FAUT-IL BLAMER L’ATTITUDE DU PARTI LIBERAL PENDANT LA GUERRE
Tandis que M. Bourassa, depuis le début de la guerre rabâche que le parti libéral doit être tenu pour aussi coupable que le parti conservateur quant à notre intervention, un ministre canadien-français, M. Albert Sévigny, parlant à Montréal le 14 avril, reproche à sir Wilfrid Laurier et à son parti d’avoir manqué de patriotisme en ne faisant pas assez et en fomentant l’agitation dans la province de Québec.
Il n’est donc pas sans intérêt dans le but de mieux éclairer l’opinion publique d’étudier brièvement quelle a été la position prise par le parti libéral pendant la guerre. Qu’on veuille bien se débarrasser de toute idée préconçue ; qu’on examine chacun des actes du parti libéral puis on jugera.
Une phrase du discours de Sir Wilfrid Laurier dès la première session de guerre peut résumer la politique qu’il entendait tenir avec son parti.
Le 19 août 1914, le chef de l’opposition déclarait à la Chambre des Communes que son parti allait se rallier au gouvernement pour que la participation du Canada à la guerre soit la plus efficace possible. Et pour qu’on ne doute pas de sa parole le chef du parti libéral proposa lui-même une trêve, et prêchant d’exemple, on le vit contremander les grandes réunions où devaient être discutées les questions politiques.
Sir Wilfrid Laurier et ses lieutenants n’en sont pourtant pas restés là. On les a vus parcourir le pays pour parler en faveur du recrutement. Dans Ontario aussi bien que dans le Québec, le chef du parti libéral est allé dire à ses jeunes compatriotes pourquoi ils devaient s’enrôler, pourquoi ils devaient offrir leurs bras à la défense de la grande cause du Droit et de la Justice.
On a aussi vu Sir Wilfrid Laurier et ses plus influents collaborateurs s’occuper de toutes les oeuvres de guerre.
Mais en même temps que le parti libéral contribuait de son influence et de ses activités au succès de notre participation, il considérait de son devoir de ne pas perdre de vue son rôle, qui est d’empêcher le gouvernement de se fourvoyer dans une entreprise aussi gigantesque. Et c’est pour n’avoir pas failli à ce rôle qu’aujourd’hui les ministres l’accusent de déloyauté.
On qualifie de déloyale et antipatriotique la critique judicieuse et saine des exactions plus que des actes du gouvernement.
M. Borden et ses ministres ont-ils cru que Sir Wilfrid Laurier en préconisant la trêve entendait leur donner un blanc-seing ? Mais l’électorat eut eu le droit à son tour de l’accuser d’avoir dérogé à son plus impérieux devoir de chef de l’opposition.
D’ailleurs, que voyons-nous au parlement anglais, au parlement français, au parlement italien? Où a-t-on vu qu’un parti ait abandonné son droit de critique? Lloyd George et Asquith, Churchill et Fischer au parlement anglais ont-ils jamais hésité à signaler au gouvernement, quel qu’il fût, ses erreurs et ses fautes? Au parlement français où tous les grouDes sont ralliés par l’union sacrée, a-t-on vu le gouvernement laissé à sa propre initiative ?
Il faut donc être de bien mauvais compte pour imputer au parti libéral plutôt des motifs politiques que patriotiques dans l’exécution de son mandat comme parti de la loyale opposition.
Considérons donc quel a été le résultat de l’attitude du parti libéral.
Nous l’avons dit, d’une part M. Bourassa fait un crime de lèseautonomie à Sir Wilfrid Laurier et à ses partisans d’avoir trop condescendu aux demandes du gouvernement; et d’autre part les ministériels dénoncent à la vindicte publique le parti libéral pour avoir osé critiquer les actes du gouvernement.
