LE PRÊTRE. — LE DIRECTEUR
J'ai écrit : le prêtre. Pourtant je n'en voudrais guère parler, si ce n'est pour arriver presque tout de suite au Directeur, et mieux le faire apprécier. Le Sulpicien, prêtre qui a pour mission de former d'autres prêtres, est par définition, par devoir, par état, un modèle du clergé : forma gregis, forma cleri.
De dire que M. Laroche a été fidèle toute sa vie, pendant l'année scolaire et pendant les vacances, à son règlement sacerdotal, serait donc ne rien apprendre à personne et semblerait chose tout à fait superflue. Mais je dois insister sur quelques traits qui furent comme sa « forme » particulière, dans la vocation où il s'était engagé.
Le l" novembre 1853, lorsque, son année de Solitude
finie, il entrait dans la vie active du Sulpicien, il formula, entre autres, cette résolution : « Je m'interdis absolument toute critique sur le compte de mes confrères et Supérieurs. » Il a tenu jusqu'à la fin cette résolution de la première année.
Il ne fut pas seulement charitable, il eut un profond respect pour ses Supérieurs, qu'ils fussent plus âgés ou plus jeunes que lui. Par exemple, il renvoyait toujours ses dirigés à M. Houbart ou à M. Letourneau, pour toute décision se rapportant à la vie extérieure : préceptorats de vacances, permission de lire des livres qui n'étaient pas dans la bibliothèque des Séminaristes. « Allez sans crainte : M. le Supérieur, à qui j'ai dû parler de ces projets, n'y voit aucune difficulté (1). » « Pour ce qui est de votre cas de conscience, je l'ai soumis à M. le Supérieur. Il m'a fait une réponse que j'ai trouvée très bonne, et conforme à ce que j'avais pensé. M. le Supérieur croit que vous feriez bien de ne point accepter la proposition... Il craindrait qu'il ne vous vint de là des ennuis (2). » A plus forte raison il ne
(1) Lettre du 9 juillet 1865, à Ms' Pasquier.
(2) Lettre du 13 décembre 1870.
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se serait jamais permis de critiquer, ni même de discuter, devant un Séminariste, les décisions ou les desseins de ses Supérieurs. 11 savait que l'Eglise catholique, ainsi que le proclamait le protestant Guizot, est « la plus grande école de respect. »
Il avait une sincère admiration pour les talents de ses confrères ou leurs actes de dévouement. Il ne faisait nulle difficulté de se reconnaître bien inférieur à tel ou tel d'entre eux : la jalousie n'avait pas de prise sur son âme. Pendant la guerre de 1870, les bâtiments du Grand-Séminaire furent transformés en ambulance, où des centaines de blessés étaient soignés. Il faisait, lui, ce qu'il pouvait pour leur bien : pas grand'chose, car sa sensibilité, qui était très vive, émue par les plaies des pauvres blessés, paralysait son action ; il était de ces nerveux qui, devant le danger des autres, s'écrient avec un vrai dévouement ; « Courons à leur secours ! » et, pris d'ataxie, ne bougent pas. Mais il applaudissait au zèle ardent de M. Bernard, en se déclarant incapable de l'imiter : « M. Bernard est d'un zèle et d'une industrie incomparable. Il se révèle tout entier en ce moment. Belle âme faite pour ces beaux dévouements ! Mais moi, je suis lâche à faire rougir l'univers entier...
J'espère que le bon Dieu me sauvera quand même (1). « L'horreur de la vulgarité était un trait saillant de son caractère. Il aurait retrouvé, s'il avait été perdu, le mot célèbre : « Le prêtre doit être né grand, ou le devenir. » Tout ce qui sentait le débraillé, le trop grand laisser-aller, lui semblait en opposition avec le sacerdoce. Il s'exprimait là-dessus avec une certaine vivacité : aussi inspirait-il de la crainte à ceux qui manquaient de tenue ecclésiastique. S'il avait accepté le poste de Supérieur, il n'aurait peut-être pas eu assez de paternelle condescendance pour les natures un peu faibles, trop amies du laisser-aller. Il aurait vivement souffert du contact forcé avec ces natures qui se rencontrent parfois dans les familles nombreuses, et surtout s'il avait échoué dans sa tentative pour les entraîner vers un meilleur idéal de vie. Il prônait Tétude et la science, et, pour cette raison, il était regardé comme un ami du « progrès ». Mais, par son invincible attachement aux vieilles mœurs ecclésiastiques, il était l'homme de la tradition, il appartenait bien à l'école de M. Olier et de M. Emery. Sa présence
(1) Lettre du 21 décembre 1870.
