COMMENT M. BOURASSA TRAITE LES ALLIES ET L’ALLE¬ MAGNE
Afin qu’on voit mieux la tactique de M. Bourassa il est bon de rappeler comment il s’est toujours comporté vis-à-vis des alliés. Nous aurons ainsi un dossier plus complet et nous courrons moins de danger d’encour r les démentis des scribes nationalistes. Avec ces gens là il ne faut pas être en reste.
M. Bourassa et l’Angleterre — C’est l’Angleterre qui a eu la plus grosse part des invectives de M. Bourassa. Nous en avons déjà donné quelques échantillons; complétons notre recueil:
Pour nous, l’ennemi, l’ennemi constant, c’est l’anglo-saxonisme. Nous trouvons odieux qu’on exploite la sympathie instinctive des Canadiens-français pour la France afin de nous assujettir davantage à l’impérialisme britannique. Voilà pourquoi, en combattant l’impérialisme anglais, nous sommes forcés de dénoncer tout ce qu’il y a d’excessif dans le plaidoyer perfide que l’on fait chez nous pour la France. Du reste, vous reconnaissez vousmême, je le note avec satisfaction, que les Canadiens-français n’ont aucune obligation nationale particulière envers la France.
Le Devoir, 17 juin 1916.)
“ Le gouffre béant du militarisme et de l’impérialisme britanniques aussi redoutables, aussi injustifiables que l’impérialisme et le militarisme germaniques. (Devoir, 18 janv. 1916.).
“ Le joug anglais n’est pas plus légitime que le joug allemand.” (Conf. pour le 5èrne anniversaire du Devoir, p. 44). Parce que nationaliste convaincu, nationaliste canadien et nationaliste britannique, j’affirme aujourd’hui que c’est notre droit et notre devoir de combattre l’impérialisme anglais comme l’impérialisme allemand, (p. 45).
- ‘La rupture du lien britannique serait un bienfait.” (Hier, aujourd’hui, demain, p. 126).
- “ Tout ce que le Canada aurait à faire, pour affirmer son indépendance, serait de notifier à l’Angleterre et aux nations étrangères qu’il prend possession de son héritage et qu’il entend désormais traiter d’égal à égal avec les autres peuples majeurs. . Il ne lui resterait qu’à nommer ses plénipotentiaires et ses consuls.”
— “ La déclaration d’indépendance serait donc la moins révolutionnaire des solutions.’
“Aucune race n’a le droit de dominer le monde, pas plus l’Angleterre que l’Allemagne. La tyrannie qu’exerce l’Angleterre sur les petites républiques boers et sur l’Irlande ainsi que sur la race canadienne-française est comparable à celle qu’exerce actuellement l’Allemagne sur la Belgique, car toute petite nation a 1 droit de vivre et n’allez pas prétendre que le joug allemand sera plus lourd à porter que le joug anglais.” (Paroles prononcées le 14 janvier 1915 au Monument National à Montréal.)
‘Contester aux Sud-Africains le droit de reconquérir leur liberté à la première occasion favorable, c’est nier aux Belges, aux Alsaciens, aux Polonais, le droit de secouer le joug allemand, autrichien ou moscovite. La conquête du Transvaal et de l’Orange porte tous ces traits les plus
odieux que l’on reproche avec raison aux spoliateurs de la Belgique” -
(Devoir 24 juin 1915.)
“Le péril qui nous menace, qui menace toute la culture française de ce continent, ce n’est pas le militarisme allemand, c’est le mercantilisme anglosaxon. L’influence insidieuse qui mène en Amérique la pensée et l’action catholique, ce n’est pas le phüosophisme Nietzchéen c’est l’agnosticisme anglo-protestant. C’est par là que le conflit des religions se rattache à la lutte entre le nationalisme et l’impérialisme.” . (31 janvier 1916)
“Allons donc! Quand l’Angleterre est entrée dans le conflit actuel, elle sJy est lancée dans son intérêt seulement. La défense du territoire belge n’a été qu’un facteur secondaire de son intervention. Je n’en veux d’autre preuve que la façon dont Londres a considéré la violation du duché du Luxembourg. L’Angleterre, alors, n’a pas bronché, parce que ses côtes ne se trouvaient pas par là menacées, tandis que la Belgique, au contraire, se trouvaient à lui servir de boulevard et de rempart. (M. Bourasa à Nicolet, le 30 sept., 1916)
J’ai assez apporté de preuves, ce semble pour ne pas être accusé d’être injuste envers M. Bourassa quand je prétends que c’est à l’Angleterre qu’il a voué la haine la plus violente et décoché les traits les plus incendiaires. Pas n’est besoin d’insister.
M. Bourassa et la France. — Le chef nationalité n’a pas montré plus de sympathie pour la France qu’il a dénoncée comme une nation athée.
Voyons donc un peu ce qu’il pense de notre ancienne mère-patrie.
Chaque fois que des orateurs ou des publicistes canadiens ont demandé à nos compatriotes de s’enrôler pour aider la France, toujours M. Bourassa a blâmé les uns et dissuadés les autres.
