfet de police est informé que la Société des Familles, incomplète et mutilée, mais toujours existante, rêve encore le désordre et l'anarchie, et prépare l'exécution d'un nouvel attentat contré la sûreté publique. L'enterrement du nommé Canlay, républicain, décédé à l'hospice de l'École de médecine, sert de prétexte pour une démonstration politique. L'abbé Châtel, avec son système religieux français, surexcite aussi l'esprit des masses, et ne fait qu'entraver encore plus Faction si difficile du gouvernement. Le i ,r septembre 1836, le préfet de police fait saisir dans l'impasse Saint- Sébastien de la poudre et des poignards, et il fait arrêter onze individus qui ne se rendent qu'après une longue résistance, et qu'après avoir frappé de leurs armes les agents de l'autorité.
Les affaires politiques en étaient à ce point d'effervescence, lorsque M. Gisquet se relira avec le ministère, et lorsque M. Gabriel Delessert
lui succéda, le 10 septembre 1836. Alors la Société des Familles, désorganisée par l'arrestation de la plupart de ses membres importants, ne tarde pas à se reconstituer sous le nom de Société des Saisons; mais les meneurs du parti démocratique, reconnaissant qu'il y a témérité et péril à attaquer en ce moment le pouvoir par les armes de l'insurrection, reprennent avec ardeur leur projet d'assassinat. Le 27 décembre 1836, le nommé Meunier, nouveau séide du parti républicain, tente de tuer le roi. Il est condamné à mort par la Cour des pairs; mais le roi commue sa peine en déportation.
Cet homme meurt à quelque temps de là en Amérique. Bientôt après, le 19 février 1837, un ouvrier mécanicien, Champion dit Poupart, embauché par les socialistes, est arrêté au moment où il termine une machine infernale, dont il doit se servir contre le roi. Champion n'attend pas la justice des hommes, il se juge lui-même, il s'ôte la vie en se pendant dans sa prison. Furieux de leurs insuccès, les démocrates expriment leur colère et leur rage, tantôt en
menaces sanglantes crayonnées sur les murs de Paris, tantôt en placards cyniques et calomnieux contre la famille royale et le gouvernement, tantôt aussi contre les personnes et les propriétés.
L'activité, la persévérance et l'énergie de M. Gabriel Delessert ne laissent en repos ni le parti démocratique ni ses injurieurs de bas étage. La surveillance du préfet de police est continuelle, et de nombreuses arrestations prouvent que l'autorité sait ôlre ferme et rigoureuse lorsqu'il le faut.
On parle d'amnistie dans les journaux et dans les conseils du prince. M. Gabriel Delessert s'y oppose : il sait combien les républicains sont peu reconnaissants des indulgences du pouvoir. Mais M. le comte Molé n'accueille pas ses avis et apporte l'amnistie du 8 mai 1837 pour inaugurer son ministère. Celte amnistie, qui est accordée à tous les individus détenus dans les prisons de l'État par suite de condamnations pour crimes et délits politiques, produit un tout autre effet que celui espéré par le nouveau ministre. Au
lieu de calmer les esprits, au lieu d'arrêter les passions, au lieu de contenir les démocrates et de les rendre satisfaits de la mesure prise en leur faveur, ce pardon ne fait que les rendre plus arrogants, plus redoutables et plus portés à se venger du gouvernement royal qui vient de les gracier. Remis en liberté, ces chefs organisent dans les faubourgs une forte propagande démocratique, et elle est poussée avec une si vive ardeur qu'ils recrutent bientôt de nombreux adhérents.
Le mariage- du duc d'Orléans, célébré à Fontainebleau, et les fêtes données à Paris à cette occasion, sont pour II. Gabriel Delessert un surcroît de travail, de fatigue et d'inquié-
tude, tant les factions sont remuantes et hostiles. La politique française n'occupe pas seule l'attention du préfet de police, il surveille et combat encore les menées des factions étrangères : dans ce but , il fait saisir cinq mille sabres d'infanterie cachés dans une maison de roulage, et destinés à l'armée de Don Carlos.
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sir cbe* le sieur Raton, rue
Enfants, trois cents balte , ^
des moules , et des ecr.ts rep
sieurs Bruys, Raissan et Dussoubs y sont arrêtés au moment où , assis autour d'une table, ils fabriquent des cartouches. Chez les nommes Follet, Bougon, Danguy et Maillard , on saisit de fortes provisions de poudre et dix mille capsules, et l'on trouve au domicile d'un sieur Rouyon onze cents cartouches. M. Gabriel Delessert surveille activement tous les criminels complots du parti républicain. Tôt ou tard, rien ne lui échappe. Après de longues et persévérantes recherches, il découvre la presse du Moniteur républicain. Ses investigations sont même couronnées d'un double succès. Le 30 septembre 1838 , au premier étage d'une maison sise rue Saint-Benoit et dans une chambre barricadée, des agents trouvent le nommé Minor Lccomte, neveu du régicide Pépin, occupé à imprimer le quatrième numéro de l'Homme libre t pamphlet prêchant la révolte, le socialisme et l'assassinat. Des presses, des caractères d'imprimerie, des poignards, des cartouches et du plomb sont saisis dans ce lieu; et le même jour, et au même moment, d'autres agents s'emparent,
dans une maison de la rue de la Tonnellerie, de la presse du Moniteur républicain ainsi que de tous les ustensiles nécessaires à son impression. Des arrestations sont aussi faites sur ce point. Les sieurs Garabin, ouvrier imprimeur, Boudin, bottier, Seigneurgens , bonnetier, Aubertin, menuisier, Fomberlaut , dessinateur, Joigneaux, homme de lettres, et Gervais Corbière, sont livrés aux tribunaux et condamnés à la prison.
