LA VIE DE M. DE LANTAGES ET DE M. DEMIA
Nous avons maintenant à parler de deux ouvrages que M. Faillon a composés dans le temps de son séjour à Lyon. La vie de M. de Lantao^es et la vie de M. Démia. Nous avons déjà dit quel attrait il trouvait, à présenter aux ecclésiastiques ces deux grands modèles ; mais d'ailleurs, il répondait ainsi aux inspirations qu'il avait reçues, pendant son séjour à la solitude.
M. Mollevaut, d'après la connaissance qu'il avait du monde et de ses misères, avait été vivement frappé de l'excellence de certains livres, au point de vue du besoin des âmes de notre temps : ainsi le Miroir du clergé, laBlêthode de Besançon, V explication des Sts. Evangiles par le P. Duquesne, ce qui convient à toutes les conditions dans le P. Rodriguêz, les écrits de M. Boudon, enfin les ouvrages de M. Olier destinés aux paroissiens de St. Sulpice.
Il recommandait aussi la vie des saints, d'après le principe qu'il répétait souvent " verba movent, exempla trahunt," et il proposait surtout l'étude de ces saints personnages qui ont eu à lutter contre l'invasion des idées protestantes, parce qu'il regardait l'irréligion et l'indifférence pratique de nos jours comme la conséquence directe de l'insurrection du XYIe siècle.
Suivant lui, les prêtres destinés à combattre ces déplorables résultats de la réforme, n'ont pas de meilleurs modèles à se proposer, que ces saints éminents qui ont les premiers jeté le cri d'alarme, et su prendre des moyens si sages et si efficaces contre la contagion du mal.
60 Révérend Messire Fadlon.
Il voulait, du reste, qu'on ne se bornât pas à connaître ceux qui ont brillé par des talents hors ligne, et qui se sont trouvés dans des circonstances extraordinaires, comme les saints cardinaux et évoques du XVIe et XVIIe siècle : ainsi le cardinal Bellarmin, le cardinal Baronius, St. Charles Borromée, St. François de Sales, et les grands fondateurs d'ordres : St. Ignace de Loyola, St. Philippe de Néri, M. de Condren, St. Vincent de Paul ; mais il pensait que pour réussir dans le saint ministère, il fallait étudier avec soin et amour, la vie de ces bons prêtres, qui ont été employés dans les fonctions les plus humbles mais aussi les plus essentielles des paroisses ; tels que M. Le Nobletz, le P. Grignon de Montfort, le P. Maunoir, le P. Eudes, le pauvre prêtre Bernard, le P. Yvan ; sans omettre ceux qui, dans la cure annexée au Séminaire de St. Sulpice, ont laissé des exemples si précieux dans la tradition paroissiale : M. Olier, M. de la Chetardie ; M. Joly, célèbre par ses prônes, depuis évêque d' Agen ; Fénélon, d'abord vicaire à St. Sulpice avant d'être appelé à l'éducation du Dauphin ; M. de la Salle, instituteur des Frères des Ecoles Chrétiennnes ; les deux MM. Languet, l'un curé de St. Sulpice, l'autre, depuis Archevêque de Sens, et auteur d'un admirable catéchisme, si bien connu en Canada sous le nom de Grand Catéchisme de Québec.
C'est dans cette pensée d'utilité pour les jeunes prêtres, que M. Failloa rédigea la vie de M. de Lantages et de M. Démia, qui offraient de si grands et de si pratiques enseignements.
Depuis le renouvellement de l'Eghse de France, un grand nombre de jeunes gens appartenant aux premières familles, touchés des malheurs des temps, et des grandes pertes que le clergé avait éprouvées pendant la tourmente révolutionnaire, avaient tout quitté pour se consacrer à évangéliser les âmes privées si longtemps, de tout secours religieux.
Pour soutenir leur zèle, c'était un exemple très-opportun de détachement à leur proposer que la vie de ces deux hommes de bien qui avaient quitté les avantages que leur promettaient leur naissance et leurs biens, pour venir en aide à l'humble clergé des paroisses.