Dans son discours à Nicolet, le 30 septembre 1916 il a dit clairement comment nous devions traiter la France.
“On parle de la France, disait-il. J’ai déjà touché à cette question. Mais ne songent-ils donc pas, ces patriotards, que la France nous a abandonnés depuis 150 ans, qu’elle a depuis renoncé à nous protéger et qu’elle ne l’a jamais fait.
“J’irai plus loin. Supposons que demain une guerre éclate entre la Canada et les Etats-Unis, quel est le simple mortel qui oserait prétendre que la France sera obligée de nous défendre ? Qui osera dire que la France lèvera des régiments français pour voler à notre secours ?
“Qui osera prétendre qu’au cas d’une guerre civile entre les Canadiens-français et les Anglo-canadiens, — éventualité que je ne souhaite# aucunement, mais qui pourrait fort bien se produire, par suite des persécutions bêtes, stupides et idiotes comme celles que nous subissons en Ontario, — la France enverra ses troupe pour défendre la “civilisation française” contre la “barbarie anglo-saxonne”. Non, non, la loi naturelle, ce qu’elle veut, c’est que chaque peuple rèsrle ses propres affaires, qu’elle se développe avec ses ressources et qu’elle tende, non pas à accaparer cle3 terre | et à supprimer des peuples, mais à se mettre à l’abri de attaqties qu’elle pourrait subir de la part des nations étrangères.
Commentant ce discours de M. Bourassa je dis plus loin ce qu’il faut en penser. J’y renvoie mes lecteurs.
M. Bourassa et la Belgique — La noble petite nation qui, la première fut attente par le grand cataclysme et qui depu's gémit sous la botte de son infâme envahisseur n’a pas encore eu le don d’émouvoir M. Bourassa. On trouvera bien au cours de ses articles des allusions au martyre de la Belgique, mais en même temps l’écrivain nationaliste dira que le sort de la Belgique n’est pas pire que celui de l’Irlande. M. Bourassa n’est-il pas allé jusqu’à tenter d’excuser la violation de la Belgique ?
. M. Bourassa et la Russie. — Il ne faut pas s’attendre que not~e homme va être plus sympathique à la Russie qu’aux autres alliés. Il a affirmé que c’était Petrograd qui a payé le crime de Sarajevo et chaque fois qu’il en a eu l’ocasion, il n’a pas manqué de dénoncer le panslavisme comme un danger comparable au pangermanisme. Quand il parle de la Russie jamais il ne manque de rappeler qu’elle est schismatique, comme s’il voulait scandaliser nos sentiments catholiques.
M. Bourassa et l’Italie. — • Quand l’Italie est entrée dans le conflit, le directeur du Devoir s’est encore fendu d’un long article pour nous dire que l’Italie s’était bassement vendue à l’Entente. Les Italiens de Montréal ont ressenti l’iniure et, on s’en souvient, ils sont allés saccager les bureaux du Devoir, où M. Bourassa a évité de se montrer.
M. Bourassa et le Japon. — Quant au Japon le directeur au Devoir n’a pas tardé de faire suspecter ses motifs d’intervention. Il fallait se méfier du péril jaune, disait-il, et puis qui sait si le Japon ne profiterait pas de l’occasion pour chercher noise aux Etats-Unis.
. M. Bourassa et les Etats-Unis. — Quand il fut question de l’entrée en guerre des Etats-Unis, le directeur du Devoir de sa plus belle plume nous a encore servi une série d’art:cles pour assurer les peuples de l’Entente qu’ils ne devaient pas compter d’avo;r les Américains dans leurs rangs. ( Devoir, 8 février 1917).
Depuis les événements ont bien démenti M. Bourassa, et le 3 avril, le Devoir publiait le texte du discours de M. Wi’son, dans lequel on trouve que le président des Etats-Unis ne s’est pas rallié à l’opinion de notre illustre compatriote. Mais que voulez-vous, le directeur du Devoir voulait encore déchiré un voil© d’illusions, comme il écrira dans son journal du 23 avril.
Les motifs des alliés jugés par M. Bourassa.— Le 24 avril 1917, le grand diplomate canadien a jugé en peu de mots l’attitude des alliés. Qu’on s’ea rende compte à l’extrait suivant de son article :
On sait à quel point hommes d’Etat, politiciens et journalistes ont abusé des mots “démocratie”, “liberté”, “affranchissement des peuples”. Tant qu’il s’est agi de phrases creuses, personne ne s’en est inquiété, pas assez' peut-être. Les événements commencent à démontrer que sous la vibration sonore des mots se cachait un dessein suivi, une politique d’ensemble, dont la révolution russe n’est que le premier jalon. Et cette politique, c’esfi
beaucoup moins de libérer les nations opprimées par un joug étranger -
Belgique, Serbie, Irlande, Pologne ou Finlande - que de renverser dans
tous les pays, alliés ou ennemis, la forme monarchique de gouvernement.