Le 26 octobre suivant, des armes et des munilions de guerre sont encore saisies chez un nommé Jean Normont, porteur d'eau et ami politique du sieur Raban.
Toutes ces arrestations, toutes ces saisies donnent, presque aussitôt, naissance à des procès qui par leur retentissement portent à son dernier paroxysme l'exaltation des membres des sociétés secrètes. On veut venger les frères victimes de leur dévouement ; on demande l'insurrection et la bataille. Le comité fait tous ses efforts aûn qu'où attende encore quelques mois, et que le combat contre le pouvoir n'ait lieu qu'au printemps de 1839. Le co-
mité obtient ce sursis; mais il s'engage itne pas dépasser le délai accordé.
L'ordonnance royale qui défère à la Cour des pairs la poursuite et le jugement de M. Armand Laity, prévenu d'attentat contre la sûreté de l'État, pour avoir publié : Relation historique des événements du 30 octobre 1 836 (affaire de Strasbourg) , jette une certaine agitation dans les esprits, et oblige le préfet de police à redoubler de vigilance à l'égard du parti bonapartiste pendant tout le temps de ce procès.
Dès le commencement de l'année 1839, le comité républicain se prépare à l'attaque. Il chercbe des occasions et il sonde par des essais les sentiments de l'opinion publique. Le 11 mars 4839, le chapiteau de la colonne de juillet est extrait des ateliers du faubourg du Roule pour être transporté à la place de la Bastille. Vers le boulevard Bonne-Nouvelle, un des essieux du chariot se brise ; puis, à la hauteur de la rue de M énil montant, un cheval s'abat et le reste de l'attelage est épuisé de fatigue. Un grand nombre de curieux s'attèlent au chariot et le tirent
jusqu'à la Bastille. Arrivée sur ce point, la foule entonne la Marseillaise et le Chant du départ. Elle redescend les boulevards avec trois drapeaux tricolores. Quatre cents ouvriers environ forment celte colonne insurrectionnelle. Dans leur inarche, ils crient : «Vive la Liberté! vive la République ! à bas les ministres ! » Les boutiques se ferment et la population s'eHraye. La garde municipale du poste de la Lingerie les disperse bientôt. Ils se reforment un peu plus loin ; les sergents de ville, la garde municipale et même des étudiants qui se trouvent dans le café Dupuytren, les pourchassent et les dispersent. Les élèves des écoles ne donnant pas leur concours et leurs sympathies à cette démonstration , les émeutiers se retirent et la tranquillité renaît ; mais ce n'est pas pour longtemps. Les 6 et 7 avril de la même année, de nombreux rassemblements politiques se forment aux abords de la porte Saint-Martin et de la porte Saint-Denis. Près de quatre cents arrestations ont lieu dans cette foule turbulente et hostile.
Le gouvernement est informé des projets et
des menées des agitateurs ; mais , quanl au jour de l'insurrection annoncée, on l'ignore même au camp des républicains. Il n'est connu que par leurs trois chefs : MM. Bianqui, Barbes et Martin Bernard ; et, cette fois, le secret est si bien gardé que M. Gabriel Delessert l'ignore aussi. Voulant attaquer à l'improvisle la royauté, M. Bianqui émet le vœu que l'insurrection ait lieu un dimanche ; car, ce jour est celui où tout le monde se repose et sort plus habituellement de Paris. On décide donc que le mouvement aura lieu le dimanche 5 mai ; qu'on marchera droit sur la Préfecture de police, qu'on en fera le chef-lieu de l'insurrection, et l'on pense qu'on s'y établira avec d'autant plus de facilité que la plupart des employés et des sergents de ville seront absents. Les groupes des Sociétés se réunissent ce jour-là en petites fracrions, chez les marchands de vin et sur la voie publique. M. Gabriel Delessert est informé de leur résolution ; tout est prêt pour les recevoir et pour les combattre ; mais un contre-ordre survient et chacun rentre chez soi. Durant le cours
de la semaine suivante, les convocations recommencent et ont lieu presque chaque jour. Les démocrates ne connaissent pas l'époque réelle du dénoûment attendu : seulement, le samedi soir, 11 mai, dans le but de tromper la surveillance de la police, le comité fait très-secrètement et faussement annoncer que l'insurrection qui devait éclater le dimanche 12 mai est remise a un temps plus éloigné. Les agents secrets donnent dans le piège démocratique et viennent rapporter confidentiellement celte détermination k la Préfecture.
