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Revue de philosophie positive i mai-juin

SES TRmUX ET SES IDÉES. 85

jours, il faut lire une sorte de leslamcnt philosophique, publié en 1880, et qui porte ce titre mélancolique et grave : Pour la dernière fois, (( S'il est des questions, disait-il, sur lesquelles quelque occasion s'offre de revenir, il faut bien s'avouer, quand on est entré comme moi dans la quatre-vingtième année, non sans un pénible cortège de désordres pathologiques, il faut s'avouer que Ton y revient pour la dernière fois. Plus tard, l'occasion, ou le temps, ou la volonté manqueront. Les questions dont je parle sont celles sur lesquelles Claudien a douté en beaux vers, si

Curarent superi terras au nuUus inesset Rector, et incerto fluerent mortalia casu. »

M. Litlré rappelle sommairement les crises de sa vie philosophique. Au début, ses croyances étaient celles du déisme : Dieu, Tame et Timmorlalité. Il les avait puisées, sans enseignemimt dogmatique, dans le milieu qui l'entourait. Lui aussi, il avait eu, comme Jouffroy, dans sa première jeunesse, une nuit fatidique qui lui ravit ses croyances déisles comme elle enleva à Jouf-

froy sa foi religieuse. Un soir, dans sa petite chambre, où, sorti du collège, il commençait à se livrer à l'étude, il s'arrêta tout à coup, et sans que rien eût préparé la question, il se demanda sur quel fondement il croyait ce quil croyait, A sa grande surprise, non sans quelque effroi, il ne sut que répondre à cette redoutable question que personne, parmi ceux qui pensent, n'évite un jour ou l'autre. Ce fut un coup inattendu et qui pénétra fort avant. Alors « il laissa aller toute sa religion naturelle et il devint négateur d'une façon fort analogue à celle du wni*" siècle». Ce ne fut que beaucoup plus tard que la philosophie posilive vint calmer toutes les flucluations de son esprit, en le mettant 5 son nouveau point de vue, qui est de traiter les théologies comme un produit historique de l'évolution humaine, de nous convaincre de la relativité de notre entendement et de ne rien affirmer ou de ne rien nier en présence d'un immense inconnaissable ^ Il déclare que, depuis ce temps, ce point de vue n'a pas changé en lui. Mais au nom de l'évolution

1. Revue de j^hilosophie j)osiiive^ octobre 1877 et mai 1880.

historique il s'est réservé le droit de ne pas se porter pour « le contempteur absolu du christianisme et de reconnaître ses grandeurs et ses bienfaits ». Il avoue môme « qu'il n'a aucune répugnance à prèler l'oreille aux choses anciennes qui lui parlent tout bas et lui reprochent de les abandonner ». Il ne peut aller au delà.

« L'appel aux émotions religieuses n'a pas été spontané en mon âme; des occasions, des excitations lui ont été fournies ; je ne les ai refusées ni dédaignées. Mais, chaque fois, elles se sont circonscrites en un point très spécial, à savoir une sorte de problème psychique entre mon évidence, qui me fait rejeter les dogmes théologiques, et votre évidence qui vous les fait, à vous tous croyants, accepter. » Ce conflit entre les évidences témoigne hautement de la relativité de l'entendement : l'intolérant, de quelque côté qu'il soit, ne la reconnaît pas ; mais le tolérant la reconnaît, l'excuse et la comprend. Aux appels religieux qui leur sont faits, certains esprits répondent tristement le mot célèbre dit à d'autres intentions : Non possumns, a Tristement, ai-je

dit. Il faut rectifier cet adverbe et le conformera la réalité. La tristesse domine sans doute en un M. Charles Gréville, duquel il vient de nous raconter un entretien touchant, et dans des âmes disposées comme la sienne, chez Théodore Jouffroy, par exemple... Je n'ai rien à y contester, rien à y épiloguer; suum quisque hahet animum, a dit avec pleine raison Tite-Livc. Mais il en est à qui dans cette situation d'esprit la tristesse est tout à fait étrangère, lis vivent leur vie telle que la nature la leur accoi de, avec ses joies et ses douleurs, l'occupant par le travail, la rehaussant par les arts, les lettres et les sciences, et lui assignent un idéal dans le service de l'humanilé. »

C'est de ce regard grave et ferme, le regard d'un stoïque, qu'il considérait la vieillesse, qui s'aggravait tous les jours, et la mort inévitable. La mort! c'est l'objet constant des méditations et des exhortations des moralistes. Mais eux-mêmes sont partagés comme les sociétés auxquelles ils appartiennent : les uns croient que la mort est un passage à une autre vie; les autres pensent qu'il ne reste rien de la personnalité hu-

maine au delà du tombeau. Quelle que soit la divergence de ces discours, la résignation est au bout avec la croyance en une vie éternelle chez ^ les uns, et la croyance en un éternel repos chez les autres ^ M. Littré, dans les dernières années, avait toujours cette pensée devant les yeux. Elle lui a inspiré ses plus belles pages, celle-ci entre autres, que je regrette d'abroger : « La jeunesse songe peu à la mort; mais l'idée en devient de plus en plus présente à mesure qu'on avance dans la vieillesse. Parvenu à l'âge de cinquante ans, je m'arrêtai un jour pour considér er combien de ma vie é'ait déjà écoulé ; puis je me remis en route en me disant que, pour atteindre soixante-dix ans, que je m'octroyais libéralement, j'avais vingt ans devant moi, terme assez long pour ne pas encore m'occuper de la mort. Les soixante-dix ans sont venus, ils ont fini à leur tour, ils sont déjà loin, les délais se raccourcissent de moment en moment, et désormais je ne compte plus comme à moi que le jour que je tiens. Voltaire vieux écrit dans une de ses lettres

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