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seule imposait, dans le ton, la tenue, la parole, cette dignité de vie qu'il pratiquait.
Il écrivait un jour, et je crois qu'il a exprimé souvent cette pensée : « J'aime beaucoup la mer ; et en ce monde, il n'est rien, excepté les étoiles, qui me touche plus (1). » Il aimait les étoiles. Il vivait dans l'idéal, bien loin au dessus des intérêts purement matériels : dans le ciel, où doit être la pensée du chrétien, et surtout du prêtre (2). Il y cherchait toujours, et il y trouvait souvent cette « paix du Christ », que le monde ne donne pas.
J'ai lu avec émotion quelques pages où il a formulé ce désir. Ecrites à des mois, à des années de distance, elles finissent toutes par la même pensée, qui est comme le refrain des couplets : In pace in idipsum dormiam et requiescarn (3) . Elles datent des toutes premières années de son séjour à Angers. J'en transcris deux extraits, qui m'ont paru fort édifiants et font bien connaître Thomme et son Ame sacerdotale.
« Ce matin, avant le jour, j'ai été réveillé par le
(1) Lettre du 8 août ù Msf Pasquier.
(2) Nostra aulem conversalio in caelis est. (S. Paul. Philip, m, 20).
(3) Ps., IV, 9.
tonnerre qui se faisait entendre dans le lointain. Mon cœur a tressailli. La nuit, je suis toujours éveillé par le plus petit bruit du tonnerre ou par des éclairs à peine sensibles; et aussitôt tout en moi s'agite : mon cœur bat avec violence, la sueur ruisselle sur mon corps, je me sens pris comme de la fièvre, je m'affaiblis, je suis malade. Je me couvre les yeux, je me bouche les oreilles, mais il est impossible que je dorme ; tout en moi est dans une surexcitation extrême. Ma première pensée est de regarder en mon cœur et de lui demander s'il est en paix avec Dieu... Suis-je ce que je devrais être? Ces terreurs me font du bien, elles me rapprochent de Dieu... Mais, hélas! quand la sérénité du temps est revenu, la sécurité revient aussi, et avec elle l'oubli de mes promesses, et la vie de routine. Mon Dieu, que je vous sers mal, et quel pitoyable égoïsme inspire et dirige toute ma vie ! Aujourd'hui combien de fois ai-je pensé à vous?... Mon Dieu, quand aurai-je la paix? Quand je serai à vous, mais tout à vous, à vous seul, à vous toujours, à vous dans toutes mes pensées, dans tous mes sentiments, dans toutes mes affections. Que je suis loin de là ! Attirez-moi, ô Jésus : trahe me ! Je veux que tous les mouvements de mon cœur vous fassent
cette prière pendant mon sommeil. In pace in idipsum dormiam et requiescam. >» (11 juin 1862)
« J'ai fait, ce soir, l'entretien aux Ordinands. J'ai parlé de l'amitié de Jésus... Quelques-uns de ces jeunes gens m'ont dit qu'ils avaient été touchés ; et moi, après avoir prêché la charité, je suis resté froid. 0 barrière, 6 division ! Pourquoi ne suis-je pas tout à Jésus ? Pourquoi ne suis-je pas son ami ? Qu'est-ce donc qui m'arrête et qui empêche mon cœur de s'élever, de s'attacher, de se fixer à jamais ?... N'est-ce pas que je veux garder
quelque chose pour moi ? Vous ne me suffisez pas
Il me faut un appui, l'appui de l'amitié humaine. Oh ! comme mon âme est affamée ! J'ai eu des amis, j'en ai encore quelques-uns. Loin d'eux, je souffre ; quand je les vois, je souffre peut-être encore plus. Ils ne sont pas en moi, ils ne peuvent se fondre en ma substance ; et c'est au fond de mon cœur qu'est le besoin, parce que là est une pauvreté extrême. Et, quand ils se donneraient tout à moi, quand leur âme passerait dans la mienne , serait-ce assez ? Eux aussi, ils sont pauvres : toute créature est mendiante. J'embrasse le monde dans ma pensée, et ma pensée va plus loin ; mon cœur suit ma pensée et la pousse : le monde tout entier est
trop petit pour ma pensée et pour mon cœur. Je le sens, je le sais avec évidence. Et j'hésite encore ! 0 infini, ô Jésus, ô charité, ouvrez-moi votre Cœur ! Que je m'y jette, que je m'y abandonne, que je m'y perde. Et que toute créature ne soit plus rien pour moi. In pace in idipsum dormiam et requiescam » (26 mai 1863). Cette paix intérieure était troublée quelquefois par des contradictions et des luttes. On est toujours le réactionnaire ou le révolutionnaire de quelqu'un : est-il possible de contenter tout le monde ? Non. M. Laroche arrivait de Paris, et il était « modéré ». Il fut dénoncé plus d'une fois, accusé de « libéralisme ». Il ne s'en attristait pas trop, sauf les jours de tempête où les nuages couraient dans le ciel. « Ne croyez pas que cela me chagrine : non, je suis très calme. Toutes ces « diries » ne troublent pas ma paix. Après tout, il faut bien avoir quelques contradictions : la louange n'est pas saine pour tout le monde » (1). Il écrivait à un de ses dirigés : « Ayez votre âme en paix, puisqu'elle est à Dieu, et ne vous troublez pas de vous voir sujet au changement : n'est-ce pas la condition de toutes les
(1) Lettre du 13 février 1870.