Cependant, le dimanche 12 mai 1839, à une heure, M. Blanqui apprend aux sociétaires réunis, comme les jours précédents, qu'«on va immédiatement en découdre, qu'on va tout de suite se battre. * Six à huit cents hommes sont répandus chez les marchands de vin du quartier Saint-Martin ; mais trois à quatre cents au plu» s'élancent au combat, après avoir pillé les magasins d'armes des frères Lepage, situés rue Bourg-l'Abbé. Deux agents, aussitôt le signal donné, accourent prévenir à la Préfecture
que l'attaque va commencer. Cette fois, ils sont dans le vrai. On avertit immédiatement M. Gabriel Delesserl, qui est aux courses du Champ de Mars, de la nouvelle résolution du parti républicain. Cinq minutes après l'avis des agents, M. Barbes arrive, avec une troupe peu nombreuse, au pont Notre-Dame, fait charger les armes de ses affiliés et s'élance sur le poste du Palais-de-Justice. Quoique prévenus, les soldats de la ligne sont surpris. Les uos sont tués sans défense, les autres sont désarmés et battus. Quant au lieutenant Drouineau, leur chef, qui a refusé de se rendre en disant : « Plutôt mourir ! » il tombe mort, frappé par la balle d'un pistolet, qu'un homme de celte bande, a deux fois braqué sur lui. On attribue ce meurtre à M. Barbes, et plus tard la Cour des pairs l'en déclare coupable.
Ce poste enlevé, des insurgés se précipitent sur la Préfecture de police. La garde municipale et les sergents de ville les attendent avec leurs fusils chargés ; ceux-là dans la cour, en bataille, devant la porte de l'hôtel, ceux-ci, au
premier, dans le vestibule, en face de la rue de Jérusalem. Quelques-uns seulement de ces forcenés osent se présenter aux abords de la Préfecture. Ils tirent, en courant, quelques coups de feu; mais, comme ils voient qu'ils sont attendus et qu'on leur riposte vigoureusement, comme ils ne se sentent plus en force, ils se sauvent à toutes jambes et abandonnent leurs armes sur le quai des Orfèvres et dans les rues voisines. Pendant ce temps et après l'attaque du poste du Palais-de-Justice, M. Gabriel Delessert est revenu à la Préfecture de police, et M. Barbés, qui s'est porté sur l'Hôtel de Ville, s'en empare et donne lecture d'une proclamation. 11 s'aperçoit presque aussitôt qu'il est trop faible pour se maintenir dans sa position ; il la quitte donc et se dirige avec ses hommes sur les mairies et sur les postes militaires des quartiers Saint-Martin et Saint-Méry.
M. Gabriel Delessert a déjà donné ses ordres. La garde municipale poursuit les insurgés à outrance ; elle ne leur donne pas le temps de reprendre haleine ; elle est partout où ils se trou-
vent; elle détruit les barricades qu'ils élèvent; elle défait et combat tous les hommes armés qu'elle rencontre. Alors M. Barbes, dans l'espoir de relever le courage éperdu de ses compagnons d'émeute, se met dans leurs rangs et se bat avec une énergie digne d'une meilleure cause. Il reçoit, 'dans la mêlée, plusieurs blessures, une entre autres à la tète; il tombe tout sanglant ; il est fait prisonnier. En6n, la dernière barricade que les insurgés occupent dans le quartier Saint- Méry est enlevée, comme l'ont été presque toutes les autres, par la garde municipale de Paris. Tout cède, de tous côtés, à son élan et à sa bravoure.
La journée du 42 mai se termine favorablement ainsi pour le pouvoir. Cette prompte réussite est due à l'habile direction que M. Gabriel Delessert imprima à tous les mouvements de ses troupes et de ses agents, à l'énergique résolution de la garde municipale et au courage, hors ligne,d'un de ses officiers, du lieutenant Tisserant qui, sur les barricades de Paris, a commencé à conquérir les épauleltes de général
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qu'il porte aujourd'hui. L'armée et lad mi nist ration avaient fait leur devoir; la Cour des pairs fit aussi le sien. Les coupables furent punis et le roi fit grâce de la vie à M. Barbes.
Le Moniteur républicain, qu'on devait croire anéanti après sa saisie et la condamnation de ses rédacteurs, révèle de nouveau son existence. Le 16 juin et le 9 juillet 1839, paraissent deux nouveaux numéros. Dans le premier, on annonce qu'il fait suite aux huit premiers et on a l'audace d'envoyer un exemplaire de ce journal au préfet de police et un autre au procureur général de la Cour royale de Paris. Cette feuille porte en tète ces mots : Unité, Egalité, Fraternité et avec jwrmission des autorités constituées. Comme date on lit : 20 prairial an 47. Dans un article de ce numéro, les rédacteurs regrettent d'avoir échoué lors de la tenlâtive du 1 2 mai, et ils annoncent que ce n'est pas leur dernier mot. a Voilà, ajoutent-ils que se succèdent tous les hommes d'élite au-dessus desquels plane la belle figure d'Alibaud,» puis ils s'écrient avec joie : t Enfin, aujourd'hui, nous en sommes au régicide ! Quel
pas immense !» Enlin, ce numéro se termine par des vers adressés à M. Gabriel Delessert. Cette fois on est promptement sur les traces de l'imprimeur. On découvre la presse clandestine de ce journal dans les caves du sieur Allard, fabricant débénislerie, rue du Faubourg-du-Temple, n° 9, qui n'était pour rien dans ce délit, et l'on arrête et l'on condamné les seuls coupables, Yilcoq et Béchet.