La vie de M. Je Lantages et de M. Dêmia. 61
C'était aussi un exeaiple plein d'actualité que cette préférence qu'ils avaient donnée aux œuvres populaires, et aux classes ouvrières, renonçant aux dignités de l'Eglise, auxquelles les appelaient leur crédit et leurs talents, pour travailler à évangéliser les populations les plus abandonnées.
Enfin il est une circonstance considérable qui mérite que nous nous y arrêtions et que nous en fassions l'objet de notre attention.
On sait le développement extraordinaire que Tindustrie a pris de nos jours : des manufactures ont été élevées de toutes parts, des milliers de bras employés à un travail incessant, la plupart des objets recherchés mis à la portée des classes les plus pauvres, mais on sait aussi les inconvénients qui accompagnent ces résultats, et qui les rendent si inquiétants pour la moralité et l'avenir de la société.
En présence de la dépopulation des camimgnes, et des danggrs de l'agglomération des classes ouvrières dans les villes, les efforts les plus multipliés ont été tentés pour arrêter ce courant, mais en attendant qu'on j réussisse, ce qui est plus qu'incertain ; les ministres du sanctuaire ont pensé avant tout à répondre aux dangers de ces déplacements.
De nos jours, des politiques môme les plus étrangers aux enseignements religieux ont été touchés de ces maux, ont proposé mille remèdes : des mesures prohibitives, des règlements de police et de municipalité ; mais sur ce point comme en beaucoup d'autres il a fallu reconnaître que l'Eglise avait depuis longtemps pris l'initiative et avec une efficacité qui dépasse bien les résultats obtenus par les réglementations civiles.
" Nous nous croyons des hommes de progrès, dit un politique moderne " et quand il s'agit d'améliorations morales, l'Eglise nous montre presque " toujours des réalisations plus que sécutaires d'idées qui chez nous ne " sont tout encore qu'à l'état de projets. "
C'est ce que nous voyons ici ; Ainsi même quand il serait vrai que la société puisse trouver un remède aux maux de l'industrie, il faut reconnaître qu'il y a deux cents ans, ces dangers et ces maux avaient déjà rencontré des adversaires, en deux humbles enfant8 de St. Sulpice, M. de Lantages et M. Démia.
62 Bêvêrend Messire FalUon.
L'un, en s'occupant de la manière la plus fructueuse, des miliers de bras consacrés dans le Velay à l'industrie de la dentelle, l'autre, dans la grande ville de Lyon, pourvoyant aux besoins spirituels de la population ouvrière surabondante dans l'industrie de la soie ; 70,000 ouvrières sont employées à la dentelle, dans le Velay, et la soie occupe près de 90,000 iimes dans le Lyonnais.
M. de Lantages et M. Démia avaient étudié à St. Sulpice et exercé le ministère dans la paroisse, ils avaient été témoins des changements prodigieux qui y avaient été opérés. Ils avaient assisté M. Olier et son successeur dans leurs travaux et ils avaient vu comment, en peu d'années, un faubourg abandonné au désordre, lieu de promenades et de duels des grands seigneurs de la cour, séjour des étudiants des Universités, refuge des hérétiques, des bohémiens, des cabaretiers et des magiciens chassés par la poUce du centre de la ville, était devenu un lieu de régularité et de ferveur et un modèle pour toutes les paroisses, grâce à l'application par M. OUer, des règlements paroissiaux suggérés par le St. Concile de Trente et le grand Cardinal Borromée.
Mr. de Lantages et M. Démia avaient vu cette admirable organisation paroissiale qui est le chef-d'œuvre du génie de M. Olier et la marque si éclatante de son dévouement aux prescriptions de T Eglise ; ils avaient donc pu contempler ces institutions qui s'adressaient à tous les âges^ à toutes les conditions et à tous les besoins ; les plus riches réunis en associations pour secourir les plus pauvres ; les plus capables instruits à des examens de controverse pour éclairer les ignorants ou ceux qui étaient séduits par la sophistique perfide des Réformés ; les enfants et les jeune» gens excités non-seulement à s'instruire des vérités de la foi, mais à devenir de vrais apôtres qui après s'être nourris le Dimanche, de la substance de la parole divine, se rendaient ensuite dans tout le quartier et s'appliquaient pendant la semaine, à répandre dans leurs familles, dans leurs relations ou dans les boutiques et les ateliers, la lumière qu'ils avaient reçue, allant ainsi atteindre partout la brebis qui négligeait le tercail.