A M. Bourassa un homme de bonne foi et non prévenu répondra que c’était le devoir de l’opposition de coopérer avec le gouvernement dans la participation du Canada à la guerre ; un homme tant soit peu au courant des actes et des déclarations de Sir Wilfrid Laurier et de ses lieutenants, devra dire à M. Bourassa: “Il n’est pas vrai” (comme dirait un des 93 intellectuels allemands) que le parti libéral a fait cause commune avec le parti conservateur pour pousser inconsidérément le pays dans un désastre pour en empêcher un autre.
M. Bourassa peut-il nous dire quand est-ce que Sir Wilfrid Laurier a approuvé l’envoi de 500,000 soldats canadiens sur le champ de batailles ?
M. Bourassa peut-il encore nous affirmer que sir Wilfrid Laurier aie donné carte blanche au gouvernement ?
M. Bourassa niera-t-il que dès le début de la guerre, sir Wilfrid Laurier et ses partisans ont prévenu le gouvernement d’être prudent et de bien envisager toutes les conséquences de notre participation à la guerre ?
M. Bourassa oserait-il soutenir que jamais sir Wilfrid Laurier et sou parti ont dénoncé les extravagances, les malversations, les abus qui ont été révélés au cours des enquêtes instituées à la demande même de l’opposition ?
A quoi bon d’ailleurs prolonger ce questionnaire. A chacune de ces interrogations, quand M. Bourassa tenterait de répondre, les ministres viendraient lui donner la réplique en proclamant :
C’est la faute de Laurier si le scandale des fournitures militaires a été mis à jour ;
C’est la faute de Laurier, si l’électorat a eu la révélation stupéfiante des commissions payées à des amis politiques ;
C’est la faute de Laurier si le peuple s’est ému à l’augmentation du coût de la vie, puisque Laurier persistait à réclamer la détaxe sur les produits alimentaires ;
C’est la faute de Laurier si les méthodes de recrutement et leurs conséquences ont été dévoilées ;
C’est la faute de Laurier si le peuple a été mis à même de juger de l’incompétence du gouvernement pour l’exécution d’un aussi vaste programme ;
C’est la faute de Laurier si le pays tout entier est dégoûté de l’administration actuelle.
Je comprendrais que M. Bourassa eut eu raison si le parti libéral, renonçant à toutes ses prérogatives, avait délivré au gouvernement un “laisser faire” ; il n’existe rien de tel et il suffirait de parcourir les comptes rendus des débats parlementaires pour démontrer que jamais l’opposition s’est départie de son droit de contrôle des actes du gouvernement.
COMMENT ASSELIN FONDATEUR DU NATIONALISME A COMPRIS LE DEVOIR DU CANADA.
Un jour de l’automne de 1915, je vis entrer dans mon bureau mon ami Olivar Asselin ; comme bien on pense je n’eus rien de plus empressé que de lui demander ce qu’il y avait de nouveau.
— Du nouveau, me répondit-il avec un air de mystère, il y en a et du gTand et tu es un des premiers à l’apprendre.
— Mais que se passe-t-il de si extraordinaire ? lui demandai-je anxieux.
— Il se passe, mon vieux, que je m’enrôle....
— Comment tu t’enrôles ? Mais que vont dire M. Bourassa et tous tes amis nationalistes ?
— Oh ! ils diront ce qu’ils voudront, et moi-même, dans une grande réunion publique au Monument National, je dirai “pourquoi je m’enrôle.”
Et ici Asselin me raconta avec force détails toutes les démarches qu’il avait faites dès le début de la guerre pour entrer dans la Légion Etrangère de l’armée française et quels obstacles il eût à surmonter pour vaincre des obstinations intempestives de certains chefs militaires.
Enthousiasmé, se promenant de long en large dans mon cabinet de travail il m’exposa tout son projet. DesRosiers et DeSerres revenaient du front pour prendre la direction du régiment nouveau ; un comité civil composé des citoyens éminents de notre ville allait se mettre au travail pour recueillir des fonds, etc.
— Vous ne pensez donc pas comme M. Bourassa, me suis-je permis de lui demander.
— Il y a longtemps que je ne pense plus comme lui, s’empressa de me répondre le Major Asselin, et dans la conférence que je ferai au Monument National je dirai franchement toute ma pensée à M. Bourassa et à ceux qui pensent encore comme lui.
