LIBERTE DES MERS. — DESTRUCTION DU MILITARISME
La liberté des mers inspire à M. Bourassa les phrases qui suivent :
A l’heure actuelle, les deux nations qui parlent le plus de la liberté des mers sont celles qui la violentent davantage : l’Allemagne avait brutalité, l’Angleterre, plus humainement, avec une tranquille audace. Pratiquement, le commerce maritime du monde entier est à la merci des torpilles allemandes et des saisies anglaises. . Il en résulte, pour tous les pays* une gêne et même des souffrances considérables. . Les scènes douloureuses qui se Sont produites à New-York, ces jours-ci, démontrent jusqu’où por-I tent les conséquences d’un blocus maritime.
Retenons que M. Bourassa parle de la brutalité de l’Allemagne, mais il a soin de parler aussi de l’Angleterre.
Il ne craint pas pour justifier sa thèse d’apporter comme exemple des effets du blocus “les scènes douloureuses qui se sont produites à New- York’’.
Peut-on mentir “avec une aussi tranquille audace”.
A preuve de la fausseté de ce qu’avance M. Bourassa, on n’a qu’à parcourir les journaux américains depuis des mois et des mois, et on verra que les “scènes douloureuses” dont il parle ont eu pour causes la cherté de la vie, amenée non par le blocus maritime, mais par la trop grande exportation et par les accaparements.
Le chef nationaliste écrit encore :
Les Etats-Unis réclameront Pimmunité du commerce maritime, en temps de guerre. C’est, du reste, ce qu’ils n’ont cessé de faire en toute occasion depuis plus d’un siècle.”
Encore une fausseté. Lors de la guerre civile, les Etats-Unis n’ont-ils usé du blocus maritime ? .
La partie de cet article qui traite du militarisme, est celle qui est le plus émaillée de contradictions et de faussetés.
Nous allons le voir.
M. Bourassa préconise d’abord le désarmement et il englobe toutes les nations dans sa première proposition.
Citons-la plutôt :
A la suite de cette guerre effroyable, les hommes qui ont la responsabilité c!u sort des nations ont un suprême et impérieux devoir à accomplir : empêcher, dans la mesure du possible, le recommencement d’une pareille catastrophe.. L’affranchissement des nations opprimées, la répression des poussées impérialistes, d’où qu’elles viennent, la suppression des alliances offensives et défensives, l’immunisation du commerce maritime ; tout cela éliminerait la plupart des causes lointaines et préparatoires des guerres. Mais ces mesures préventives resteraient illusoires, si on laissait ubitsr la caue immédiate et concrète de toute guerre : l’armement à outrance. Sans les moyens d’action que le militarisme met à la portée facJe des war-mongers, les haines de races, la soif des conquêtes, les rivalités économiques n’entraîneraient pas inévitablement la guerre. En tout cas, la guerre ne prendrait pas le caractère d’intense frénésie qui caractérise !• conflit actuel ; elle ne ruerait pas des nations entières les unes contre les autres ; elle n’aboutirait pas, selon la juste expression du Souverain Pontife, au “suicide de la civilisation.”
Si l’on veut épargner aux générations futures l’horreur des jours que nous traversons, et de pires calamités peut-être, il faut en finir résolument avec le vieil axiome romain : si vis pacem para bellum. De toutes les fausses maximes auxquelles l’humanité se laisse si facilement prendre, de siècle en siècle, il n’en est pas de plus mensongère que celle-là, de plu contraire à la raison, au simple bon sens, à la réal.té des faits. Dans l’ordre moral ou politique, comme dans la nature elle-même, toute cause aboutit à ses conséquences logiques. Les préparatifs de guerre mènent à la guerre. Si 'Ion veut établir la paix, il faut travailler pour la paix.
Vous avez bien lu, n’est-ce pas ? il veut que les nations désarment ; or, un peu plus loin, il dit :
Ce n’est pas ci facile que cela de désarmer une nation, même vaincue, même écrasée, et surtout de l’empêcher de s’armer de nouveau. Napoléon l’a tenté, précisément avec la Prusse. Il limita rigoureusement le nombre de soldats que Frédéric-Guillaume aurait le droit d’armer. Réduit, comme jamais le Kaiser ne pourra l’être dans la guerre actuelle, le roi de Prusse se souirut ; mais il tourna la difficulté en enrôlant, chaque année, de nouvelles recrues dont le nombre total ne dépassait jamais le chiffre prescrit par Napoléon. Le régime d’expédient, loin de réduire la Prusse à l'impuissance, marqua l'origine du “militarisme prussien,” que toutes les armées d’Europe ont fini par prendre comme modèle. Naturellement, ce fut la Prusse qui en profita la première. Moins de dix ans après Iéna, l’armée prussienne régénérée sauvait Wellington à Waterloo, et remportait sur les débris de la Grande Armée française la suprême victoire dont les Anglais se sont attribué toute la gloire.