La vie de M. de Lantages et de M. Démia. 63
Ils avaient vu, par suite de ces institutions, de simples ouvriers qui s'étaient fait un nom de controversistes et qui s'étaient rendus redoutables aux plus subtils propagateurs des idées protestantes, et aussi de simple^ jeunes filles qui étaient de véritables missionnaires de la foi parmi leurs compagnes.
C'est de là que vint sans doute l'idée à M. de Lantages et à M. Démia de fonder des foyers d'instruction parmi les jeunes filles qui recouraient à eux, afin d'atteindre les populations ouvrières, afin de les entourer de toutes les ressources de la religion et puisqu'elles étaient continuellement retenues loin de l'Eglise, d'aller les chercher là où elles étaient, c'est-à-dire au foyer de l'industrie, oii la population restait désormais attachée.
Mais si ces saintes industries du zèle apostolique étaient nécessaires du temps de M. Olier et de M. de Lantages, combien sont-elles devenues encore plus indispensables à notre époque qui voit un si grand développement de l'industrialisme avec son cortège de misères et d'épreuves.
Or, elles durent frapper tout particulièrement l'esprit de M. Faillon, fixé vers 1830 dans la ville la plus laborieuse de France, où des cent milliers de bras réunis dans un but tout matériel, peuvent offrir comme un obstacle inexpugnable au zèle sacerdotal, et à une époque d'efiervescence telle, que le gouvernement eut à lutter pendant dix ans contre ce foyer d'insurrection, le comprimant à grande peine bien qu'ayant transformé la ville en une forteresse, occupée par une armée de 100,000 hommes.
Maintenant, pour bien comprendre les œuvres de ces deux humbles prêtres, voyons au moins en quelques pages ce qu'ils ont accompli, nous commencerons par le plus ancien en date :
M. de Lantages naquit à Troyes en l'année 1616, son père était seigneur de la terre de Lantages à quelques lieues de Troyes et sa mère fille du seigneur de Romilly ; il annonça dès l'enfance d'heureuses dispositions pour la piété et l'étude, et il eut les plus grands succès au collège des Jésuites de Nevers où il passa quelques années.
64 Révérend Mesaire FaUJon,
Arrivé à l'adolescence, il se sentit appelé à l'état ecclésiastique, et son cœur touché tout particulièrement du malheur des âmes, en ces temps de soulèvements politiques et religieux, renonça, avec une grande résolution, aux avantages qu'il pouvait trouver dans la famille et dans le monde.
Comme il appartenait à l'une des familles les plus riches et les plus influentes de la Champagne, qu'il avait de grands talents rehaussés encore par les manières les plus nobles et bien des avantages extérieurs, plusieurs personnes qui s'intéressaient à lui, voulaient le pousser aux dignités ecclésiastiques, tandis que des compagnies religieuses puissantes lui faisaient des offres brillantes, mais il n'écouta pas ces invitations de l'affection, qui ne répondaient pas à sa pensée, il avait été frappé du besoin du clergé des paroisses où il voyait tant de bien à faire, et tant de vides causés par le malheur des temps.
Il était dans ces dispositions, et il songeait aux moyens d'y répondre, lorsque ayant entendu parler des desseins de M. Olier sur l'assistance et l'éducation du clergé, ses résolutions furent fixées et il voulut se donner à lui tout entier.
Il trouva au Séminaire toutes ces âmes d'élite désireuses de procurer le renouvellement de l'EgHse par le renouvellement de l'esprit sacerdotal. Les MM. Tronson, fils d'un secrétaire du roi, M. de Caulet, depuis Evêque de Pamiers, M. de Ilurtevent, d'une grande famille du Lyonnais, M. de Bretonvilliers, le plus riche ecclésiastique de France, qui donnait tous ses revenus aux pauvres.