Pendant ce temps, une nouvelle association politique s'était formée. Elle prit le nom de les Montagnards. Nous la verrons tout à l'heure, aux journées de Février. Cette société propage les doctrines du communisme, répandues déjà depuis quelques années, par les sociétés des Familles et des Saisons, dans les bouges de la république et dans les ateliers de la capitale.
Elle excite à la révolte et à l'insurrection ; elle encourage ses affiliés à se préparer des moyens de défense. M. Gabriel Delessert est bientôt sur les traces de leurs machinations. En octobre 1839, il fait arrêter onze personnes demeurant, les unes rue des Lombards et rue du Faubourg-
Montmartre, et les autres rue de Reuilly et à Oéteil. Elles sont toutes prévenues de fabrication de poudre, cartouches, balles et bombes d'artifice chargées de fer et de plomb. Le 28 novembre suivant, le marquis et le comte de Crouy-Chanel sont arrêtés, prévenus d'intrigues et de complots bonapartistes. Les perquisitions faites à leur domicile n'ont aucun résultat fructueux, et ils sont bientôt rendus à la liberté par une ordonnance de non-lieu. Le même jour, à huit heures du soir, une détonation se fait entendre rue Montpensier, près le Palais-Royal. C'est une gargousse pleine de balles qui vient d'éclater devant le passage Potier. Les carreaux des maisons voisines sont brisés et leurs murs sont endommagés par les éclats. On ramasse aux alentours une cinquantaine de balles de calibre. Quelques jours après, le préfet de police fait arrêter les sieurs Du val et Béraud , auteurs de ce genre de machine infernale dont ils avaient voulu essayer la force. Le sieur Béraud, étudiant, fait une vive résistance aux agents. On le trouve porteur d'un
couteau-poignard et d'un pistolet. Le 4 décembre de la même année, un sergent de ville en surveillance au boulevard Saint-Martin reçoit dans le bras gauche la balle d'un pistolet tiré sur lui à bout portant par un ouvrier menuisier, nommé Barthélémy. On trouve sur cet homme un poignard, un pistolet, trois cartouches, et une médaille sur laquelle on lit : Vivre libre ou mourir!
Les républicains, désireux de se compter, organisent le banquet de Châlillon. 11 a lieu, le 31 août 1840, dans le jardin de M. Gay, architecte. Deux ou trois mille personnes y prennent part, et l'on y prononce force discours. En revenant à Paris, les réformistes, échauffés par le vin et par la politique, poussent des cris et chantent la Marseillaise.
Leur entrée à la barrière d'Enfer est tumultueuse. L'ordre public est menacé, la garde municipale est obligée d'intervenir. Le gouvernement, qui a autorisé ce repas dans la croyance que l'expansion, au grand jour, des théories brutales des communistes leur sera
complètement funeste, et qu'elles se perdront d'elles-mêmes en venant échouer devant la digue du bon sens public, s'est complètement trompé. M. Gabriel Delessert l'avait prévu. On a donné des tréteaux à ces bateleurs politiques ; on a mis en lumière des folies sociales qui devaient rester sous le boisseau. A ce moment se produit au grand jour M. Cabet, avec son système communiste, avec son voyage en Icarie où tant de misérables ont perdu l'esprit, où tant de pauvres utopistes ont été chercher la mort. Ses ouvrages sont de nouveaux aliments aux énergumè~ nés socialistes, qui grandissent et se fortifient de plus en plus.
Le préfet de police ne paraît pas sans doute aux yeux des républicains avoir encore assez de fatigues à supporter et de dangers de tout genre à combattre, car ils lui suscitent de nouveaux et graves embarras. Une grève formidable se déclare, vers la fin du mois d'août 1840, dans les ateliers et sur les chantiers de Paris. On entraîne les ouvriers dans l'inaction ; on veut les pousser il la misère pour les pousser plus
facilement ensuite à l'insurrection. Le 1" septembre suivant, M. Gabriel Delessert fait afficher sur les murs de la capitale une ordonnance concernant les attroupements. Celte ordonnance prescrit aux ouvriers des différents corps d'état, qui depuis plusieurs jours se réunissent sur la voie publique dans le but de se concerter pour modifier les conditions du travail, de rentrer dans leurs ateliers et de reprendre leurs travaux.