Dans quelques phrases, Asselin dessine alors les grandes lignes de sa conférence ; m’énumère les motifs de sa décision ; me fait ressentir une émotion bien vive en me racontant la lutte qu’il eut à soutenir en son âme entre ses principes anciens et ses idées nouvelles; “entre ses plus légitimes rancunes et les exigences soudaines de son coeur.”
Asselin mettait à me dire toutes ces choses tant de passion et tant d’enthousiasme qu’il m’eut compté parmi ses premières recrues, si une malheureuse myopie et une vieille affection cardiaque ne m’avaient déjà rangé au nombre des “military unfit” et que des obligations de famille ne m’avaient retenu à mon foyer.
En le quittant je souhaitai à mon ami le plus éclatant succès, et combien je fus heureux d’assister à la formation du 163e, le bataillon des “Poil-auxpattes” comme Asselin l’avait déjà nommé.
A mon grand regret je ne puis reproduire ici les passages les plus saillants de la conférence de M. Asselin qui dit pourquoi il s’est enrôlé; il me suffira d’en citer les conclusions pour mieux permettre à ceux qui voudront me lire de comparer l’attitude du fondateur du parti nationaliste avec celle du chef nationaliste actuel.
M. Asselin s’est enrôlé parce que "les institutions britanniques valent la peine qu’on se batte pour elles.”
Parce qu’il chérit et vénère “les principes de liberté collective et individuelle qui sont la base de la constitution anglaise” )
Parce que lui, Canadien-français, s’il était persécuté, c’est vers l’Angleterre qu’il se tournerait pour demander justice.
M. Asselin s’est enrôlé parce que la Belgique ensanglantée agonise, et que devant certains crimes, aucun homme n’a le droit de rester impassible.
M. Asselin s’est enrôlé parce que le monde ne peut se passer de la France ; et il ajoutait :
“Nous allons nous battre pour la France comme nos pères allaient se battre pour le Pape en 1869 : parce que, dans un âge où l’accroissement subit de la richesse économique a partout fait crever comme autant d’abcès la cupidité l’égoïsme, l’envie et la haine, la France, victorieuse après l’épreuve qu’elle traverse en ce moment, ne disons pas : la France régénérée,
- la France recueillie, la France grave, sans peur et sans haine, abaissant
son glaive et laissant déborder de son sein fécond sur le monde le lait des humaines tendresse” sera plus que jamais necessaire à 1 humanité.
En parlant ainsi, le major Asselin n’exprimait-il pas la pensée de tous ses compatriotes qui ont encore au coeur la flamme d’un véritable amour de la Justice et de la Liberté ; ne traduisa't-il pas les sentiments de tous ceux qui gardent encore un culte pour la France, une estime pour l’Angleterre et
une sympathie vive pour un aussi noble peuple que le petit peuple belge^ ?
N’est-ce pas que les motifs du major Asselin sont bien ceux des âmes nobles et grandes, qui considèrent qu’une nation n’a pas le droit de vivre seulement sa vie quand d’autres sont sur le point de perdre la leur.
Le nationalisme d’Asselin est celui qui se rapproche le plus du vrai patriotisme de Sir Wilfrid Laurier ; c’est, comme l’écrivait un jour M. Ernest Seillière, de l’Institut de France, “un nationalisme légitime qui se complétera d’un internationalisme prudent ; non pas, certes, de cet internationalisme utopique et révolutionnaire dont les revendications prématurées vont précisément à l’encontre des desseins qu’il affiche, mais d’un internationalisme clairvoyant, qui observe sans parti pris le spectacle du monde et qui accepte franchement la leçon des faits nationaux. Pas plus qu’aux individus, il n’est sain aux groupes nationaux de vivre solitaires de s’enfermer dans quelque grande muraille contre les influences ou les suggestions du dehors.”
C’est ainsi que j’ai toujours compris le nationalisme sincère et modéré, et c’est celui que le major Asselin m’a enseigné.