M. du Ferrier, M. de Caylus, depuis missionnaire au Canada, M. de Poussé, proclamé par St. Vincent de Paul comme le plus excellent ecclésiastique de France, (M. de Poussé était cousin et ami de M. de Lantages,) enfin M. de Foy, Mr. de Bazancourt et M. D'urfé, depuis Evoque de Limoges.
M. de Lantages devint un modèle de piété et de régularité, et en même temps il ac<iuit tant de savoir et de doctrine, qu'à ses débuts dans la chaire chrétienne il fut accueilli par les plus qualifiés dans Paris comme un
La vie de M. de Laiitages et de M. Démia. 65
orateur du premier ordre ; il est vrai que les plus grands orateurs du XVIIe siècle n'avaient pas encore paru, mais pour donner une idée suffisante de son mdrite, nous pouvons ajouter que vingt ans après, en 1G75 étant revenu à Paris après ses missions dans le Velay et lorsque la chaire était occupée par les plus grands génies, M. de Lantages attira encore autant de monde et excita la plus vive admiration.
Mais M. Olier ne'mettait pas l'oeuvre de la prédication au premier rang ; il comprenait les nécessités de l'époque ravagée parles efforts des sectaires et, détournant entièrement M. de Lantages de la prédication, il l'appliqua tout entier aux œuvres du catéchisme qu'il trouvait encore plus utiles, nous dit son historien. Là M. de Lantages rencontra encore les succès les plus signalés, la foule accourait à ses instructions et les préférait à tous les sermons d apparat.
M. de Lantages, par les fruits qu'il faisait et par les qualités éminentes de son cœur, était le sujet le plus précieux de St. Sulpice et le plus aimé de M. OUer, mais cette double considération n'empêchèrent pas celui-ci de désigner M. de Lantages comme Directeur des établissements qu'il voulait fonder au Puy.
L'éveque du Puj, M. de Maupas, ressentait vivement la perte de l'admirable François Régis, Père de la Compagnie de Jésus, mort vers 1642, il pensa que pour continuer les œuvres entreprises par ce saint missionnaire, il ne pouvait mieux faire que d'établir dans sa ville métropolitaine les MM. de la Compagnie de St. Sulpice, qui, avec un séminaire pour les ecclésiastiques et une paroisse dirigée par eux, pourraient subvenir aux plus urgents besoins du diocèse, et travailleraient ainsi à l'éducation des clercs, et à l'édification des Pasteurs.
M. de Lantages quitta tous les fruits de son zèle avec courage, désireux d'aller porter ses efiforts dans ces pays da centre, où Genève envoyait sans cesse ses principaux ministres qui avaient gagné un très-grand nombre d'adhérents dans le Velay, le Vivarais, les Cévennes et l'Auvergne.
M. Faillon, dans une pensée pratique et qui trouve si souvent son appli-
66 Révérend Messire Faillon.
cation dans les nécessités les plus impérieuses du ministère, proposa à l'édification des clercs, en cette phase de la vie de M. de Lantages, un exemple de ce détachement qui peut tant coûter, mais qui rapporte le centuple en bénédictions de toutes sortes, et en consolations ineffables.
M. de Lantages, nous dit M. Faillon, abandonna Paris comme il avait abandonné le monde et sa famille, c'est-à-dire d'un grand cœur, parce qu'il y voyait le bien des âmes ; il montra ce que sait faire une âme héroïque qui, loin d'épuiser dans ses sacrifices les ressources de sa générosité, y trouve sans cesse la grâce d'un nouveau dévouement ; M. Faillon, avec cette connaissance qu'il avait déjà des voies des âmes d'élection, sait nous montrer admirablement pour notre édification, comment M. de Lantages obéit aux ordres de son supérieur ; sans hésiter un instant, il renonça à ces relations qu'il avait dans une grande paroisse avec nombre de familles, auxquelles il avait pu être utile pendant dix ans du ministère le plus laborieux et le plus apprécié ; il renonça aussi avec le même désintéressement à cet auditoire qu'il charmait par sa parole et qui comptait ce qu'il y avait de plus grand à une époque qui était l'aurore déjà si belle du plus grand siècle que le monde ait vu, et il s'en alla vers ce pays éloigné, qu'il ne connaissait pas, mais oii il savait qu'il y avait à sauver bien des âmes abandonnées et exposées à tous les efforts de l'erreur.