Pour M. Bourassa les buts de guerre des Alliés ne sont plus autres que la révolution et le renversement des trônes.
Je n’entreprendrai pas de dire ici ce qu’il faut penser de la révolution russe. J’en parlerai plus loin.
Ma'ntenant que nous savons à quoi nous en tenir sur les sentiments de M. Bourassa à l’égard des Alliés, voyons donc comment il traite l’Allemagne.
Au chapitre IV de cet opuscule, je me suis appliqué à bien mettre en évidence ce que l’Allemagne et ses alliés pourraient espérer du chef nationalité s’il avait vo x au chapitre de la paix, mai il n’est pas sans intérêt de signaler ici quelques preuves de la germanophilie de notre puissant penseur.
Je n’ai aucune crainte à aff:rmer que depuis trois ans jamais le directeur du Devoir a publié un art'cle pour dénoncer l’attitude de l’Allemagne ; jamais il n’a écrit une ligne pour réprouver l’agression de l’Autr che sur la Serbie ; jamais il n’a pris la peine de montrer à ses lecteurs la barbarie des Turcs massacrant les Arméniens par centa’nes de milliers ; ma s toujours il a trouvé des périphrases pour excuser l’Allemagne de ses forfaits, ou en les comparant à d’autres “crimes” qu’il impute à P Angleterre ; toujours avec le militarisme allemand il a parlé du “navalisme” et de l’impérialisme anglais.
Il est encore le seul à faire ignorer à ses lecteurs que c’est l’Allemaqui a voulu et déchaîné la guerre. Ne disait-il pas en octobre 1916 :
“Or dans la guerre actuelle, qui pourrait se vanter d’en connaître les causes antérieures, et partant, qui pourrait avec certitude montrer du doigt la nation qui a voulu chercher et déchaîner cette conflagration ? Est-ce i’Anlemagne comme on le prétend généralement ou bien la Russie ? ou encore l’Angleterre ?
Ces preuves suffiront-elles pour établir que M. Bourassa s’est chargé dans notre pays de la propagande allemande? Ceux qui en douteraient, seraient, ce me semble, par trop exigeants.
Dans son ouvrage : “Au-dessus de la mêlés”, M. Romain Rolland écrivain français d’un certain renom, a dit des choses qui ont bien attristé et révolté ses compatriotes, mais jamais il n’a écrit autant d’infamies comme celles qui sont tombées de la plume et de la bouche de M. Bourassa.
On a dénoncé M. Rolland comme un internationaliste pour s’être tenu “au-dessus de la mêlée”, me reprochera-t-on de dénoncer h mon tour M. Bourassa comme un valet de l’Allemagne quand il est entré lui-même dans la mêlée du côté de l’Allemagne? ... .
Pour se défendre de ce reproche, il disait dans son journal le avril qu’il voulait éclairer l’opinion publique. Ne l’a-t-il pas plutôt empoisonnée. Il écrivait :
“Ceux qui se sont trompés de bonne foi, loin de nous en vouloir, devraient nous remercier d’avoir déchiré le voile des illusions. Une résistance qui voit clair et qui raisonne est infiniment moins dangereuse que la brusque révolte d’un instinct traditionnel contre une erreur systématiquement en-t
tretenue. .
C’est pour accomplir la même lâche, ingrate, ardue, mais necessaire
— d’autant plus nécessaire qu’elle trouve si peu d’ouvriers — que nous croyons devoir souligner le caractère de plus en plus révolutionnaire que prend, dans son ensemble, la guerre européenne, du côté des Alliés.
On reconnaît bien dans cette citation le procédé allemand. Notre écrivain nationaliste prétend rendre service à ses compatriotes, qui devraient le remercier d’avoir déchiré le voile des illusions.
Et c’est lui, qui depuis la guerre ayant à la façon allemande “embrouiller les événements, confondu les dates, passer sous silence les témoignages les plus authentiques”, vient se poser devant l’opinion publique canadienne comme le grand flambeau qui éclairera les intelligences ; c’e3t lui qui depuis si longtemps échafaudant sa doctrine sur des faussetés, sur des textes travestis, sur des autorités douteuses, veut disiper “une erreur systématiquement entretenue.”
L sez encore ce que ce grand pourfendeur pense des hommes d’Eglise et d’Etat qui ne pensent pas comme lui.
Le directeur du “Devoir” nous gratifiant encore de ses opinions sur la guerre après laquelle il voit venir la révolution, parle dans le3 termes suivants des évêques et des hommes publics :
“Et, ce qui est plus triste encore, et plus grotesque, c’est qu’une foule d’hommes aptes, par leurs fonctions dans l’Eglise et dans l’Etat, à éclairer le peuple, à le mettre en garde contre le péril, se font, par aveuglement, par vanité, ou par légèreté d’esprit, les instruments et les complices de ia révolution.”
Voyons donc ! quelle créance pouvons-nous donc donner aux opinions du directeur du “Devoir” quand les preuves de sa mauvaise foi sont si nombreuses et si catégoriques ?