‹ M. Littré et le positivismeChapitre 23 sur 55 · Auguste Comte et la Philosophie positive ^ p · texte numérisé non relu

Auguste Comte et la Philosophie positive ^ p

100 LA PIIIIOSOPIIIE POSITIVE.

ciale qui réconcilierait dans une synthèse les deux termes de rétcrnelle antinomie, l'ordre et le progrès, — enfin une religion qui remplacerait toutes les autres et gouvernerait, par un idéal défini, toutes les aspirations de riiumanité. C'est à quoi il s'était appliqué avec une énergie et une tension extraordinaires d'esprit. Il avait fini, après des commencements obscurs et des luttes sans nombre, par conquérir un certain nombre d'adhérents dévoués, et par remuer le monde philosophique, d'abord indifférent, de mouvements assez divers où dominaient l'étonnement et une sorte d'inquiétude. Cette curiosité même avait été tardive. Les livres d'Auguste Comte, saturés de notions abstraites et de termes techniques, d'une prolixité fatigante, d'un stjle rebutant et dur, s'étaient répandus, non au grand jour et par un succès immédiat, mais par une sorte d'infiltration lente, parmi quelques esprits curieux et dans cette partie du public « ouverlepardes dispositions spontanées auxdoctrines positives ». Rien, du reste, n'avait été fait par l'auteur pour produire ses ouvrages; il les publiait, voilà tout, et les laissait cheminer tout

8ES TRANSIOUMATIONS, SON AVEMK. 101

seuls, appuyés de temps en temps par quelques cours publics et gratuils sans grand retentissement. Très désireux d'avoir des disciples, il n'usait même pas, pour en gagner, des procédés les plus éléinenlaires et de l'action individuelle qu'il pouvait exercer ^ Il avouait qu'il n'avait jamais espéré plus d'une cinquantaine de disciples dans rOccident européen, et il se félicitait d'avoii; dépassé ce nombre. Plus tard, il est vrai, il se flatta d'obtenir des conversions en masse; il était convaincu que le monde allait venir à lui ; il dévorait, dans son ardente et maladive pensée, les transitions nécessaires; il attendait son heure prochaine avec l'assurance d'un homme qui se croyait infaillible en même temps qu'universel. Il rappw'ochait de jour en jour cette date marquée par les deslins pour la conversion du genre humain; mais il faut dire qu'il élait alors dans cette « période pathologique » dont ses disciples parlent avec douleur. Il ne discutait plus, il pontifiait; il exerçait les prérogatives attachées à ce titre ; il mariait et donnait les autres sacrements du

l, Auguste Comte et la Philosophie posiLice^ p. G65.

nouveau culte, il n'écrivait plus de lettres, mais des brefs. Le positivisme en était venu à réaliser complètement cette définition qu'en a donnée M. Huxley : « un catholicisme avec le clirislianisme en moins. »

Malgré de graves dissidences indiquées déjà dans les dernières années, M. Littré était l'héritier désigné de l'œuvre d'Auguste Comte, doublement désigné, et par la haute probité de son caractère qui s'imposait à tout le monde, et par son savoir encyclopédique devant lequel chacun s'inclinait. C'est en 1840 qu'il avait connu M. Comte. Sous le poids des plus lourdes épreuves de la vie, il avait cherché une distraction en dehors du cours de ses études et de sa pensée habituelle. Un ami commun lui avait prêté le Système de philosophie positive. M. Comte, apprenant qu'il lisait son livre, lui en adressa un exemplaire; tel fut le commencement de leur liaison. Littré ne se rappelait pas sans émotion ces origines d'une amitié qui eut une si grande inlluence sur sa vie : « M. Coinle, disait-il plus tard, ne s'était pas trompé dans l'avance qu'il me faisait. Son livre me subjugua. Une lutte

SES TRANSFOUMATIONS, SON AVENIR. 10r>

s'établit entre mes anciennes opinions et les nouvelles. Celles-ci triomphèrent d'autant plus sûrement que, me montrant que mon passé n'était qu'un stage, elles produisaient non pas rupture et contradiction, mais extension et développement. Je devins dés lors disciple de la philosophie positive et je le suis resté, sans autres changements que ceux que me demandait l'effort incessant de poursuivre, à travers d'autres travaux d'ailleurs obligatoires, les rectifications et les agrandissements qu'elle comporte ^ » Nous verrons tout à l'heure dans quelle large mesure se produisirent ces rectifications nécessaires. Nous verrons que, s'il accepla l'héritage du maître, ce ne fut que sous bénéfice d'inventaire. Comment procéda-t-il à cette liquidation très embrouillée? Que devait-il prendre, pour sa part, dans le trésor fort mélangé qui tombait entre ses mains, et incorporer dans sa fortune intellectuelle? Que devait-il rejeter comme suspect et de mauvais aloi? Nous ne croyons pas nous tromper, après avoir vécu longtemps dans l'étude

Page 1