Or, en laissant ce centre on abondaient les ressources, il trouva une population qui, grâce à ses soins et aux oeuvres qu'il y a établies, est devenue une des plus grandes forces de la France, pour la foi et les intérêts de l'Eghse.
Etant arrivé au Puy en l'année 1653, M. de Lantages s'appliqua aussitôt à organiser les oeuvres que M. Olier avait établies avec tant de zèle à Paris pour renouveler l'esprit sacerdotal.
Il ouvrit un séminaire pour l'instruction et la formation des clercs, et en même temps il prit possession de la paroisse de St. Georges qui lui fut attribuée par Mgr. de Maupas, où il plaça comme curé M. Tronson, abbé de St. Antoine pour faire connaître par la pratique au clergé du
La vie de M. de Lantages et de M. Démia. 67
diocèse les saintes institutions paroissiales que M. Olier avait établies dans la cure de St. Sulpice.
M. Paillon décrit d'abord avec soin les moyens que M. de Lantages prit pour assurer le succès du Séminaire.
Il s'appliqua à se montrer le père et le modèle des ecclésiastiques qui lui étaient confiés ; il les recevait avec la plus grande bonté, en leur représentant les obligations de la vie de communauté : ensuite il examinait avec soin leurs dispositions et leurs talents, et leur indiquait les moyens à prendre pour y répondre.
Ce qu'il demandait avant tout, c'était la ferveur et la régularité, et ce qu'il croyait le plus nécessaire pour obtenir ces deux qualités, c'est la douceur et la charité dans le supérieur et les directeurs.
M. de Lantages pensait qu'en agissant ainsi on gagne les coeurs, et il assurait qu'un supérieur aurait assez d'empire sur ses inférieurs, si, par sa charité envers eux, il savait attirer leur affection, et il était si, fidèle à ces principes, qu'il avait la confiance de tous, qui en le voyant si bon, si tendre, si prévenant, remarquaient de lui ce que St. Hilaire ditde St. Honorât d'Arles " que si la charité eut voulu se faire peindre, elle aurait emprunté son visage et ses traits. "
Aux différents exercices, il était grave, et recueilli, et toujours plein d'un zèle affectionné. En toute occasion il était attentif à parler et à agir avec les séminaristes d'une manière insinuante, douce et aimable ; dans sa conduite générale, il évitait de surcharger ses élèves de pratiques trop assujettissantes, uniquement propres, dit M. Faillon, à les dégoûter du séminaire et à leur donner de l'éloignement pour les exercices de la maison ; il les tenait dans une sainte liberté, sans relâcher néanmoins ce qui est essentiel ; et il agissait à leur égard avec tant d'honnêteté, d'affabilité et de tendresse que les séminaristes s'attachaient de tout cœur aux saintes règles, prévenaient des directeurs en toutes choses, tandis qu'ils aimaient tant le séminaire, que devenus prêtres ils ne le quittaient qu'avec le plus vif désir de revenir sans cesse, là où ils avaient passé de si précieux instants.
" L'expérience a bien montré, dit M. Faillon, que M. de Lantages avait trouvé justement ce qui convient au gouvernement des séminaires, la douceur et non la rigidité. "
C'est surtout ainsi que l'on porte les ecclésiastiques à conserver leurs pieuses habitudes au milieu du monde, tandis qu'on les incline à revenir sans cesse chercher au séminaire, la direction dont ils ont besoin.
" J'ai toujours vu, disait M. de Lantages, que les jeunes prêtres affectionnés à revenir au séminaire se maintiennent dans la pratique des instructions qu'ils y ont reçues."
