‹ M. Littré et le positivismeChapitre 22 sur 55 · LA PHILOSOPHIE POSITIVE, SES TRANSF0RIVIATI0N8, SON AVENIR · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE POSITIVE, SES TRANSF0RIVIATI0N8, SON AVENIR

Quoi qu'il advienne du positivisme, qu'il subsiste dans ses grandes lignes ou qu'il aille se résoudre, comme je le crois, dans des doctrines plus radicales et plus simples, le nom de M. Lit- Iré restera indissolublement lié à son origine et à sa fortune. Ici encore, pas plus que dans les autres régions intellectuelles où il a marqué sa trace, l'érudition, les sciences physiologiques et médicales, l'histoire des langues et des littératures, on ne peut prétendre qu'il ait été inventeur. En aucun des domaines intellectuels où s'exerce sa robuste volonté, il ne révèle ce qui est en toute chose la grande maîtrise, l'initiative des idées. Ces idées, il les rencontre, non sans des prédispositions secrètes, mais comme par hasard, dans les voies diverses où son activité errante est engagée ; il ne les produit pas de son

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propre fonds, il les découvre chez les autres, quelquefois tardivement. Mais alors il s'éprend d'elles avec une sorte d'enthousiasme grave ; il se les assimile, il y met l'empreinte puissante de son honnêteté ; il les répand avec un zèle de néophyte qui veut racheter le temps perdu par l'ardeur de la propagande. En même temps et du même coup, pour mieux se les assimiler, il les adapte a la forme de son esprit, il les modifie pour mieux les défendre; il exerce sur elles un droit de séleclion, abandonnant ce qui ne paraît pas devoir être utilement soutenu, gardant ce qui lui semble l'essentiel, critique solide et respecté, apologiste infatigable.

C'est là en raccourci l'histoire de sa rencontre et de ses rapports avec le positivisme. Après avoir ignoré longtemps la philosophie de M. Comte, il fait connaissance avec elle vers le milieu de sa vie, et quand cette philosophie avait déjà quatorze ans d'existence; du jour où il Ta connue, il se l'est appropriée; pendant tout le temps qui lui reste à vivre, il va l'exposer, la soutenir avec une persévérance où se marquent les convictions inébranlables; par un coup d'au-

torité il la ramènera des voies nouvelles où elle s'égarait à la suile d'un chef aventureux et troublé. — En tout cela peut-on dire qu'il est original? Assurément non, s'il s'agit des conceptions fondamentales d'où pro( ède ce mouvement philosophique; il l'est pourlant d'une certaine manière pour la faculté critique appliquée au discernement des idées, ainsi que par cette dialectique, faite de ténacité et de science, qui s'emploie à lutter chaque jour contre les objections ou les préventions et se renouvelle avec les obstacles. Dans l'histoire philosophique de notre temps, il a marqué sa place à côté du fondateur de l'école, au môme rang que lui peut-être. 11 y a ainsi, dans presque toutes les écoles philosophiques, une place privilégiée pour celui qui organise la doctrine ou qui la défend, à côté de celui qui l'a fondée, pour les Parménide ou les Zénon à côté des Xénophane.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs que Littré ne défend le positivisme qu'après l'avoir réduit à la mesure qu'il croit acceptable et en sacrifiant résolument les parties qui lui semblent d'avance caduques ou condamnées. Plusieurs des

lois et des conceptions qu'il avait d'abord gardées tombent d'el'es-mêmes en désuétude entre ses mains ; le positivisme va en se dépouillant de plus en plus. Rien de plus instructif que les transformations subies par cette philosophie dans le quart de siècle qui sépare deux dates, la mort d'Auguste Comte et celle de Littré.

