LE CANADA POUVAIT-IL D’AILLEURS RESTER NEUTRE
Chaque fois que M. Bourassa a parlé de notre intervention il s’est obstiné à dire qu’en entrant dans le conflit, c’est à une guerre de l’Angleterre que nous allions participer.
Le 8 septembre 1914, dans un article fameux publié dans le Devoir, le chef nationaliste a formulé toute sa doctrine : on me permettra de citer ici le passage le plus important de cette énonciation de principes, on verra bien la méthode du ‘grand écrivain” :
“A ceux de mes amis qui me demandent avec angoisse, si j’approuve aujourd’hui ce que je prévoyais et condamnais dès 1899, la participation, du Canada aux guerres de l’Angleterre, “étrangères” au Canada. Je réponds sans hésiter. NON.
“Le Canada, dépendance irresponsable de la Grande-Bretagne, n’a.' aucune obligation morale ou constitutionnelle ‘ni aucun intérêt” dans le conflit actuel.
La Grande-Bretagne y est entrée de son chef, en conséquence d’une situation internationale où elle a pris position pour la seule sauvegarde de ses intérêts, sans consulter ses colonies et sans égard à leur situation ou à leurs intérêts particuliers.
“Le territoire canadien n’est nullement exposé aux attaques des nations belligérantes. NATION INDEPENDANTE le Canada serait aujourd’hui en parfaite sécurité. Les dangers fort lointains que son commerce' peut courir RESULTENT DU FAIT QUE LE CANADA EST POSSESSION BRITANNIQUE et QU’IL SUBIT FORCEMENT LES CONTRECOUPS d’une politique dont la Grande-Bretagne est seule maîtresse et d’une intervention dont les autorités britanniques sont seules responsables. C’est donc le devoir de l’Angleterre de défendre le Canada et non celui du Canada, de défendre l’Angleterre...
EN DROIT et EN FAIT, le Canada, colonie britannique, n’avait donc aucune raison directe d’intervenir dans le conflit. Il EN AVAIT DE TRES GRAVES DE S’ABSTENIR ; et l’avenir se chargera de démontrer, trop durement peut-être, que son intervention militaire, PEU EFFICACE POUR LES NATIONS EN GUERRE aura des conséquences désastreuses pour lui.”
On s’ingénierait à accumuler un monceau de faussetés et d’inepties comme ce simple passage de l’article de M. Bourassa qu’on n’y arriverait pas.
M. Bourassa veut donc absolument faire croire que cette guerre dans laquelle sont engagées dix-neuf nations n’est qu’une guerre de l’Angleterre?
M. Bourassa veut donc faire supposer que l’Angleterre ne pense qu’à la sauvegarde de ses intérêts; mais dans ce cas n’eut-elle pas mieux fait
s’abstenir et de dire à l’Allemagne de régler son affaire avec la France et la Russie?
Et cjuel crime d ailleurs peut-il y avoir pour une nation de sauvegarder ses intérêts; n’est-ce pas plutôt son devoir? M. Bourassa prétend donc qu’en intervenant c’est à la défense de l’Angleterre que le Canada est allé.
M. Bourassa ose même écrire que le Canada, nation indépendante, serait aujourd’hui en parfaite sécurité.
M. Bourassa parle aussi des dangers fort lointains que son commerce peut courir.
M. Bourassa va jusqu’à dire que le Canada avait de très graves raisons de s’abstenir.
M. Bourassa semble se .moquer de nos soldats avec mépris quand il parle de notre intervention militaire peu efficace pour les nations en guerre ; mais il semble qu’à Ypres, à Langemark, à Saint-Julien, à Courcelettes et à Vimy, l’intervention militaire du Canada ait été jugée assez efficace, sinon par M. Bourassa, au moins par la France et l’Angleterre, et disons même par l’Allemagne.
, C’est à M. Bourassa, qui ne voit que l’Angleterre et l’empire dans cette guerre, que Sir Wilfrid Laurier répondait quand, le 8 février 1916, il déclarait à la Chambre des Communes :
“On rencontre aujourd’hui des gens qui se moquent à la seule pensée que le Canada emploie ses ressources pour défendre l’empire. Monsieur l’Orateur, qui donc parle de l’empire aujourd hui ? Il est d’autres choses plus grandes encore que l’empire, tout grand qu’il soit. La civilisation l'emporte sur l’empire, et c’est la civilisation qui est en jeu. Qui peut nier, qui peut douter, en face des affirmations et des prétentions des auteurs allemands, en face des vantardises de leurs facultés savantes, corroborées par les déclarations brutales de leurs chefs militaires, que si l’Allemagne remporte la victoire, celle-ci marquera la fin de tout ce que nous tenons pour sacré? Qui peut douter que cette victoire serait la fin'de cette liberté i îdividuelle, de cette indépendance de pensée et d’action, que tous les citoyens dos pays britanniques estiment plus que la vie elle-même? Je me fais l’écho d’un manoeuvre de Liverpcol qui, discutant la question épineuse du service obligatoire, en disposait ainsi : “Si l’Allemagne triomphe, rien n’importe plus.” De toute la sincérité de mon âme et du plus profond de mon coeur; je déclare que, si l’Allemagne devait être victorieuse, je demanderais à la Providence de me fermer les yeux à l’aube de ce jour néfaste.”