Nous croyons devoir citer ces détails parce qu'ils représentent parfaitement, quel a été l'esprit des séminaires dès le commencement, et ainsi nous avons le secret du bien qu'ils ont pu faire, or, combien il était utile de rappeler ces saintes traditions de la compagnie à un moment où l'on rétablissait ses œuvres, après tant d'années d'interruption.
En même temps, ces détails servent éminemment à nous faire connaître M. Faillon dès le commencement de son ministère ; nous voyons quel était l'objet de ses pensées et nous avons pu reconnaître qu'il ne s'est pas borné à décrire les saintes qualités qui distinguaient M. de Lantages, mais combien il s'en est pénétré lui-même.
Outre ses occupations près des jeunes ecclésiastiques, M. de Lantages, comme grand vicaire et comme conseil de l'évcque, exerça l'action la plus salutaire dans tout le diocèse.
Il détermina l'évcque à établir des visites régulières du diocèse, pendant lesquelles le prélat présidait des exercices de mission, puis allait visiter les communautés, les écoles, les hôpitaux et même les malades et les infirmes dans leurs maisons ; il résulta bientôt de ces mesures une influence notable sur la ferveur et la régularité dans le Velay .
Maintenant il nous reste à parler de ses œuvres paroissiales, et nous devons d'autant plus le faire, que les effets de son zèle à cet égard qui se sont conservés jusqu'à présent, nous offrent le moyen le plus efficace que l'on puisse trouver pour combattre les maux si grands apportés
La vie de M. de Lautagcs et de M. Démia. 69
par le développement de l'industrie et l'état actuel des classes populaires.
* Au XVIIe siècle l'industrie de la dentelle, comme nous l'avons dit, occupait une grande partie de la population du Velay.
Les pays les plus lointains recouraient à ce pays, à cause de l'excellence de la fabrication et les négociants du sud de la France , en communication avec l'Espagne, y faisaient des envois considérables des produits du Velay, qui se répandaient ensuite dans les immenses colonies de l'Asie et de l'Amérique.
Cependant l'administration civile, frappée des maux qui accompagnaient l'agglomération des ouvrières dans les villes, avait cherché à y remédier, et sur des suggestions plus zélées que prévoyantes, n'avait pas vu d'autre moyen que l'interdiction complète' de ce travail ; d'un trait de plume le souverain et les parlements vers 1640 avaient aboli cette industrie, qui dans le Velay seul faisait subsister près de 80,000 âmes.
Le P. François Régis, éclairé d'une lumière supérieure, vît que pour essayer d'anéantir un luxe innocent, on allait réduire au désespoir une population qui, dans ses montagnes, ne pouvait recourir aux ressources de l'agriculture, qu'on allait l'exposer aux suggestions intéressées des apôtres de la réforme, tandis qu'on ne pourrait fermer le pays à l'introduction frauduleuse des fabrications étrangères.
Il n'hésita donc pas à réclamer près des autorités, tandis que aux plaintes des ouvrières désolées qui venaient l'assiéger de leurs supplications, il répondit par ces paroles restées célèbres dans le pays.
" Mes enfants, ne craignez rien, la dentelle ne périra pas. "
Il multiplia ses démarches jusqu'à ce qu'elles fussent devenues efficaces, et en même temps il chercha à porter le vrai remède aux maux qui existaient, par ses missions, ses œuvres de zèle, les saintes industries de sa charité.
Lorsque M. l'abbé de St. Antoine eut été placé à la cure de St. Georges, il entra dans tous les sentiments du révérend Père et il vit aussitôt les res-
70 Révérend Messire Faillon.
sources que lui offrait les institutions de M. Olier ; il établit donc au Puj une congrégation de l'instruction comme elle existait à Paris, et qu'il composa de jeunes ouvrières qui se destinaient à évangéliser leurs compagnes de travail, et il obtint bientôt des prodiges de zèle et des merveilles de succès.
M. de Lantages entra dans les mêmes sentiments et donna »à l'œuvre l'organisation qu'elle a conservée jusqu'à nos jours.
Dieu qui, dans sa sainte et admirable providence, proportionne toujours les ressources aux besoins des temps, fit naître, alors, dans le cœur d'une jeune fille qui semblait cependant préparée à une autre destinée, la pensée de concourir à ces œuvres.
