I. Aarjuslc Conilc cl la PliiJosopkie ^oailivc, pi cl'act
de la pensée de M. Littré, en disant qu'insensiblement les liens étroits de la doctrine se relâchaient dans son esprit, que le dogin«ntisme des premiers jours de ferveur tendait à se dissoudre et se résolvait en conceptions plus ou moins libres dont la seule force de cohésion subsistante était une négation, si bien qu'il arriva que la philosophie positive, fondée pour échapper aux idées purement négatives du dix-huitième siècle, après un grand effort de reconstitution phi'osophique et sociale, devait retourner à son point de départ. Si l'on se rend attentif à la marche ascendante et descendante de cette école à travers bien dès apparences contraires et des oscillations qui trompent le regard, on se persuadera que l'exclusion des conceptions théologiques et métaphysiques, qui est bien évidemment une idée négative, est le seul dogme qui reste debout au terme de cette longue élaboration d'un demi-siècle, en môme temps qu'elle est hi raison la plus claire et la plus décisive de la popularité de cette école auprès du gros public qui n'a pas le temps de regarder aux détails et aux nuances. Sans doute ce travail de décomposition ne se
fait pas sentir immédiatement dans l'école; ce n'est que par degrés et après plusieurs dtîgrés franchis que le résultat en est perceptible. Malgré certains doutes et les ébranlements de confiance survenus sur des points graves, Littré restait toujours fermement attaché à la conception primordiale du positivisme, de même qu'il demeurait l'admirateur de Comte et son apologiste sans réserve, toutes les fois qu'il lui arrivait d'exposer l'ensemble de l'œuvre. 11 ne cessa pas de proclamer le bienfait intellectuel et surtout le bienfait moral que cette philosophie a* conféré à lui et aux hommes de son temps qui souffraient du même mal. Elle est à la fois, selon lui, le produit et le remède d'une époque protondément troublée. De sourdes et confuses terreurs 'assaillent l'homme réfléchi et les foules irréfléchies. En effet, que voit-on? Des ébranlements prolongés, des espérances déçues, des Iluctuations sans arrêt, la crainte du retour d'un passé qu'on repousse, et l'incertitude d'un aveiiir qu'on ne peut définir. Ce trouble de l'heure présente, ce désarroi des consciences, ce manque d'équilibre des âmes, cette instabilité prodi-
106 LA rilILOSOPHIE POSITIVE.
gieuse des croyances dont tout le monde souffre à son heure, tout cela tient, nous dit-on, à Tantagonisme du savoir toujours croissant et d'un reste précaire de domination des théologies et des métaphysiques qui se sentent ruinées par la science. Auguste Comte, le premier, aperçut clairement que l'office vrai de la philosophie nouvelle devait être de rattacher toute la stabilité mentale et sociale à la stabilité de la science, qui est le point lixe donné par tout le progrés de la civilisation, et de tirer du savoir positif l'ordre entier des croyances, au lieu de perpétuer entre la croyance et la science un conflit irrémédiable et désespérant. C'est là le centre de ralliement pour tous ceux qui, spontanément, c'est-à-dire sous l'action dissolvante du milieu social, ont abandonné la foi traditionnelle. En ralliant ces consciences éparscs et sans lien, la philosophie nouvelle aura rendu un grand service social. En faisant son dogme intellecttiel de la connaissance réelle du monde, elle fei a son dogme moi'al du service de l'humanité'.
C'est donc comme bienfaiteur que Liltré salue
1. Principes de pkilosopliic posilicc, préface d un disciple.
SES TRANSrORMÂTlONS, SO.N AVEMK. 107
Auguste Comie, avec la même piélé que Lucrèce autrefois pour Épicure, quand il le proclamait le libérateur de son âme et du monde asservi. « Au prix des vives lumières dont je lui suis redevable, quel compte dois-je lenirde quelques erreurs dans lesquelles il a pu m'entraîner? Si renseignement que j'ai reçu de ses ouvrages m'eut fait défaut, je serais resté, suivant la nature de mon esprit et de mes études, dans la condition négative, ayant reconnu d'une part, après des efforts souvent recommencés, que je ne pouvais accepter aucune philosophie théologique ou métaphysique, et d'une autre part, ayant reconnu également que je ne pouvais, par mes propres forces, monter à un point de vue universel qui me tînt lieu de métaphysique et de théologie. Ce point de vue, M. Comte me Ta donné. Ma situation mentale en fut profondément modilîée ; mon esprit devint tranquille et je trouvai enfin la sérénité^ » Si en effet, Auguste Comte put rendre à une génération troublée la sérénité perdue, cette louange n'est pas excessive, et