‹ M. Henri Bourassa au service de l'Allemagne. --Chapitre 28 sur 40 · V - M. BOURASSA DE PLUS EN PLUS TENDRE POUR L’ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

V - M. BOURASSA DE PLUS EN PLUS TENDRE POUR L’ALLEMAGNE

Monsieur le Directeur du Canada,

Montréal, 7 février, 1917.

Me permettriez-vous de signaler à vos lecteurs que notre grand chef nationaliste vient d’avoir encore ce qu’on appelle chez le bon peuple une FITS d’anglophobie.

De son bureau de directeur du Devoir notre homme continue à orienter, disons plutôt à désorienter, l’opinion dans les grandes affaires mondiales et hier, il nous a parlé de la CRISE AMERICAINE.

Comme on le pense bien ce n’est pas du côté des Alliés, et encore moins de l’Angleterre, qu’il veut diriger les sympathies de ses lecteurs. Oh ! que non ! Une partie de son article est consacrée à nous faire savoir qu’aux Etats-Unis “la haine ou la méfiance de l’Angleterre se sont singulièrement ravivées”.

Lisons plutôt ensemble M. Bourassa ; car je ne voudrais pour tout au monde être accusé d’altérer les textes et les contextes.

Les Irlandais, naguère divisés en deux groupes — celui des modérés, partisans de Redmond, et celui des intransigeants, favorables à la résistance armée de l’Irlande — sont aujourd’hui unis en bloc compact contre l’Angleterre. Redmond avait prédit ce résultat, lorsque le ministère Asquith le joua avec le cynisme que l’on sait. Un témoin compétent, non suspect de “déloyalisme”, sir Edward Morris, premier ministre de Terre-Neuve, a répété l’avertissement, à Londres, la semaine dernière.

Il est peu probable que le ministère ultra-tory qui gouverne l’Empire aujourd’hui tienne compte de ces avis salutaires. Tentât-il quelque mesure partielle de justice et de libération en Irlande, il ne réussirait pas à

éteindre, aux Etats-Unis — ni ailleurs - , le sentiment d’indignation causé

par le meurtre de Skeffington et la répression ultra-prussienne des émp”tDs de Pâques. Ces actes cruellement maladroits du gouvernement britannique vont singuiiè-emrnet contrebalancer l'effet produit par 1 execution d £,uith Cavell et le torpillage du “Lusitania”. Le supplice de l’infortunée et courageuse infirmière était un acte stupide autant que barbare ; mais du moins se justifiait-il “légalement” des dispositifs du code de guerre adopté par toutes les nations contre l’espionnage et les manoeuvres secrètes en pays conquis. L’assassinat de Skeffington, innocent de toute participation à l’émeute, qu’il avait même déconseillée et combattuee, est un crime et un acte d’idiotie sans l’ombre d’une excuse. Il n’en faut pas davantage pour expliquer la recrudescence des haines anti-anglaises aux Etats-Unis.

Quant aux déprédations meurtrières des sous-marins allemands, si propres à exciter la juste indignation des Américains, elles sont aussi, dans l’opinion d’un grand nombre, atténuées, sinon justifiées, par les recherches et les saisies opérées par la flotte anglaise. Sans doute, ces opérations gênantes n’ont pas, jusqu’ici, causé de pertes de vie. Mais là-dessus, le chancelier d’Allemagne, dans son récent discours, a préenté un argument qui fortifie l’attitude des Américains pro-allemands ou anglophobes. Le gouvernement américain, dit en substance M. de Bethmann-Hollweg, a également protesté contre le blocus maritime décrété par l’Angleterre et le contre-blocus décidé par l’Allemagne ; mais, ensuite, il s’est soumis aux exigences de l’Amirauté britannique et a concentré ses résistances contre les mesures de représailles prises par l’Allemagne. Si tes Etats-Unis avaient maintenu la même attitude envers les deux pays, il n’y aurait eu aucune perte de vie, ou il y en aurait eu des deux côtés. Que les navires américains cherchent à résister aux visites des vaisseaux de guerre anglais, ou leur tirent dessus ; et M. Wilson verra si les Anglais hésitent à les couler.

Ce plaidoyer spécieux s’adressait évidemment à l’opinion américaine pacifiste, ou germanophile, ou anglophobe. Il a porté.

Je n’ai pas le temps, ni l’espace, pour analyser dans tous ses détails cet extrait de l’article du “cher maître. Je veux seulement souligner sa façon de juger l’Angleterre et l’Allemagne.

Prenons d’abord le cas de Miss Cavell. M. Bourassa, tout en admettant que le supplice de cette héroïne est “stupide et barbare,” ajoute qu’il “se justifie légalement des dispositifs du code de guerre adopté par toutes les nations contre l’espionnage et les manoeuvres secrètes en pays conquis.”

