‹ M. Littré et le positivismeChapitre 21 sur 55 · llemarqucs^ p · texte numérisé non relu

llemarqucs^ p

88 ÉMILE LTTTRÊ.

qu'à l'aspect d'une nuit étoilée, il se dit qu'il allait perdre bientôt ce spectacle, qu'il ne le reverrait plus dans loute Téternilé. Comme lui, j'aime à contempler, en songeant que c'est peutôtrc la dernière fois, la nuit étoilée, la verdure de mon jardin et l'immensité de la mer que je *^ais visiter tous les ans et que j'ai encore visitée cette année. La pièce où je me tenais ouvrait sur le rivage, et quand la marée était pleine, son flot n'était qu'à quelques pas de moi. Là, que de fois je me suis enfoncé dans la contemplation, me représentant ces Troyenncs qui pontum adspectabant fientes! Je ne pleurais pas, mais je sentais que ces graves spondées répondaient le mieux à la grandeur du spectacle et au vague de la méditation. » Puis il considère, comme pour s'y préparer, les divers genres de mort : «A l'un, la fin est tranquille ; à l'autre, elle est torturée par de cruelles douleurs. L'un perd connaissance de très bonne heure, l'autre garde jusqu'au bout sa présence d'esprit. L'un espère jusqu'au dernier moment qu'il échappera, l'autre sent que l'atteinte est mortelle et que, comme disait ma mère plusieurs jours avant de finir, il faut aller

rejoindre les siens... Enfin, ajoutez-y les accidents, qui sont innombrables. Se préparer trop parliculiôrement à ce dernier passage est difficile ; il comporte ta nt de diversités et de hasards ! Il y a longtemps que je dis à moi et aux autres: « On meurt comme on peut, non comme on veut. La chance règne dans la mort comme dans la vie. » Il remarquait d'ailleurs que, dans la manière d'envisager la destruction finale, le caractère a bien plus de puissance que les croyances, et que, d'après le caractère, les préparations doivent être différentes. Ceux qui acceptent sans regret ni affliction la nécessité de la mort n'ont qu'à s'entretenir dans ces sentiments ; ceux qui la délestent et en frémissent a doivent s'efforcer d'agir sur eux-mêmes, chercher dans les affections etlesoccupations un palliatif et gagner ainsi lemoment où le coup qui nous attend tous sera porté. »

Dans laquelle de ces dispositions d'esprit la mort vint-elle atteindre M. Littré? Nous n'en savons rien. Ici s'arrête sa vie écrite, la seule sur laquelle nous ayons des documents certains. Que se passa-t-il dans les derniers temps de cette noble existence? La question est posée; elle sera

résolue sans doule un jour ou l'autre; mais elle échappe complètement à notre juridiction; un respectueux silence est pournous la seule manière d'y répondre. Nous avions enl repris une tache qui n'était pas sans difficulté, celle de faire exposer et raconter par M. Littré lui-même cette vie toute de travail et de réflexion, l'histoire de ses labeurs presque infinis, l'histoire intérieure et souvent dramatique de son esprit. On ne peut quiticrun tel homme, en quelque dissidence que l'on soit d'ailleurs avec lui, sans être pénétré d'une sympathie profonde et d'uniespect absolu pour cette dignité de conscience qui ne veut laisser derrière elle, volontairement, le germe d'aucune erreur et qui emploie ses dernières années à une sorte d'examen de conscience rigoureux, non dans l'ordre de ses actes, mais dans l'ordre des idées, où il reconnaît qu'il a pu se tromper souvent. C'est l'homme que nous avons étudié d'après lui-même, et si ce portrait est exact, c'est lui qui en a fourni les éléments, les traits principaux, la couleur; notre seul mérite est d'avoir reproduit, avec la fidélité la plus scrupuleuse, l'image qu'il a retracée avec une si touchante sincérité.

Page 1