choses contingentes ? Ce qui change chez vous, c'est la surface; mais le fond, comme celui de l'Océan, est ferme et immuablement fixé en Dieu (1). » Sa philosophie était toute pénétrée de surnaturel.
Ainsi établi en Dieu, et dans la paix que goûte Tàme en cette sainte présence, il était un excellent Directeur pour les jeunes gens qui venaient lui ouvrir leur âme : un Directeur recherché, et très apprécié. Mais, sur ce point, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de détailler avec précision : c'est affaire entre le Directeur et le dirigé. Car ces bienfaits de la direction spirituelle, celui-là seul les connaît, et peut en parler sciemment, qui les a reçus : ce qui ne veut pas dire toujours qu'il en parlera volontiers. Bienfaits très nombreux, et distribués à beaucoup d'âmes, pendant quarante années d'un ministère actif.
Cette paternité fit faire à M. Laroche des actes presque héroïques. Lui, qui avait horreur de la plume, il a envoyé des milliers et des milliers de lettres à ses « pénitents ». Lettres aimantes, toutes pleines de sages conseils, de confidences amicales, d'abandon gru-
(1) 8 août 1867.
cieux : ne fallait-il pas soutenir les fils dans leurs dif-fîcultés, éclairer leurs doutes, dissiper leurs craintes, réconforter leur volonté chancelante ? On y saisit Thomme et le prêtre, la simplicité distinguée et vivante de sa conversation, l'atmosphère surnaturelle où il respirait constamnient. J'ai puisé dans quelques-unes ; on devine pourquoi je n'ai pu mettre au jour tout le trésor.
Il essayait d'élever l'esprit de ses dirigés au-dessus des vulgarités de ce monde, loin des préoccupations trop souvent mesquines et terre-à-terre, qui agitent le com^ mun de l'humanité ! Il voulait leur faire goûter un idéal de vie vraiment surnaturel, le seul qui soit utile à l'Eglise et aux âmes. La piété vraie, solide, fondée sur l'esprit de sacrifice et de dévouement, qui est l'essence même de la vie sacerdotale, il la leur prêchait sans cesse, avec une douceur persuasive. Il recommandait, avec une énergie extrême, l'amour de l'étude, ornement et vrai soutien du prêtre, parure de notre sainte mère l'Eglise. Les paresseux le redoutaient...
Où il jouissait, c'était quand il voyait ses fils s'élancer dans le chemin de la perfection, avec cet enthousiasme qui est l'apanage de la jeunesse. Il calmait, en souriant.
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ce que leur élan avait d'excessif ; il coupait, en Ixjn jaidinier, les branches parasites. A quelqu'un, qui avait la très louable ambition de devenir un grand saint et qui s'était proposé pour modèle Stanislas de Kostka, il répondait avec humour : « Quant à savoir si vous pouvez être aussi saint que saint Stanislas de Kostka, et, supposé que vous le puissiez, si vous le devez, c'est une question qu'il ne faut pas se faire. Contentez-vous de suivre ses traces du plus près possible. Pour cela, mettez-vous bien vite en route, et marchez rondement : votre rival a sur vous une si grande avance! » (1). Ne retrouvez-vous pas dans cette réponse à un nouveau prêtre l'écho de ses sentiments intimes et les pensées surnaturelles qu'il inspirait à ses fils? «...Vous êtes prêtre, mon cher enfant (permettez-moi que je vous appelle ainsi aujourd'hui). Vous êtes prêtre, et vous me le dites avec un sentiment de bonheur si vrai, d'émotion si intime, que je suis moi-même touché et tout ému. Que vous étiez heureux samedi ! Que vous étiez heureux dimanche ! Et aujourd'hui que vous êtes heureux ! Il n'y a que nous, n'est-ce pas? qui savons et qui
(1) !•«• décembre 1870.