Elle se nommait Anne-Marie Martel et était d'une des meilleures familles du Puy, son père avocat et plein de piété l'avait confiée, pendant son enfance, aux Sœurs Dominicaines de la ville.
Anne-Marie donna dès son enfance les plus beaux exemples de ferveur et de zèle et vers l'âge de seize ans, ayant été prise d'un extrême désir de se donner aux œuvres de Dieu, on pouvait penser qu'elle choisirait cette sainte congrégation où elle avait été élevée, et qui venait d'être illustrée par les vertus héroïques de la vénérable mère Agnès, Supérieure de la maison de Langeac.
Mais Marie-Anne tourna ailleurs ses vues ; en effet, elle connaissait les maux de l'Eglise du Puy, elle considérait l'état des âmes dans cette contrée et pensant au bien qu'il y avait à leur faire, elle se résolut de répondre au but que méditaient les MM. de St. Sulpice, but qu'elle voyait si urgent, mais qui était absolument incompatible avec les obligations de la vie cloitrée, telle qu'elle était pratiquée alors.
Ce fut donc avec le plus grand courage, qu'elle se résolut à se consacrer à une vie nouvelle et isolée, dont elle ne pouvait prévoir le succès ; elle quitta les douceurs de la vie de famille, elle renonça aux consolations de la communauté et elle s'avança d'abord toute seule dans une voie non frayée, ne tenant nul compte des difficultés qu'elle rencontrerait, mais no voyant que l'intérêt et le bien des âmes.
La vie de M. de Lantages et de M. Démia. 7j
Elle soutint sans se plaindre les commencements d'une œuvre si diffi- ■cile ; elle ne put d'abord recruter que quelques compagnes, mais ensuite Dieu bénit ses efforts, un succès inespéré les couronna, et dix ans après les premiers commencements, elle avait pu réunir plusieurs centaines déjeunes filles qui rivalisaient de zèle avec elle.
Ces jeunes filles admirables allaient de maisons en maisons, de chambre en chambre, et tout en prenant part au travail, elles faisaient ce qu'on appelait l'instruction, lisant à haute voix de bons livres, apprenant le catéchisme et les prières, et ensuite répétant les enseignements que leur Directeur leur avait donnés à la séance du Dimanche.
De plus, elles rendaient bien d'autres services spirituels dans la ville et la campagne, elles accompagnaient les jeunes enfants aux écoles, elles évangélisaient les fermières au marché, et les pauvres à la porte des Egfises ; lors des visites pastorales, elles précédaient la venue de l'Evêque, quinze jours d'avance, pendant lesquel elles préparaient les enfants et les adultes à recevoir les sacrements.
Avec toutes ces saintes mdustries, elles eurent bientôt renouvelé le Diocèse en entier, elles répandirent la connaissance de la rehgion, elles ramenèrent la pureté des moeurs, elles adoucirent les caractères, et c'est par leurs travaux continués jusqu'à nos jours que ce centre de la France, ayant rompu avec les attaques des réformés, est devenu l'un des foyers les plus purs et les plus ardents de la foi en France.
Deux témoignages importants nous sont donnés de leur œuvre, d'abord les renseignements que M. Faillon a pu réunir dans la vie de M. de Lantages, mais de plus cet admirable catéchisme de la foi et des mœurs écrit par M. de Lantages et qui est un des plus remarquables qui ait été fait.
Or, il renferme l'ensemble de toutes les instructions qu'il faisait à ses filles et qu'elles allaient ensuite reproduire dans tous les centres de travail.
M. de Lantages, comme il le dit lui-même, y avait mis toute son âme ;
Révérend Messire Fa'dlon.
cette science si grande qu'il avait des enseignements de la religion, cette piété qui animait toutes ses paroles et ses actions, cet accent si pénétrant de foi et d'onction qui fait de son livre comme le plus beau manuel du chrétien.
