Auguste Comle et la Philosophie posilivc^ p
la plus haute gratitude n'égalera pas la grandeur du bienfait. Mais la conscience de bien des hommes de celle génération proteste et crie très haut que, s'il y a eu des penseurs isolés, comme Littré, qui se sont trouvés i^uéiis à ce prix et à qui il a suffi, pour être pacifiés, d'éliminer simplement l'idée de l'absolu, ce remède n'a pas suffi à (ous, et que le vide de l'àme est trop profond pour que des fails et des formules de lois puissent le remplir. La question môme est de savoir si ce lemède a suffi toujours à M. Littré.
C'est à ce liire, et surtout par cet ordre do services, qu'Auguste Comte a mérité aux yeux de Litlré le litre de novateur. C'est pour av jir supprimé toute lui le dans l intelligence humaine, non en supprimant la philosophie, d'ordinaire hostile à la science, mais en lui donnant le même contenu qu'a la science, les mêmes méthodes, en d'autres termes en l'idenlifiant au savoirpositif, au lieu d*en faire un pouvoir indépendant et nécessairement rebelle; c'est non pas pour avoir proposé un principe de doctrine et d'organisation (beaucoup l'avaient fait avant lui), mais pour
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avoir proposé un principe nouveau qui concenirc en soi loute la vertu de la science posilive, seule inallaquée et croissante, qui porte avec lui la cohérence et la conséquence, par conséquent les éléments de la paix intellectuelle, et détruit radicalement dans l'esprit toute chance et toute occasion de conflit. Celui qui s'y atlachen'a plus, si Ton peut ainsi parler, qu'une seule conscience, n'ayant plus qu'une seule manière de penser, le mode posilif*. Dès lors, plus de ces grandes batailles de Tesprit avec lui-même, se déchirant avec une sorte de fureur, divisé entre les données positives du savoir qui le retiennent et les belles chimères qui l'appellent ailleurs. En réduisant toute la sphère de la pensée au domaine de la connaissance vérifiée, Comte a exclu définitivement la connaissance imaginée ; il l'a forcée d'abord de se l'éfugier dans l'absolu et, par un dernier coup de force, il ferme cet absolu, déclaré hypothétique et en tout cas inaccessible. Il ne faut oas s'étonner que le disciple reconnaissant, oubliant toute l'histoire de l'empirisme qui, sous d'autres formes et d'autres noms, arrive partout
1, Principes de philosophie positive, i^rciâce d'un disciple.
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aumeme résullat, s'élève jusqu'à l'enthousiasme, quand il célèbre raffranchissement apporté par son maître au monde : « M. Comte fut illuminé des rayons du génie. Celui qui, à l'issue de la mêlée confuse du dix-huitième siècle, aperçut, au commencement du dix-neuvième, le point fictif ou subjectif qui est inhérent à toute théologie et à toute métaphysique ; celui qui forma le projet et vit la possibilité d'éliminer ce point dont le désaccord avec les spéculations réelles est la plus grande diCfîcullé du temps présent; celui qui reconnut que, pour parvenir à cette élimination, il fallait d'abord trouver la loi dynamique de l'histoire, et la trouva; celui qui, devenu par cette immense découverte maître de tout le domaine du savoir humain, pensa que la sure et féconde méthode des sciences pouvait se généraliser, et la généralisa; enfin celui qui, du même coup, comprenant l'indissoluble liaison avec l'ordre social d'une philosophie qui embrassait tout, entrevit le premier les bases du gouvernement rationnel de l'humanité ; celui-là, dis-je, mérile une place, et une grande place, à côté desplus illustres coopérateurs de cette vaste
SES TRAlNSFOnMATIONS, SON AVKNÎH. 111
évolution qui entraîna le passé et enlraînera Tavenir. » C'est par celle page, qui est moins le résumé d'une philosophie qu'un hymne en l'honneur du philosophe, que se termine Touvrage consacré par Littré à son initiateur, à son consolaleur, à son maître.