Si donc il prévoit que l’Allemagne prussianisée tentera de reconstituer ses armées et renouveler ses armements, pourquoi veut-il que les autres nations désarment ?
Pourquoi en même temps conteste-t-il à l’Angleterre le droit d’avoir une flotte ?
Vous allez voir comment notre homme écrit l’histoire.
S’il faut l’en croire le militarisme à outrance ce ne serait pas l’Allemagne qui l’aurait pratiqué. Gù a-t-il pris cela ? je vais vous le dire.
Lisez d’abord ce qu’il écrit :
Et puis, le “militarisme prussien” est-il bien la seule ou même la principale cause du conflit entre les nations ? Durant les quarante années qui ont précédé la guerre actuelle, l’Allemagne prussianisée et militarisée n’avait pris part à aucune guerre, sauf à l’expédition internationale contre les Boxers. Par contre, “chacun” des pays de l’Entente, coalisés aujourd’hui contre le militarisme prussien, avait provoqué ou subi plus d’une guerre où l’Allemagne n’avait rien à voir de près ou de loin. Ce n’est pas le militarisme prussien qui a fait les guerres du Tonkîn, de la Tunisie et du Maroc ; ni les guerres de l’Afghanistan, du 5ou'dan, de l’Afrique-Sud et du Thibet ;
m la guerre de la Russie contre la Turquie et celle du Japon contre la Russie ; ni 1 expédition de 1 Italie en Abyssinie et sa guerre récente contre la 1 urquie
Et bien ! vous allez trouver absolument la même théorie que vient d’émettre ici M. Bourassa dans le fameux manifeste des “93 intellectuels allemands” : c’est le premier de la série des “Il n’est pas vrai.”
. A m9n tour îe Puis dire Que “Il n’est pas vrai” que le kaiser et sa nation aient toujours voulu la paix durant les quarante dernières années. La-dessus encore il ne faut pas se laisser emplir, comme écrit M. Bourassa le 13 février et pour le démentir j’ai sous la main une fort intéressante brochure de Paul Dudon, un grand écrivain catholique : c’est intitulé : “La Guerre, qui l’a voulue ?” d’après les documents diplomatiques”.
A la page 58 on lira tout ce qu’il faut pour répondre au 94ème intellectuel allemand, de Montréal. On verra l’attitude de défi que l’Allemagne a toujours tenue vis-à-vis de la France.
Dans une autre brochure, “1815 à 1915 du Congrès de Vienne à la guerre de 1914” de Chas. Seignebos, on verra encore aux pages 25 et 26 comment Guillaume aima la paix.
Pour faire plaisir à notre distingué et érudit diplomate, reconnaissons que les alliés de l’Entente ont fait les guerres qu’il mentionne; aucune de ces guerres n’est comparable à l’horrible guerre que de propos délibéré Guillaume II et François-Joseph ont déchaînée sur le monde.
Si depuis 40 ans l’Allemagne n’a pas fait la guerre, c’est parce qu’à ses multiples provocations les nations de l’Entente ont fait sans cesse des concessions qui lui ont coûté cher.
Combien la France a payé cher toutes ces concessions!
LeMercure de France (16 sept. 1916) publiait une étude fort instructive de M. Emile Lalloy sur les débuts diplomatiques de Guillaume II; on verra là la preuve que le 4 juillet 1891, il faisait une visite à sa grand’mère la reine Victoria, au cours de laquelle il disait à notre souveraine son intention de déclarer la guerre à la France.
D’ailleurs pourquoi insister: à qui M. Bourassa fera-t-il croire aux intentions pacifistes et pacifiques du Kaiser et de François-Joseph quand les dossiers des chancelleries de l’Europe sont bourrés de documents qui établissent que même en dépit de l’opposition de Bismarck, Guillaume, jeune prince, n’attendait que son heure pour faire peser sur le monde la domination de sa traître nation?