Auguste Comte mourait le 5 septembre 1857. A ce moment solennel dans l'histoire de l'école, sous quel aspect se présentait la philosophie inaugurée trente-cinq ans auparavant dans un modeste essai qui fut tiré à cent exemplaires, n'eut aucun retentissement, et dont le seul intérêt aujourd'hui est démarquer une date? Pendant ce long intervalle d'années, l'activité féconde d'Auguste Comte ne s'était pas ralentie un jour, pas une heure, sauf le temps pris par les crises qui survinrent, sous des formes plus ou moins graves, dans ce cerveau puissant et surmené. Le monument auquel son nom est attaché s'était élevé d'assises en assises jusqu'au faîte. Il avait été précédé en 1 826 par la publication du plan définitif; de 1830 à 1842 parurent les six volumes qui forment le Cours de philosophie positive , ren-

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fermant comme sur dévastes échelons, distribués méthodiquement, les préliminaires généraux, la philosophie mathématique, la philosophie de la physique proprement dite, laphilosophie chimique et la philosophie biologique, enfin la philosophie sociale. Ainsi s'était accompli ce que M. Liltré appelait l'œuvre philosophique du xix^ siècle, et dont le but était a de donner à la philosophie la méthode positive des sciences, aux sciences ridée d'ensemble de la philosophie ». Seize années s'étaient écoulées entre la conception et l'achèvement; mais la conception avait eu tant de sûreté que, malgré ce long espace de temps, l'achèvement y avait répondu de toul points

On aurai t pu croire qu'arrivé à ce terme, le grand travailleur allait jouir de son œuvre achevée, se borner à la répandre, à gagner les esprits rebelles. II n'en est rien. Apeine avait-il terminé cette partie de sa tâche, qu'on pourrait appeler la partie théorique, qu'il concevait déjà ou rêvait une seconde partie consacrée aux applications politiques et

1. Principes de philosophie positive^ préface d'un disciple, p. 8.

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sociales. Après quelques années de méditations, de 1851 à 1854, il publiait le Système de poliliqiie positive ou Traité de sociologie instituant la religion de Vlnunanité. C'est à ce nouvel ordre (le conceptions politiques, sociales et religieuses que se rapportent tant de pul)lications diverses qui éclosent sous sa plume, le Calendrier positiviste^ la BilAiothèque positiviste, le Catccliisnie positiviste, la fameuse Lettre à Sa Majesté le tsar Nicolas, invoqué comme le patron prédestiné de la politique et de la philosophie nou\elles, enfin le premier volume de la Synthèse subjective, ou système universel des conceptions pj^opres à Vétat normal de Vhumanité, qui par ut un an avant sa mort. Nous n'avons pas à raconter ici au pi'ix de quelles épi'euves cette oMivro immense avait été accomplie. De paieilles idées sont les maîfresses jalouses d'une vie et ne laissent guère de place pour d'autres préoccupations. « Auguslc Comte avait pu philosopher à Paris, ce que n'avait pu faire Descartes. Mais il y avait vécu pauvre, inconnu, et finalement menacé dans ses moyens d'existence. Il s'était enveloppé d'une insouciance pour le lendemain que son irrésis-

tiblc vocation lui rendait moins difficile qu'à un autre \ » Quand il mourut, il ne vivait plus, depuis plusieurs années, que des subsides de ses amis et de ses disciples. Mais enfin il eut cette joie de vivre et de mourir dans son reve réalisé. Y a-t-il une joie humaine au-dessus de celle-là? « Qu'est-ce qu'une grande vie? Une pensée de la jeunesse réalisée par Fage mûr, » a dit Alfred de Vigny. Cette belle parole, Auguste Comte s'en était emparée pour caractériser sa propre carrière. Et ce ne fut pas par outrecuidance, ce fut par un juste sentiment de la continuité et de la grandeur de ses travaux. Il fut l'homme d'une pensée unique ^

Son ambition avait été l'universalité aussi bien dans la spéculation que dans l'action. Il avait voulu fonder du même coup, et parla seule impulsion d'un esprit solilaire, un système théorique et pratique à la fois, une philosophie totale qui résumerait les philosophies partielles de ' chaque science, une politique ou organisation so-

1. Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 21.

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