Pris d'ensemble et à cette hauteur, un tel éloge ne m'étonne pas, je dirai même qu'il me touche par sa sincérité, qu'il m'émeut par sa solennité. Ce que je comprends moins, je l'avoue, c'est une autre page, extraite du même livre, qui me paraît sur certains points en désaccord avec les évolutions d'un disciple qui fnt indépendant. Je dois la citer textuellement, parce qu'elle dépasse la pensée de celui qui l'a écrite et qu'il serait trop aisé d'opposer M. Littré à lui-même : « Aujourd'hui , disait-il dans la préface écrite en ISGo, il y a plus de vingt ans que je suis sectateur de celle philosophie ; la confiance qu'elhî m'inspire, et qui. fut au priv de longues méditations et de plus d'une reprise, n'a jamais reçu de démentis. Deux ordr es d'épreuves ont été par moi mis en œuvre pour me préserver des illusions et des préjugés : d'abord l'usage que j'ai
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fait constamment de cette philosophie, puis la sanction que le cours des choses lui apporte. Occupé de sujets très divers, histoire, langues, philosophie, médecine, érudition, je m'en suis constamment servi comme d'une sorte d'outil qui me trace les linéamenis, l'origine et l'aboutissement de chaque question, et me préserve du danger de me contredire, cette plaie des esprits d'aujourd'hui ; elle suftit à tout, ne me trompe jamais et m'éclaire toujours. Le cours des choses ne lui est pas moins favorable que l'épreuve individuelle ; non seulement il ne la contredit pas, mais encore tout ce qui advient en science ou en politique lui prépare quelque nouvel appui mental ou social. » On croit rêver si Ton relit cette page au lendemain du jour où l'on a consulté les Remarques écrites en 1878 pour la réédition de l'ouvrage Conservation, Révolution, Positivisme. Au chapitre précédent nous les avons analysées ; nous avons montré que c'était tout simplement l'histoire d'un esprit sincère, s'affnincliissant de ses idées d'autrefois, devenues des erreurs à ses yeux, acceptées imprudemment un jour, sans un contrôle suffisant, sous l'autorité du positivisme
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et le patronage d'Auguste Comte. Pas une seule de ces remar ques qu'on ne puisse mettre en regard de cette assertion étrange de M. Littré, à savoir que sa fidélité à la philosophie positive l'a préservé du danger de se contredire, cette plaie des esprits d' aujourd'hui. Tout cet admirable petit livre que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs n'est que le récit des conlradictions d'un honnête homme qui reconnaît que, dans un grand nombre de circonstances importantes, il s'est trompé. Il en ressortait aussi cet enseignement, que le cours des choses n'a pas été plus favorable à la démonstration pratique du positivisme que l'expérience individuelle. M. Littré nous donnait la longue énumération des démentis que lesprévisions'de son maître ont reçus des événements, et aboutissait à cette conclusion douloureuse, que l'histoire s'est montrée réfractaire aux inductions de la sociologie. Il faut tenir compte, pour juger équitablement cette page étrange que nous venons de citer, d'une certaine exaltation momentanée qui peut s'emparer des meilleurs esprits quand ils sont remplis de leur sujet et comme enivrés d'une idée.
Du reste, c'est un fait notoire que déjà quelques années avant la mort d'Auguste Comtç, M. Littré avait secoué le joug, devenu trop étroit et trop pesant, du maitre autoritaire et illuminé qui avait fini par convertir son autorité en une sorte de tyrannie atrabilaire et myslique. Cet alfranchissement relatif, qui ne s'était pas fait sans peine, avait eu pour origine un dissentiment politique. Après une longue intimité intellectuelle de tous les jours et presque de toutes les heures, la rupture avait commencé au sujet du coup d'Etat de 1851, auquel Auguste Comte s'était rallié, cherchant partout des protecteurs puissants pour la politique qu'il rêvait, les cherchant d'abord en France comme plus tard il les poursuivait jusqu'en Russie. Il arriva même que M. Littré, tout en continuant à payer son subside au budget dont vivait Auguste Comte, finit par se retirer de la société positiviste. A mesure qu'il s'éloigna de l'homme qui avait exercé sur lui un tel ascendant durant onze annéus, il sentit la nécessité de soumettre au contrôle de la mélhode positive tout ce que le maitre avait promulgué dans la dernière partie de sa vie et ce que le dis-
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ciple avait d'abord admis de confiance. « Je ne pense pas, dit M. Liltré nvec une noble candeur, que j'eusse élé capable de ie faire si j'étais reste SOUS riiifluence immédiaie de M. Comte ^ » Ce contrôle opportun produisit dans son esprit un mouvement assez considérable pour marquer une date dans Thistoire de Técole. La critique qu'il osa porter sur les doctrines de M. Comte se renferma d'abord dans une simple question de méthode, mais grave, et sur les conséquences qui en découlaient : la prédominance attribuée par M. Comte au sentiment, la subordination de l'esprit au cœur, toute une politique théocratique, entin le retour à un nouvel état théoîogique, tout semblable a l'autre par la méthode. Mais la critique une fois éveillée ne devait plus s'endormir, elle fit son œuvre jusqu'au bout. Nous pouvons constater, dans la suite des écrits de M. Liitré, la série des transformations déjà en train de s'opérer du vivant même du fondateur de l'école et qui s'ac omplissent d'une manière de plus en plus accentuée après sa mort dans 1 esprit du plus savant et du plus populaire de ses disciples.