Voilà ce que disait en Chambre celui que le chef nationaliste, avec haine, appelait un “valet de l’empire.”
Mais c’est nous attarder inutilement que d’apporter ici le témoignage aussi éloquent et aussi sincère que celui de l’illustre chef du parti libéral ; il vaut mieux prendre à témoin le président W Ison, un homme pour qui la fétiche nationaliste n'avait pas assez d’éloges pour glorifier la sagesse avant qu’il eut déclaré la guerre à l’Allemagne.
Le “Devoir” a publié le texte intégral du discours de M. Wilson au
Congrès, le 2 avril.
Voyons donc ce que le président des Etats-Unis pense de la guerre actuelle ; son aveu vaudra bien celui de M. Bourassa.
La guerre sous-marine allemande actuelle contre le commerce est une guerre contre l’humanité ; c’est une guerre contre toutes Iss nations. Des navires américains ont été coulés, des vies de citoyens américains ont été détruites par des moyens qui ont révolté le monde ; ma:s les navires et la vie des citoyens d’autres nations neutres et amies ont aussi été détruits de la même manière.
“Il n’y a eu aucune distinction. Le défi a été lancé à toute l’humanité. Chaque nation doit décider elle-même comment faire face à ce défi. .Le choix que nous devons faire nous-même doit être fait avec la modération dans nos délibérations et le calme jugement qui siéent à notre caractère et à nos motifs comme nation. Nous devons mettre de côté tout sentiment; de précipitation. Notre motif d’agir ne sera pas l’esprit de revanche ou l’as-
sertion victorieuse, de la puissance de la nation, mais seulement celui de la revendication de nos droits, des droits du genre humain dont nous ne sommes qu’un des champions.
Si donc les Etats-Unis se sont vus forcés de relever le défi lancé à l’humanité par l’Allemagne, pourquoi le Canada se serait-il abstenu?
Comme les Etats-Unis le Canada n’avait-il pas aussi des droits à revendiquer, avec les droits du genre humain ?
Si le Canada était resté en dehors du conflit aurait-il été mieux traité sur les mers que les Etats-Unis, que l’Espagne, que la Hollande, que la Suède, que le Danemark, que la Norvège, tous pays neutres ?
Finissons-en donc et affirmons donc que non seulement le Canada se devait d’intervenir, mais qu’il ne pouvait même pas s’abstenir et ici encore nous avons le témoignage de M. Wilson, proclamant au monde entier que la neutralité devait cesser.
Citons encore le texte reproduit par le Devoir du 3 avril.
La neutralité n’est plus pratique ni désirable où la paix de l’univers et la liberté de3 peuples sont en jeu et la menace à ces deux choses gît dans l’eidstence des gouvernements autocratiques appuyés par une force organisée contrôlée entièrement par leur volonté et non par celle du peuple. Nous avons vu l’impraticabilité de la neutralité dans ces circonstances.
Nous sommes au début d’une ère dans laquelle on insistera sur l’observation parmi les nations et leurs gouvernements de la même ligne de conduite et du même sens de responsabilité au sujet du mal accompli qui sont observés entre les individus des Etats civilisés. Nous n’avons aucune querelle avec le peuple allemand. Nous n’avons à son égard que des sentiments de sympathie et d’amitié. Ce n’est pas sous son impulsion que son gouvernement est entré en guerre. Co n’est pas avec sa connaissance ou son approbation préalables. Ce fut une guerre décidée comme les guerres avaient coutume de l’être, en ces jours malheureux d’autrefois, alors que les peuoles n'étaient jamais consultés par leurs souverains et que les guerres étaient suscitées et dirigées dans l’intérêt des dynasties ou de petits groupes d hommes ambitieux qui étaient habitués à se servir de leurs semblables comme d’instruments ou de jouets.
Des nations qui se gouvernent elles-mêmes ne remplissent pas des Etats voisins d’espions ou bien n’établissent pas un tissu d’intrigues pour créer une situation critique et avoir la chance d’attaquer et de faire des conquêtes. De pareils desseins ne peuvent être mis à exécution avec succès qu’en cachette et là où personne n’a le droit de poser de3 questions. Des plans habilement conçus de tromperie ou d’agression, transmis peut-être de génération en génération, ne peuvent être réalisés et tenus secrets que dans le secret des cours ou par les confidences soigneusement gardées d’une classe étroite et privilégiée. Cela est heureusement impossible là où l’opinion publique commande et réclame des informations complètes sur toutes les affaires de la nation.
Quand un Canadien sincère et débarrassé de tout préjugé lit une déclaration aussi précise et aussi catégorique peut-il vraiment hésiter à proclamer que le Canada aussi, issu de la France et de l’Angleterre, menacé comme tous les peuples de la terre, que le Canada, dis-je, devait intervenir selon ses moyens pour sauver la civilisation?