II. - COMMENT M. BOURASSA A SERVI L’ALLEMAGNE DEPUIS LA GUERRE
Au collège où j’ai fait mes études la “Société de discussion"', à laquelle j’appartenais entendit un jour un grand débat sur le sujet suivant : “Des deux, laquelle faut-il préférer de l’épée ou de la plume ?” On croit bien que nos jeunes humanistes et rhétoriciens pérorèrent de leur mieux pour faire triompher tout à la fois l’épée et la plume ; mais le directeur de la société, homme aux moeurs pacifiques, appelé à trancher le débat, se prononça en faveur de la plume contre l’épée.
Il semble qu’au jourd’hui, après ce que nous voyons dans la grande guerre, on ne saurait ainsi faire de préférence ; il ne saurait être question de séparer la plume de l’épée ; ces deux armes vont maintenant ensemble, puisque autant l’épée fait la conquête des territoires, autant la plume fait la conquête des cerveaux et des coeurs. Dans cette guerre la plume aura remporté d’aussi éclatantes victoires que l’épée. L’épée allemande a pû s’emparer de bien des pays, mais la plume française a rallié à sa cause bien des peuples.
C’est pourquoi on a vu les nations en guerre enrégimenter aussi bien leurs écrivains que leurs soldats. Tandis que là-bas sur les champs de bataille l’épée fait la guerre meurtrière, à l’arrière la plume mène le combat de l’idée. Avec les grosses pièces d’artillerie qui sèment la mort et déchirent la terre en y engloutissant les combattants, les nations belligérantes ont aussi leurs organisations formidables de presse qui pourchassent le mensonge, sèment la vérité, rétablit les positions perdues dans le coeur des individus aussi bien que des nations.
Dans le domaine intellectuel, aussi bien que sur la ligne du front les forces en présence soutiennent un feu nourri. Les ruse3 sont déjouées, les pièges découverts, toutes les ressources de la stratégie mentale sont mises à contribution.
La campagne de presse complète l’action militaire ; elle relève les courages ; entretient les espoirs ; dissipe les incertitudes ; raffermit les hésitations ; elle fait “tenir les civils”. La lutte s’organise autour de l’opinion neutre et la contre-offensive menée serrée répond à l’offensive préparée avec les plus grands artifices.
C’est la plume autant que l’épée, c’est la voix des grands orateurs autant que celle du canon qui ont ébranlé l’opinion neutre et qui l’ont fait passer du côté allemand dans les rangs de l’Entente.
Il est donc du plus haut intérêt de considérer comment au Canada a été poursuivie la guerre par la plume et c’est ainsi que nous serons amenés à voir la position prise par M. Bourassa, écrivain et tribun.