Malgré ces sages avis, dans la journée du 2 septembre, de nombreuses tentatives sont faites dans le but de décider les ouvriers de M. Pihet, fabricant d'armes et mécanicien, demeurant avenue Parmentier, faubourg Saint-Antoine, à quitter ses ateliers. Ces ouvriers résistent, mais une bande de cinq à six cents individus se porte chez M. Pihet, envahit sa maison et entraîne les ouvriers. Trois sergents de ville, qui s'opposent à rentrée de ces anarchistes, sont renversés et frappés de coups de poignard. L'un d'eux, le nommé Petit, est blessé mortellement.
Le 3 septembre, M. Gabriel Delessert fait
afficher dans Paris un avis à la classe ouvrière où on lit les passages suivants :
« Que les ouvriers se persuadent que dans les • rassemblements) que dans les délibérations communes, c'est l'influence des mauvais ouvriers qui prédomine sur ceux qui sont sages et laborieux, et que ces derniers sont presque toujours les dupes des débauchés et des incapables ; que ceux qui sont habiles payent pour ceux qui ne le sont pas; qu'enfin la suspension du travail est un grand malheur pour eux et pour leurs familles, et, pour tous, un mal irréparable.
« Que les ouvriers honnêtes et sages se séparent donc immédiatement de toutes ces réunions défendues par les lois, qu'ils retournent à leur ouvrage et qu'ils se gardent de le quitter; qu'ils soient bien assurés que l'autorité veille sur eux. Ils seront défendus contre ceux qui les menacent ou qui veulent les séduire. Ils seront protégés dans leur liberté comme dans leur travail.
« Quant à ceux qui continueraient à se réunir
après la présente défense, qu'ils sachent aussi qu'ils s'exposent à être traités avec toute la sévérité que la loi et la justice commandent, etc. »
En même temps que de nombreuses démarches de bienveillance sont ordonnées par M. Gabriej Delessert pour ramener les hommes égarés, de grandes mesures de répression sont prises contre cette armée d'oisifs qui se répand de tous côtés, mais dont le camp est durant deux jours sur les buttes Chaumont. Le 7 et le 8 septembre, des barricades sont élevées dans le faubourg Saint-Antoine; des rassemblements tumultueux se forment dans la plaine d'Ivry, au faubourg Saint-Marcel et à la barrière du Maine. Paris est couvert de troupes. Mais ces rassemblements et . ces barricades sont bientôt dispersés et emportés presque sans coup férir. M. Dourille, le principal meneur de cette grève, s'était efforcé d'entraîner les ouvriers dans une insurrection politique ; il n'y parvint pas; il n'eût pas, fort heureusement, la voix assez puissante pour se faire écouter de cette multitude.
M. Gabriel Delessert sut avoir un meilleur
succès^ il prit les uns par la force et les autres par la persuasion ; il les ramena tous à des sentiments d'ordre et de travail ; il les rendit à leurs familles éplorées et à leurs ateliers déserts. Les ouvriers sont, en général, pleins de cœur et de bons mouvements. Il faut seulement savoir loucher leur fibre honnête et fière. M. Gabriel Delessert eut ce talent plus que tout autre préfet, par l'influence de ses honorables antécédents et par les sympathies profondes qu'il s'élaii méritées dans le peuple de Paris.
Les funérailles de l'empereur Napoléon, qui ont lieu aux Invalides, le 15 décembre 1840, préoccupent, longtemps avant et après ce jour mémorable, l'esprit de M. Gabriel Delessert et donnent de nombreux travaux à ses employés et à ses agents. Le procès qui a lieu en 1841 à la Cour des pairs, au sujet de l'entreprise de Boulogne-sur-Mer, surexcite aussi l'opinion publique et met encore en évidence le nom et la cause du prince Louis-Bonaparte.
Dans un nouveau conseil des ministres, M. Gabriel Delessert a su faire prévaloir son
opinion : les banquels politiques ne sont plus autorisés. Cette défense fait naître chez les radicaux réformistes un plus vif désir de se rassembler. Un banquet est donc fixé au 27 mars 1841. Le secret est gardé sur le lieu du rep&. Les commissaires de ce banquet en ont seuls connaissance. Cependant le préfet de police le sait aussi. Vers trois heures, deux cent-cinquante individus se trouvent réunis à Montrouge, chez un restaurateur qui a pour enseigne : Au Père la Galette. Des discours dans le sens radical sont prononcés et des toasts sont portés : A la Réforme! et au Socialisme! Alors le commissaire de police de la commune leur déclare contravention et les somme de se retirer. On fait résislance; on bat un officier de paix; la garde municipale intervient ; elle arrête les uns et disperse les autres ; l'ordre est encore une fois
rétabli. Les coups de main ne peuvent plus réussir, car la surveillance de M. Gabriel Delessert est de tous les instants, le jour comme la nuit. La Montagne revient donc à ses principes favoris : a l'assassinat politique, au régi-
cide, souvent déjà tenté, mais jamais accompli. Marins Darmès, le 15 octobre 1840, posté à la chute du jour sur la place de la Concorde, attend la voiture du roi qui se rend à Saint- Cloud. A la vue du souverain, il sort de dessous sa redingote une carabine, il l'ajuste et fait feu. Les panneaux de la voiture du roi reçoivent toute la charge. On arrête sur-le-champ Darmès; on le trouve porteur de deux ouvrages politiques. Darmès regrette de n'avoir pas pu tuer Louis -Philippe. 11 appartient aux sociétés secrètes, aux groupes communistes, mais le crime est l'œuvre isolée de son auteur. Darmès est condamné à mort et exécuté.
