‹ M. Henri Bourassa au service de l'Allemagne. --Chapitre 27 sur 40 · MILITARISME CANADIEN · texte numérisé non relu

MILITARISME CANADIEN

D’après M. Bourassa notre participation à la guerre a implanté chez nous le militarisme et voici comment il le juge:

En quoi, je vous le demande, ce militarisme diffère-t-il du militarisme prussien, si ce n’est qu’il est encore plus pernicieux, juisqu’il n’a pa3 même la grandeur de la patrie pour excuse ?

Il semble donc que si M. Borden et ses collègues veulent aviser utilement les ministres impériaux sur les mesures à prendre à l’issue de la guerre pour détruire le militarism en Prusse et ailleurs, ils devront d’abord promettre de défaire à peu près tout ce qu’ils ont fait ici depuis deux ans..

Que M. Bourassa dénonce le militarisme dans l’avenir, c’est très bien, mais est-ce à dire qu’à cause de sa participation à la grande guerre, notre pays devra se ranger lui aussi, à côté des nations armées? Croit-il vraiment qu’il ne reste plus au Canada que des Wars mongers, selon son expression favorite? Prétend-il qu’il est à lui seul la quintessence de la sagesse et du sain patriotisme?

Je sais qu’à plusieurs reprises il a accusé le parti libéral d’avoir donné le premier dans le militarisme; pourtant il n’apporte aucune preuve. Il étale sa prétention sur des incidents, des bouts de phrases ambiguës, où les siens trouveront des arguments irréfutables, mais où les gens avisés et plus sages ne verront qu’une prouesse de plus de l’enfileur de phrases qu’est trop souvent le directeur du “Devoir.”

LE NAVALISME ANGLAIS-

Puisqu’on veut abolir le militarisme prussien qu’on abolisse aussi le navalisme britannique, autrement ce serait une suprême inconséquence, déclare M. Bourassa dans son dernier article.

Si on le veut bien, parlons-en un peu du navalisme britannique.

Le vicomte Bryce disait dans une étude parue dans la “Bibliothèque Universelle” de décembre 1915, que l’Ang’eterre conservait sa flotte pour trois raisons. “La première est la faiblesse de son armée qui l’obliee à se protéger contre tout risque d’invasion, grâce à sa “Home fleet”. Elle n’a jamais oublié la leçon des guerres napoléoniennes, où ce fut sa flotte qui la préserva du sort de beaucoup de pays de l’Europe, tombés entre les mains de Napoléon.

“La seconde raison est que l’Angleterre ne produit pas, à beaucoup près, de quoi alimenter sa population et doit tirer d’autres pays un supplément de subsistances, de sorte qu’elle serait en danger de famine si, en cas de guerre, e’ie venait à perdre le commandement de la mer. C’est donc pour elle affaire d’importance vitale et qui touche à son existence que de pouvoir assurer l’importation des denrées alimentaires sans obstacles.

“Et la troisième raison, c’est que l’Angleterre est responsable de la défense des côtes et du commerce de ses colonies et des ses autres possessions étrangères, comme l’Inde. Ces pays n’entretiennent pas une force navale suffisante pour leur défense, c’est pourquoi la mère-patrie est obligée d’avoir une flotte capable de garantir leur sûreté et de protéger leur commerce maritime.”

Quel mal y a-t-il donc pour l’Angleterre d’avoir une flotte?

Mais M. Bourassa va dire que l’Angleterre use de sa puissance maritime au préjudice d’autres pays. Or peut-il prouver cet avance? L’Angleterre n’est-elle pas le seul grand pavs qui tiennent ses ports librement ouverts au commerce de tous les pays?

Le chef nationaliste écrit ce qui suit pour montrer la mauvaise foi de l’Angleterre.

La “Gazette” rappelait, ces jours-ci, qu’avant la guerre, le gouverne-^ ment britannique avait proposé à l’Allemagne d’arrêter, de part et d’autre, la construction de3 vaisseaux de guerre. Il eût mieux valu laisser cet épisode dans l’oubli. C’est l’un de ceux qui ont le plus servi aux iunkers prussiens pour convaincre le peuple allemand de la mauvaise foi des autorités britannique. Qu’on se rappelle, en effet, les circonstances.