goûtons combien le Seigneur est doux. Si vous pouviez être toujours ainsi ? Si ce lendemain, dont on vous a parlé, ne devait point venir ? Mais est-il bien sûr qu'il viendra ? Est-il nécessaire qu'il vienne ? Hélas ! il est venu pour moi depuis bien longtemps. Mais, pour vous, j'espère qu'il ne viendra pas. Votre pain sera toujours aussi délicieux, et votre calice toujours plein de la même ivresse divine. Je sens que cela est possible, parce que je sais que cela arrive à d'autres. Ceux-là sont saints et purs comme des anges. Vous le serez aussi, et le Sauveur Jésus vous gardera dans les douceurs de son intime amitié ! Cependant ce n'est point une prophétie que je veux faire : les meilleurs et les plus parfaits sont parfois traités avec une grande rigueur. Le Maître a eu la croix en partage. S'il plait à Dieu de nous donner aussi la croix, acceptons de grand cœur. Mais soyons toujours fidèles, soyons toujours prêtres, et nous serons toujours assez heureux » (1).
Ses «enfants » étaient-ils dans le deuil, il les consolait ; s'ils perdaient un père où une mère, il partageait leur tristesse. Et, quand la main de la mort semblait les
(1) Lettre à Ms"" Pasquier, du 25 décembre 1868.
toucher, le père aimant les préparait doucement au terrible passage. Cette lettre, écrite à Gabriel Bellanger, le frère du poète Léon (1), n'est-elle pas touchante ? « Mon cher Enfant... je serais plus content, si leïs nouvelles étaient meilleures. Et pourtant, en écoutant bien la voix du cœur et de la conscience, je me dis que j'ai tort de désirer que vous soyez autrement. C'est la sensibilité qui s'émeut, et elle est bien un peu excusable ; mais nous devons aller plus haut, n'est-ce pas? cher enfant.
(( Le bon Dieu vous aime ; oh ! cela est bien sûr. Et c'est de sa bonté que vous recevez ces épreuves. Et ces épreuves sont des grâces, des grâces de choix. Nous voudrions que les divines faveurs nous fussent envoyées d'une autre manière. Ainsi font les enfants qui, d'instinct, ne veulent que ce qui leur est agréable. Pour leur être utile, il faut les faire souffrir : et les pauvres petits ne voient que de la cruauté là où il n'y a que le plus pur amour. Ainsi nous sommes. Nous comprendrons plus tard les paternelles rigueurs de notre
(1) Deux fleurs que Dieu a moissonnéos très tôt pour le ciel. Cf. Léon Bellnnffer, sa rie, ses poésies, Lethielleux, éditeur. La lettre citée est du 7 juin 1890.
Dieu tout amour. En attendant, fermons les yeux et donnons-lui raison toujours.
« Vous le faites, cher enfant. Faites-le avec bonne volonté et même, si cela se peut, avec joie : hilarem datorem diligit Deus (1). Dilatez donc votre cœur.
« Nous ne savons pas ce que le divin Maître fera de vous. Me permetlrez-vous de vous dire que, s'il Lui plaisait de vous faire un signe et de vous appeler, je vous proclamerais bien heureux? Oui, et pourtant je vous aime avec toute tendresse. Mais la vie, oh ! je sais ce que c'est. Laissons faire le Père qui est au Ciel ; et quand vous serez avec Lui, comme vous le bénirez !
« 11 faudra pourtant bien le bénir, s'il vous laisse jusqu'à ce que nous appelons la longue vie ; mais qui sait si vous ne sentirez point alors peser bien lourdement sur vos épaules les longues années... Fiat voluntas tua, sicut in cœlo et in terra. Si le B. Père de Monîori\ous guérit, amen... et, s'il ne vous guérit pas, amen. »
Il avait pour tous la même paternelle affection. Dieu sait, cependant, si ses nombreux dirigés avaient le même caractère et la même humeur. Je rappelle seu-
(1) S. Paul. 2 Cor., ix, 17. Il aimait et citait souvent ce texte de saint Paul.