Voyons, le plus boche des Boches parlerait-il autrement ?

M. Bourassa, qui est si sévère pour cette héroïne qui soignait avec autant de coeur et de dévouement les soldats allemands que les soldats anglais, n’a jamais, que je sache, blâmé l’odieux espionnage allemand dans tous les pays de l’Entente ; même aux Etats-Unis.

A lire M. Bourassa on dirait que Miss Cavell ne fut qu’une vulgaire virago coupable “d’espionnage et de manoeuvres secrètes”, comme telle ou telle baronne allemande de Paris, de Rome ou de Moscou. Qu’en pensez-vous ?

M. Bourassa compare l’assassinat de Skeffington au meurtre de Miss Cavell. . . la comparaison peut-elle s’établir ? Je vous le demande.

Le fameux journaliste irlandais, innocent, il est vrai, fut tué au cours d’une émeute. Le gouvernement anglais fit instituer une longue enquête et il fut prouvé que ce pauvre Skeffington était tombé sous les balles d’un sousofficier qui avait perdu la tête. Voilà les faits que M. Bourassa n’a pas divulgués.

Dans le cas de Miss Cavell, M. Bourassa qui connaît tous les dossiers des chancelleries, pourrait-il nous dire si ce n’est pas un officier allemand qui, sur le refus de ses soldats d’exécuter l’héroïque infirmière anglaise, déchargea son revolver à bout portant sur elle ? Si M. Bourassa ignore ce détail il pourrait se renseigner auprès de M. Whitlock, ministre des Etats-Unis à Bruxelles, et auprès de l’ambassadeur d’Espagne, aussi demeuré à Bruxelles. Et quand il aura eu ces renseignements voudrait-il les publier dans son intéressant journal, par exemple, sous la rubrique “En marge de la grande guerre ?”

Quelques mots de la guerre sous-marine allemande et des saisies anglaises.

Les dépradations meurtrières des sous-marins allemands, dit le chef nationaliste, sont atténuées, sinon justifiées, dans l’opinion d’un grand nombre d’Américains par les recherches et les saisies de la flotte anglaise.”

Ici encore, on admettra que la comparaison est boiteuse, pour ne pas dire odieuse. A qui M. Bourassa fera-t-il croire que “dans l’opinion d’un grand nombre d’Américains, “les opérations gênantes” “sans causer de pertes de vies”, (comme il écrit) que sont les recherches et les saisies sont comparables aux actes de barbarie des pirates allemands, comme le torpillage du “Lusitania”, qui a causé la mort de milliers d’êtres humains, au nombre desquels se trouvaient des pauvres petits enfants et des femmes. Et que dire aussi de tous les autres torpillages ?

M. Bourassa, qui se réclame pour justifier l’assassinat de Miss Cavell “des dispositifs du code de guerre”, pourrait-il nous citer l’article du droit international qui permet aux Allemands de couler les navires, même des belligérants, sans avertissement. De mon côté je lui signale le “MANUEL DE DROIT INTERNATIONAL PUBLIC ET PRIVE” de Charles Calvo, (Paris, Librairie nouvelle de Droit et de jurisprudence, 14 rue S ouf flot et rue Toullier 13) pour donner droit de visite et de saisie à l’Angleterre et aux Etats-Unis, en cas de guerre. J’indique même le chapitre IV de la troisième partie de l’ouvrage.

, Je n’ai pas le temps de continuer cette lettre déjà trop longue et écrite a la hâte. Toutefois permettez-moi, monsieur le directeur, de vous faire savoir qu’un de ces jours à une de ses réunions des “Amis du “Devoir”, M. Bourassa, Coryphée d’un nouveau genre, fera chanter à ses dévots ce refrain du ‘Hassgesang gegem England” (chant de haine contre l’Angleterre), qui a pour auteur un soldat de l’armée du prince royal de Bavière et qui s'appelle Ernest Lissauer (M. Bourassa le connaît peut-être, — il connaît tant de cho-

ses !) Ce chant est fort long ; je ne veux que vous citer le refrain et vous me direz si M. Bourassa et les siens peuvent le chanter avec âme.

Voici :

Mais “toi”, nous te haïssons d’une longue haine.

Et nous ne démordrons pas de notre haine.

Haine sur terre, et haine sur mer,

Haine de la tête et haine de la main,

Haine des marteaux et haine des couronnes,

Haine de soixante-dix millions, haine qui t’étouffera.

Ils sont unis pour aimer, unis pour haïr;

Ils n’ont tous qu’un ennemi:

L’Angleterre.

N’est-ce pas que ce chant traduit bien les sentiments du chef nationaliste.

Merci, M. le Directeur,

E. ROUX”

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