Honteux de son échec auprès des ouvriers coalisés, M. Dourille espère retrouver une occasion de désordre à l'enterrement de M. Garnier- Pagès, député de la Sarthe et membre de l'opposition, décédé le 23 juin 1841. Il convoque tout son parti ; trois ou quatre mille républicains de toutes nuances se trouvent au convoi le 26 juin; quelque tumulte a lieu : un sieur Rozier décharge son pistolet dans la foule ; personne ,
Di
par un heureux hasard, n'est atteint. Celle détonation paraît être un signal. Alors les agents et la garde municipale, qui depuis le matin observent de près les auteurs de cette manifestation, arrêtent les compromis et dispersent les brouillons.
AucommeBcementdu mois de septembre 1841 , des meneurs des sociétés secrètes et communistes se mêlent aux ouvriers qui ont l'habitude de venir le soir se reposer et prendre l'air sur le quai de Gêvres et dans les lieux adjacents. Ils se répandent en propos violents contre le gouvernement du roi et en faveur de la république démocratique et sociale. M. Gabriel Delessert, qui fait surveiller ces réunions, ainsi que les divers points de Paris où s'assemblent les ouvriers, depuis que plus de dix mille journaliers sont arrivés des départements français et des pays étrangers pour travailler à l'enceinte continue, est informé de ce qui se passe près de l'Hôtel-de-Ville, et fait arrêter le 10 de ce mois les orateurs les plus exaltés de ces clubs en plein vent. Le lendemain, les séditieux se montrent
eu plus grand nombre et commencent à troubler l'ordre public. Le 12, des rassemblements composés de près de quatre cenls individus et stationnés place du Chàtelet, crient : A bas Louis- Philippe ! A bas Guizot! Vive la République!
Des pierres sont lancées sur la garde municipale et sur les sergents de ville. Pendant quelques jours ces rassemblements se forment encore et sont dispersés au fur et à mesure de leur naissance. Ainsi pourchassés par la police de M. Gabriel Delesserl, les républicains perdent de leur force physique et morale; ils n'osent plus descendre dans la rue; ils n'ont plus de salut à venir que dans le meurtre ; ils cherchent encore des assassins, mais ils ne trouvent cette fois qu'un malheureux insensé. Le 13 septembre 1841, Quénisset, dont nous avons précédemment parlé, commet son régicide, excité par les prédications socialistes, étourdi par les charmes enivrants de ses fascinateurs. Son but est manqué; le roi a la vie sauve, et la république doit attendre pour une autre fois l'immolation du tyran.
Tourmentés par les nombreux propagandistes qui remplissent leurs ateliers, les ouvriers lyonnais, depuis longtemps en communauté de principes politiques avec les ouvriers parisiens, établissent un congrès révolutionnaire et entrent en relation de complots avec les meneurs de la capitale. On décide que Lyon donnera le signal de la révolte , et que Paris suivra le mouvement. On était prêt de part et d'autre à s'insurger, lorsque le 13 juillet 1842, par une chute de voiture, l'héritier du trône, le duc d'Orléans, se brise l'épine dorsale en tombant, et succombe au bout de quelques heures, entouré de sa famille éplorée, et sous les yeux de M. Gabriel Delessert qui est resté constamment au chevet de son lit. Cette mort si imprévue et si douloureuse saisit tous les cœurs, suspend l'irritation des partis et ramène presque les opposants auprès de la royauté en deuil ; mais cette première émotion passée, l'espoir renaît plus vif que jamais dans l'âme des républicains. La couronne de Juillet a perdu son fleuron le plus aimé. Les rangs des démocrates se resserrent et se forti-
fieut de noms connus. M. Gabriel Delessert tient les fils des nouvelles trames ourdies; il les rompt au furet à mesure qu'ils se forment, préférant, selon son honorable habitude, prendre dans leurs germes toutes les conspirations qui s'engendrent que de les laisser venir jusqu'à leur dangereuse maturité pour les détruire ensuite.
Le 16 avril 1843, a lieu à Ménilmontant le banquet communiste dit de Belleville. Des toasts et des discours y sont prononcés, la tranquillité publique y est compromise, et les amis du gouvernement s'en alarment; mais tout rentre bientôt dans l'ordre, grâce à la surveillance et à
l'énergie de M. Gabriel Delessert.
Les visites politiques faites au comte de Chambord par les membres du parti légitimiste à Gorilz et en Écosse, en 1843; à Venise au mois d'août 1844, et en Angleterre, pendant les mois d'octobre 1843 et de novembre 1846, obligent le préfet de police à multiplier son zèle et les ressources de sa surveillance, qu'il porte jusqu'à l'étranger.