En 1912, M. Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, avait, dans un discours sensationnel, proposé une “ trêve navale, pourvu quel l’Allemagne reconnut à la Grande-Bretagne le droit de conserver sa marge de supériorité. La réserve était dé'à significative. Néanmoins, l’amiral von Turpitz avait acquiessé, ou fe-nt d’acquiescer; avec ces gens-là, on ne sait» jamais. En mars 1913, M. Churchill renouvela sa proposition en plein parlement. Mais cette fois, il ajouta une réserve additionnelle; la proposition du gouvernement britannique n’affecterait en rien les dispositions que Iss Dominions jaugeraient à propos d’adopter pour fortifier leurs armes navales. Or, à ce moment, !a Nouvelle-Zélande avait déjà construit un dreadnought, l’Australie avait presque complété son escadre, la Loi navale était votée au Canada; et il avait été convenu, à la Conférence de 1914, qu’en cas de guerre, tous ces vaisseaux seraient à la disposition de l’Amirauté britannique. Enfin, comme noir ajouter à l’ironie de la prooosition, au moment même où M. Churchill faisait à l’Allemagne cette offre “généreuse”, il encourageait fortement M. Borden à faire décréter par le parlement canadien la construction immédiate de trois super-dreadnoughts, destinés à supplémenter les vaisseaux que l’Angleterre, dans son ardent désir de faire trêve aux armements, se privait de construire ! Evidemment, M. Churchill avait oublié cet axiome de droit: “Donner et retenir ne vaut”. Les Allemands le lui rappelèrent; et la vague du militarisme continua de monter, au grand consentement des actionnaires anglais et allemands du trust des navires de guerre.

M. Bourassa rapporte-t-il bien les faits tels qu’ils se sont passés ? Pourquoi faut-il que les événements viennent-ils le prendre en faute de ne pas parler franchemnt.?

Si je parcours les documents que j’ai sous la ma'n, je constate que ce n’est pas en 1912 que l’Angleterre a parlé pour la première fo s de diminuer sa flotte, mais bien en 1907, à la deuxième conférence de La Haye alors que l’Angleterre pour démontrer qu’elle n’avait aucune intent on belliqueuse contre l’Allemagne, annonça qu’elle ne construirait que 3 dreadnoughts au lieu de 4 en 1907.

Cette proposition fut de nouveau émise en 1908 et en 1909 et sans succès.

M. Bourassa prétend que lord Churchill trompait l’Allemagne en 1912, mais il ne dit pas qu’en 1906 le comte de Raventlow, le publiciste allemand bien connu, avait déclaré : “Ce que l’Allemagne peut faire de plus, c’est de proposer que l’Angleterre réduise assez la construction maritime pour permettre à la marine allemande d’égaler celle de l’Angleterre. Une fois les deux marines égales, l’Allemagne prend l’engagement de ne pas augmenter sa flotte.”

A propos, pourquoi l’Allemagne aurait-elle eu le droit d’avoir une flotte aussi puissante quand elle possédait l’armée la plus formidable ? Ava t elle les raisons de l’Angleterre pour avoir une puissante flotte ? L’Angleterre n’avait pourtant pas d’armés.

M. Bourassa déteste tant l’Angleterre qu’il voudrait la voir une fois pour toutes à la merci de l’Allemagne. Qu’il en fasse donc son deuil, son désir, si ardent soit-il, ne se réalisera pas.

Monsieur le directeur, il y aurait encore beaucoup à écrire ; mais il ne faut pas ainsi abuser de votre hospitalité. Comme ses articles sur ses propositions de paix, ceux que M. Bourassa a publ és sur les Etats-Unis et la guerre fourmillent d’erreurs et de faussetés. Il serait trop long d’en entreprendre l’analyse.

Je voulais seulement remettre au point certains avancés du chef nationaliste et montrer comme il traiterait bien les Allemands, s’il était un des plén potentiaires du congrès de la paix : je vous remercie de m’en avoir fourni l’avantage.

Bien à vous,

E. ROUX

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