Dieu a permis que tout ce qui a été établi par lui subsistât jusqu'à nous ; nous savons que les œvres de l'instruction existent encore actuelle ment, grandissant de jour en jour au centre de la France ; nous pouvons prendre connaissance de la doctrine si belle et si puissante contenue en ce beau livre. Or combien ces monuments de l'oeuvre de M. de Lantages sont-ils précieux, surtout à une époque, où l'industrie étend de plus en plus ses conquêtes, et en même temps ses dangers.
C'est ce que M. Faillon avait sans doute bien compris, et nous pouvons présumer avec quelle consolation il trouvait ces trésors de grâces renfermés dans la vie de M. de Lantages, comme dans celle de M. Démia.
Même au fond du Séminaire, il avait pu être frappé du déchaînement des passions populaires en 1830 ; à Lyon, il avait pu contempler de près cette énorme agglomération des classes ouvrières qui se déclaraient trahies par les chefs de la dernière insurrection, et à qui pour calmer leurs plaintes, on avait promis bien autre chose qu'un gouvernement succédant à un autre gouvernement. M. Faillon voyait la société tout en feu, il entendait les rugissements du lion populaire que l'on cherchait en vain à enchaîner de nouveau ; il comprenait combien étaient vains les efforts des sages du siècle qui voulaient fonder quelqu'établissement durable sans mettre la religion comme base et pierre angulaire de leur conception, et puis reprenant ses recherches et sa méditation, il étudiait les documents sur M. de Lantages et M. Démia; et dans leurs institutions rehgieuses, il saluait les œuvres qui avaient moralisé la grande France du XVIle siècle, et qui seules pourraient sauver la France du XlXe siècle, si elles étaient plus connues, bien méditées et bien comprises.
Voilà les premiers travaux auxquels M. Faillon se livrait au milieu de ses occupations au Séminaire de Lyon, nous savons qu'ils ont déjà produit
La vie de M. de Lantages et de M. Démm. 73
leur fruit clans les âmes auxquelles ils étaient particulièrement destinés, mais les circonstances dans lesquelles nous entrons nous font penser qu'ils sont loin d'avoir épuisé leur salutaire influence.
Et en effet la société envahie par le flot toujours croissant des agglomérations ouvrières, a pu commencer à comprendre aux appels du tocsin de la commune, combien elle était impuissante avec des sauvegardes purement humaines et si elle ne veut pas voir sa perte consommée, ne doit-elle pas enfin recourir à ces oeuvres morales qui peuvent diriger et modérer les âmes. Parmi ces œuvres, devront paraître au premier rang les saintes industries de la charité de M. de Lantages et de M. Démia ; alors on verra quel gré on doit avoir à M. Faillon, de les avoir sauvées de l'oubli, et d'en avoir si complètement conservé les documents.
Nous n'avons pas besoin de relater les œuvres de M. Démia dans Lyon, il vaut mieux les Ure dans le travail de son pieux biographe ; elles ont eu le même but que celui tenté par M. de Lantages, tout ce que nous devons dire, en terminant ce chapitre, c'est que l'un et l'autre volume révèlent pleinement les aptitudes de M. Faillon, pour l'histoire rehgieuse, on voit dans l'un comme dans l'autre, une grande connaissance des voies spirituelles et des sentiments du cœur humain, de plus une méthode historique, très-claire, très-suivie; une juste appréciation des faits, mis à leur place, avec une connaissance très-nette de leur importance relative ; le tout relevé par un style clair, sufiisamment orné, plein de vie et de couleurs ; il y a des descriptions de lieux, des expositions et des tableaux, des portraits de personnages principaux, des narrations émouvantes qui dénotent un vrai talent d'historien, tout cela joint à des recherches immenses qui révèlent déjà ces talents d'érudition et de critique qui n'ont fait que s'accroître dans les autres travaux de M. Faillon.
On voit donc là avec le plus grand intérêt, le germe très-remarquable des grandes qualités que le travail a pu encore beaucoup accroître, comme il nous reste à le montrer dans l'exposition de ses autres œuvres que nous allons faire connaître dans les chapitres suivants.