Les chefs des sociétés républicaines reconnais- *
sent l'habileté du préfet de police, et cherchent à lui opposer un adversaire qui puisse légalement contre- balancer sa puissance et les prêches de ses agents. On crée un organe des intérêts rouges du pays, un journal qui tous les jours attaquera les institutions et la marche du gouvernement. Le premier numéro du journal la Réforme paraît le f août 1843 : MM. Ledru-Rollin, Godefroy Cavaignac et Flocon se placent à la tête de la rédaction; MM. Louis Blanc, Lagrange et Caussidière y apportent aussi leurs fâcheuses lumières et leur bruyant dévouement. On reconnaît à la Réforme qu'il y a beaucoup à faire pour triompher de la surveillance de M. Gabriel Delessert, que la Société des Saisons est trop affaiblie, et qu'il faut la reconstituer dans les principes du carbonarisme. On la reconstitue et elle s'empresse d'essayer ses nouvelles forces dans les démonstrations faites en faveur de la malheureuse Pologne, rappelée toujours à la vie par les vœux stimulants de la nation, et toujours condamnée a mourir par l'abandon léthargique du pouvoir.
Le voyage du roi Louis-Philippe à Londres en 1844, et le séjour du duc el de la duchesse de Nemours l'année suivante, en Angleterre, compliquent encore les travaux et la surveillance de M. Gabriel Delessert.
Le 16 avril 1846, le nommé Pierre Lecomte, ex -garde général des forêts de la couronne, tente de tuer le roi d'un coup de fusil en se plaçant en embuscade dans la forêt de Fontainebleau; et le 29 juillet de la même année, le nommé Joseph Henri, bijoutier, stationnant dans le jardin des Tuileries, tire un coup de pistolet sur le roi placé au balcon de son palais. Ces deux attentats, qui se succèdent si promptement, ne sont pas cette fois l'œuvre des sociétés secrètes, mais l'œuvre isolée de deux fanatiques, de deux cerveaux malades. Les esprits sont consternés par ces criminelles tentatives, contre lesquelles le meilleur préfet de police est toujours impuissant.
Une dissidence se forme parmi les sociétaires des Saisons, Cette dissidence veut en venir aux armes. Elle arrête le combat pour les fêles de
Juillet; mais les chefs, qui craignent la mort et la prison, dominent leurs troupes et les poussent à abandonner leur fatale résolution. Parmi ces chefs, M. Gabriel Delessert a des agents secrets. Ils ont suivi ponctuellement ses ordres. Ces agents sont ceux qui font avorter l'affaire. Alors, ne pouvant plus combattre le gouvernement derrière les barricades, les républicains cherchent de nouveaux moyens pour le faire traîtreusement tomber. Le poignard et le fusil sont des engins usés et sans résultat fructueux, il leur faut des moyens plus sûrs et plus expéditifs. En mai 1847, on se procure une recelte pour faire des bombes incendiaires d'un effet foudroyant, et dont nous avons vu, il y a un an, la seconde édition et l'effroyable puissance aux abords de l'Opéra. Les travailleurs se mettent à l'œuvre infernale, mais ils n'ont heureusement pas le temps cette fois de l'accomplir, car M. Gabriel Delessert est un préfet habile et diligent : il fait prendre en même temps les inventeurs, les ouvriers et les projectiles. La saisie de ces bombes incendiaires et les arrestations du sieur Culot
et de ses complices achèvent la désorganisation des dissidents, qui forment à peine à cette heure quatre cents hommes sans discipline, et de la Société des Saisons t qui ne compte plus que six cents hommes complètement démoralisés.
Cependant Paris semble être sur un volcan.
On entend de sourds grondements dans la population inquiète et mécontente. Tout sert d'aliment a sa curiosité et à sa colère. Le 30 août 1847, le sieur Savary, bottier, demeurant rue Saint-Honoré , n° 156, a une discussion d'intérêt avec un de ses ouvriers. Aussitôt les passants s'arrêtent ; la foule se forme et l'émeute commence; on prend fait et cause pour l'ouvrier contre le maître; on lance des pierres dans les vitres de la boutique du sieur Savary. Trois à quatre mille personnes chantent, crient et pérorent jusqu'à près de minuit, et ne se retirent que devant les nombreuses et fortes patrouilles de la garde nationale et de la ligne, dirigées par les soins de M. Gabriel Delessert.
L'envoi, en 1847, devant la cour des pairs, du général Despans-Cubières, du président Teste,
accusés d'avoir agréé des dons et présents, et des sieurs Parmentier et Pellapra, prévenus de corruption pour obtenir et accorder la concession des mines de Gouhénans, attire vivement l'attention publique et commence à discréditer le pouvoir de Juillet dans la bourgeoisie et la classe ouvrière. L'assassinat de M"' la duchesse de Choiseul-Praslin par le duc son mari vient encore déconsidérer le gouvernement, la noblesse et les dignitaires de l'État. L'active intervention du préfet de police est impuissante pour ramener l'opinion à des sentiments plus équitables et à un jugement moins sévère.
Soutenu comme il l'était par la bourgeoisie, le gouvernement de Juillet triompha longtemps des partis qui voulaient sa ruine. La garde nationale le défendit dans tous les moments difficiles et sacrifia courageusement sa vie pour le maintien de ses institutions constitutionnelles. La bourgeoisie faisait donc toute sa force ; mais du moment où le pouvoir oublia qu'il était issu du tiers état, que son origine était toute plébéienne et qu'il voulut renier son origine et le
passé , en marchant dans des voies autocratiques, la bourgeoisie, blessée de l'ingratitude du gouvernement de son choix, conseillée par les journaux de l'opposition , excitée par les républicains habiles, qui depuis quelque temps voyaient grossir le mécontentement dans les rangs des défenseurs de Tordre, s'irrita d'abord des nouvelles tendances de la royauté de 1830, puis s'en sépara par une indifférence fâcheuse et par une hostilité coupable.
Les élections de 1846 avaient donné aux députés conservateurs une imposante majorité ; les députés démocrates et constitutionnels se plaignirent à la Chambre de la partialité qui avait présidé aux voles, et déclarèrent que celte majorité n'était pas l'expression réelle de la volonté nationale. Ils demandèrent la révision de la loi électorale et rabaissement du cens politique. Le gouvernement crut devoir conserver l'état de choses qui lui donnait un succès éclatant, et persister dans un refus qu'il croyait sage. L'opposition appuya de nouveau sur ses droits méconnus. ï^s débats devinrent
ardenls, les questions et les réponses furent passionnées et menaçantes; on s'en prit au ministère, on s'attaqua même à la royauté. Les journaux et les brochures demandèrent sur tous les tons la réforme électorale. La bourgeoisie fit comme les brochures et les journaux, et le peuple, faisant écho à la bourgeoisie, cria avec sa grande voix des mauvais jours : A bas les minisires ! Vive la réforme ! De ces luttes de tribune, du mécontentement produit dans le tiers état, de l'intervention du peuple dans le voeu d'une nouvelle loi, est née la révolution de Février 1848.
M. Gabriel Delessert employa toute son intelligence et toute son énergie pour conjurer cette catastrophe, qui lui paraissait imminente par les ambages et les indécisions du pouvoir, mais qui ne lui semblait pas cependant encore inévitable. Ses agents suivirent avec une attention soutenue la marche journalière des incidents politiques, et lui rendirent souvent deux ou trois fois par jour un compte exact des conciliabules, des projets et des résolutions des chefs des divers partis.
M. Gabriel Delesserl avait d'excellents agents secrets; il était au courant de tout ce qui se passait, et, par des rapports circonstanciés et nombreux, il ne laissa rien ignorer au roi et à ses ministres sur la gravité des circonstances. Si le gouvernement est tombé, la faute n'en est pas au préfet de police, qui prévint à plusieurs reprises les ministres et le roi des périls dont ils étaient menacés, et qui leur offrit même les moyens de les conjurer. La faute doit incomber tout entière au conseil des ministres qui ne sut pas dominer le roi, et au roi qui voulut, contrairement aux institutions constitutionnelles, ne point écouter son conseil. Celte opinion n'est pas seulement la nôtre, elle est celle de beaucoup de fonctionnaires qui ont été placés, comme nous, pour voir inarcher les événements; elle est aussi celle d'un fils de France, du prince de Joinville, qui, quatre mois avant la révolution, écrivait comme un prophète à son frère, le duc de Nemours : « Il n'y a plus de ministres, leur 1 responsabilité est nulle, tout remonte au roi.... qui est arrivé à un âge auquel on n'accepte plus
les observations.... et qui fausse nos institutions
constitutionnelles Il m'est impossible de ne
pas regarder dans l'avenir, et il m'effraie un peu l . »
Quant à ce que nous venons d'avancer au sujet de la connaissance que M. Gabriel Delessert avait des événements, et de l'envoi de ses informations quotidiennes au roi et aux ministres; la preuve écrite se trouve dans les dossiers des archives politiques de la préfecture de police ; elle est aussi dans les extraits des rapports que M. Gabriel Delessert adressait chaque soir au roi, et que le pillage des Tuileries a livrés
à la curiosité publique *.
1 V. Revue rétrospective de 1848.
« Extraits des rapports au Roi imprimés aussi dans cette Revue.
a 45 février.— 11 règne dans Paris un sentiment d'assez vive inquiétude, causée par l'appréhension de quelques troubles possibles à l'occasion de l'affaire des banquets; cependant la physionomie d« la population est encore assez tranquille ; il y a peu d'étrangers, les marchands se plaignent de ne pas vendre. Il y a peu d'activité dans les transactions commerciales. »
• 47 février. — La population de Paris est toujours inquiète et assez agitée. Plusieurs réunions ont eu lieu parmi les diverses nuances de l'opposition pour s'occuper d'une grande manifestation.